AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

29 mai 2009

De Pierre Jourde à Gabriel Chevallier

Paradis Noirs & Sainte-Colline.

Je parlais l’autre jour de notes … qui sont toujours à rédiger. Mais en attendant, je voudrais dire deux mots de deux lectures enchaînées, elles sans en prendre aucune ( aucune note, ce qui fut un tort ! mais aussi, une douce fainéantise), dont la seconde fut d’ailleurs une relecture, exhumant  de fort lointains souvenirs …

Je tenais à lire le dernier roman de Pierre Jourde : Paradis noirs. Les contacts précédents avec l’auteur avaient été des meilleurs (Pays perdu ; Festins secrets ; L’Heure et l’Ombre). Certes, ses éreintements à confrères bénéficiaires (La littérature sans estomac) s’ils m’avaient fait rire ne m’avaient pas entièrement convaincu, mais enfin ils fournissaient aussi une raison supplémentaire de retourner voir si, après la critique aisée, l’art était devenu moins difficile.

Et la réponse est non.

Le roman est dédié, outre Cécile et Agathe, qui me restent inconnues, à Eric Chevillard, littérateur contemporain (Mourir m’enrhume ; titre génial mais livre (à ce jour) non lu …), épargné  dans l’essai susdit, qui délivre à raison de trois par jour sur son blog (http://l-autofictif.over-blog.com/) des pseudo-haïkus inégalement pertinents mais assez souvent très drôles.

Ceci posé, et qui n’a pas de rapport avec la suite, les Paradis c’est vrai se sont montrés fort Noirs. Il y a, pour ce  que j’en crois pouvoir juger, chez Jourde, une véritable fascination pour la réminiscence aux frontières du fantastique, qui trouvait dans Festins secrets un épanouissement gothique et se teintait plus nostalgiquement de navrances adolescentes dans L’Heure et l’Ombre. Cela fournit, ici, l’arrière-plan d’un roman très ambitieux et néanmoins … probablement raté. Dans la scansion un peu lassante du retour imperturbablement itéré de trois vers de Baudelaire (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse / Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse / Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs) en un ressort narratif dont on ne démêle pas le sens profond (sauf la sourde amertume qui se dégage de tout le poème, donné in extenso en exergue), le récit se déploie, celui d’un romancier – professeur de littérature (on peut supposer qu’il se nommerait Pierre Jourde),  usé d’explications de textes, que des visions -  hallucinations pluvieuses renvoient à tout un passé de collège catholique peuplé de cruautés enfantines et du secret obscur de douleurs distribuées. Il y a là comme un cantique des inaboutissements d’enfances à l’innocence factice et à la barbarie confuse mais délibérée autant que sans vrai lendemain, sauf l’échec annoncé puis vérifié de tous, dans la volonté de le cacher ou dans l’orgueil d’en faire un chef d’œuvre. De beaux passages, et puis quelques autres, à vide. Le talent des atmosphères mystérieuses. Les vapeurs méphitiques ne sont pas loin. On y croit par morceaux. On s’intéresse par à-coups.

Ici ou là, soudain, une curiosité stylistique que l’on se met à resucer  quelques pages, et puis qui disparaît, comme : « … me dit Chloé que François lui a dit. »

Ailleurs, un clin d’œil (mais là, volontaire) qu’on ennoblira en le rapprochant des vertèbres de tante Léonie qui transparaissaient sur son front  (Proust) : « … on ne peut pas manger les œufs des morts. Pour l’essentiel, c’est ce qui les distingue des poules » (j’ai ri).

Quelques chahuts homériques dessinent des calvaires enseignants qui après m’avoir semblé excessifs m’ont renvoyé, au détour d’un départ de paragraphe (« Pétunia était un vieux jeune homme. Un délicat liseré de pellicules doublait son petit costume bleu marine. Il avait le tort d’être timide, érudit, méticuleux (…) »), au lycée de Talence, Gironde, banlieue de Bordeaux, année scolaire 1960-61, classe de Mathématiques élémentaires  et au malheureux Alexis Ninérine, agrégé de Physique débutant que nous avons humilié à en perdre le sommeil et toute estime de soi.

Mais enfin, malgré tout, l’impression générale est celle d’une noirceur à ce point systématique qu’elle en vient à décrédibiliser en partie le discours tout en accentuant la mise en évidence déstabilisante d’un effort d’écriture. Avec des réussites aussi, dans l’excès, comme cette peinture d’une exposition culturelle « en milieu paysan » dont la méchanceté extrême n’interdit pas, d’expérience, la pertinence.

Quand même, à re-feuilleter le livre, puisque de notes il n’y eut pas  (et  l’oubli, terrifiant, a déjà fait en dix jours son œuvre…), le sentiment sourd, rédigeant ces lignes, de tenir des propos peut-être injustes sur un roman … qui pourrait mériter  d’être relu (?).

Enfin, ce qui est dit est dit, et je ne vais pas, là, me mettre à reconsidérer des réserves qui me sont immédiatement (et à chaud) venues, et puis restées. Baudelaire surtout. Oui, pourquoi Bauudelaire ? La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse  À qui Jourde s’adresse-t-il ? Cela sonne scolaire, pesant… et sur qui pleure-t-il ?

Lisant le roman, j’ai senti remonter, de fort loin pour tout dire, le souvenir d’une lecture ancienne de mes années de lycée, qui m’avait alors enchanté et donné l’occasion de communier avec mon père dans un goût partagé pour un livre (Sainte-Colline ; auteur : Gabriel Chevallier) où il reconnaissait, lui, et affirmait-il avec une précision qui relevait du calque, son internat au Collège de Bétharram chez les bons ( ?) pères, quelque part entre Lourdes et Pau, dans ces Pyrénées-Atlantiques qu’on appelait alors Basses-Pyrénées .

Gabriel Chevallier est l’immortel auteur de Clochemerle et pour le reste, aujourd’hui, à peu près oublié. On trouvait dans l’édition 1975 du Robert cette notice : « Romancier français (Lyon 1895 – Cannes, 1969). Auteur d’un roman prenant pour thème la guerre, La Peur, et d’un récit d’analyse, Clarisse Vernon, c’est avec les anecdotes savoureuses de Clochemerle (1934) qu’il acquit le succès. Il conserva cette veine caricaturale dans Sainte-Colline (1937) et Les Héritiers Euffe (1954). On lui doit également de charmants recueils de souvenirs, Durand, commis voyageur et Carrefour des hasards  (1936) ».

J’ai donc relu Sainte-Colline et le journal de bord en quelque sorte de l’année scolaire 1912-1913 en quoi consiste le roman, de la rentrée du 3 Octobre 1912 (les grandes vacances alors l’étaient vraiment !) à la distribution des prix du 18 juillet 1913, avec discours de l’abbé Fuche et vague à l’âme du Père Bricole. On a là l’épopée d’une petit communauté close d’enfants et de prêtres tous tenaillés par un même enfermement partagé où les dits et les non-dits  tissent des liens dont l’humanité est finalement moins amère  que les peintures culpabilisées de Pierre Jourde. Les cruautés n’y sont pas si différentes, mais elles sont, chez Chevallier, dans l’écart d’une ironie distanciée en même temps que chaleureuse qui est absente des tonalités oppressantes des Paradis noirs. La leçon de Chevallier est une leçon d’optimisme quand le bilan jourdien est à la dépression. Sainte-Colline est au fond plein d’amour. Chevallier est un généreux. Jourde est peut-être un aigri. Ils savent tous les deux la petitesse humaine, mais ils en ont tiré qui de l’empathie, qui du mépris.

Les portraits et les traits caricaturaux mais combien savoureux sont une constante de Sainte-Colline, dans la joyeuse expression d’une philosophie iconoclaste et d’une plume amusée .Le roman bien sûr est daté et l’on y baigne dans un optimisme touchant quant au devenir des cancres, dans des certitudes qui s’ancrent à une imagerie où le fort-en-thème est nécessairement infect et le mauvais élève plein d’invention. Les temps, c’est vrai, ont bien changé. Mais dans ce décalage, dans ces relations maîtres-élèves, enfants-parents, où nous ne nous reconnaissons plus, dans ces couples dominés par des imbéciles arrogants et parvenus, menés par l’intérêt, qui ont asservi des épouses terrorisées, dans cette galerie de prêtres à la pédagogie exotique et dont la foi est proportionnée à la bêtise, avec ses humbles, ses ambitieux, ses torturés, ses cyniques, souvent mais efficacement schématisés à la truelle comme parfois ciselés (le terrible abbé Marededieu que travaille la chair, le subtil abbé Fuche), on trouve bien sûr toute une époque, mais aussi de  quoi rire, et parfois réfléchir.

Quelques exemples au gré d’une ouverture aléatoire du volume ?

D’un missionnaire venu prêcher au Collège : « … le R.P. Ouabat convertissait surtout par la terreur. C’est une méthode évangélique qui en vaut une autre (…) La bonté, pensait le R.P. Ouabat, est un sentiment estimable, mais d’une faible portée d’éducation et qui n’est guère sensible qu’à un petit nombre d’extrêmes civilisés dont les instincts penchent déjà vers la décadence. Au lieu que la peur est  le grand sentiment fondamental, immuable et pleinement efficace, qui a toujours conduit les hommes et régi les sociétés. »

D’un père, tyranneau plus que porté sur les châtiments corporels : « M. Alfred Nusillon se faisait de la fonction paternelle l’idée la plus haute et la plus ambitieuse. Tous ses efforts éducatifs tendaient à mériter la réputation de père spartiate. Or les pères de Lacédémone, pensait M.Nusillon, avaient été de splendides assommeurs de leur progéniture, ce qui avait donné cette race mâle, aguerrie et vaillante, dont les entreprises belliqueuses secouèrent les assises de l’ancienne Grèce et la firent trembler de terreur, le Péloponnèse y compris.

Aux temps héroïques de Sparte – chacun sait cela – on supprimait à leur naissance les enfants dégénérés ou monstrueux. Une coutume si saine, si esthétique, s’est trouvée plus tard abolie par les sensibleries de la civilisation et la doctrine charitable de Jésus-Christ (doctrine tellement contraire aux principes de la biologie, qui veut que les forts se repaissent des faibles). Cette méthode a conduit à ce contresens que l’on conserve dans de coûteux asiles, parfois jusqu’à un âge très avancé, les scrofuleux et les déments, alors qu’on fait étriper sur les champs de bataille les garçons les mieux constitués.

Certes M. Nusillon, ataviquement attendri par l’usage déjà long que l’humanité fait de la pitié, n’allait pas jusqu’à regretter les droits du géniteur primitif, lequel pouvait à son gré accepter ou rejeter l’être qui lui naissait. Mais, autrefois nourri de forte culture classique ( dont il ne savait d’ailleurs plus un iota) (….) ». Il faut bien sûr décrypter. C’est M. Nusillon qui « pense » et dont on se moque.

Non que l’amertume ne pointe pas, mais même énoncée, elle n’a pas la désespérance jourdienne et quelques figures la sauveront, telle celle, si touchante, du bon père Bricole, qui songe, en fin d’année :

« Il se plaisait dans une humilité librement choisie, sachant que son amitié ne pouvait être de quelque secours qu’aux déshérités. Cela ne l’empêchait pas de bien voir les choses, de juger les enfants à sa manière (…) il pensait que la règle faisait  commettre pas mal d’erreurs, quand, par exemple, on décidait en son nom que tels enfants étaient bons, et tels enfants mauvais. Le cas de ces derniers, le seul qui intéressât le vieux prêtre, n’était pas assez approfondi. Peut-on soutenir, en se fiant aux seules apparences, que des enfants turbulents et moqueurs, parce qu’ils sont vifs et spontanés, sont mauvais ? Mauvais un Nusillon, mauvais un Lhumilié, et même un Pinoche ? Le P. Bricole sourit. Il murmura : « Avec leurs frimousses de petits chats ? Avec ce bon rire franc qu’ils ont ? Allons donc ! ». Et il fit aller son rabot. ».

Sainte-Colline se clôt là-dessus. Une vision bien sûr un peu sulpicienne, mais qui sait ?

Quoi qu’il en soit, d’autres leçons avaient précédé où, dans une formulation moins hautaine, pointe un peu du constat navré des Paradis noirs:

«La vie c’est d’accepter ; et peut se dire un homme fait celui qui, ayant bien pesé les risques et les profits, a su s’arranger pour se trouver bien d’avoir accepté, d’avoir choisi les profits, incontestablement supérieurs aux belles tirades.

La vie n’est pas du tout ce que peuvent supposer les enfants, qui font tant d’extravagantes suppositions. La vie est résumée tout entière dans ces regards sans espérance qu’échangent les hommes, à partir de cinquante ou soixante ans, quand, s’abordant, et se voyant pareillement chargés de déboires, de rancœurs, de maladies, de reniements, et ayant accepté tout cela, ayant accepté la décrépitude entamée, les erreurs sans retour, les lâchetés enfouies, ils se disent comme des complices : « Alors, ça va ? » et que l’autre répond : « Ben, oui, ça va … Ça va comme ça ! ».

La vie, « ça va comme ça », et pas autrement, pas fougueusement, pas lyriquement, pas loyalement, pas fièrement. La vie, c’est un déclin en marche, qui ronge l’âme et le corps, c’est un désespoir qui va grandissant, car, à dater de l’âge mûr, s’installe en nous la hantise de nos décharnements inéluctables, et dès lors nous avons pour inséparable compagnon de notre solitude le fantôme anticipé de nous-mêmes, le hideux spectre de notre corps décomposé, et la vie ne cessera plus guère d’être un dialogue, un marchandage avec la mort.

La vie, c’est peut-être de penser à la mort, et c’est peut-être d’y penser qui nous jette dans les agitations que nous nommons la vie ».

Gabriel Chevallier, lui aussi, est sans illusion. Mais dans l’intervalle, il nous a quand même davantage fait rire !

Allez, je m’en tiens là.

Les Paradis noirs  sont dans la collection blanche de Gallimard, NRF, et il en coûte 18 euros. Pour se procurer Sainte-Colline, sauf erreur existant mais épuisé en Poche, il reste les bouquinistes et Internet. Il y en a je crois quelques exemplaires sur le site Amazon, autour de 7 ou 8 euros …

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26 mai 2009

Après Darcos, Descoings ?

La rumeur semble s’installer, qui vaut ce qu’elles valent toutes, c’est-à-dire quelquefois réelle annonce … Du coup je suis allé un peu voir du côté du site dédié à la mission du second sur le lycée (http://blog.lyceepourtous.fr/category/blog).

Cela m’a vaguement rappelé le site Désirs d’Avenir de Ségolène au moment de la campagne présidentielle. C’est plutôt bien fait mais j’ai l’impression que ça tourne en rond sur le fond. Ces ambitions « participatives » ne débouchent guère me semble-t-il ; mais je n’ai pas « surfé » peut-être assez longtemps. Il y a beaucoup de vidéos ….

Que va faire Descoings de tout cela  (évidemment, je n’ai pu me retenir d’adjoindre au lot ma contribution, puisqu’on me la demandait comme à tout un chacun aimablement. Pour éviter le copié-collé d’une quelconque note antérieure, j’ai « torché » sur un coin de table les restes un peu fatigués d’un credo  trop souvent entonné pour s’envoler, léger, sur les ailes d’un quelconque espoir (ci-joint). Mais enfin …).

Sauf  la satisfaction de poursuivre une ambition personnelle (dans Le Monde daté d’aujourd’hui, Arnaud Leparmentier rapporte les propos « d’un haut responsable politique » lui ayant affirmé : « … tout le monde sait que Descoings ne pense qu’à ça. »), je me demande quelle conception d’ensemble peut avoir Richard  Descoings d’un système éducatif qu’il n’a fréquenté qu’au niveau du cabinet de Jack Lang ou par le biais de ses initiatives à Sciences Po.

Là, il consulte tous azimuts, renouvelant via internet et YouTube la multi-réunionnite de Claude Thélot lors de sa consultation de 2003-2004 sur un avenir du système éducatif toujours dans les limbes et pour ce qui concerne le sien resté dans les tiroirs…. Tout ça fatigue un peu. Mais le principal intéressé (hier Thélot, aujourd’hui Descoings) s’amuse.  Loi du genre, sans doute. Qu’en sortira-t-il ?

La veille ou l’avant-veille (« Couac parlementaire sur la réforme du lycée ») Maryline Baumard et Benoît Floc’h évoquaient le désaccord final de la mission parlementaire UMP-PS sur le lycée et au passage une proposition de Benoist Apparu, rapporteur UMP, qui voudrait défendre « une architecture en trois blocs [du parcours scolaire] : le premier est celui de l’acquisition du socle commun de la maternelle à la fin du collège. Le deuxième regroupe le lycée et la licence et a pour objectif d’amener 50% d’une classe d’âge au niveau bac+3. Le troisième commence au master. »

J’ai vu avec plaisir apparaître là, au moins, cette idée qui me semble indispensable d’un traitement spécifique du bloc de la scolarité obligatoire, dont la fusion du primaire et du collège est l’outil nécessaire. Le reste me plaît moins. Le rapport final est pour demain.  Mais d’après les journalistes, il y aurait des convergences avec les idées de Richard Descoings. Si cette affaire de premier bloc y gagnait ses galons …

Nous verrons bien. En attendant, exit donc nous dit-on, Darcos après le 7 juin … Je n’ai jamais cru en lui. Il avait été déjà bien faible à l’inspection générale. L’ennui, c’est que Descoings ne m’inspire en rien des pensées plus positives. Les « a priori » sont donc négatifs. Mais il faut juger sur pièces.

Annexe :

Contribution. (postée sur le site Lyceepourtous.fr)

Vouloir penser une réforme complète du lycée dans le détail est probablement un exercice vain – outre qu’assurément épuisant. Outre également que le détail tue l’idée.

Vouloir penser une réforme du lycée comme entité séparée, quand les problèmes les plus graves pour l’avenir  sont, en amont, ceux de la scolarité obligatoire, et en ce sens de la formation à la citoyenneté, au dialogue, à l’insertion civique pour tous, c’est une démarche qui n’est pas porteuse de sens.

Néanmoins …

Il y a les locaux et les moyens et outils matériels de la production de formation, il y a les enseignants, leurs compétences et leurs services, il y a la philosophie éducative dans laquelle inscrire l’effort de ces enseignants.

Pour le dire autrement en le précisant :

A. Les trois années de lycée doivent permettre la consolidation et l’approfondissement d’une culture générale et d’une maîtrise des outils de la prise d’information, de la réflexion, et de la communication dont la scolarité obligatoire aura installé les bases.   

Cet objectif pourra être poursuivi sur un mi-temps scolaire, dans des classes confiées à un binôme de professeurs aux polyvalences complémentaires, intervenant ensemble et suivant ensemble le groupe.

B. La recherche de l’excellence individuelle se développera dans le cadre d’un second mi-temps scolaire entièrement modularisé. Une atomisation de l’ensemble des acquisitions et compétences disciplinaires envisageables (tant dans le champ de l’enseignement dit  général que dans celui des enseignements dits professionnels) doit offrir une grille de modules courts (20 à 30 heures d’enseignement) dont l’évaluation terminale positive inscrit comme acquise une unité de valeur dans le livret scolaire personnel de l’élève.

Les unités de valeur se cumulent

Le module est suivi par des groupes homogènes en niveau (sans critère d’âge ; un élève de seconde et un élève de terminale peuvent suivre un même module)

L’enseignement des modules est confié à des professeurs spécialistes de la discipline

C. La notion actuelle de filière disparaît. Disparaît aussi le redoublement au sens du groupe-classe. Par contre, l’échec en fin de module ouvre la possibilité de le recommencer.

D. Le choix des modules est optionnel. L’élève définit par ses choix et son travail son profil d’excellence et de sortie du lycée. La grille d’offre de modules est nationale. Elle est connue de l’aval (poursuite d’études, vie active) qui arrête à sa convenance les profils (par U.V. cumulées) qu’il impose comme critère de recrutement. Ces profils, publics, fondent en termes d’orientation active les décisions optionnelles des lycéens. 

D’. Le baccalauréat disparaît ipso facto.

Les enseignants

L’introduction au lycée de professeurs polyvalents (cf. ci-dessus A) induit la définition d’une compétence nouvelle qui pourra se construire à partir d’une formation de type philosophique augmentée d’enrichissements à préciser. Par exemple le binôme évoqué pourrait couvrir dans sa complémentarité la totalité du champ des connaissances générales actuelles des baccalauréats, mais sans exigence supérieure de niveau.

Les locaux, les moyens matériels

Les enseignants, pour suivre les classes comme pour gérer les modules, doivent être à même de développer sur place l’essentiel de leur activité professionnelle qui devra inclure des plages de disponibilité pour le suivi-conseil-soutien réel des élèves. Il leur faut donc des bureaux (et des moyens bureautiques), et des salles de réunion, sans exclure pour la vie des équipes pédagogiques un efficace reconditionnement des salles des professeurs.

L’encadrement éducatif, l’autonomie

Pour œuvrer efficacement autour d’objectifs nationaux qui ne cessent d’exiger des adaptations locales, il faut donner un contenu large et effectif à l’autonomie des établissements et en penser la gestion d’équipe au travers d’une nouvelle approche de la notion de projet d’établissement. Toute une réflexion est à mener mais qui semble nécessairement conduire à l’élaboration de projets-programmes à trois ans (la durée d’un cycle-lycéen) élaborés par l’équipe pédagogique et éducative en place et dont le principal porteur prendrait, sur cette durée, les fonctions de proviseur. Un processus électif est à prévoir. Un proviseur-adjoint nommé par l’administration assurerait dans le temps la continuité gestionnaire (rôle classique de  secrétaire-général).

Voilà, pour une ébauche…

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20 mai 2009

Gavalda-Breitman : Je l’aimais

C’est un joli petit film sur un joli petit roman. Mais guère davantage. J’avais envie de voir Auteuil dans ce rôle de sexagénaire fatigué, ému par l’effondrement de sa belle-fille abandonnée par son propre fils, et renvoyé vingt ans en arrière à une liaison qu’il avait reçue comme un miracle, et piétinée.

Le petit roman d’Anna Gavalda – il vient de ressortir avec une image du film en couverture  (Éditions  J’ai lu) – est enlevé, agréable à lire, mais pas plus que le film, qui lui est très fidèle, ne parvient à donner une véritable chair à un improbable coup de foudre . Et la relation assez fantasmatique de l’industriel coincé dans sa quarantaine besogneuse et conjugale et de la trentenaire hypervitaminée, polyglotte et rieuse qui lui tombe littéralement du ciel en traductrice lors d’une mission commerciale délicate à Hong-Kong fournit quelques bons moments de cinéma sans guère acquérir de crédibilité.

Le roman fouille mieux que le film les raisons de l’échec - au fond désiré du côté du partenaire masculin – d’amours trop suspendues au fragmentaire, à l’improvisation, à l’hôtel de luxe et à la pratique aéroportuaire d’un couple dépendant des démarches à l’international de la petite entreprise que dirige Daniel Auteuil (Pierre Dippel). Il est convenu qu’on ne se voit « qu’à l’étranger », faute de passer le Rubicon du divorce. Et puis, au bout de cinq ans et sept mois, le constat d’échec. Game is over. 

Tout ça n’est pas mal raconté, avec une prime au roman pour la partie actuelle, plus développée, qui fait le cadre du récit, le huis clos dans un chalet de montagne du beau-père, conteur  consolant, et de la belle-fille délaissée, lestée de ses deux gamines, même si la mise en images de Zabou Breitman est très bien venue .

Sur la question de fond, la pulsion de départ, les raisons égoïstes de n’y pas céder, les coups de pouce du sort, on suit l’affaire avec intérêt mais il me semble qu’on reste assez extérieur. Pourquoi une fille lumineuse jette-t-elle son dévolu sur un assez médiocre interlocuteur amoureux ? On voit trop mal ce qui peut plaire dans ce Pierre Dippel par ailleurs peut-être confié maladroitement à Auteuil qui tire le personnage vers une humanité dont le roman ne le créditait pas. On aurait davantage vu  un Bruno Crémer dans le rôle. Non, décidément, on n’arrive pas à sentir Marie-Josée Croze (Mathilde Courbet ) amoureuse.

Malgré toutes ces réserves, l’ensemble livre-film reste un divertissement conseillé. Parce que le thème nous concerne tous, parce qu’il y a de belles images de cinéma, parce que les acteurs sont de qualité, avec – déjà repérables dans le livre – deux scènes d’anthologie, d’une part celle de l’explication conjugale dans une pizzeria à partir du classique « Je sais tout », d’autre part celle de la séduction en pleine séance de présentation des vertus d’une cuve plus ou moins isotherme à des acheteurs potentiels chinois et hilares. À côté des deux premiers rôles déjà cités (Daniel Auteuil / Marie-Josée Croze), les prestations de  Christiane Millet (Suzanne, l’épouse) et de Florence Loiret-Caille (Chloé, la belle-fille, touchante) sont convaincantes.

Zabou Breitman a modifié de façon particulièrement heureuse et inspirée la chute du livre, remplaçant la parabole qui voulait en tirer en quelque sorte la morale par un long et très beau plan  intégrant le visage progressivement revenu à l’espoir de  Chloé. On est face à un magnifique lever de soleil sur la montagne, au sortir de cette nuit blanche où tout fut raconté, quand, laissant son beau-père endormi sur l’épuisement de sa réminiscence, la jeune femme  se porte sur le seuil du chalet. Il reste encore à vivre.

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19 mai 2009

Notes de Lecture

J’ai plutôt beaucoup lu, ces dix derniers jours, dans une maison de village sans ordinateur, où ne ponctuaient la journée que les gestes rituels de la nourriture, les usages gymniques du réveil, le saut quotidien au dépôt de journaux, pour y trouver - ou non - Le Monde (les livraisons sont parfois aléatoires dans ces régions reculées du territoire qui s’étendent au large des métropoles), et l’égrenage des heures au clocher de l’Église Saint-Victor voisine, redoublées par la vieille horloge familiale à balancier dont un sou additif de 1902, accroché à son extrémité, améliore la précision de l’immuable aller-retour, et plus récemment triplées par le carillon Westminster que le décès de ma mère m’a laissé en héritage.

Et dans un petit carnet vert de marque Clairefontaine, au format longiligne, j’ai tâché de noter, au fil de mes lectures, de quoi alimenter d’hypothétiques recensions à venir, ou plus gratuitement, quelque formule heureuse et qui m’a retenu.

C’est une maison à trois niveaux, quatre même en  comptant la cave. Un placard de moins de quatre mètres de profondeur, et pas loin de vingt mètres en façade. On mange au rez-de-chaussée. Le premier est réservé aux adultes, deux chambres et mon bureau. Le second est le domaine des enfants, une chambre et un grand loft. J’y suis assez souvent seul, dans le ressouvenir, la lecture et la somnolence. Heures tranquilles, et riches du temps qui coule et qui stagne dans l’alternance  analogue de zones vives ou assoupies de la rivière proche, aux truites improbables et aux goujons prudents. Je ne suis pas pêcheur et le poisson n’a de moi rien à craindre, qui observe au contraire avec une inquiétude empathique les efforts heureusement assez vains des trempeurs de fil qu’on croise au long des berges.

Enfin bref, j’y étais, et j’en suis revenu. Avec mes notes de lecture. Et le souci de les mettre au net, ce qui fait un projet et ce qui donne un cadre. Il n’y a plus qu’à s’y atteler …

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07 mai 2009

Partir, revenir .....

Lire, écrire, vivre …

Joies du train de nuit. Il faut encore que je descende dans le sud la semaine prochaine. Des problèmes de toit cette fois-ci. Décidément, après Avril, voilà que Mai menace de s’extraire à son tour de la routine rassurante des lectures parisiennes et tranquilles, au rythme des jours qui s’allongent et dans l’environnement propice du quartier latin.  Enfin, propice …

C’est la saison des défilés. Vendredi 1er mai, le PS avait choisi la rue Soufflot pour rassembler ses troupes et j’ai pu contempler de mon balcon la mise en place paresseuse des militants - un peu clairsemés m’a-t-il semblé - sous un soleil complice. Vers 14h30, un mouvement riche en photographes a  conduit Bertrand Delanoë et Martine Aubry jusqu’à la banderole qui barrait le bas de la rue, entre le McDo et le Quick qui s’y concurrencent de part et d’autre. Et puis tout ça s’est ébranlé.

Long défilé d’ailleurs. Ça manquait de densité, mais un afflux constant de troupes en provenance de Port-Royal, plus haut (je ne sais où était le départ général, peut-être Denfert-Rochereau), calicots divers, banderoles hétéroclites et slogans plus ou moins audibles, a quand même assuré le spectacle jusque vers 18h30. Ensuite …. Et bien ensuite, l’électricité a sauté. Le service EDF contacté m’a seulement dit : « Y’a des dégâts, mon pauvre Monsieur. On fait ce qu’on peut mais vous n’aurez pas de courant avant le milieu de la nuit ». Hasard, coïncidence ou malveillance ?

De l’autre côté du Boul’Mich, rue Monsieur le Prince, plusieurs restaurants japonais avaient sorti les bougies, certains étaient dans le noir. Il devait y avoir des groupes électrogènes, tout n’était pas éteint. Passé 21 heures on ne pouvait plus lire. J’ai laissé tomber. J’ai vaguement hésité à aller au cinéma et puis … C’est la remise en route du réfrigérateur, vers deux heures du matin, qui m’a appris que le petit déjeuner serait aux normes.

Côté cinéma, j’ai fini par y aller, mais deux jours plus tard.

Pour voir le Tavernier (Dans la brume électrique). Excellent. Supérieur à mon souvenir du roman de   James Lee Burke. Faudrait relire … Tommy Lee Jones commence quand même à avoir un peu trop de bouteille pour la jolie quinqua qu’on a mise dans son lit , mais enfin… Oui, vraiment jolie cette Mary Steenburgen que je ne connaissais pas, avec un charme à la Emma Thompson – celle-ci me sert de référence - en un peu plus fatigué peut-être … Le scénario  colle de près au livre m’a-t-il semblé, sauf en ce qui concerne la sorte de complicité qui se noue entre le héros et un acteur de cinéma alcoolique qui traîne (et joue) dans le coin, à peine esquissée chez Tavernier, nettement plus développée chez J.L.Burke.

Très bon film noir. Très recommandé.

Pour revenir aux défilés, ce sont les sages-femmes qui m’ont épaté. Leur manifestation l’autre matin, il y a deux ou trois jours, a totalement rempli la rue Soufflot, du croisement de la rue Saint-Jacques au carrefour avec le boulevard Saint-Michel, et cette fois – la comparaison avec les militants PS était inévitable – avec  une densité étonnante. Un vrai tapis, au grain serré, et une belle vitalité dans les reprises en chœur. Plusieurs se baladaient avec des coussins sous le tablier, mimant de revendicatives grossesses et  le slogan général, décliné avec quelques enluminures personnalisées au fil des banderoles et porté par les voix à l’unisson était : « Cigognes, oui – Pigeons, non ». Plutôt bien trouvé…

Il y avait dans Le Monde du week-end toute une page au fond assez scandaleuse à la gloire d’un soi-disant « maître des mathématiques », un nommé Sam Calavitta qui enseigne dans une institution privée de la banlieue de Los Angeles, la Fairmont Preparatory Academy (la scolarité s’y facture l’équivalent de plus de 1000 euros par mois). Dans une ambiance à mi-chemin entre le néo-fascisme et le numéro de cirque, où la compétition est reine, où la propre fille du « maître » a reçu en récompense de sa bonne scolarité un calibre 9 mm , on  nous présente les réussites époustouflantes d’une méthode abaracadabrante dans le cadre de laquelle, nous affirme-t-on, « pour illustrer la leçon, le professeur utilise en guise de compas ou d’équerre … du pain de mie, du fromage et du salami » ( ?).

Ces invraisemblables guignolades ont fortement impressionné le correspondant spécial du quotidien qui pourrait me semble-t-il être plus utilement mandaté sur d’autres sujets. Son article ne tient pas debout et on se demande quel crédit accorder – si on croit à sa narration – à  des autorités éducatives qui viennent de  distinguer l’olibrius par le prix Siemens qui récompense chaque année, dans chacun des 50 états des Etats-Unis, un professeur pour « l’excellence de son travail ». Le héros avait par ailleurs déjà reçu en 2006 une lettre de félicitations de Georges Bush, président bien connu pour l’étendue de sa culture et son intérêt pour les choses de l’esprit.

Pour compléter le tableau : « … dans son ranch du Montana, Sam Calavitta, ancien lutteur qui participe régulièrement à l’Ironman (un  triathlon de 3,8km de natation + 180 km de vélo + 42 km de course à pied), organise chaque année l’Eternal Warrior Wrestling (…) camp de lutte réservé aux ados de 13 à 18 ans (…) présenté comme l’un des plus durs des Etats-Unis : quinze heures d’entraînement par jour pendant deux semaines ». `

`

À quoi ressemble, à l’heure où plus que jamais il conviendrait de se ressaisir intelligemment de notre système éducatif dans le cadre d’abord de l’école publique, laïque et obligatoire, cette apologie bêtifiante d’un struggle for life aux antipodes de l’humanisme fermement bienveillant, réfléchi, diversifié et ouvert qui nous manque?

Un autre et qui décidément m’agace, c’est notre béarnais à l’affût, François Bayrou. J’ai du mal avec la sincérité du bonhomme, elle fleure trop l’ambition obsessionnelle. L’hebdomadaire Le  Point, la semaine dernière, lui consacrait une demi-douzaine de feuillets, pour ne rien nous apprendre, comme d’habitude.  Les « bonnes pages » fournies de son dernier bouquin ne m’ont guère convaincu. Tout ça  relève de  la gesticulation à visée médiatique. Déplorations vertueuses. Le seul vrai but est de faire parler de soi. Ce n’est hélas en rien propre à Bayrou. Mais au feeling, son ton vaguement prêchi-prêcha m’indispose et je n’écoute pas le pauvre homme par rejet de sa façon de parler. On a comme ça ses têtes. Le subjectif finalement joue un rôle essentiel. À cette aune, c’est encore Cohn-Bendit qui me plaît le mieux. Son insolence pourtant m’était insupportable, il y a quarante ans, mais enfin il a mis de l’eau dans son vin, et de façon moins déplaisante que beaucoup d’ex-révolutionnaires reconvertis dans la notabilité.

Pendant ce temps, les lectures n’avancent pas. Trop de fers au feu. Il va falloir sérieusement élaguer. Les notes prises sur Le lièvre de Patagonie (l’autobiographie de Claude Lanzmann) sont au point mort ; je suis en train de regarder, suite à la parution de son Journal de Deuil, le Roland Barthes par Roland Barthes jusqu’ici négligé ; en préalable à son dernier roman (Vers la douceur) éreinté au Masque (France-Inter ; on y a invité François Bégaudeau à cesser de se prendre pour un écrivain…) et pour voir si on pouvait en sauver quelque chose, j’ai lu le petit livre qui l’a fait connaître (Jouer juste) et l’ai trouvé excellent … mais j’en suis pour le moment là ; je veux relire La chartreuse de Parme et en même temps je traîne dans le porte-documents, inviolée, la dernière pirouette de Pierre Bayard (Le plagiat par anticipation) ; les Paradis noirs de Pierre Jourde sont en bonne place sur le coin du bureau, mais …. ; etc.

Fourrer tout ça, et le reste, dans un grand sac avant de prendre le train ? On en reparlera ….

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03 mai 2009

Polémique Scolaire: La Géométrie ...

C’est Luc Cédelle, journaliste au quotidien Le Monde, qui m’a (re)lancé (sans le savoir) là-dessus. Dans le blog qu’il tient (Interro Ecrite – http://education.blog.lemonde.fr) en marge et en complément-prolongement  de  son activité professionnelle, ce  ‘‘Nul-en-Maths’’ auto-proclamé a relayé récemment le mouvement de protestation qui agite les milieux enseignants occupés de la chose à propos du projet de programme de mathématiques (Mars 2009 - Classe de seconde générale et technologique) que le ministère a mis en circulation (et en ligne : http://eduscol.education.fr/prog).

On crie à l’assassinat de la géométrie et on signe de la pétition avec une certaine ardeur semble-t-il à presque tous les niveaux où tâche de (et peine à…)  s’affirmer et se transmettre ce qu’on a pu définir (Aphorisme issu d’une sagesse populaire ? Affirmation de René Descartes ? Énoncé d’Henri Poincaré ? On trouve trace de paternités fort  variées…) comme « L’art de raisonner juste sur des figures fausses ». Le projet du ministère est il est vrai fort succinct en la matière, fort teinté  de pulsion calculatoire élémentaire en même temps que  maigrichon, avec l’esquisse d’un appel au secours et à l’aide en direction de  béquilles logicielles …

La géométrie prend du temps et sa portion, ici, semble certes bien congrue.

Mais je ne veux pas m’installer dans la déploration en marche. D’autres s’en chargent. Espérons qu’au-delà, ils pourront un peu redresser la barre. Non ; je voudrais seulement profiter de ce qu’au moment même où je prenais connaissance de la controverse, la proposition de  réflexion hebdomadaire du supplément Le Monde 2 offrait une occasion à la fois élémentaire et multiforme de « géométriser », occasion de nature à faire percevoir la richesse formatrice d’une discipline dont il faut maintenir au niveau modeste des lycées et collèges le caractère artisanal, quoi qu’il en soit des outils dont on peut l’entourer.

Voici le thème :

Enonc_

Les réponses, in fine, sont simples. Le point N décrit un demi-cercle de diamètre [AB] et la droite (MN) pivote autour du point fixe W qu’on pourrait dire … milieu de l’autre demi-cercle de diamètre [AB].

L’idéal est bien sûr d’arriver à ces résultats de façon élémentaire, par un raisonnement géométrique stricto sensu, qui ne relève ni de l’expérimentation d’un nombre de cas suffisant pour emporter la conviction (qui n’est pas une preuve), ni de la certitude du calcul analytique, outil cartésien puissant mais coupé des joies du réel, du concret, et … profondément frustrant, si on ne parvient pas à l’éclairer sur le terrain, pour l’ami (voire l’amoureux) des belles figures.

Mais comme il arrive souvent que la juste évidence ne saute pas aux yeux, c’est en acceptant les détours préalables plus compliqués du tâtonnement expérimental (au pouvoir bien entendu multiplié par les exploits du D.A.O. (Dessin Assisté par Ordinateur) ici refusés pour maintenir un peu l’usage du dessin que, comme le calcul mental ou papier-crayon, on ne doit pas faire  mourir des prouesses de l’informatique) et les  déploiements abstraits du calcul en repère orthonormé qu’on pourra conclure enfin comme le commissaire Bourrel : « Bon dieu, mais c’est bien sûr ! ».

Voyons, dessinons « à la main », quatre cas (les moins intuitifs en feront davantage) comme dans le schéma (I) ci-dessous. Ils sont numérotés de 1 à 4. Ils devraient conduire assez naturellement à « penser » au demi-cercle [AB] et à « voir » le point W.

Sh_ma1

Pourrait-on obtenir – et certifier - ces éléments par le calcul ?

Dans un repère orthonormé d’origine A et dont l’axe des abscisses porte le segment [AB], on aura classiquement un repérage en (x,,y). Exploitant l’abscisse m de M comme paramètre et introduisant L la longueur du segment [AB] on aura, repérés par leurs coordonnées : A(0,0), M(m,0), C(m,m) F(m,L-m) et B(L,0)

N(x,y) appartient à la droite (AF) d’équation : m.y – (L-m).x = 0                                           (1)

Par ailleurs N appartient aussi à la droite (BC), d’équation : m.(x-L) – y.(m-L) = 0     (2)

Pour définir le lieu géométrique de N (la courbe décrite) par son équation il suffit d’éliminer  le paramètre « m » entre les équations (1) et (2).

On obtient facilement : x2 + y2 – Lx = 0

On reconnaît l’équation du cercle de centre w (L/2, 0) et de rayon L/2 c’est-à-dire du cercle de diamètre [AB]. Par construction, N est  dans le demi-plan supérieur défini par (AB) : y≥0 . N décrit le demi-cercle de diamètre [AB] dans ce demi-plan.

On pouvait calculer à partir des équations (1) et (2)  les coordonnées paramétrées de N.

On obtient : N( L.m2/[m2+(L-m)2] , m.L.(L-m)/ [m2+(L-m)2])

On peut à partir de là  mettre en place l’équation de la droite (MN) en écrivant que son point générique de  coordonnées (x,y) et les points M et N sont alignés. On obtient :

x.(L2-L.m) – y.(3L.m – L2 – 2m2) –m.(L2-L.m) = 0

Pour définir un point (x,y) appartenant à cette droite « pour toute valeur de m », on réorganise l’équation  « en m » :

(2y+L).m2 – (3L.y + L.x + L2).m + L2.(x+y) = 0

Le point W(x = L/2, y  = -L/2) dont les coordonnées vérifient :

0 = 2y + L = 3L.y + L.x + L2 = x + y 

répond – et il est le seul – à la question.

Le calcul a confirmé et validé les indications de l’étude expérimentale.

Mais quid d’une solution géométrique directe ?

On  examine le schéma (II) ci-dessous.

Sch_ma2

Les droites (AC)  et (ME) sont diagonales des carrés ADCM et MFEB respectivement et à ce titre parallèles, toutes deux inclinées à  45° sur (AB), dont elles se déduisent en direction  par pivotement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Dans le carré MFEB, l’autre diagonale (BF) est perpendiculaire à (ME). Dès lors, (BF) et (AC) sont perpendiculaires et donc  (BF) est hauteur issue de B dans le triangle ACB.

Trivialement, (CM) est hauteur issue de C dans ce même triangle.

Point d’intersection de deux hauteurs, F est l’orthocentre de ce triangle et donc (AF) est la troisième hauteur, issue de A.

Le  triangle ANB est ainsi rectangle en N et l’on sait qu’alors N appartient au cercle de diamètre son hypoténuse [AB]. Le lieu géométrique de N cherché (la courbe décrite par N) s’en déduit (je résume la réciproque : reconstruction de la figure à partir de N quelconque sur le demi-cercle supérieur : N, puis (BN) puis (AC) à 45°, qui définit C par intersection avec (BN), puis M, projeté orthogonal de C sur [AB], puis (AN) qui définit F par intersection avec (CM) ; F est ainsi construit comme orthocentre de ACB d’où (BF) perpendiculaire à (AC) et donc  (BF) inclinée à 45° .  Les carrés AMCD et MFEB sont remis en place et l’affaire est bouclée).

Reste le point fixe W (le tireur immobile).

De ce  que l’angle FNB est droit, on déduit que N appartient au cercle circonscrit au carré MFEB de diamètre [FB] (le triangle FNB est rectangle en N). Les deux angles inscrits dans ce cercle : MFB et MNB sont donc de même mesure car  ils interceptent le même arc d’extrémités M et B. Or MFB est un angle de 45°. Donc aussi MNB… ce qui fait apparaître (NM) comme bissectrice de l’angle droit ANB. Celui-ci est inscrit dans le cercle de diamètre [AB], interceptant l’arc d’extrémités A et B et on sait qu’alors sa bissectrice passera par le milieu W de l’arc intercepté. Celui-ci est fixe, indépendant de la position de  {M,N}. On a bien notre réponse.

Tâtonnements / dessin, géométrie analytique, géométrie pure …

Bien entendu, c’est la dernière solution qui épanouit le puriste, celle obtenue par les procédés de la géométrie pure. Mais les évidences de configuration qui la sous-tendent ne  sont pas nécessairement aisées à voir immédiatement et c’est l’ensemble des cheminements décrits qui, par leur convergence, y conduit et enrichit en une activité formatrice, rassemblant des outils très différents, un petit parcours de recherche vertueusement pédagogique.

Reste la question du temps.

Combien de temps pour guider un groupe-classe au long d’une telle promenade ?

Les nécessités de l’homogénéité des niveaux me semblent là  s’imposer.

On est au-delà d’une activité de « tronc commun citoyen » et dans une activité « d’excellence individuelle ».

Mais la démarche expérimentale (par le dessin) pourrait très bien concerner un groupe aux compétences inhomogènes, avec le souci de le faire aboutir à la satisfaction d’une belle figure, fortement inductive et la nécessité de lui faire prendre conscience que ce qu’il voit, ce qu’il devine, ne relève pas de la démonstration et, comme il en est dans un procès d’assise, ne constitue qu’un ensemble fort de présomptions, pas une preuve, qu’il appartiendra à des camarades plus spécialisés, sous la conduite du professeur, d’établir.

La discussion peut être ouverte sur ce dernier paragraphe, tant la multiplication des situations construites pourrait en venir à faire envisager la notion intermédiaire de quasi-preuve statistique ou de validation provisoire sous réserve de contre-exemple.

Etc.

Ah ! L’enthousiasmant dialogue avec les classes, quand il parvient à  s’éloigner de la  Journée de la Jupe et qu’il n’est que question d’y éveiller des esprits  …. Allons, il ne faut pas renoncer  à rêver.

Posté par Sejan à 16:58 - Système Educatif - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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