Conseils à Vincent Peillon?
En mettant un peu d’ordre dans mon bureau avant de le déménager, je retrouve un de mes derniers « Carnets de prof », de 2002 je crois, et au dos de la page de couverture, ces deux dessins de Plantu.
Il y a dix ans, donc. Et je suis à peu près persuadé que le dessin pourrait même avoir vingt ou trente ans et être néanmoins, alors comme en 2002 et comme aujourd’hui, d’actualité. Tout y est en deux croquis.
Qui a encore envie de gravir le golgotha pédagogique ?
Comment se fait-il que l’on soit passé de l’appétit d’enseigner d’avant Mai 68, que bordait cette angoisse de l’être (j’entends, d’être enseigné) qui justifia une révolte lycéenne, à la situation inverse : joie mauvaise de l’enseigné tout à sa satisfaction de « foutre la merde » et « déprime de l’enseignant débordé » ? Je noircis ? Bien sûr, bien sûr , mais pas tant !
Vincent Peillon, puisqu’il faut paraît-il l’appeler par son nom, a-t-il son dossier prêt ?, sa solution en boîte ? Sa philosophie – lui qui en fut agrégé – est-elle affûtée ?
On va lui suggérer deux-trois bricoles.
Et d’abord ceci : la nécessité absolue de dessiner avec précision un souhaitable pour pouvoir dégager le possible qui dans un premier temps le précédera. Ce souhaitable ne doit pas s’embarrasser de réalisme, le possible s’en chargera, mais il doit montrer le chemin.
L’état d’esprit doit changer dans les établissements scolaires. Le slogan de campagne de l’impétrant – pour parler le Montebourg -, « le changement c’est maintenant ! », il est en ce sens, et éducativement, réalisable. Ce sera déjà un très grand pas.
Une « Opération établissements » doit être immédiatement enclenchée.
Le peuple enseignant est sensible aux discours et globalement respectueux des mots d’ordre de sa hiérarchie. Vincent Peillon, puisqu’il faut paraît-il l’appeler par son nom, doit immédiatement convoquer une réunion des recteurs d’une part, une assemblée plénière des deux inspections générales de l’autre.
Les recteurs ne constituent pas un groupe important, une trentaine. On peut dialoguer avec eux comme avec une classe. Il ne faut pas faire l’erreur de Savary qui en 1981 les considérait comme des exécutants. Il ne doit d’ailleurs plus y avoir d’exécutant, à aucun niveau. L’autonomie de chacun doit être pleine, la philosophie générale étant précisément énoncée (mais sans se perdre dans les détails), au risque, qui doit être encouragé, de se voir remercié après jugement sur les résultats.
J’encouragerai Vincent Peillon à faire aux recteurs un exposé d’ensemble fouillé de ses intentions. Il définira ses objectifs à long terme pour l’école (le souhaitable), puis laissera trois heures aux hauts fonctionnaires pour rédiger, chacun, sur place, un rapport à lui remettre immédiatement sur leur interprétation de ce qui vient de leur être proposé, avec les réflexions immédiates qui leur viennent, leur vision des possibles qu’à leur niveau (régional) ils peuvent rapidement engager s’ils adhèrent au dessein, leur souhait de retrait sinon.
Correction des copies, remise des devoirs, bilan général, éviction des inaptes déclarés ou constatés : sous huitaine . Les secrétaires généraux des rectorats décapités gèrent les affaires courantes ; appel à candidatures pour les places libérées. Les postes doivent être pourvus pour le 15 juin.
Le cas des inspecteurs généraux est un peu différent. Plus nombreux (300, à la louche), ils constituent une petite réserve de bons spécialistes susceptibles d’être un facteur d’impulsion important … qu’il reste à convaincre. Il y aura, nécessairement, quelques blocages, mais ce sont là des personnels très sensibles à la pesée hiérarchique et ces blocages seront limités, solubles dans des responsabilités extra-pédagogiques utiles … ou des départs à la retraite anticipés.
La démarche sera – ayant décrété un moratoire des inspections sous toutes leurs formes en usage – de mettre les inspecteurs généraux en position de missi dominici auprès des recteurs, avec autorité opérationnelle sur les corps d’inspection régionaux et départementaux, pour engager immédiatement, dans les établissements, un mouvement de renouvellement de l’état d’esprit et des pratiques enseignantes visant à optimiser sans attendre l’utilisation des compétences disponibles dans le sens des objectifs visés (le souhaitable de long terme énoncé).
Les délais sont très courts, mais il faut absolument amorcer l’affaire.
On peut jouer – et compter – sur l’intérêt d’une partie non négligeable du corps enseignant que la perspective d’une véritable chance de novation mobilisera.
Je proposerai le calendrier suivant à un Vincent Peillon, puisqu’il faut paraît-il l’appeler par son nom, désigné officiellement à la veille de l’ascension :
Conférence de presse (sans tous les détails ; philosophie d’ensemble): lundi 21 mai
Opération « recteurs » - phase 1: Mardi 22 Mai.
Convocation plénière des Inspections générales :
- mercredi 23 mai : Présentation magistrale du dessein éducatif / Travail de discussion-échange en petits groupes (d’une petite vingtaine) dotés d’un rapporteur / Présentation des rapports – examen des réactions
- jeudi 24 mai et vendredi 25 mai : poursuite des travaux. Organisation de la ventilation et des missions réparties pour un engagement de l’opération « établissements » le mardi 29 mai.
Opération « recteurs » - phase 2 (remise des copies et conséquences) : mercredi 30 mai.
Canevas de l’« Opération Etablissements ».
Arrière-plan/Cadre souhaitable des réflexions :
- évolution vers deux blocs de formation initiale : 1-école obligatoire 6 ans-16 ans sans solution de continuité / 2- lycée
- gestion éducative des élèves de 8h à 18h
- organisation des enseignements/activités en deux mi-temps : l’un, en petits groupes de niveau-matière, sanctionné par l’acquisition d’unités de valeur – l’autre en classe entière mettant en œuvre les acquis individuels pour bâtir, autour de la consolidation d’un socle commun, une formation générale de dialogue et d’ouverture au monde
- ouverture au co-pilotage des séquences en classe entière
- intégration par co-pilotage des enseignants débutants
- évolution vers le « tout-sur-place » (travail des élèves et des enseignants) dans des locaux adaptés à cette fin
- autonomie de gestion pédagogique des équipes éducatives
- élection des chefs d’établissement (CDD 3 ans – renouvelable) par les équipes éducatives, sur projet-programme
- l’établissement comme facteur essentiel à autonomie large d’un ressaisissement civique et citoyen en dialogue avec les autorités publiques et les acteurs locaux de la société civile
29-30-31 mai : Réflexion au niveau rectoral (Recteur, Secrétaire général, Inspecteurs généraux missionnés, Inspecteurs d’académie (DSDEN et IPR), Inspecteurs de l’éducation nationale (IEN, IEN-ET, IEN-IO)) – Organisation et contenu de visites d’explication –dialogue-sensibilisation dans les établissements scolaires à mettre en route le lundi 4 juin en collaboration avec les chefs d’établissements.
Vendredi 1er juin : convocation à l’Inspection académique des chefs d’établissement et directeurs d’école pour la présentation dialoguée des visites d’établissement, sous la responsabilité de l’IA-DSDEN
4 juin – 26 juin : balayage des établissements ; contact avec les enseignants et tous les personnels des équipes éducatives ; échanges autour du souhaitable et du possible ; examen des marges immédiates d’autonomie ; mise en route de réflexions locales pour la rentrée de septembre …
27 juin : convocation à l’Inspection académique pour réunion- bilan des chefs d’établissement et directeurs d’école suite aux visites d’établissement, sous la responsabilité de l’IA-DSDEN
28-29 juin : Réflexion-Bilan de l’opération « phase de balayage » au niveau rectoral (Recteur, Secrétaire général, Inspecteurs généraux missionnés, Inspecteurs d’académie (DSDEN et IPR), Inspecteurs de l’éducation nationale (IEN, IEN-ET, IEN-IO)) – Elaboration et diffusion immédiate dans tous les établissements (par mail / pièce jointe) d’un très court document de synthèse ouvrant des pistes pour la rentrée de septembre.
(Suspension des cours le vendredi 29 juin au soir)
2 juillet – 6 juillet : mobilisation de l’ensemble des personnels dans les établissements :
- gestion « éducative » des élèves souhaitant bénéficier d’un accueil
- examen du document de synthèse transmis par le rectorat
- élaboration d’une politique d’établissement pour la rentrée de septembre 2012 (PER2012) valant projet d’établissement
(La rentrée des élèves est repoussée au jeudi 6 septembre 2012 avec accueil possible à partir du lundi 3)
3-4-5 septembre : mobilisation de l’ensemble des personnels dans les établissements :
- gestion « éducative » des élèves souhaitant bénéficier d’un accueil
- mise en place « organisationnelle » de la politique d’établissement (PER2012) arrêtée début juillet
Voilà, en gros ….
Cadeaux reçus - Cadeaux à lire ...? J-P Toussaint / F. Garde
Vite lu, encore plus vite oublié. Rien dans ce regroupement de billets et de préfaces qui mérite vraiment le détour. L’envie chez l’auteur de refaire, à sa façon, le « En lisant, en écrivant » de Julien Gracq. Pour se faire plaisir. Exercice très narcissique. Et pour le lecteur ? Quelques remarques/notes aléatoires au fil du livre.
Une allusion à/citation de Baudelaire : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre – in Les Fleurs du Mal (La beauté)
Un terme technique : Allèles – « On nomme allèles deux gènes occupant la même position sur une paire de chromosomes homologues mais qui présentent, l'un par rapport à l'autre, de légères différences . La plupart du temps, lorsqu'il y a deux allèles différents pour un même trait physique, l'un domine l'autre, c'est-à-dire qu'un gène exprime le caractère pour lequel il code, mais pas l'autre. Un allèle est dit dominant par rapport à l'autre, dit alors récessif. Dans certains cas, deux allèles différents peuvent s'exprimer. Il n'y a pas de dominance de l'un sur l'autre. On obtient un mixte des caractères déterminés par ces allèles. Ces deux allèles sont dits codominants. Mais alors, que se produit-il lorsqu'une personne possède deux allèles différents, un gène codant pour les yeux bleus sur un chromosome et un gène codant pour les yeux bruns sur l'homologue, par exemple ? Il se produit … un mélange. » (source Net)
« Proust n’écrit pas de première version d’A la recherche du temps perdu » . Oui et non. Contre Sainte-Beuve, Jean Santeuil … il a fait de sérieux essais préparatoires! Plus généralement, sur Proust, on enfile des banalités convenues.
Echenillage ? Echeniller, c’est débarrasser un arbre, une plante de ses chenilles. Dans les arts graphiques, l’échenillage consiste à enlever les parties superflues d'adhésifs vinyliques découpés au traceur.
Palma le jeune ? Jacopo di Antonio Negretti, dit … (1544-1628) Fils du peintre Antonio Negretti, lui-même neveu de Palma le Vieux, Palma le Jeune se forme d'abord près de son père à Venise et étudie les œuvres de Titien avant de partir pour Urbin où il découvre Raphaël…. Etc. (source Net)
Le Kapok ? … en malais kapuk, est une fibre végétale que l'on tire de fruits de plusieurs arbres de la famille des Bombacaceae On utilise plus particulièrement ceux de Ceiba pentandra, le kapokier (aussi appelé ‘‘fromager’’), un grand arbre des zones tropicales, originaire de Java. Ceux de Bombax ceiba, un autre ‘‘fromager’’, peuvent également être employés. Cette fibre très légère a pour caractéristique son imperméabilité et son imputrescibilité. Elle est constituée par les poils fins et soyeux recouvrant les graines. (source Net)
Prolepse (et Raskolnikov) : JP Toussaint souligne l’usage de la prolepse dans Crime et Châtiment . La prolepse est à l’analepse ce que le flashforward est au flashback ! Tout le monde sachant, via le langage cinématographique, ce qu’est un flashback, il suffit de dire que l’analepse est le terme ‘‘savant’’ correspondant que le français a tiré du grec, et que la prolepse traduit de la même façon le flashforward, la projection vers des événements à venir. Le romancier américain John Irving (Le monde selon Garp …), que JP Toussaint n’évoque pas, en fait un usage très abusif : il dirait plus tard, il saurait plus tard, il apprendrait plus tard, il verrait plus tard etc.
Crime et châtiment est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part : en écrivant cela, JP Toussaint recopie volontairement Blaise Pascal qui démarquait Nicolas de Cuse (1401-1464). Goût de la formule ? Chez Nicolas de Cuse, il s’agissait de la ‘‘machine du monde’’.
Et l’unique cordeau des trompettes marines : Ce vers unique constitue un poème, un ‘‘monostique’’, dû à Apollinaire, intitulé Chantre. C’est un magnifique alexandrin. JP Toussaint le cite sans le référencer à propos du ‘‘ravanastron’’ de Beckett, un temps inexpliqué. Wikipédia : Le ravanhatta ou ravanastron est une vièle rustique indienne considérée comme l'ancêtre le plus primitif du violon et du rabâb. Selon la légende, il aurait été inventé en 3 000 avant notre ère par Ravana, roi de Ceylan. Le rapprochement a un sens : ce sont des instruments à corde, mais la trompette marine (cf. supra - photographie) n’en a qu’une, le ravanastron deux.
Voilà - On boucle tout ça en moins de deux heures. Jean-Philippe Toussaint serait-il surfait ?
François Garde romance le destin de Narcisse Pelletier dans un roman intitulé : Ce qu’il advint du sauvage blanc. On a, ce disant, pratiquement tout dit. La réception critique n’a pas été mauvaise, le livre a obtenu le Goncourt du premier roman et on trouve sans difficulté, en tapant « Narcisse Pelletier » sur Google, le fond historique de l’affaire. Le roman tient pour moitié de la robinsonnade et pour le reste, d’une tentative épistolaire et de style dix-neuvièmiste médiocrement réussie . On espère des péripéties qui ne viennent pas, c’est vaguement ethnologique et ça choisit de n’avoir pas de fin. En termes d’intrigue, c’est plutôt un « Goncourt de lenteur ». Oui, elle est facile, mais comment y échapper ?
François Garde a dû beaucoup travailler pour accoucher de ce roman. Ses efforts ne sont pas vraiment récompensés. Cela m’a fait penser au film de Truffaut, L’enfant sauvage. C’est digne et méritant, mais que c’est ennuyeux !
Et l’élection ? Ah ! oui, l’élection… Eh bien, le plus facile est fait. Reste à donner un sens aux idées et aux promesses. Tout le monde rappelle ce matin le « Enfin ! les difficultés commencent » attribué à Léon Blum (mais qui serait dû au socialiste Bracke-Desrousseaux) en 1936, lors de la victoire du Front populaire. On a du pain sur la planche. J'y reviendrai ...
François Hollande, un décisionnaire hésitant?
Alors, qu'est-ce que c'est que ces mauvaises langues à la veille du second tour?
Le problème scolaire: Noir, c'est noir!
La question du Front National, dont on nous rebat les oreilles, ce n’est rien d’autre une fois de plus que le problème scolaire. Le discours post-premier-tour de la gauche, dégoûté, virulent (Mélenchon) ou maladroitement raide (Hollande), a tort de vilipender la honte brune à l’horizon ou d’affirmer sans preuves : Même pour vous, c’est moi, la solution. C’est là du temps perdu et de la salive inutile.
Tout le monde est raciste, plus ou moins, xénophobe, peu ou prou, haineux, jaloux, vindicatif, aigri, certains jours. La question n’est pas là. J’ai été élevé dans une famille traditionnellement catholique, parfois portée sur la bondieuserie et porteuse d’inquiétudes et d’idées reçues anti-juives, anti-arabes, anti-noirs, tranquillement anglophobe et germanophobe, et dans les moments de colère jurant après les ratons et les bougnoules. C’était il y a longtemps.
On en sort par l’effort de la raison, par la réflexion, par la lecture, par l'écoute, par l’étude, par l’école.
L’école ….
Le discours à développer, préalable aux méthodes à mettre en œuvre, ce n’est pas un discours sur la vilénie du racisme, du rejet de l’immigré, c’est un discours qui pose en principe premier le combat pour l’intelligence. Et le combat pour l’intelligence, c’est l’école publique, laïque et républicaine. Tout l’effort doit porter là-dessus et c’est d’abord de cela qu’il faut parler. Pas en termes de moyens, de postes à ouvrir ou fermer, d’intendance, qui par nécessité suivra, mais en termes de sens, d’objectifs, de ressaississement total du glissement social par l’adéquation de l’outil de formation aux exigences de l’avenir pour qu’il soit préférable au présent.
Les occasions gâchées n’ont pas manqué, Langevin-Wallon, 1968, 1981. Mais il faut encore entreprendre. Et on le peut si le discours sait montrer la voie. C’est un remaniement complet de l’école, associé à un repositionnement humaniste du regard à ouvrir sur le monde au bénéfice des générations à former, qui peut, seul, dénouer le nœud gordien des blocages sociétaux.
La prise de conscience politique de cette exigence est grandement absente aujourd’hui. Il ne sert à rien de dire : "Electeurs du Front National, brebis fourvoyées ou ex-ordures – cela, selon les sensibilités et les tempéraments - venez à moi". Il faut dire : "Electeurs, vous savez le constat, et qu’il est dramatique en termes de valeurs et d’inégalités ; je vous propose de tout reconstruire, en une génération ; le but est difficile et lointain, mais c’est le seul qui vaille ; à court terme et pour les affaires courantes, nous ferons de notre mieux pour limiter les dégâts et n’être pas pire que les autres ; mais nous allons en même temps, ensemble, inventer l’avenir en reconstruisant totalement l’école pour vaincre, sans faiblir, la bêtise au front bas".
Jean-Luc Mélenronchon et ...
Un poil au-dessus de 11% finalement.
On avait eu l'illusion plus optimiste.
Je l'ai trouvé, au soir de la bataille, trop sectaire, l'ami Mélenchon. Cette coquetterie aigrelette du non-prononcé du patronyme honni, ce sot entêtement à ignorer que l'autre finaliste, le seul concurrent désormais désigné de Nicolas Sarkozy, s'appelle François Hollande, c'est inutilement mesquin.
C'est aussi probablement à la fois contre-productif (il en agacera d'autres que moi) et pénalisant dans la campagne de second tour, à moins qu'il n'ait pas l'intention de la mener. Car il va se retrouver contraint de se battre contre (Nicolas Sarkozy) au lieu de se battre pour (François Hollande) et ce n'est pas constructif.
J'aurais trouvé plus sérieuse la franche affirmation d'un soutien par défaut, n'hésitant pas à lister, au sein du moindre mal que représente l'hésitant roi de Tulle, le détail des griefs, les points de désaccord, pour valoriser les zones positives dans la décision de soutien et les pondérations souhaitées pour que, sans aller jusqu'à l'adhésion, la réticence soit moins difficile à vivre. Cela bien sûr si j'étais Mélenchon. Mais sans doute, comme Alexandre le Grand répondant à l'un de ses généraux, Perdicas il me semble, de mémoire, qui lui conseillait une stratégie (C'est ce que je ferais, si j'étais Alexandre) : "C'est ce que je ferais, si j'étais Perdicas", je serais renvoyé dans les cordes.
Enfin ... En attendant, je remercie un commentateur éclairé qui a eu la bonne idée de me fournir le lien du projet éducatif EELV qui doit sans doute beaucoup à Philippe Meirieu et que j'ai trouvé fort intéressant. Avec ce regret que je n'ai pas eu du tout le sentiment que son contenu ait émergé dans les propos de la candidate que ses détracteurs disaient venue du Nord et qui s'est centrée sur tout autre chose. Dommage. Les idées contenues dans ce texte méritent la discussion et pour plusieurs importantes d'entre elles vont tout à fait dans le sens que je dis bon.
Dans l'immédiat, en avant pour la quinzaine. Je doute que l'école y soit en pointe, mais qui sait ? Et dans ce cas, Hollande, au lieu de s'enferrer dans un quantitatif "60 000 postes de rattrapage" qu'il ne pourra sans doute pas tenir, et/ou de perdre son temps à lire les fiches sur l'éducatif que lui passent Vincent Peillon et/ou Terra Nova, ferait bien de suivre le lien indiqué ci-dessus qui vaut mieux que les quelque 2% correspondants du score d'hier. Cela ne lui ferait pas une si mauvaise base de réflexion. Je n'ose évidemment pas lui suggérer le présent blog ....
Finalement, réfléchissons-y sérieusement : 
Mauvaise Humeur
ENSEIGNEMENT PUBLIC : L'AVEUGLEMENT
Les diagnostics convergent, les constats s'accumulent, le bilan s'impose, Notre éducation, "éditorialise" le journal Le Monde, n'est pas nationale. La vérité est pire: Notre éducation n'est pas.
Dans le même numéro (daté de vendredi 13/4 - un vendredi 13!) où est analysé le pré-rapport de la Cour des comptes sur les inégalités à l'école, Michel Wieviorka évoque avec tristesse l'incapacité d'enthousiasme prospectif de la gauche raisonnable dont l'espoir vaguement écoeuré nous attend. Il ne s'agit hélas pas que de cela.
Le service public - dont l'enseignement - est malade de ses cadres et de l'inaptitude de ses responsables à prendre à bras le corps les exigences de l'intérêt général. Triste. Tout échelon du système éducatif doit se sentir personnellement concerné par l'urgence du ressaisissement .
Or c'est l'accablement qui prime, chacun se soumet aux textes dont il est abreuvé, le syndrome du suivisme administratif est partout, on s'attache inefficacement à mettre en œuvre, sans en comprendre ni le sens (quand il y en a un!) ni la portée, des circulaires rédigées à l'écart de toute intelligence du terrain comme de l'avenir.
Rien n'est coordonné. Le recteur ne débat pas vraiment avec le préfet de Région et le Conseil Régional des possibilités ouvertes par la subsidiarité, les Inspecteurs d'Académie, DSDEN (directeurs des services départementaux de l'éducation nationale) et IPR (inspecteurs pédagogiques régionaux) ne mettent pas en commun la recherche d'ouvertures constructives auprès des préfets et des conseils généraux en direction d'une inventivité à susciter, exigée par le guidage et la motivation des chefs d'établissement, spécialistes du profil bas pusillanime et incapables d'accoucher des et les équipes pédagogiques sans lesquelles aucune méthodologie ne peut être opérante.
Le système, engoncé dans un jacobinisme dépassé, absurde, et fermé à toute lucidité, se condamne lui-même et pleure ensuite sur ses échecs. Son fonctionnement par inertie est suicidaire.
La prise de conscience du sabordage ne pourrait venir que d'en haut. La vacuité des volets soi-disant éducatifs des programmes des candidats à la présidentielle annonce hélas la couleur: la confirmation du naufrage est avancée.
Il y a des solutions, mais leur prononcé reste inaudible.
On n'échappera pas à un deuxième Mai 68, en espérant sans trop y croire que, tous dégâts épongés, il en puisse cette fois naître la véritable reconstruction ex nihilo de notre système de formation initiale, celle que les conservatismes apeurés ont interdite il y a 44 ans et que l'arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981 n'a pas même entrevue.
Présidentielles et Ecole, toujours.
Il va donc falloir voter. Pour Mélenchon au premier tour. Pour la Gauche au second.
Il était à France-Inter, invité du 7-9, Mélenchon, hier matin. Peut-être un peu en demi-teinte les premières minutes, les toutes premières ; et puis il s’est lancé. Bien ; amusant à entendre ; très amusant ; ce qui l’était aussi, c’était de l’écouter accuser Cohn-Bendit d’être un spécialiste du coup de poignard dans le dos alors qu’il ne cessait lui-même de cribler de flèches François Hollande. Enfin, tonique et sportif. J’aime bien.
Mais il n’a rien dit de l’école.
Du coup – ce que je n’avais jusqu’ici pas fait – je suis allé voir un peu ce qui en était du côté du programme du Front de Gauche. Misère. Quelle pauvreté. Mais il n’y a rien là-dedans, sinon des protestations idéologiquement convenues et des vœux imprécis et peut-être pieux concernant la nécessité de mieux faire et l’affirmation qu’on fera mieux. Ainsi :
Nous combattrons la mise en concurrence des établissements et reviendrons sur toutes les mesures qui visent sous couvert d’autonomie à instituer un marché de l’éducation. Nous affirmons la nécessité d’une politique nationale de l’éducation dans une logique de service public, pour une véritable gratuité et égalité d’accès aux savoirs sur tout le territoire. Nous agirons concrètement pour que la production de connaissances et la formation soient libérées de la logique du marché et de la rentabilité financière et permettent l’établissement d’une culture scolaire commune pour tous par l’appropriation de savoirs ambitieux.
Nous construirons une école émancipatrice qui permette l’élévation pour tous du niveau des savoirs acquis et des qualifications reconnues. Pour ce faire, nous allongerons le temps scolaire : droit à la scolarité dès 2 ans, scolarité obligatoire de 3 à 18 ans.
Pour combattre son éclatement, nous reconstruirons une école qui élève pour toutes et pour tous le niveau des connaissances communes et prépare les élèves – par des pédagogies adaptées à chacun – à poursuivre leurs études jusqu’à 18 ans et le plus possible au-delà du lycée. Nous repenserons la progressivité entre les niveaux d’études, tout en conservant le cadre des disciplines.
Nous redéfinirons les programmes, et plus globalement l’école, en prenant comme point de référence l’élève qui n’a que l’école pour apprendre. Le soutien scolaire sera assuré par le service public de l’Éducation nationale.
Nous soutiendrons la relance de la recherche en éducation, le développement de la formation initiale et continue, et la création de temps d’échanges pédagogiques dans les établissements.
Nous lancerons un plan de lutte contre les inégalités sociales à l’école. Nous mettrons en place des observatoires des inégalités rassemblant dans les territoires des élus, des parents, des enseignants, l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale et des élèves à partir du collège ainsi que des personnalités associées. Les représentants des personnels constitueront 50 % de ces observatoires. Nous soutiendrons les projets des communautés scolaires qui créent les conditions d’une vie d’établissement contribuant à la réussite des élèves. Nous rétablirons une nouvelle sectorisation scolaire avec plus de moyens pour les établissements qui en ont le plus besoin.
Je ne discuterai pas – question d’incompétence - le démarrage de la scolarité obligatoire à 3 ans, mais je trouve qu’il y a plus urgent que le prolongement à 18 ans d’icelle. C’est la tranche 6-16 qui m’intéresse, au sein d’une école unique, fusion du primaire et du collège, et je n’en vois pas l’esquisse. Il n’y a là-dedans aucun projet méthodologique du domaine de la pédagogie. Affirmer qu’on construira une école émancipatrice, élevant le niveau des connaissances acquises par des pédagogies adaptées à chacun est un discours creux parfaitement adapté aux ambitions des promoteurs du collège unique, il y a de cela bientôt quarante ans. On sait ce qu’il en est advenu. Etc. Beaucoup trop imprécis.
Il ne s’agit pas d’un désaccord frontal sur les principes, j’adhère même à nombre d’entre eux. Simplement, cela me semble superficiel et largement incomplet, y compris dans les intentions.
Comme le site visité du Front de Gauche offrait une possibilité de dialogue, j’ai dit mon dépit. On m’a répondu, gentiment d’ailleurs, en me fournissant différents liens me renvoyant à des pétitions, des textes/prises de position et des vidéos. J’ai passé un moment là-dessus, pour compléter mon information. Il faut reconnaître que le punch de Mélenchon est efficace et que les interventions proposées (Passage à RTL (5/1/12) - Vœux à la communauté éducative (30/1/12) – Face à la FCPE (17/3/12) ) relèvent le côté fade du programme ci-dessus ; mais on reste quand même trop dans le général et l’idéologique. Enfin, bon. Il fallait sans doute s’y attendre et quand on se promène du côté des penseurs éducatifs du PS, on ne trouve pas non plus beaucoup de grain efficace à moudre.
Le Monde, dans son numéro daté de ce Mercredi 11/4/12 , consacre une double page à un comparatif « en infographie » des projets éducatifs de ceux qu’il convient d’appeler les deux principaux candidats. Instructif et bien fait. Page de gauche, comme il se doit, pour François Hollande, de droite pour Nicolas Sarkozy.
Instructif et un peu déprimant. Car pour qui s’essaie à repenser l’école, et se croit de gauche (enfin … vote à gauche), il apparaît qu’en dépit d’options politiques contraires, le schéma sarkozyste se prête mieux que le hollandais, parce que plus musclé et plus dessiné, à une discussion précise aidant à tracer des pistes d’action. Paradoxal.
Les journalistes « Education » du monde on relu le programme Hollande sous le chapeau Refondation – Réussite pour tous, et placé le programme Sarkozy sous la bannière Autorité – Autonomie – Responsabilité. On peut avantageusement retenir la réunion des cinq objectifs, sous réserve de savoir ce qu’on met dedans et ce qu’on en fait.
Le cheminement attribué à Hollande est : Le primaire en priorité n°1, avec La classe comme lieu où tout se joue, où Le maître est le personnage clé, caractérisé en Prof classique s’adressant à un élève indifférencié à conduire à l’excellence entre autres par le numérique.
Le cheminement attribué à Sarkozy est : Le Collège en priorité n°1, avec L’Etablissement comme lieu où tout se joue, où le Chef d’établissement est le personnage clé, caractérisé en Patron de Flexi-profs s’autorisant si nécessaire le tri pédagogique et pas encore acquis à la supériorité de la tablette numérique sur le tableau noir.
Sans abandonner l’objectif prioritaire d’une fusion du primaire et du collège, je crois que c’est bien au niveau du second qu’est effectivement la difficulté majeure et qu’il est bon de le souligner. Partant de là, la question de l’établissement et du chef d’établissement passe avant celle de la classe.
Parler de la classe comme le fait la gauche, c’est ne pas voir qu’elle n’est plus tenable au sens qui a prévalu en gros jusqu’à la fin des années 1960. Cette classe-là ne peut retrouver sens et valeur qu’avec des groupes d’élèves suffisamment homogènes au moins dans la motivation et pour être efficace, dans les acquis. Elle ne peut donc survivre que partiellement, au sens d’une gestion du cursus de formation qui permette à des tris intelligents (quand on prononce ainsi l’impensable, on dit pour faire bien et en latin : horresco referens (en gros : je frémis de l’évoquer)) de cohabiter avec la mise en place efficace de séquences réalisant l’effort commun (savamment : opérant la coalescence) des aptitudes et des acquis les plus diversifiés. J’en ai souvent parlé : mi-temps d’activités par classes d’âge (pourrait-on, sans trop de ridicule, évoquer la mise en œuvre encadrée-guidée par les enseignants d’une intelligence collective ?), mi-temps d’excellence individuelle par cumul d’unités de valeur disciplinaires dans des groupes d’acquis, de motivation et de niveau identiques.
Et ce que je viens d’énoncer (sans doute de façon trop condensée) renvoie en aval à l’établissement, à ses structures d’accueil, à son statut d’espace d’étude et de vie scolaire, à son ergonomie, à ses espaces de travail pour les élèves (salles d’étude) et les professeurs (bureaux individuels équipés). A l’établissement aussi en tant qu’entité pédagogique vivante, avec une véritable équipe éducative, maîtresse largement de ses modes de fonctionnement, capable de générer elle-même un projet et, émanation de ce projet, désigné par elle, un responsable ( fonctionnellement : un chef d’établissement, non plus octroyé, mais élu) chargé de l’animer.
Comment former cette équipe ? Comment la mettre en place et en route ? Bien sûr, la question est pendante. Il y a des réponses, qui s’ancrent d’abord dans la question du recrutement et de la formation initiale (puis continue) des enseignants, et ensuite dans une redéfinition complète de l’encadrement (corps d’inspection) du système éducatif, avec, dans la phase initiale, la réquisition à ces fins de tout ce que cet encadrement compte actuellement de membres, à qui ajouter tous les chefs d’établissement en place, basculés l’arme au pied en facilitateurs de l’émergence du nouveau système avant un retour dans le rang annoncé, mission accomplie.
Je pourrais préciser.
La gauche est dans la même erreur si elle adhère à ce que Le Monde désigne sous le vocable de « prof classique ». Le « prof classique » est obsolète et irrécupérable. Faut-il en déduire que le flexi-prof de droite est la panacée de remplacement ? Oui et non. Oui s’il est maître en équipe du « flexi », et non s’il devait être sarkozystement « à la main » de quelque « petit-chef d’établissement ». C’est dans l’établissement, gestionnaire collectivement de ses moyens, que ses modalités de fonctionnement, en adéquation avec les objectifs du programme pédagogique local (mais inscrit dans la logique et les frontières du dessein éducatif national) et ses compétences propres, seront définies. Au sein d’un effort d’équipe, il n’en restera pas moins clair que c’est sur la base d’une présence à temps plein (rappel : dans des locaux impérativement adaptés à cette fin) que l’enseignant fournira la totalité de son effort professionnel (interventions, préparation des interventions, participation à la vie pédagogique et éducative). Pour un salaire considérablement augmenté (j’ai déjà dit : 3000 € mensuels en début de carrière ; une seule catégorie (type CAPES – à redéfinir) , recrutée à Bac+5). Etc.
Je m’autorise à en rester là, pour le moment. Mais le chantier, immense, ne me semble guère esquissé dans la bonne direction, quelque page « infographique » du Monde qu’on analyse, même si, je le répète pour le re-déplorer, les mauvaises intentions du plan Sarkozy se prêtent mieux à la restructuration arc-boutée que les affirmations insipides de la « bien-pensance » hollandaise.
La semaine précédente, le même Monde avait ouvert ses pages Débats à quatre prises de position sous le chapeau d’ensemble : Quelle école pour le prochain quinquennat ? Deux sociologues (François Dubet, Nathalie Mons), un écrivain (Alexandre Jardin), un ancien recteur (Bernard Toulemonde - flanqué de Gérard Moreau, secrétaire d’Académie honoraire, assurément honorable mais moins connu et dont je n’ai pas trouvé de photographie).
et N.M.
.......... Alexandre Jardin, sarkozyste déclaré en guerre contre les 60 000 «profs en plus» de Hollande, a raison de souligner le problème que pose le collège, se montre dynamique et séduit par l’agressivité de Jean-Luc Mélenchon ; Bernard Toulemonde produit un court plaidoyer pour une accélération de la décentralisation, en termes d’accroissement des responsabilités éducatives, ce qui ne me semble pas à rejeter, au contraire, si le dessein national est très ferme, fermement défini, fermement guidé, et les recteurs bien choisis (le profil et le recrutement des recteurs est un vrai problème) ; François Dubet fait du François Dubet, opère une analyse droite-gauche sérieuse et s’en tient prospectivement là, avec une formule finale amusante et pertinente - Le problème de la droite, c’est que les enseignants ne votent pas pour elle ; celui de la gauche, c’est qu’ils votent pour elle - car elle indique assez les motifs de la fadeur frileuse de la pensée éducative hollando-centrée (… surtout, ne pas les contrarier !) ; Nathalie Mons livre un propos anti-sarkozyste sans surprise … et sans proposition alternative, ce qui est à la fois regrettable et prévisible, puisque elle pense à gauche.
La récolte est maigre.
Une dernière chose, pour ne pas conclure. J’ai découvert plus ou moins par hasard qu’Antoine Compagnon, au travail duquel je m’intéresse depuis qu’il a inauguré sa chaire de littérature au Collège de France en 2006 - avec un cours sur Marcel Proust -tient un blog sur le site du Huffington Post dont on a récemment un peu parlé quand on a su que les rênes en étaient confiées à Anne Sinclair. Un blog d’humeur. Et sur ce blog, son dernier « post » (du 9/4/12) intitulé Gabegie numérique dans le 93 jette, par le petit bout de la lorgnette, un œil affligé – rien de surprenant quand on a été longtemps de la maison – sur la distance qu’il y a de la coupe aux lèvres, sur la fragilité des effets d’annonce, sur la poudre aux yeux des grandes affirmations réformistes, bref, sur la réalité de toute expression usitée qui souligne combien il ne faut pas croire ce qu’ils racontent quand on entend ses promoteurs dire que le système éducatif innove et que la révolution numérique y est en marche. J’ai malheureusement participé, à ma place, à la mascarade dans les années 1970-1980 .
A.C. (http://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon)
Penser pour n’en rien faire ......
L’ancienne Ecole Polytechnique, sur la Montagne Sainte Geneviève, est maintenant affectée au Ministère de la défense et abrite divers organismes connexes. Les locaux ont été rénovés mais l’aspect global des bâtiments est intact. Et on a gardé la piscine, petit bassin de 20 mètres sur 8 où des générations de polytechniciens nageurs se sont entraînées en vue de glorieux affrontements universitaires. La tête et les jambes. Passons. Les lieux abritent aussi le Collège International de Philosophie (CIPh), fondé en 1983 par François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt, structure de réflexion et de recherche très ouverte qui dépose ses programmes semestriels dans un présentoir à l’entrée des bâtiments. L’utilisateur privilégié du petit bassin de natation passe devant et deux fois par an, je récupère un programme et y jette un coup d’oeil au cas où quelque activité m’y paraîtrait attirante. Je regarde en particulier les séminaires Philosophie / Education.

En Mai dernier, j’étais allé écouter François Dubet (cf. mon C.R.)
Hier soir, je suis retourné sur les chaises inconfortables des préfabriqués décourageants qui défigurent depuis des décennies la cour Musset du Lycée Henri IV. Salle N 34. Corinne Enaudeau, professeur de philosophie en classes préparatoires dans la maison et à Janson de Sailly intervenait dans le cadre général du séminaire Transformations de l’enseignement, mutation de société : un changement d’époque ? et sur le thème particulier L’école : la ronde des identifications.
Il y avait là le public étique déjà croisé voici un an. Outre la conférencière, les deux responsables du séminaire, Jean-François Nordmann, toujours trop long dans sa présentation comme dans sa conclusion, et Martine Meskel-Cresta, chargée semble-t-il de la prise de notes informatisée, qui enseignent la philosophie à l’Université de Cergy-Pontoise, et puis une petite, très petite dizaine de clampins, dont un redoutable bavard auteur cette année comme l’an passé d’une de ces questions à tiroir qui découragent le dialogue et cherchent à s’instituer en conférence-bis. Une toute jeune fille représentait sans doute l’échantillon minimum des élèves 2012-2013 de Corinne Enaudeau.
Je me suis contenté d’écouter. Exposé magistral classique, rythme lent, soigneusement préparé, habillant de références reconnues (Aristote, Arendt, Castoriadis, Levinas, Lyotard (dont Corinne Enaudeau est la fille), …) des réflexions justes mais sans originalité particulière et une théorisation un peu superfétatoire autour de la place de l’école comme sas entre la sphère privée et la sphère publique et sur le rôle de l’enseignant dans ce sas. Pas désagréable à suivre, mais rien qui fasse réellement avancer la pensée. Du constat analytique. Du cela-va-sans-dire dont on accepte sans protester qu’il soit énoncé.
Venu le temps des questions, j’ai posé celle-ci : « Ayant dit ce que vous avez dit et comme vous l’avez dit, votre réflexion vous a-t-elle conduite aux linéaments d’une démarche visant à améliorer une situation d’enseignement dont le bilan n’est pas favorable ? »
Réponse : « Non. Si j’avais une solution… Mais … Et puis il faudrait affiner le constat, avant d’envisager d’agir, etc.»
Bref, l’explicitation de cette évidence : on s’acharne à penser l’école pour n’en rien faire.
Triste, mais répandu.
Dans ce souci constant de l’exigence d’un « agir » éducatif qui est le mien, j’avais à chaud, ce dernier mercredi matin, envoyé au Monde, qui n’en fera rien, le billet qui suit. Je demeure persuadé que le problème de fond est là, et que les faits divers tragiques ne devraient pas être regardés au seul filtre des angoisses sécuritaires de court terme, passage obligé qui ne règle rien. Mais personne ne veut l’entendre, et les penseurs de l’Ecole, en outre, ne sont pas efficacement prospectifs. Quant aux politiques, ils sont incapables de se pencher, hors effets de manche, sur une question dont l’horizon excède les échéances électorales les plus proches.
Billet : Tragédie nationale ou Education nationale ?
Même "Le Monde" cède à la surréaction! Cette affaire de Toulouse-Montauban, quelque tragique qu'elle soit, soulève une fois encore une regrettable logorrhée médiatico-politicienne qui défie l'intelligence.
Je ne rentrerai même pas dans les détails. La démarche la plus proche du raisonnable aura sans doute été celle de François Bayrou qui a refusé la mise entre parenthèses grimacière de la campagne électorale à laquelle les autres candidats se sont cru obligés, évacuant ainsi par un renoncement intéressé l'indispensable réflexion.
Si la Patrie est ici en danger, comme on aurait pu mardi, à "les" entendre, le croire, ce n'est pas parce que des individus ou groupuscules néo-nazis transformés ce mercredi matin en déséquilibré(s) de la mouvance salafiste seraient sur le point de faire s'effondrer la République, c'est - et je pèse mes mots - parce que le système éducatif s'avère incapable de prendre en charge l'ouverture de tous à l'intelligence et à la réflexion qu'un système de valeurs en perdition et des structures parentales éclatées et pusillanimes ont laissé entre les mains du hasard, du refus de l'effort, de la haine de l'autre et de l'explosion technologique, au sein d'une société dominée par l'égoïsme et l'esprit de lucre.
Les structures policières et du renseignement semblent à l'heure où j'écris sur le point d'achever de faire la preuve de leur efficace efficacité, mais c'est là une "réaction-aval" qui n'empêche aucun drame. Il faut "agir-amont".
Le creuset d'une société ouverte à l'équilibre, sûre et sécurisante, c'est l'Ecole, avec le combat pour l'intelligence qui s'y doit conduire... et qui, depuis trop de décennies, ne s'y mène plus. Et les sarkhollanderies de campagne électorale autour de la question éducative montrent assez combien le problème sera d'autant moins réglé qu'il n'est même pas compris.
L'humanisme est en deuil. C'est à l'école qu'il peut s'apprendre. Une autre école, à réinventer, dont je ne vois chez les batteurs d'estrade et les experts dont ils s'entourent, ni les prémices, ni les prémisses.
(rédigé mercredi matin 21/03/2012)
Une expertise de gauche pour ne pas déraper à droite?
Je reçois au courrier une note du Think tank Terra Nova, qui n’en est pas avare. Je jette un œil, lorsqu’il s’agit d’éducatif, et c’est le cas. On peut la lire en ligne : http://www.tnova.fr/note/moins-de-professeurs-mieux-pay-s-le-march-de-dupes-propos-aux-enseignants
J’ai un (petit) temps approché ce Think tank dont je me suis éloigné, le trouvant par trop inefficace en termes de prospective éducative. Peut-être une façon de dire qu’on ne voulait pas m’y entendre.
Et je constate là que les choses ne se sont pas améliorées. La note est d’Ismail Tsouria, pseudonyme nous dit-on d’un enseignant-chercheur. Une anagramme transparente de ce pseudo étant Il sourit à Isma, on peut supposer là un enseignant-chercheur romantique affligé d’un penchant platonique pour quelque mystérieuse Isma croisée peut-être dans un groupe de travail terra-novesque. Ce serait sinon une excuse, au moins une explication. Car bien faible est la note et vacillants ses arguments.
L’intitulé : « Moins de professeurs, mieux payés : le marché de dupes proposé aux enseignants ». Les explications roulent autour de chiffrages incertains appuyés sur la confusion inacceptable chez le spécialiste entre service devant les élèves et charge de travail. Je ne détaillerai pas, on peut, je l’ai dit, lire la note en ligne et se faire sa religion. Je veux, simplement, soulever quelques points :
- le rédacteur chiffre le passage de 18h à 26h comme « accroissement de la charge de travail de près de 40% », ce qui fait deux erreurs. D’une part, on passe de 18 à 26 par le facteur multiplicatif 1, 4444… ce qui correspond à une augmentation arrondie de 44,44%. L’expression « près de 40 % » indique un coefficient ‘‘légèrement inférieur à 40%’’. D’autre part, un quota hebdomadaire d’heures de cours n’est pas un volume de charge de travail, et les deux quantités ne sont pas même proportionnelles. Jeune agrégé de mathématiques, j’ai dû accepter à la rentrée 1969, à Dreux, une classe terminale scientifique en sus de celle dont j’étais chargé, faute de collègue susceptible de l’assurer. Ce « plus » hebdomadaire de quelque 8 heures (si mes souvenirs sont exacts ; il faudrait vérifier l’horaire des terminales C, fin des années 1960) a donc fait passer mon emploi du temps de 15h à 23 h, soit une augmentation de 53,33%. Je me souviens que dans l’enthousiasme pédagogique de l’époque, mes quinze heures correspondaient à une charge de travail d’environ 50h hebdomadaires . Les 23h de cours m’ont fait passer de 50h à 60h, soit une augmentation de la charge de travail de 20% : réinvestissement sur deux classes d’un cours préparé sur un seul programme, réaménagement du rythme des devoirs et … gains de productivité.
- Le « chiffrage » du travail des enseignants est repris un peu plus loin dans le texte et de façon absurde, en avalisant (sans en donner la référence, ce qui est gênant) une note qui, avérée, est délirante, de l’administration centrale : « … selon le ministère, chaque heure de cours représente trois autres heures de préparation » ! Ainsi, au pied de la lettre, un certifié à 18 heures travaille en réalité (18+18x3)h, soit 72h par semaine ! A qui va-t-on faire croire cela ? Avancer de tels chiffres en ayant l’air de les accréditer, qu’est-ce d’autre que se tirer une balle dans le pied ?
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’enseignants « qui font le choix de sacrifier une partie de leur traitement [via un temps partiel, d’évidence] pour des raisons de seconde activité » ? Rémunérée ? A mi-temps prof , salaire étique ; à mi-temps consultant, grassement payé ? A mi-temps prof de gymn en collège pour trois fois rien; à mi-temps prof de gymn dans une salle de fitness à effacer des bourrelets contre espèces sonnantes et trébuchantes? C’est derrière ce sens du service public qu’on s’abrite pour dénoncer les errements de toute sarkozyste proposition?
Il y a trop d’approximations hasardeuses dans cette note qui ne plaident pas pour le sérieux de la réflexion. Trop d’opposition systématique appuyée sur une mauvaise foi mal argumentée. Le think tank est ici plus du côté du tank (j’écrase sans réfléchir) que du think (je pense avant de parler).
De toute façon, on est, me semble-t-il, en pleine sarkhollanderie, en ce moment.
De ‘‘+60 000’’ à ‘‘26h&500€ ’’, le même aveuglement, toujours, à gauche comme à droite…. ou (et !) la même pusillanimité. On n’ose pas « Oser ». L’édifice éducatif demande une redéfinition complète ? On tente sans hésiter le coup de l’emplâtre sur la jambe de bois.
Dans les deux cas, la mesure annoncée ne porte pas en elle l’essentiel, la réponse au « Pour faire quoi, de différent ? » qui pourrait lui donner un sens.
Le système éducatif va continuer à recruter des professeurs, et parmi eux des chefs d’établissement, et parmi eux des cadres (Inspecteurs d’Académie, Inspecteurs Pédagogiques,…) sans parvenir à penser et repenser ces recrutements et les missions confiées aux recrutés en adéquation avec l’évolution qualitative et quantitative des populations scolaires dont il affirme leur confier la formation.
Le fossé, la faille, le gouffre ne peut qu’aller vers sa plus grande béance. Il y arrivera.
Le problème des différents réformismes de plus ou moins grande ampleur qui essaient de s’exprimer est qu’ils visent les détails sans modifier les fondements. L’échec est assuré.
Il faut cesser de vouloir procéder à des mises à jour inopérantes. Il est temps de bâtir autre chose. Les cursus scolaires doivent être entièrement revus, le contrat de recrutement du corps enseignant doit être réécrit, et la machinerie ex-hiérarchique qui encadre l’élan vital de ce corps refondue.
Le créneau central est celui de la scolarité obligatoire : 6 ans – 16 ans. Il faut sans doute optimiser l’amont, préparatoire. Mais ce n’est pas la première urgence. Et il faut comprendre que l’aval en serait presque à s’auto-améliorer si ce créneau central était réussi. Ayant dit cela, il faut en toute priorité définir et opérationnaliser les modalités de succès du parcours 6-16 ans, c’est à dire l’actuel continuum Ecole-Collège. Un tel objectif, à amont et aval égaux par ailleurs, est suffisant pour occuper un quinquennat.
La notion de secteur scolaire n’est pas une mauvaise notion. Un secteur scolaire 6-16 délimitant une aire de cursus obligatoire cohérente en termes de facilité de déplacement (transports en commun, transports scolaires), on y trouvera un réseau d’établissements géographiquement distincts mais faisant entité pédagogique, fédération éducative, fédération d’équipes pédagogiques associées dans le même objectif de réussite des élèves. Cette notion d’entité incluant tous les établissements d’un secteur est essentielle et doit prendre sens aussi en termes de citoyenneté, de rôle joué dans le tissu social local.
Les établissements devront être rénovés-reconfigurés pour accueillir à plein temps les élèves et les personnels éducatifs et enseignants. Un plein-temps élève, ce sera 8h-18h sur 5 jours, soit 50h hebdomadaires. Il faut assurer en parallèle une présence adulte éducative et enseignante avec pour ratio minimum un adulte pour 10 à 12 élèves. Un établissement scolarisant 400 enfants correspondrait alors sans doute et raisonnablement à un encadrement adulte de 80 enseignants et éducateurs, dans une gestion du temps professionnel qui mettrait les services de chacun autour de 30-32 heures hebdomadaires (par exemple en 4x7+1x4).
- Bureaux individuels, bureautique, salles de réunion, salles de détente …
- Combien d’heures de cours stricto sensu pour les enseignants ? 12 à 15, et plutôt 12.
- Gestion souple des services, annualisés, au niveau local, etc.
- Une seule catégorie d’enseignants, recrutés à bac+5.
- Les salaires ? Doublés.
- Les élèves ? Des activités ludo-éducatives et de travail personnel encadrées, des activités éducatives de groupe-classe (2-3h/j), des activités d’acquisition des connaissances et de recherche de l’excellence en petits groupes fortement individualisés (2-3h/j). Une progression d’ensemble différenciée par cumul d’unités de valeur, évacuant la notion de redoublement. Une sortie avec diplôme de fin d’études 6-16 à profil personnel.
- Une année scolaire étalée sur quarante semaines effectives
- Les chefs d’établissement ? Elus par les équipes éducatives.
- Un directeur-responsable de secteur scolaire ? Elu par les chefs d’établissements du secteur.
- Etc.
J’ai déjà beaucoup et avec beaucoup plus de développement évoqué tout cela.
Tout est à revoir.
Et là ?
Ça se dispute sottement autour de coquilles vides et de fausses bonnes idées, traitant le qualitatif par le quantitatif à gauche, esquissant à droite une autonomie pédagogique libérale qui n’a rien à voir avec le dessin structuré d’un système éducatif reconfiguré autour de la volonté absolue de conduire à une citoyenneté éclairée la totalité de chaque classe d’âge, via un réseau d’établissements à projets locaux bâtissant, par secteur scolaire, une cohérence éducative forte et organisée, au sein d’un grand projet national.
Un grand projet national ?
C’est bien là le problème. On le cherche. En tout cas, il n’est pas dans les programmes des candidats.
Medius honoris causa
Fresque de Raphael : L'école d'Athènes, 1511, Palais du Vatican. Et, moyennant un grossissement, le geste de conviction de Platon :
J’ai malheureusement montré à mon petit fils, élève de quatrième, à l’occasion d’une discussion sur son cours de latin, ces images, le zoom sur Platon assorti de cette précision tirée d’une visite sur le blog de Françoise Guichard via une indication de Luc Cédelle sur son propre blog (http://education.blog.lemonde.fr/) , à savoir : que d’éminents latinistes latinisaient le « doigt d’honneur » en « medius honoris causa », et que je trouvais cela amusant. L’affaire fut répercutée le lendemain en classe, se heurtant au sens de l’humour en hibernation du professeur chargé du noble enseignement et valant au gamin deux heures de colle. Comment avait-il présenté l’affaire ?
Tout est sans doute ici dans la relation de l’élève à son professeur. Le même propos, dans l’amicale complicité d’une fin de cours, quand les cartables sont rangés et que le flot des disciples ( ?) se dirige vers la porte, ou au milieu d’une explication sur l’usage du supin délivrée tant bien que mal à une classe inattentive et agitée, par un habitué des remarques finement distanciées ou par un abonné aux interventions oiseuses, pourra déclencher l’ire magistrale ou la bienveillance curieuse. Et l’une des difficultés du pédagogue est bien de faire comprendre cela au collégien …
L’anecdote s’est éloignée en même temps qu’arrivaient les vacances, bienheureuse césure pour l’élève et son professeur. Je me suis fendu d’un courrier fleurant la repentance, et je suis revenu à d’autres divertissements.
Passages à l’écran.
Désireux de comparer le film de Tomas Alfredson à son préalable battage publicitaire, et de le faire sans négliger son amont, j’ai donc lu le best-seller de John le Carré, La taupe (dont le titre anglais n’est pas The mole), jusqu’ici négligé, avant d’aller juger de son incarnation en Gary Oldman et alii. Double déception, avec ceci de curieux qu’elles se confortent pour laisser finalement sur l’impression d’avoir exécuté (lecteur, spectateur) un parcours intéressant.
Le roman est très alambiqué, à la limite du compréhensible, dans des non-dits, des demi-indiqués, des débrouillez-vous-avec-ça, qui finissent par tisser le contexte cotonneux d’une avancée incertaine au milieu de problèmes psychologiques dont l’accumulation en vient à ne pas manquer d’un certain charme. Le film, essentiellement d’atmosphère, qui élague, simplifie les situations sans se décider à les expliciter, modifie quelques données de détail, plaque sur les images mentales que s’était fabriquées le lecteur un casting souvent honorable (John Hurt, Gary Oldman, Colin Firth), mais parfois plus inattendu (Mark Strong, Toby Jones, Benedict Cumberbatch) – cf. par ex. Allociné - s’installe à son tour dans la construction d’un espace tout anglais, tout ouaté, tout en lenteur minutieuse, tout en non-action, où l’on finit par donner la vedette aux merveilleuses apparitions d’une DS19 dont la suspension hydropneumatique traduit en balancements toute entrée ou sortie dans le véhicule et renvoie qui en fut en son temps l’heureux possesseur à la nostalgie d’une voiture d’exception jamais égalée.
The town : le film de Ben Affleck avant le livre (Prince of thieves) de Chuck Hogan, cette fois. Il me semble que j’ai déjà recommandé le film, vu fin 2010, au moment de sa sortie, excellentissime thriller. Eh bien, le roman n’est pas négligeable. Le passage à l’écran s’est accompagné d’une modification assez profonde des lignes directrices de la narration, essentiellement en termes psychologiques et dans ce qui transforme le parcours sans issue d’un loser désabusé-désespéré (le roman) en impossible rédemption d’un truand sentimental (le film), dans une noirceur (le roman) qui, à l’écran, se teinte in fine de clarté. Les personnages secondaires sont davantage et mieux creusés à l’écrit, ce qui est normal, et la composition générale y est plus équilibrée. Enfin, la recomposition de la fin de parcours ouvre, au cinéma, une petite lucarne d’espoir et d’humour qui n’est pas désagréable. La double expérience est très recommandée. Le casting du film est excellent avec Ben Affleck, Jeremy Renner, Rebecca Hall et John Hamm.
Racisme .
Notre « Grand quotidien du soir », j’ai nommé Le Monde (un bruit a couru l’an passé évoquant la possibilité qu’il sorte désormais « comme les autres », au petit matin. Malédiction !), dans son numéro daté de vendredi 14 février dernier , donnait la parole sur une double page Débats (ou Points de vue) à diverses réactions, signées comme dit Pierre Perret par des « pointures », autour de la petite phrase de Claude Guéant sur les- civilisations-qui-ne-se-valent-pas. Si je n’ai guère été convaincu par l’article signé « André Comte-Sponville, philosophe », si les propos tenus par « Marcel Detienne, anthropologue et helléniste, directeur d'études honoraire à l'Ecole pratique des hautes études (EPHE) » ne m’ont guère retenu, j’ai été plutôt séduit par la présentation (‘‘Oui, il est permis d’évaluer les cultures’’) de « Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie » et je n’ai pu m’empêcher de m’amuser – et c’est bien là qu’est le problème – au texte de « Gérard Noiriel, historien, directeur d'études à l'EHESS, auteur de "Dire la vérité au pouvoir" (Agone, 2010) », ‘‘L’humiliant apprentissage du premier député nègre, Hégésippe Legitimus ’’, lequel Hégésippe Legitimus est apparenté (grand-oncle ?) au comédien Pascal Legitimus.
Car ce qui est doublement triste dans cette affaire, c’est qu’alors que la situation de ce premier représentant noir de la France d’Outre-mer devrait essentiellement inspirer sympathie, empathie et compassion, les extraits de journaux de l’époque dont M. Noisiel truffe son billet provoquent, avant un raisonnable et raisonné et rationnel retour à l’indignation, le sourire. On peut encore ces jours-ci consulter ces articles en ligne . Mais l’envie reste forte, comme devant un bêtisier, qui veut - et devrait - être ici perçu en « ignominisier », de citer deux ou trois des perles reproduites. Ainsi :
"M. Légitimus se promène aux Champs-Elysées avec un collègue parisien. Avouez, dit celui-ci, que nous avons de beaux arbres ? Le député nègre, levant la tête : Oui, mais ils manquent de singes." (Le Figaro, 10 novembre 1898.)
"L'on affirme que le jour qui précéda son élection, on le vit, nu comme un ver, orné de sa seule cravate rouge conjurer du même coup, par une danse échevelée, les maléfices du diable et ceux de l'opposition." (Le Journal des débats, 2 juin 1898.)
Sans omettre celle-ci, car elle trouve des échos tant dans la pratique balzacienne de moquerie de l’accent de M. de Nucingen (valorisation de la référence littéraire) que dans les sarcasmes actuels dont s’entoure chez ses adversaires la prononciation d’Eva Joly (déploration du niveau du débat et billet de Patrick Besson dans Le Point) : « M. Légitimus est, avant tout, "l'ennemi décaré de tous ces misérabes bougeois qui boivent la sueu du pauve peupe". Du peuple nègre, bien entendu. Il dit encore : "Je si pou le tavailleu conte l'exploiteu, pou la Répoupique sociale conte la Répoupique éactionnaie". (Le Journal du dimanche, 12 juin 1898.) »
Et on s’en veut, beaucoup, de constater que ne sont sans doute pas totalement éteintes, en soi, ces braises indéfendables du regard sur l’autre, différent, regard spécifiquement, dans le cas d’Hégésippe, de l’homme blanc.
Misogynie – Machisme.
Le souci de ne pas mourir idiot me faisait, l’autre jour, compulser les Œuvres complètes de Baudelaire dans l’édition de la Pléiade. Et, relisant ‘‘Le peintre de la vie moderne’’, article consacré à Constantin Guys (désigné comme M.G. dans le texte) - cet effort culturel étant en rapport avec le cours d’Antoine Compagnon au Collège de France que je suis et dont je rends compte avec une certaine (ir)régularité (in Mémoire-de-la-littérature - http://compaproust.canalblog.com) - je suis tombé sur un couplet dont la misogynie - je rejoins là les pulsions coupables dénoncées au paragraphe précédent – m’a plus réjoui (car à replacer malgré tout dans son époque) que scandalisé. Allez, disons du 60% - 40% … Je cite Baudelaire:
« L'être qui est, pour la plupart des hommes, la source des plus vives, et même, disons-le à la honte des voluptés philosophiques, des plus durables jouissances; l’être vers qui ou au profit de qui tendent tous leurs efforts; cet être terrible et incommunicable comme Dieu (avec cette différence que l'infini ne se communique pas parce qu'il aveuglerait et écraserait le fini, tandis que l’être dont nous parlons n'est peut-être incompréhensible que parce qu'i1 n'a rien à communiquer) ; cet être en qui Joseph de Maistre voyait un bel animal dont les grâces égayaient et rendaient plus facile le jeu sérieux de la politique; pour qui et par qui se font et défont les fortunes; pour qui, mais surtout par qui les artistes et les poètes composent leurs plus délicats bijoux; de qui dérivent les plaisirs les plus énervants et les douleurs les plus fécondantes, la femme, en un mot, n’est pas seulement pour l'artiste en général, et pour M. G. en particulier, la femelle de l'homme. C'est plutôt une divinité, un astre, qui préside à toutes les conceptions du cerveau mâle; c'est un miroitement de toutes les grâces de la nature condensées dans un seul être ; c’est l’objet de l’admiration et de la curiosité la plus vive que le tableau de la vie puisse offrir au contemplateur. C’est une espèce d’idole, stupide peut-être, mais éblouissante, enchanteresse, qui tient les destinées et les volontés suspendues à ses regards. Ce n'est pas, dis-je, un animal dont les membres, correctement assemblés, fournissent un parfait exemple d'harmonie; ce n'est même pas le type de beauté pure, tel que peut le rêver le sculpteur dans ses plus sévères méditations; non, ce ne serait pas encore suffisant pour en expliquer le mystérieux et complexe enchantement. (…) »
Je doute que Mme le professeur, Mme le juge, Mme le docteur, Mme l’avocat, Mme le recteur, Mme le directeur exécutif, et j’en passe, apprécient outre mesure …
Intégrismes .
Le titre anglais est moins agressif pour nos oreilles : Foreskin’s Lament. Mais la traduction est impitoyable : La lamentation du prépuce. C’est le premier livre de Shalom Auslander, novelliste américain né en 1970, publié dans Esquire ou The New Yorker et pourfendeur névrotique des excès de l’ultra-orthodoxie juive.
C’est la deuxième fois que ma fille me suggère avec une certaine insistance de lire un roman. La première fois, c’était Mars de Fritz Zorn. Elle a eu deux fois raison.
Cette Lamentation du prépuce est une machine de guerre extrêmement réjouissante contre les errements de toute crédulité religieuse qui, si elle cible ici la religion juive dans ses extraordinaires contorsions législatives et la profusion de ses complexes et impénétrables interdits, se tournera sans difficulté vers l’islam et, dans la mesure même où les pratiques de l’Inquisition sont malgré tout reléguées dans le lointain de l’Histoire, ferait apparaître comme éclairées les aberrations du christianisme. Le bouffeur de curé que je n’ai jamais vraiment cessé d’être se régale ici de bouffer du rabbin, en ne renonçant pas à bouffer de l’imam.
Ce livre, profondément et définitivement blasphématoire, donc non moins profondément et définitivement jubilatoire, est un dézinguage en règle de la famille et de l’éducation, toutes deux confites dans la plus stricte orthodoxie juive, de l’auteur, avec valeur générique et en forme d’éructation continue contre un Dieu absurde, ricanant et vengeur, atrabilaire et mesquin, dont Shalom Auslander ne parvient pas à nier suffisamment l’existence pour atteindre à la sérénité sans nuage et plus exactement sans épée de Damoclès de l’athée apaisé que son parcours initial lui interdit d’être.
Cette autobiographie d’un quadragénaire empêtré dans une judéité insupportable est presque constamment désopilante et les leçons à en tirer et que l’auteur tire lui-même sont résolument humanistes et méritent d’être enseignées…
… même si, comme on voit, cela ne semble guère lui faire plaisir !
Ce qui m’étonne le plus dans cette affaire et qui est sans nul doute à porter au crédit d’Israël, c’est que l’ampleur du blasphème et son énormité ne paraissent pas avoir l’ombre du commencement des conséquences qui ont contraint, si j’ose dire « en face », Salman Rushdie à la réclusion sécuritaire. Tous les intégrismes, apparemment - Claude Guéant dirait « c’est comme les civilisations » - ne se valent pas. Demeurerait-il dans certains cas un peu d’intelligence disponible?
Autre question : Qu’est-ce que la culture générale ?
J’ai eu l’occasion de déjeuner, ce dernier dimanche, avec quatre jeunes gens « d’aujourd’hui », venus de la France profonde pour vivre, la veille, un samedi de découverte à Eurodisney… et y survivre. Les âges s’échelonnaient de dix-huit à vingt-neuf ans. Une élève de terminale ES, deux ingénieurs (Robotique et Procédés thermiques), une maîtrise STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives, sauf erreur). Il y avait aussi leur tante, ma génération. La conversation roulait sur des sujets divers, plutôt sérieuse ; la tante à la manœuvre, j’intervenais, mais peu ; j’écoutais, surtout.
Et puis des noms sont tombés, ou des termes, et ont fait flop. J’en ai retenu quatre, qui ont créé le blanc dans l’échange: Victoire de Samothrace, Vincent Lindon, lupanar, Gargantua. Jamais entendu parler. Etonnantes béances. J’imaginais Lindon connu jusque dans les lointaines provinces. Du coup, on les a pris par la main et conduits à l’espace réservé aux boulistes du Jardin du Luxembourg, sous nos fenêtres. Vincent Lindon y a ses habitudes dominicales ; il y était, plutôt fin pointeur, toujours aussi négligé dans sa tenue, et le portable aussi souvent à l’oreille que la boule à la main. Il leur fut dit : ecce homo ! Et ils se sont précipités via leurs smartphones sur des images-internet de l’acteur pour contrôler que le bouliste mal-rasé qu’ils avaient sous les yeux en était bien l’avatar du dimanche. On leur a dit deux mots de sa filmographie. Un point de réglé.
Du Luxembourg au Louvre, il y a trois enjambées. Peu de monde devant la pyramide de Pei, et en moins d’une demi-heure, en haut de l’escalier monumental, la Victoire de Samothrace remplaçait l’icône du septième art.
On a raconté le peu qu’on savait, puis un peu plus : la tante était bien renseignée ; statue découverte en plusieurs morceaux, ici reconstitués, par les missions Champoiseau (1863, 1879) dans l’Île de Samothrace, partie nord de la mer Egée ; personnification de la (déesse de la) Victoire sous les traits d’une femme ailée venue se poser à la proue d’un navire ; marbre de Paros pour la statue sur marbre de Lartos pour le navire. Datation : environ 200 avant JC.
Comme on était dans l’antique, on en a profité pour situer « lupanar », terme plus commode à utiliser dans la conversation que celui de « bordel », et dans les deux cas, maison close, lieu de prostitution. Le terme apparaît chez Rabelais (1532) et il vient directement du latin (dictionnaire Gaffiot : lupanar, aris ; formé sur lupa, la louve) où il a déjà cette signification. On ne saurait visiter Pompéi sans visiter son lupanar et ses peintures érotiques…
Enfin, fort de ce que le vocable précédent avait dû son introduction en français aux bons offices de Rabelais, Gargantua suivait tout seul avec Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais et signature dudit). Né quelque part vers 1490, en Touraine, et mort à Paris en 1553, voilà l’auteur de Pantagruel, Gargantua, et de deux autres ouvrages (le tiers livre et le quart livre) complétant les aventures des mêmes héros, suivis d’un cinquième (que Rabelais n’a sans doute pas composé entièrement). Une saga familiale délirante où les ancêtres sont Grandgousier et son épouse Gargamelle, où le fils est Gargantua, le petit-fils, Pantagruel. Une famille de géants improbables dont on nous conte la vie très horrifique, pleine d’horribles et épouvantables faits et prouesses, vaste plaidoyer global pour une éducation arrachée aux pratiques scolastiques et en faveur d’une culture ouverte et humaniste, faisant écho aux débats médicaux, religieux, juridiques, moraux du temps, délivré dans une langue réinventée, surchargée de trouvailles lexicales, joyeusement obscène et scatologique ….
Illustration de Gustave Doré (1832-1883)
Mais encore ? C’était un peu le sens de la question initiale et le souhait d’interpréter à la fois notre étonnement et de cerner le peu qu’il eût suffi pour ne pas taxer ces jeunes gens d’inculture. Car au fond, on n’est pas si exigeants, et les renseignements qu’on leur a délivrés nous-mêmes, c’est à deux qu’on les a concertés, avec un discret crochet par le dictionnaire. Des détails étaient à préciser. Non, ce qui choque, c’est l’absolue impossibilité de toute référence, l’absence décidée de base de départ, le silence complet des réminiscences, même vagues.
Aucune curiosité cinématographique ? Même pas, ils sont incollables sur Star Wars, sachant tout d’Obi-Wan Kenobi ou d’Anakin Skywalker, ou sur Le seigneur des anneaux, Frodon et Aragom… Simplement, c’est un autre monde qu’ils habitent, plus riche pour eux que le monde IRL (In Real Life). C’est « leur » culture, et que n’ont pas pénétrée les efforts de leur professeur de français en classe de seconde, où un vernis de littérature du XVI° siècle est sauf erreur encore au programme, pas plus qu’en 6ième ou 5ième ils ne se sont réellement appropriés les petits bouts d’éléments sur la Grèce classique ou la Rome des douze Césars dont leur livre d’histoire a pourtant multiplié les images ; et la fascination pour les avancées technologiques, l’explosion du net et de la téléphonie mobile, ont finalement tout balayé.
Peut-être sont-ils un cas limite, un sondage sur quatre têtes n’est pas un sondage, mais l’affaire m’a laissé rêveur. Quelle sera demain ce qui était, hier, la culture générale d’un cadre, d’un ingénieur, à laquelle adosser un humanisme ? Faux procès ? Nécessité de renouveler complètement les références ? Peut-être, mais jusqu’où ? Il me semble que l’interrogation inquiète.



















