AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

06 novembre 2009

Lectures finkielkraltiennes (VII)

Vassili Grossman – Tout passe.

Il y  a bien des façons d’aborder le commentaire d’un livre. Il y en a même une qui vient parfois à l’esprit : renoncer à le commenter. On l’a lu. On en sort écrasé par l’épaisseur des réflexions qu’il suscite et avec le sentiment que plaquer là-dessus un discours, ce ne sera que l’appauvrir. C’est je crois ce type d’hébétude qui peut saisir à propos du roman de Vassili Grossman. Qu’en dire qui vaille la simple recommandation : J’en reviens, allez-y ?

Finkielkraut, lui, a opté pour l’analyse philosophante … et il y a réussi ce qui me paraît être, à ce point du parcours que j’effectue dans Un cœur intelligent, l’acmé de sa performance. Même s’il me semble avoir négligé au moins une dimension du récit. Son sens de la formule se déploie, l’ampleur de ses lectures soutient en les précisant ses interprétations et sa méditation redouble sans la diminuer  celle de Grossman, qu’elle resitue en outre dans le contexte de l’évolution, sur le long terme et au fil d’autres ouvrages, des positions de celui-ci. Enfin son apologie d’une philosophie du roman qui terrasse, par les incarnations qu’elle se donne, l’abstraite et desséchante et dangereuse philosophie des philosophes emporte l’adhésion.

Mais réglons tout de suite le point de désaccord. Ivan Grigorievitch, qu’une longue vie au bagne des années Staline a privé, revenu à la liberté, de toute attente de bonheur rencontre, en Anna Sergueievna, sa logeuse, ce qui aurait pu ressembler à l’amorce de moments heureux et partagés. La maladie en décide autrement. Ce modeste épisode du récit culmine à travers un faux dialogue monologué d’Ivan, alors qu’Anna a rejoint, pour n’en plus revenir, l’hôpital :

« Il était seul dans sa chambre, mais il formulait ses idées comme s’il s’entretenait avec Anna Sergueievna.

… Tu sais, dans les moments les plus difficiles, je pensais : que cela doit être bon d’être dans les bras d’une femme, de trouver l’oubli dans cette étreinte, de ne plus se souvenir de ce que l’on a vécu, comme si rien de tout cela n’avait existé. Et, vois-tu, c’est à toi justement que je dois raconter ce qui m’a le plus pesé, à toi qui m’as parlé toute une nuit. Mon bonheur, c’est de porter avec toi ce fardeau que je ne puis porter avec personne d’autre. Quand tu rentreras de l’hôpital, je te raconterai (etc.) »   

Un beau et long et émouvant passage, et pour finir : « Un jour d’hiver, Ivan Grigorievitch accompagna Anna Sergueievna à sa dernière demeure. Il ne lui avait pas été donné de partager avec elle tout ce qu’il avait évoqué, pensé, écrit pendant les longs mois qu’avait duré sa maladie. »

Emporté par sa reconstruction du récit, qu’il articule fortement sur des mises en perspective de l’ordre d’une philosophie de l’Histoire, Finkielkraut ne s’arrête pas  - sans doute ne l’a-t-elle pas assez touché – à cette situation, réservant à une autre anecdote le privilège d’incarner la leçon ultime du texte.

À cet arrêt-sur-image porteur  pour moi d’une définitive émotion dans l’acceptation harassée par Ivan Grigorievitch  d’une ultime trahison du destin (« Il porta les effets de la défunte [Anna Sergueievna] à la campagne, passa une journée avec Aliocha [le neveu d’Anna], puis reprit son travail à l’artel [structure collective des moyens au service d’une production]  »), Finkielkraut a préféré la triste histoire de Macha dont l’espoir, qui avait survécu à toutes les épreuves des camps, se brise quand elle entend par hasard en passant, retour de corvée, devant un entrepôt, un petit air de musique à danser que diffuse une radio.

Il y a vu la victoire de Tchekov sur Hegel, l’ancrage du propos dans une singularisation du sens qu’il juge – à raison -  plus forte que son immersion dans le grand tourbillon abstrait  des totalités sans visage.

Et c’est, dit-il, sinon la vengeance, du moins la réponse de la philosophie du roman à l’envoûtante rencontre du théorique et de l’imaginaire que constitue le roman de la philosophie et à la dangereuse ivresse d’aimer ou d’exécrer des êtres abstraits, sans nom ni prénom, qui en découle.

C’est dans cette théorisation de l’émotion romanesque (l’histoire de Macha) que je me sens (sans lui donner pour autant tort, tant est évidente la pertinence de ce qu’il en tire) en décalage … d’émotion. C’est plutôt la très longue marche-méditation d’Ivan Grigorievitch, explicite ou sous-jacente, en quoi consiste le roman qui, par l’extraordinaire capacité d’acceptation du destin qu’elle dessine, m’a retenu et laissé – loin de toute théorie littéraro-philosophique (mais je répète mon admiration devant l’analyse de Finkielkraut, la richesse de ses vues et mon adhésion à ses conclusions) -  sur une impression de roman à la fois désespéré et porteur pourtant d’un paradoxal hymne à la liberté, et à l’homme.

Il a marché, Ivan Grigorievitch, tout au long du roman, ‘‘vieil homme privé de tout amour’’, pour reprendre finalement, ‘‘seul, le chemin de sa maison abandonnée’’. Il s’est interrogé. ‘‘Pourquoi sa vie avait-elle été si pénible ?’’. Mais il marche maintenant, vers sa maison natale, en se disant que, peut-être, ‘‘sa mère viendrait vers lui, l’enfant prodigue, et il s’agenouillerait devant elle. Et elle poserait ses mains jeunes et belles sur sa tête chenue.’’

Et puis :

« Il vit les buissons, le houblon. Il n’y avait ni maison, ni puits, seulement quelques pierres blanches, éparses dans l’herbe poussiéreuse et brûlée par le soleil.

Ivan Grigorievitch était de retour. Son dos s’était voûté, ses cheveux avaient blanchi. Et pourtant, il était toujours le même. Il n’avait pas changé. »

Ce sont les dernières lignes du texte.

Faut-il en conclure : Tout passe … sauf  l’enfant ?

J’avais pris quelques notes :

-         Une conversation dans le train de Khabarovsk à Moscou, à propos d’Eugénie Grandet : « C’est très fort, cette petite chose-là, il n’y a pas à dire … »

-         Réussite de la formulation dérisoire: « Et  soudain, le 5 mars 1953, Staline mourut. (…) Staline mourut sans qu’aucun plan l’eût prévu, sans instruction des organes directeur. Staline mourut sans ordre personnel du camarade Staline. »

-         Variations autour de l’omelette qu’on ne saurait faire sans casser des œufs : « Le progrès exige des victimes, il n’y a pas lieu de pleurer sur ce qui est inévitable ». Ou encore ce proverbe : « Quand on abat une forêt, les copeaux volent. » Ce qui ne répond pas, souligne Finkielkraut après Ivan Grigorievitch, à la question : Faut-il abattre la forêt ?

-         Une remarque amère, sortie des camps : « C’est vrai, c’est effrayant de vivre en liberté. »

-         Variation de déporté sur le fleuve d’Héraclite, dans lequel on ne se baigne pas deux fois : « Oui, Panta rei, tout coule, tout passe : il n’y a pas deux convois qui se ressemblent. »

-         Sur les errements d’intellectuels, ici Maxime Gorki , tandis que la dékoulakisation affame la population: « J’ai vu une jeune fille traverser un trottoir en rampant. Un balayeur lui a donné un coup de pied, elle a roulé sur la chaussée (…) Et le même jour, j’ai acheté un journal de Moscou, j’ai lu un article de Maxime Gorki. Il expliquait que les enfants avaient besoin de ‘‘jouets culturels’’. Maxime Gorki ne savait-il donc rien de ces enfants que des chariots portaient à la voirie ? » Avec cette note additionnelle en bas de page : « Après son exil à Capri, Maxime Gorki participe à la rédaction d’un ouvrage élogieux sur les camps de rééducation des détenus par le travail, autrement dit sur le système du Goulag (Soljenitsyne en parle dans l’Archipel du Goulag). »

-         Ce rappel en bas de page sur l’eau régale parce que Grossman l’évoque sous l’appellation russe  de ‘‘Vodka du Tsar’’ :  « …un mélange d’acide chlorhydrique et d’acide azotique qui a la propriété de dissoudre l’or et le platine ».

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03 novembre 2009

Leçons finkielkraltiennes (VI)

Milan Kundera : La Plaisanterie

Etonnante remarque liminaire que celle de Finkielkraut entamant sa lecture du roman (on dit … « fondateur »( ?)) de Kundera : « La Plaisanterie a ruiné en moi l’idée triomphale que la vie – individuelle mais aussi collective – est un roman et que la philosophie consiste à élargir aux dimensions de l’histoire universelle l’intrigue du Comte de Monte-Cristo. »

Etonnante remarque liminaire car toute la suite, et les histoires entrecroisées de Ludvik, d’Héléna, de Zemanek, de Lucie, de Jaroslav ou de Kostka, que sont-ce sinon des romans ? Sans doute fort tronqués, ces romans, et fort peu triomphants/triomphaux, plutôt en quelque sorte dévastés, que les protagonistes en soient conscients (Ludvik), inquiets (Kostka), fatigués (Jaroslav), victimes (Lucie) ou, comme Zemanek, en refusent l’évident échec dans l’auto-exaltation factice de leur superficialité. Mais romans, assurément, et d’autant plus qu’ils ne sont que cela, une trame de romans-vies dans la mise en abyme d’un roman.

Quant à la philosophie, Aristote et Platon revisités par Edmond Dantés … hmm ! L’histoire universelle comme une vengeance extensive ? Celle de Dieu face aux errements et dérèglements de ses créatures ? Et le philosophe songeur, au bord de l’arène où se déroule le combat, pour en déchiffrer le sens confus ? Pourquoi, Ô Finkielkraut, se laisser aller ainsi, avant toute chose, à la formule réductrice, provocatrice et … indéchiffrable.

Ludvik, communiste et amoureux dépité de vingt ans, plus amoureux que militant, a écrit à Mareka, communiste et jolie, plus militante qu’amoureuse, cette carte postale ‘‘d’humeur’’ : « L’optimisme est l’opium du peuple ! L’esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! ». Réponse croit-il au fond à la question : Comment faire sortir de ses trop raisonnables gonds une mignonne trop disciplinée?

Toute la suite prouvera que ce n’était décidément pas une bonne idée. Carte postale dévoilée, Ludvik sera politiquement condamné par un jury d’étudiants que préside Zemanek et de là se retrouvera engagé dans une vie dont il n’avait jamais prévu qu’elle pourrait être la sienne et qui va entraîner dans son sillage le constat d’échec de bien d’autres vies qu’il aura croisées, parcours au long desquels se débattent dans le délitement de leurs illusions premières Héléna, Lucie, Jaroslav, Kostka et même Zemanek, fît-il semblant celui-là de n’en rien savoir, tous déjà cités.

Que faire avec cela si l’on ne veut pas seulement résumer en l’appauvrissant le roman ? C'est-à-dire, quel sens donner à cet opéra tissé d’écoeurements, sans juger nécessaire de tous les détailler ? Dans l’édition Folio que j’ai utilisée, une traduction entièrement révisée par Kundera lui-même après son installation en France en 1975 et son acquisition d’une maîtrise suffisante du français, on trouve une intéressante post-face de François Ricard qu’il a intitulée : Le roman de la dévastation. C’est un titre qui m’a semblé plus judicieux que celui retenu par Finkielkraut pour son commentaire : Le sage ne rit qu’en tremblant. Mais on pourrait même dire, me semble-t-il, en s’appuyant prioritairement sur la vision surplombante de Ludvik (le livre est en apparence à plusieurs voix) : Le roman de la dérision.

La carte postale à Marketa a servi de tremplin pour une définitive plongée dans le dérisoire. Et la progression psychologique de Ludvik  n’est au fond là que pour souligner que la vie ne vaut d’être vécue que pour en explorer le caractère absurdement ridicule. Le pire y est au fond toujours sûr. Mais la force du livre, c’est de n’avoir pas poussé ce pire au pire, de n’avoir pas jugé utile de conduire au drame des situations d’affaissement continu des fausses valeurs, des fausses décisions, des fausses attentes qui le sont parce que la vie s’occupe de les rendre telles, parce que rien ne tient ses promesses, ni personne, et qu’il ne reste qu’à se hâter d’en rire. Un rire amer chez Ludvik, une amertume un peu désespérée chez les autres, un aveuglement assez sot chez Zemanek, qui s’obstine à faire la roue et le paon au milieu des décombres d’une réussite de pacotille. Formidable roman de l’inéluctabilité de l’échec à l’aune des enthousiasmes de la jeunesse.

La carte postale à Marketa ? Un détonateur. Mais à défaut de celui-là, il y en aurait eu un autre. Nous sommes condamnés à ne pas réussir. Voilà sans doute la vraie leçon.

Montaigne ne l’a-t-il pas à sa façon déjà dit ? Les Essais. Livre III. Chap. X : « La plus part de nos vacations sont farcesques. ‘‘Mundus universus exercet histrionam’’ ». La citation latine est un fragment de Petrone : ‘‘Le monde entier joue la comédie’’. Farce, comédie, pour camoufler l’échec. Et là Finkielkraut voit juste et met, sans coup férir, le couteau dans la plaie : « La Plaisanterie se situe précisément à l’entrecroisement entre l’effort multiple des hommes pour donner une forme narrativement satisfaisante à leur existence et les vicissitudes existentielles qui résultent d’une telle aspiration. » Tant à jouer à ne pas échouer, nous échouons …

A la lecture, on prend quelques notes. Cela ne fait pas toujours une cohérence linéaire. Cela peut mettre en évidence quelques temps forts de l’écriture (du roman), de la critique (de Finkielkraut)  ou de la réflexion (du lecteur) et définir à terme une convergence de l’aléatoire des impressions.

Ainsi …

Rien ne me répugne comme lorsque les gens fraternisent parce que chacun voit dans l’autre sa propre bassesse. Je n’ai que faire de cette fraternité visqueuse. (Ed. Folio page 124)

La jeunesse est horrible : c’est une scène où, sur les hauts cothurnes et dans les costumes les plus variés, des enfants s’agitent et profèrent des formules apprises qu’ils comprennent à moitié, mais auxquelles ils tiennent fanatiquement. L’Histoire aussi est horrible, qui sert si souvent de terrain de jeu aux immatures ; terrain de jeu pour un Néron jeunot, pour un Bonaparte jeunot, pour les foules électrisées d’enfants dont les passions imitées et les rôles simplistes se transfigurent en une réalité catastrophiquement réelle.(Ed. Folio pages 139/140)

On rencontre de fines ou savantes digressions (ou pseudo-digressions) sur les traditions du folklore tchèque, des leçons de musicologie autour de l’origine grecque des chants de Moravie, des éléments  d’analyse comparée du christianisme et du communisme … Jaroslav, Ludvik, Kostka … réfléchissent avec Kundera.

Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance, et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis , mais tous les torts seront oubliés. (Ed. Folio pages 422)

Ce passage a aussi frappé Finkielkraut, qui le surligne via Héraclite : ‘‘Tout passe, tout cède, rien ne tient bon’’ et qui y voit une débacle, et qui prolonge la citation d’une réflexion philosophique articulée sur (sa chère) Hannah Arendt : « … comme le répète inlassablement Hannah Arendt, l’Histoire n’est jamais l’ouvrage d’un seul, personne n’en est le conducteur, ou l’artisan, nul ne la façonne car ce n’est pas l’homme au singulier qui vit sur la terre, ni l’homme et son ennemi, ce sont les hommes dans leur multiplicité débordante. Il y a là une distinction capitale dont Kundera explore toute la portée existentielle en confrontant, sur le plan privé aussi bien que sur le plan politique, la volonté romanesque de reconfigurer le monde et de domestiquer le temps à l’obstacle ontologique  de la pluralité humaine. »

Le constat lucide, chez Ludvik, de cette dévastation de tout qui traverse et que traverse le roman, elle se double aussi d’un chant de nostalgie très émouvant, par exemple dans une exécution musicale en forme d’élévation de l’âme et de la pensée réflexive en fin de roman, en forme de communion sans espoir, mais aussi sans révolte :

‘‘Si les montagnes étaient en papier – si l’eau se changeait en encre – et les étoiles en scribes – si tout le vaste monde le voulait rédiger – au bout point n’arriverait – du testament de mon amour’’, chantait Jaroslav sans décoller le violon de sa poitrine, et moi, j’étais heureux dans ces chansons (dans la cabine de  rêve de ces chansons) où la tristesse n’est pas légère, le rire n’est pas rictus, l’amour pas risible, la haine pas timide, où les gens aiment corps et âme (…), où le bonheur les fait danser et le désespoir bondir dans le Danube, où, donc, l’amour demeure amour, la douleur douleur, et où les valeurs ne sont pas encore dévastées ; et il m’apparaissait qu’à l’intérieur de ces chansons se trouvait mon issue, ma marque originelle, le chez-moi que j’avais trahi mais qui en était d’autant plus mon chez-moi (puisque la plainte la plus poignante s’élève du chez-soi trahi) : mais je comprenais en même temps que ce chez-moi n’était pas de ce monde (mais quel chez-moi est-ce, s’il n’est pas de ce monde ?), que tout ce que nous chantions n’était qu’un souvenir, un monument, la conservation imaginaire de ce qui n’existe plus, et je sentais que le sol de ce chez-moi se dérobait sous mes pieds et que je glissais, clarinette aux lèvres, dans la profondeur des années, des siècles, dans une profondeur sans fond (où amour est amour, douleur est douleur), et je me disais avec étonnement que mon seul chez-moi était justement cette descente, cette chute, chercheuse et avide, et je m’abandonnais à lui et à la volupté de mon vertige.   

Mais quand Finkielkraut lit cela, quand il voit passer ce ‘‘rire qui n’est pas rictus’’, quand il voit évoquer des valeurs… du temps qu’elles n’étaient pas encore dévastées, nécessairement, comme un cheval qui se cabre, et puis qui prend le mors aux dents, il ne peut s’empêcher de retrouver cette aigreur contre l’époque qui est devenue chez lui presqu’un automatisme, il ne peut s’empêcher de clore une lecture commencée avec le souvenir d’une période, celle de la publication du roman de Kundera (1968), où il se compta au rang des contestataires, des rebelles sans rides, par , tirant (me semble-t-il) peut-être abusivement le roman à lui, une amère coda sur le temps présent des amuseurs irrévérencieux, ces spécialistes du rire contemporain qui proclame haut et fort l’idéal de la désidéalisation, qui le désespèrent quand ils ne le transforment pas en imprécateur, devant le refus de toute transcendance et la négation de toute inégalité qualitative.  Ses colères sont certes de haute tenue en général, mais même s’il est toujours agréable autant qu’instructif de lui voir faire la leçon, se livrant à son goût de la dissertation dichotomisante,  opposant révolte prométhéenne (celle de Mai 1968) et révolte des modérés (celle du Printemps de Prague), distinguant pour notre bénéfice imagination et fantasme, retournant par son raisonnement les histrions du jour non plus en pourfendeurs mais en continuateurs des sinistres agélastes patibulaires d’hier– le néologisme, à base de termes grecs,  est de Rabelais - ces sinistres ennemis de la plaisanterie (et dans le roman, ces pantins du stalinisme)  qu’aucun rire n’entame, j’en reste à regretter que la conclusion de sa lecture de Kundera se décale plus vers les travers qu’il ne supporte plus de l’époque que vers ce bilan doux amer que tire le roman, de la dérisoire nécessité de nos efforts inutiles pour devenir – à la hauteur de nos espoirs – ceux que jamais nous ne serons.

Ceci dit … et ensuite ?

Et pour finir ?

Bah, lapidairement :

Formidable roman. Si jamais lu, persister serait une erreur grave !

Intelligente post-face dans l’édition Folio.

Belle lecture (très) engagée de Finkielkraut, éclairante … au moins autant sur son auteur que sur le travail de Kundera.

Et finalement triple parcours dont on sort enrichi, provisoirement plus intelligent, et … ponctuellement (Finkielkraut) parfois agacé.

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20 octobre 2009

Leçons finkielkraltiennes (V)

Sebastian Haffner : Histoire d’un allemand

Alain Finkielkraut a sous-titré : L’encamaradement des hommes, substantivant le néologisme verbal encamarader qu’Haffner a introduit pour synthétiser son expérience dans un camp de travail nazi du début des années 1930.

Il n’a pas outre mesure déployé son commentaire autour du livre, se limitant pour l’essentiel à un résumé et à quelques compléments factuels, pour nous apprendre ainsi  par exemple que Raimund Pretzel est le véritable patronyme de Sebastian Haffner . Au passage, il donne une interprétation  musicologique du choix du pseudonyme : Sebastian en hommage à Bach, Haffner en référence à Mozart et, dit-il, au titre de « dédicataire d’une sonate ». Il me semble en fait que c’est plutôt via sa Symphonie n°35, dite Haffner, composée en  1782, que Mozart à ouvert au maire de Salzbourg qui lui avait commandé une Sérénade les portes de la postérité.  Sigmund Haffner ayant après coup annulé sa commande, Mozart a réutilisé le travail entrepris pour passer à la forme symphonie (K-385). Détail…

Je ne connaissais pas l’Histoire d’un allemand. Lecture facile, dont l’intérêt ne serait pas évident si l’on n’y  trouvait une tentative d’analyse de la montée du nazisme comme phénomène lié à la fois aux frustrations de la défaite de 14-18 et à une forme collective de veulerie molle dont cette affaire d’encamaradement pourrait être un aspect (l’effondrement des ressorts d’une morale individuelle exigeante dans les facilités des régressions de groupe). Le figure de témoin d’Haffner n’en sort pas vraiment grandie et malgré ses réticences théoriques, son suivisme inscrit dans l’inéluctable l’extension du mal qu’il dénonce. Tout au plus lui accordera-t-on qu’il a, in fine, choisi l’exil avant le point de non-retour, avant le basculement dans la participation. 

Description assez plate de nos petitesses, la narration, qui pourrait aussi se comprendre comme un effort de déculpabilisation du rédacteur, jalonne un parcours sans gloire de remarques critiques et désabusées sur la déstructuration éthique d’une génération, la génération post-Grande Guerre, trop avide de facilités pour ne pas s’aveugler sur l’insidieuse montée d’un mal collectif qui la dispense de s’impliquer personnellement.

De cette longue description, par le petit bout de la lorgnette, de la tragédie dominante du XX° siècle, on sort avec le sentiment – installé par l’auteur – que rien n’était écrit : « Dans de nombreux milieux [Hitler] était encore en 1930 un personnage plutôt fâcheux (…). Son aura personnelle était parfaitement révulsante pour l’Allemand normal, et pas seulement pour les gens ‘‘sensés’’ : sa coiffure de souteneur, son élégance tapageuse, son accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et trop longs qu’il accompagnait de gestes désordonnés d’épileptique, l’écume aux lèvres, le regard tour à tour fixe et vacillant . Et le contenu de ces discours : plaisir de la menace, plaisir de la cruauté, projets de massacres sanglants. La plupart des gens qui l’acclamèrent en 1930 au Sportpalast auraient probablement évité de lui demander du feu dans la rue. » 

Et pourtant : « Mais déjà se montrait ici un phénomène étrange : la fascination qu’exerce précisément, dans son excès même, la lie la plus écœurante. Nul n’aurait été surpris si, dès le premier discours du personnage, un sergent de ville l’avait saisi au collet pour le mettre au rancart dans un endroit où l’on n’aurait plus jamais entendu parler de lui et où il eût été sans nul doute à sa place. Mais rien de tel ne se produisit. »

Etonnant tableau, mais qui donne aussi l’impression d’un plaidoyer pro-domo : « Je ne pouvais individuellement rien faire - Voyez ce qui s’est passé - Le phénomène est absurde, mais collectif, et nous échappe - Etc. » Il a manqué en quelque sorte un simple sergent de ville audacieux… L’excuse est peut-être facile.

Et Haffner ne se remettrait-il  pas, simplement,  de sa propre impuissance et, en ayant pris acte, de sa fuite ?

La plupart de ses notations sur notre manque généralisé de vertu sont pertinentes, font mouche, mais enfin cette distanciation mi-lucide, mi-cynique, cette mise en perspective du moi dans son impossibilité d’agir reste assez banale. Et peut-être pas entièrement convaincante. Ou peut-être, au contraire, totalement explicative. Nous serions donc condamnés, usuellement, par essence, à demeurer les spectateurs passifs de nos propres descentes aux enfers.

Ce livre désabusé n’est pas un livre de sursaut. Et si Sebastian Haffner n’en a pas voulu la publication de son vivant, peut-être est-ce aussi qu’il avait conscience que le témoignage, tout bêtement, n’était pas en sa faveur. On pourrait le déchiffrer dans le très long plaidoyer qui en ouvre la troisième partie intitulée L’Adieu (après le Prologue et La Révolution). Il dit en substance, au fond: Je suis Fabrice mais, je vous en assure, je vais vraiment, me racontant, vous raconter Waterloo… Ce qu’on pourrait quand même lire : Je sais,  j’ai été lâche, mais que voulez-vous, nous l’étions tous. Injuste ? Excessif ? Je m’interroge.

Pourquoi ce choix de Finkielkraut ?

Il y saisit en tout cas l’occasion d’une assez longue digression sur les deux acceptions du mot race dont l’une lui est  chère , qu’il lit chez Haffner, mais aussi chez Péguy, ou dans la bouche de l’instituteur d’Albert Camus disant à son élève : « … je savais que tu étais de la bonne race ! ». Quant à l’autre, qu’il honnit, c’est la race « selon Hitler », non plus une haute exigence, mais un attribut imbécile.

Finkielkraut est assurément un nostalgique d’une méritocratie dont il ne trouve plus la trace dans les discours caricaturalement droits-de-l’hommistes qu’il voit partout refuser l’émergence des meilleurs par volonté de ne pas stigmatiser les médiocres.

C’est ainsi du moins qu’il vit – et fort mal – tant le relativisme culturel du jour (Mozart et Diam’s , même génie ?) que le courant dit pédagogiste qu’il croit voir sévir à l’école et dans les formations initiales et qui, à force de vouloir mettre l’élève au centre du système, selon la si maladroite formule de Lionel Jospin il y a vingt ans, en est arrivé à en exclure la connaissance et sa rigueur.

Il nous fait bénéficier ce faisant d’un distinguo de Paul Ricœur, quand, partant de deux termes latins désignant une identité, idem et ipse, il peut affecter du second l’acception noble de la race, qui n’est que l’excellence d’une personnalité, néologisée en ipséité, et abandonner le premier à des similitudes d’état-civil, à des caractéristiques sottement physiques.

Et sous les effondrements provoqués par l’encamaradement dénoncé par Haffner, on sent assez la sensibilité, la souffrance même de Finkielkraut face aux uniformisations culturelles de l’époque, en quoi il lit un refus généralisé de chercher à se porter vers le meilleur et qui le conduisent -  en ce sens-là peut-être comme Haffner, en lequel dès lors il pourrait partiellement se reconnaître -  malgré quelques emportements médiatisés irrépressibles, vers un renoncement lassé.

Sans doute est-ce là le ressort chez lui de la forme d’empathie qu’il manifeste pour le texte qu’il a retenu, comme en témoigne, si je la saisis bien, la conclusion de sa lecture :

« Mais le livre de Sebastian Haffner est bien davantage qu’un témoignage de première grandeur sur un passé qui n’a pas fini de nous abasourdir. Avec l’encamaradement, Haffner a mis au jour un territoire  très fréquenté de l’existence, une possibilité présente et bien vivante du monde humain. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, cédé à son attraction. Et il faudrait être  sourd pour ne pas entendre déferler aujourd’hui son grand rire avilissant et fusionnel. »

Oui … Face à quoi et face à quel récit  je me suis personnellement maintenu dans un intérêt un peu tiède et distant. Et puis, tant qu’à dénoncer et vomir une mentalité collective, comme on est loin des éructations polémiques et anti-autrichiennes d’un Thomas Bernhard, autrement roboratives. Mais ceci est assurément une autre histoire encore …

Recommandation: Voir aussi la très intéressante analyse du livre d'Haffner faite par Mme de Véhesse.

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15 octobre 2009

Leçons finkielkraltiennes (IV)

Lecture d’Albert Camus : Le premier homme.

Le titre intrigue un peu, au premier abord, pour un projet largement autobiographique. Au deuxième rabord, comme disait Frédéric Dard, on se rallie volontiers à la clé fournie par Alain Finkielkraut : « La langue lui a ouvert les yeux : descendant d’une longue lignée de taciturnes, il est sorti de l’opacité, il est le premier homme à voir tout à fait clair. Avec le pouvoir de nommer précisément les choses, il a acquis la faculté de discernement. »

Quand Albert Camus meurt dans un accident de la route, en janvier 1960, il a dans sa sacoche un manuscrit de 144 pages « tracées au fil de la plume, parfois sans points ni virgules, d’une écriture rapide, difficile à déchiffrer, jamais retravaillée… » (Note de l’éditeur). Aménagé (ponctuation ; quelques variantes ; quelques notes) c’est ce texte qu’on trouve dans l’édition Folio Gallimard de 1994 dont je dispose. Les imperfections évidentes du chapitre deux, après un premier chapitre ‘‘soigné’’, gênent un peu l’entrée dans l’écriture. Mais cela ne dure pas et on est ensuite pris  par le fil d’une narration profondément touchante, où abondent les belles pages.

Alain Finkielkraut a choisi de titrer sa lecture : « Voici les miens, mes maîtres, ma lignée … ». Il est assurément, ce faisant, dans le vrai… d’autant que c’est Camus lui-même qui l’énonce. Mais j’aurais plus sûrement été tenté par : « Éloge des frustes » tant domine ce sentiment du caractère superflu de la culture pour atteindre à la profonde vérité de la vie. Paradoxal, bien sûr, tant éclate aussi la reconnaissance de Camus à l’égard de son instituteur de la classe du certificat d’études et de son rôle décisif dans son accès au monde de la parole et de l’intelligence. Néanmoins …

Alain Finkielkraut a composé, du livre, un très beau commentaire global. Je ne chercherai pas à le paraphraser. Son sens de la formule s’y déploie à plusieurs reprises, comme, lorsque le double littéraire du père de Camus, face à des cruautés barbares qu’un camarade veut sinon absoudre du moins contextualiser, énonce, « Un homme, ça s’empêche… », ce développement : ‘‘… rien ne le révoltait davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation.’’

Une remarque et une réflexion, simplement.

Finkielkraut – et c’est la remarque – revient sur la phrase célèbre du discours de Stockholm (Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère) pour en dénoncer la citation déformée et, rétablissant la formulation exacte, en modifier totalement la portée : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »

L’hymne récurrent à la mère – et c’est là la réflexion – qu’on trouve tout au long du texte peut donner l’idée d’un travail à faire, qui serait le rapprochement  de cet éblouissement filial (et néanmoins lucide) dans toute la complexité de l’inaptitude à la communication d’un des partenaires (sa mère était totalement inculte, sans accès à l’écrit, une maladie d’enfance l’ayant laissée sourde et de parole embarrassée) avec le tombeau dressé par Barthes en sa douleur extrême dans le Journal de Deuil publié l’an passé qu’il a tenu dans les mois qui ont suivi la mort de ‘‘mam.’’

Il me semble que la blessure narcissique de Barthes n’atteint pas à la dignité du sentiment à la fois de plénitude et d’échec amoureux de Camus, qui me touche autrement.

Sinon, au fil du livre de Camus et des notes spontanément prises sous le coup d’une émotion de lecture (la pagination indiquée est celle de l’édition Folio citée plus haut), ceci :

Beau passage, pages 83-84, sur l’annonce de la mort du père au champ d’honneur.

« … la grand-mère s’était dressée, la main sur la bouche, et répétait ‘‘mon dieu’’ en espagnol. Le monsieur avait gardé la main de [la mère] dans sa main (…) puis lui avait donné son pli, s’était retourné et avait descendu les escaliers  d’un pas lourd. ‘‘Qu’est-ce qu’il a dit ?’’ avait demandé [la mère] – ‘‘Henri est mort. Il a été tué.’’ [Elle] regardait le pli qu’elle n’ouvrait pas, ni elle ni sa mère ne savaient lire, elle le retournait sans mot dire, sans une larme, incapable d’imaginer cette mort si lointaine, au fond d’une nuit inconnue (…) »

Belles pages aussi (autour le la page 95) à propos de l’exécution de Pirette.

« Pirette était ouvrier agricole dans une ferme du Sahel, assez près d’Alger. Il avait tué à coups de marteau ses maîtres et les trois enfants de la maison. ‘‘Pour voler ?’’ avait demandé Jacques [le double littéraire de l’auteur] enfant. ‘‘Oui’’ avait dit l’oncle Etienne. ‘‘Non’’ avait dit la grand-mère, mais sans donner d’autres explications. (… )… l’exécution se déroula à Alger devant la prison de Barberousse, en présence d’une foule considérable. Le père de Jacques s’était levé dans la nuit  et était parti pour assister à la punition exemplaire d’un crime qui, d’après la grand-mère, l’avait indigné. Mais on ne sut jamais ce qui s’était passé. L’exécution avait eu lieu sans incident, apparemment. Mais le père de Jacques était revenu livide, s’était couché, puis levé pour aller vomir plusieurs fois, puis recouché. Il n’avait plus jamais voulu parler ensuite de ce qu’il avait vu. (…)’’

Orthographe, page 103 : on lit : « pain béni » là où il faut orthographier « pain bénit » (comme eau bénite ; un pain qui a été consacré). Confusion usuelle entre le « béni, bénie » anodin : il est béni des dieux ou sois bénie ma fille, etc.  … et le « bénit, bénite » relevant d’un rite religieux, de la messe. Le correcteur a mal relu, là.

Une jolie formule, page 131 au sujet de l’oncle Ernest (il a changé de prénom depuis la page 95 où il était Etienne ( !)) :

« Et il comprit alors que la grand-mère aimait physiquement son fils, était amoureuse comme tout le monde de la grâce et de la force d’Ernest, et que sa faiblesse exceptionnelle devant lui était après tout fort commune, qu’elle nous amollit tous plus ou moins, et délicieusement d’ailleurs, et qu’elle contribue à rendre le monde supportable, c’est la faiblesse devant la beauté. »

Hymne plein d’émotion scolaire page 164 et qui culmine en page 167 avec les Croix de bois de Roland Dorgelès - qui fut battu en son temps sur le fil du Goncourt par À l’ombre des jeunes filles en fleurs (Marcel Proust).

«  [L’instituteur] avait pris l’habitude de leur lire de longs extraits des ‘‘Croix de bois’’ de Dorgelès. (…) Lui et Pierre attendaient chaque lecture avec une impatience chaque fois plus grande. (…) Et le jour, à la fin de l’année, où, parvenu à la fin du livre, [le maître] lut d’une voix plus sourde la mort de D., lorsqu’il referma le livre en silence, confronté avec son émotion et ses souvenirs, pour lever ensuite  les yeux sur sa classe plongée dans la stupeur et le silence, il vit Jacques au premier rang qui le regardait fixement, le visage couvert de larmes, secoué de sanglots interminables, qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter. ‘‘Allons petit, allons petit,’’  [dit-il] d’une voix à peine perceptible, et il se leva pour aller ranger ce livre dans l’armoire, le dos à la classe. »

Ces émotions ont-elle encore un sens pour le pédagogue d’aujourd’hui ? Il me semble éternellement que oui, et que nous nous battons pour les conserver. Et pourtant, tant d’échecs, tant de lazzis et de ricanements, au fond des collèges, dans l’effondrement triste de nos illusions éducatives … Comment lutter ? Comment ne pas se décourager ?

Au fond dans le prolongement de la remarque précédente et navrée, en page 170 – comme quoi, in fine, nihil novi sub sole (finalement, rien de nouveau sous le soleil), l’insulte rituelle et suprême .

« À la sortie, Jacques demanda qui l’avait appelé ‘‘chouchou’’. Accepter en effet une telle insulte sans réagir revenait à perdre l’honneur. ‘‘Moi’’ dit Munoz (…) ‘‘Bon, dit Jacques. Alors, la putain de ta mère.’’ C’était là une injure rituelle qui entraînait immédiatement la bataille (…) »

La putain de ta mère / La puta su madre … En gros, toujours d’actualité… Et combien de temps perdu à essayer d’expliquer aux gamins que celui qui est déconsidéré, la plupart du temps, c’est l’insulteur ; et que la réponse digne, c’est le mépris. Mais ce sont là des codes adultes. Eux se jettent l’un sur l’autre. Le temps, ici, ne semble guère avoir changé les mœurs.

Jolie formule, de nouveau, page 173 (la bagarre a eu lieu, Jacques a eu le dessus).

« Il voulait être content, il l’était quelque part dans sa vanité, et cependant, au moment de sortir du champ (…) se retournant sur Munoz, une morne tristesse lui serra soudain le cœur en voyant le visage déconfit de celui qu’il avait frappé. Et il connut ainsi que la guerre n’est pas bonne, puisque vaincre un homme est aussi amer que d’en être vaincu. »

Étonnant récit, page 169, des châtiments corporels en usage chez un maître par ailleurs uniformément admiré et aimé, un récit qui sans être apologétique se dispense néanmoins de tout recul critique. Avec en outre cette impression qu’il y a une contradiction d’importance avec le respect de l’enfant  dans son individualité apprenante dont on a fait l’éloge chez ce maître-là.

« Dans les cas graves, M. Bernard [l’instituteur de cette réalité fictionnelle] opérait lui-même suivant un rite immuable. ‘‘Mon pauvre Robert’’ (ou Joseph, ou …) disait-il avec calme et en gardant sa bonne humeur, ‘‘il va falloir passer au sucre d’orge’’ (…) Le sucre d’orge était une grosse et courte règle de bois rouge, tachée d’encre, déformée par des encoches et des entailles que M.Bernard avait confisquée longtemps auparavant à un élève oublié ; l’élève [puni] la remettait à M. Bernard qui la recevait d’un air généralement goguenard et qui écartait alors les jambes. L’enfant devait placer sa tête entre les genoux du maître qui, resserrant les cuisses, la maintenait fortement. Et sur les fesses ainsi offertes, M.Bernard plaçait selon l’offense un nombre variable de bons coups de règle répartis également (…) »

Narration sans doute encore plus gênante aujourd’hui, dans la dimension trop aisément transposable en pratique pédophile que comporte la lettre même du discours, tant au premier degré que dans ce qui pourrait être, pire encore, un second degré métaphorisé, sur lequel il n’est guère utile d’insister : {sucre d’orge, grosse et courte, [de couleur] rouge, écartait les jambes, tête entre les genoux du maître, resserrant les cuisses, fesses offertes} , tout y est pour décaler le récit dans l’ignoble, avec cette notation finale, un peu plus loin, sur « la posture ignominieuse du supplice ». Oui, un passage que j’ai perçu comme étrangement dérangeant, étrangement choquant, dans une rédaction que, du coup, et pour en atténuer la portée, on n’oserait plus dire ‘‘de premier jet’’ ! Passons.

Un clin d’œil rustique en page 181.

« Quand on disait de quelqu’un, devant la grand-mère, qu’il était mort : ‘‘Bon, disait-elle, il ne pétera plus’’ ».

Il y a bien entendu le renvoi obligé au mot prêté par Jean-Jacques Rousseau à la Comtesse de Vercellis en ses derniers instants, qu’il narre ainsi dans ses Confessions: « Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s’entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l’agonie, elle fit un gros pet. ‘‘Bon, dit-elle en se retournant, femme qui pète n’est pas morte’’. Ce furent les derniers mots qu’elle prononça. »

On peut aussi, dans ce registre de la trivialité comme paravent à l’angoisse de la mort, penser à la pirouette de Georges Brassens dans une de ses chansons (sauf  erreur : Le testament) : « J’ai quitté la vie sans rancune / J’aurai plus jamais mal aux dents ».

Belles pages du côté de la 195 et suivantes. La visite au lieu de naissance et la narration terrible du départ du vieux colon à qui on a imposé l’évacuation et qui pratique la technique de la terre brûlée. La page vaut d’être  recopiée, car elle est caractéristique aussi de ce qui se ressentait, jusques en métropole, dans les milieux de droite.

« Quand l’ordre d’évacuation est arrivé, il n’a rien dit. Ses vendanges étaient terminées et le vin en cuve. Il a ouvert les cuves , puis il est allé vers une source d’eau saumâtre qu’il avait lui-même détournée dans le temps et il l’a remise dans le droit chemin sur ses terres, et il a équipé un tracteur en défonceuse. Pendant trois jours, au volant, tête nue, sans rien dire, il a arraché les vignes sur toute l’étendue de la propriété. Imaginez cela, le vieux tout sec tressautant sur son tracteur, poussant le levier d’accélération quand le soc ne venait pas à bout d’un cep plus gros  que d’autres, ne s’arrêtant même pas pour manger, [sa femme] lui apportant pain, fromage et soubressade qu’il avalait posément, comme il avait fait toute chose, jetant le dernier quignon pour accélérer encore, tout cela du lever au coucher du soleil, et sans un regard pour les montagnes à l’horizon, ni pour les Arabes vite prévenus et qui se tenaient à distance le regardant faire, sans rien dire eux non plus. Et quand un jeune capitaine, prévenu par on ne sait qui, est arrivé et a demandé des explications, l’autre lui a dit : ‘‘Jeune homme, puisque ce que nous avons fait ici est un crime, il faut l’effacer.’’ Quand tout a été fini, il est revenu vers  la ferme et a traversé la cour  trempée du vin qui avait fui des cuves, et il a commencé ses bagages. Les ouvriers arabes l’attendaient dans la cour. (Il y avait aussi une patrouille que le capitaine avait envoyée, on ne savait trop pourquoi, avec un gentil lieutenant qui attendait des ordres.) ‘‘Patron, qu’est-ce qu’on va faire ? – Si j’étais à votre place, a dit le vieux, j’irais au maquis. Ils vont gagner. Il n’y a plus d’hommes en France.’’ »

Etc., etc. Il y a encore d’autres pages, mais j’abrège.

Tout du long flotte, surnage, l’amour pour la mère, l’amour pour les humbles  (tout le chapitre sur la partie de chasse avec l’oncle Ernest et ses copains, baigné de chaleur humaine), le respect de la pauvreté, du dénuement, qui peut conduire au vrai (Finkielkraut en parle très bien), une formidable et émouvante nostalgie – la description de la rue Bab-Azoun avec le départ des hirondelles  ou la cérémonie angoissante de l’égorgement des poules de la grand-mère (et par la grand-mère) ….

La longue prière finale, dans le chapitre Obscur à soi-même, ne manque pas de souffle. Mais l’ultime vœu, la force demandée de vieillir avant de mourir pour n’en mourir que mieux et apaisé, n’a pas été exaucé. Quand la Facel-Vega de Gallimard s’est écrasée contre un platane, Camus avait 47 ans.

C’est peu de dire que, malgré les imperfections épisodiques et très largement minoritaires d’un texte à retravailler, encadrées par de longues et belles pages, on sort de là ébloui par le soleil de l’Algérie et ému de tout ce que, par nécessité pour les uns, par maladresse et manque de lucidité comme de générosité pour les autres, nous avons laissé et perdu dans ce pays-là.

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07 octobre 2009

Leçons finkielkraltiennes (III)

Henry James – Washington Square.

En 1963, Whashington Square, pour ceux qui comme moi avaient 19 ans, c’était beaucoup moins le titre d’un roman d’Henry James que l’énorme succès  d’un groupe de jazz ‘‘New-Orleans’’, The Village Stompers. On peut encore écouter ça aujourd’hui sur YouTube : http://www.youtube.com/watch?v=tUAwqhnqSAc .

Mais quand on était un peu curieux, ce qui dut être mon cas, on se laissait quand-même glisser jusqu’au livre. Je l’avais ainsi lu, de cela je me souvenais ; et je ne l’avais pas relu depuis.  Et combler cette lacune vient de me fournir l’occasion  de constater qu’en dépit des certitudes de Finkielkraut, on pouvait, l’ayant un jour croisée,  avoir  tout oublié de « l’histoire  inoubliable de Catherine Sloper ».

Catherine, c’est la fille d’Austin, Austin Sloper, brillant médecin, brillamment marié, rapidement père, d’un garçon éclatant de promesses d’abord, trop vite disparu, puis d’une fille, Catherine donc, dont la venue précède de peu le regrettable décès de sa mère. Ainsi Austin Sloper nous apparaît, au début du roman, frappé par un double malheur mais toujours brillant, fort démuni d’épouse, sans descendant mâle (qu’il pensa prometteur), mais nanti (et peut-être encombré) d’une gamine qu’on nous présente comme modérément favorisée par la nature, sans grâce et probablement sotte.

Et dès lors, dans ce qui va être un affrontement continu entre la volonté du père, riche et lucide, et l’obstination de la fille, aveugle et potentiellement bien dotée, face aux manœuvres conjuguées d’un beau (et fat) coureur de dot et d’une tante romanesque tombée sous son charme, on voit s’écrire un roman qui aurait pu s’intituler, Catherine endossant, mais pour les ternir, les habits d’Hernani : Comme une bêtise qui va

Cette pirouette est trop cruelle tant elle est touchante, Catherine. Et même s’il n’est pas impossible de faire une telle lecture, l’analyse, plus subtile, de Finkielkraut isole bien les thèmes dominants du roman et, en appelant à Simone Weil, il a raison de voir dans cette apparente sotte, « un être qui crie silencieusement pour être lu autrement ». Mais qui ne sera pas entendu.

Le père Sloper est enfermé dans ses certitudes, incapable de « lire » sa fille au travers de la vitre dépolie de ses deuils antérieurs, le coureur de dot ne voit en elle qu’une rente ambulante de trente mille dollars à enfermer dans une cassette de serments éternels, la tante romanesque fantasme sur la situation sans la capacité d’en analyser les ressorts psychologiques … Catherine n’est qu’une femme-objet qu’on observe en entomologiste (le père), en financier douteux (le faux amoureux), en contes-de-fées-dépendante (la tante).

Et pourtant, ballottée par des événements qu’elle schématise à l’excès  dans une non-interprétation permanente, incapable par inexpérience et manque de formation du moindre recul, Catherine perçoit confusément, puis assez nettement, le désamour de son père, la folie douce de sa tante et l’absolue vacuité des serments du prétendant. Et ce qui me semble émouvant, c’est sa marche au renoncement, son parcours lent mais inéluctable vers une sagesse inconsciemment stoïcienne, vers une ataraxie non théorisée mais intuitivement aperçue comme un recours salvateur, vers un retrait accepté, loin d’un monde affectif dont elle a mesuré les illusions et où elle a rencontré tant la fausseté d’un amour paternel avorté que l’égoïsme forcené d’une tante-midinette, où elle a respiré l’atmosphère empoisonnée des  séductions trop intéressées.

Il y a dans ce roman une tragédie dont les personnages, à l’exception de Catherine (et sans doute secondairement d’une autre tante, mais qui ne fait que passer), sont des cœurs secs. Et cette sècheresse interdira à l’âme innocente et assoiffée d’amour de l’héroïne de trouver son envol. Il ne lui restera qu’à prendre acte du désert affectif qui l’entoure et à s’en contenter, repliée sur l’immobilité d’un temps consacré définitivement à la répétition de tâches inusables, et, rendue à la solitude d’une lucidité chèrement payée, à justifier ces dernières lignes : « Pendant ce temps, Catherine avait repris sa place dans le fauteuil du salon, et, son ouvrage à la main, semblait installée là … pour le reste de ses jours. »

Semblait et non était... Faut-il malgré tout attendre là la possibilité d’un autre avenir ?

Je l’ai dit, ou suggéré, les analyses de Finkielkraut ici me semblent excellentes, je ne vais pas chercher à les contrer, le peu qui j’y ajoute n’a que des prétentions marginales.

Rem : Par contre - et accessoirement ? - j’ai sursauté devant la coquille typographique, page 242, ligne 5 : fringuant là où il fallait fringant. À une heure où François de Closets milite presque pour l’orthographe-SMS ( !), voilà un piège bien ennuyeux du français des puristes, celui de ces verbes en « guer » dont le participe présent fait évidemment « guant », mais dont l’adjectif associé se contente de « gant »… Ainsi, non seulement un jeune homme fringant, mais un jeune homme se fringuant mal, ou une femme fatigante, mais une femme me fatiguant, ou encore le personnel navigant a embarqué à bord de ce bateau sur la mer naviguant, ou bien cet intrigant qui ne parvient qu’en intriguant, etc.

Très intéressant, complémentairement, le détour que fait Finkielkraut par la relecture d’un autre texte d’Henry James, Retour à Florence (qui semble actuellement hélas indisponible, y compris via Amazon… Wait and see – Je n’en ai pas d’exemplaire), sur la possibilité de se fourvoyer en écartant des choix affectifs sur des critères rationnels, avec cette question ouverte : Catherine, épousée par son coureur de dot, n’aurait-elle pas accédé au bout du compte à un sort préférable ?

Dur de garder un doute aux portes du tombeau. En biaisant son intention, Georges Brassens, dans une de ses meilleurs chansons, Mourir pour des idées, avait-il énoncé autre chose : « Car s’il est une chose / Amère désolante / En rendant l’âme à Dieu / C’est bien de constater / Qu’on a fait fausse route / Qu’on s’est trompé d’idée … » ?

L’hypothèse d’ailleurs est explicitement mise en avant dans le roman par la seconde tante de Catherine: S’il [le coureur de dot]  l’épouse et qu’elle hérite de la fortune [de son père], le ménage pourra tenir. Il  sera paresseux, aimable, égoïste et, sans doute, un compagnon d’assez bonne composition.  Ce n’est pas forcément l’enfer annoncé par un père psycho-rigide et raisonneur , puis ‘‘déshériteur’’… et c’est peut-être mieux que le repliement obtenu in fine sur une éternité de travaux d’aiguille.

On ne saurait parler d’aimer ses enfants en projetant sur eux trop d’attentes, voire simplement des attentes, en s’obstinant à les vouloir lire selon ses propres codes. Et quand Finkielkraut souligne, chez Simone Weil, cette formule : Le savoir, c’est le pardon, on peut en interpréter le sens à cette aune. Il faut savoir pardonner à l’autre d’être différent… et espérer de lui la pareille.

L’altérité vécue comme similitude, en somme.

Quant à ce triomphe du végétatif en lequel se résout l’intrigue, quand nulle grande âme n’a été là, qui aurait pu franchir les obstacles, peut-on oser y entendre un écho des petits pas étriqués et peureux de Martina et Philippa, les sœurs  soumises du Festin de Babette, et pourquoi pas aussi, toute ambition abandonnée après son chant du cygne, de la dernière ligne droite désertifiée promise à ladite Babette.

Mais alors, ce pourrait être façon de dire que quels qu’aient pu être les dons, et les choix, aussi haute que se soit montrée l’acmé du parcours, c’est dans le tunnel épuisé des ressassements inutiles qu’on attendra la fin.  Essentiellement seul.

Diable ….

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04 octobre 2009

Bric-à-Brac ...

Je m’aperçois finalement qu’en septembre, en marge d’occupations plus sérieuses, j’ai pas mal bricolé.

Quelques films par exemple.

Pour faire court :

Les regrets (de Cédric Kahn, avec Valérie Bruni-Tedeschi et Yvon Attal) : Beaucoup aimé.

Partir (de Catherine Corsini, avec Yvon Attal, Kristin Scott-Thomas, Sergi Lopez) : Je n’ai pas vraiment accroché.

En fait, je voulais achever une sorte de trilogie sur l’adultère dont le premier volet avait été, vu avant l’été, Je l’aimais, d’après le roman d’Anne Gavalda, un film de Zabou Breitman, avec Daniel Auteuil et Marie-Josée Croze .

Intéressant l’adultère, tous les couples infidèles vous le diront. Il y avait là l’occasion de voir trois situations filmées différentes, trois angles d’attaque et trois issues.

Dans Je l’aimais, le mari volage renoncera, la mort dans l’âme, et en intériorisant douloureusement ce qu’il vit comme une lâcheté, à courir les aéroports au gré de ses responsabilités de cadre international et dans le cadre d’une passion partagée avec une hôtesse de l’air de quinze ans sa cadette. Tout rentre dans l’ordre, et lui, dans une déprime larvée. 

Dans Les regrets, Yvon Attal s’essaie à une vie d’architecte normale sans parvenir à effacer  la présence, en ses résurgences, d’un amour fou de jeunesse, qu’incarne avec son charme si particulier Valérie Bruni-Tedeschi. Elle disparaît. Elle réapparaît et le fragile meccano de ses embourgeoisements vacille. Une fois, il s’effondre. Une deuxième fois … ? La fin est ouverte.  Vraiment très attachant.

De mari déstabilisé plus que volage, Yvon Attal est devenu mari trompé (par Kristin Scott-Thomas) dans Partir. Il est plus possessif qu’amoureux. Elle est dévastée par  une bouffée de passion physique pour Sergi Lopez, en ouvrier espagnol venu refaire un carrelage. Les ressorts du désir féminin me sont restés, là, impénétrables. Et ça finit très mal, on s’y attendait, mais avec un artifice de mise en scène virtuose et sidérant.

L’armée du crime. On change de thème avec le dernier Guédiguian. Tout est soigné là-dedans, mais avec un aspect documentaire un peu glacé qui n’engendre pas l’émotion attendue. Deux points ressortent de cette affaire Manouchian cinématographiée : Jean-Paul Darroussin confirme qu’il excelle dans la viscosité ambiguë et le casting du couple Manouchian est aberrant. Simon Abkarian et Virginie Ledoyen, c’est le mariage de la carpe et du lapin. On ne saurait y croire et ça gâche pas mal d’effets.

Inglorious Basterds. J’étais sur le créneau seconde guerre mondiale, j’y suis resté. Le film de Tarantino n’a qu’un défaut, qui s’appelle Brad Pitt. La composition caricaturale qu’on lui a imposée ( ?) est une véritable verrue au milieu de la figure d’un formidable spectacle, tendu, haletant, par ailleurs très bien interprété. C’est une uchronie inexploitée mais assez réjouissante (Uchronie : reconstruction de l’Histoire à partir d’un fait essentiel inversé. Ex. : Napoléon vainqueur à Waterloo, etc.). La scène d’ouverture, hommage aux westerns de Sergio Leone, est un régal.

L’affaire Farewell (de Christian Carion, avec Guillaume Canet et Emir Kusturica). Il y a eu une forte médiatisation, mais pas pour un mauvais film. C’est un excellent divertissement, les acteurs sont très convaincants, l’intrigue bien menée. Évidemment, savoir qu’il y a au départ une véritable affaire d’espionnage ouvre l’appétit. J’avais lu le dossier consacré (entre autres) par l’hebdomadaire Le Point à l’affaire. Carion a choisi d’en modifier l’issue tout en hypertrophiant (en termes de durée ; il n’est véritablement intervenu que dans les deux premiers mois d’un drame qui s’est étiré sur un an)  le rôle joué dans la réalité par le chef de l’antenne moscovite de Thomson, incarné par Guillaume Canet. Mais qu’importe, on va au cinéma, et la fiction est bien enlevée : 1h53 sans chute de tension.

District 9 (de Neill Blomkamp). Le metteur en scène m’est inconnu, mais le film est produit par Peter Jackson (Le seigneur des anneaux / King-Kong). C’est sans doute, malgré un premier quart d’heure de rodage (je voyais mal ce que ça allait donner) le meilleur film du mois que j’aie vu. Télérama commentait : ‘‘Une fable de science-fiction sur la ségrégation, inventive et … humaniste’’. C’est effectivement le sentiment final dominant. Sans doute, la métaphore de l’apartheid (le film prend place à Johannesburg) plane-t-elle sur le film mais même au premier degré, le spectacle est extraordinaire et tout y est, stress, suspense, émotion. Même si la fin s’impose progressivement comme prévisible, la fleur bleue est à ce point décalée dans ce contexte qu’on est touché.

Démineurs ( de Kathryn Bigelow). Pas d’acteur de premier plan, et c’est tant mieux. On voit Ralph Fiennes au générique… je ne l’ai même pas repéré ! Moins attachant que District 9, c’est pourtant un très étonnant film de guerre, qui stupéfie par l’efficacité documentaire avec laquelle il fait sentir l’absurdité formelle (et la terrible angoisse qu’elle engendre dans la troupe) de la présence d’une armée étrangère en plein cœur d’un Bagdad secoué d’explosions. La poussée d’adrénaline est garantie. Et le volet humain n’est pas négligé. Un sacré spectacle.

The Informant (de Steven Soderbergh, avec Matt Damon). Grosse déception. En théorie, ce devrait être un très bon film, et c’est plus ou moins ce à quoi la critique de Télérama, par exemple, essaie de croire. Mais les bonnes intentions échouent et au fond, outre qu’on ne comprend pas grand-chose, on s’ennuie assez pendant près de deux heures. Je crois qu’on peut, sans remords, éviter d’y aller. Soderbergh s’est planté. On aurait dû passer le scénario aux frères Coen. L’histoire est paraît-il exacte (un scandale d’entente illicite sur les prix impliquant un géant américain de l’agro-alimentaire) et le scénario basé sur le travail, donné pour passionnant,  publié en 2000 par un journaliste spécialisé, Kurt Eichenwald. Le résultat fait bâiller. Dommage.

Terminons sur une proposition honnête et de soirée.

Cédant à un amical « Allez, viens à la première ! », je me suis rendu lundi 28/9 au théâtre de l’Aktéon, 11 rue du Général Blaise, Paris, 11ième arrdt (tél : 01 43 38 74 62).

Bonne pioche . Très bonne même.

On donne là, jusqu’en janvier 2010, le lundi et le mardi, un court ‘‘seule en scène’’ (une heure ou à peine plus) d’une fringante comédienne belge, Carine Frisque, intitulé Sang pour Sang Valentine.

C’est délicieux, culotté et désopilant. Il me semble que la chute est un peu bâclée, mais enfin, 3 minutes de réserves sur 60, on ne va pas mégoter devant le charme, l’abattage et l’aisance de la comédienne sur un texte au comique exploitant l’absurde et distillant une agressivité empathique (teintée de belgitude) qu’elle a écrit  avec la complicité de Chantal Malignon et qu’elle joue, qu’elle enlève même, adossée à la mise en scène inventive d’Isabelle Jeanbrau. Joli trio féminin.

Quand vous sortez de là, vers 21h15, vous êtes de bonne humeur et vous avez une petite faim. Pour peu qu’elle soit exotique, il y a à deux pas, sur l’avenue Parmentier (sauf erreur, c’est au numéro 28) un bon restaurant chinois (Le Palais de Pékin).

Voilà, je vous ai fait le programme. 

La dernière du spectacle est le 19 janvier si j’en crois l’affichage.

Sortie parisienne conseillée.

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30 septembre 2009

Leçons finkielkraltiennes (II)

Le Festin de Babette – Karen Blixen

Alain Finkielkraut a titré sa lecture : Le scandale de l’art.

Le court conte de Karen Blixen est délicieux, tout rempli d’un humour léger mais acide qui peint avec une extrême élégance et une extrême concision, à distance, l’affligeante destinée des deux filles d’un pasteur que le rigorisme du père et leur confinement dans la petite enclave hors du monde et du temps qu’est le fjord imaginaire et norvégien de Berlevaag où celui-ci s’est imposé en gourou luthérien d’une maigre secte en déshérence, condamnent à l’acceptation soumise et sublimée d’un parcours terrestre désertifié.

Il est d’autres façons de résumer l’histoire. Par exemple : Comment, du temps que l’on faisait sa cour en gants blancs, sous l’ombre menaçante de pères tyranniques, un jeune cavalier plein de fougue et d’ambition, un splendide ténor dans la force de l’âge, font escale, ou passage, en un fjord norvégien en méconnaissant sa devise subliminale, empruntée au Dante, le célèbre : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate… (en douze pieds, avec liaison, Toi qui entres ici, laisse toute espérance, ou sans, Toi qui franchis ce seuil, dis adieu à l’espoir). Et comment ils ne s’en remettront jamais, tant on sait trop ce que peu valent les sublimations (« Et vous savez  également, que je serai toujours avec vous, aussi longtemps que je vivrai. Chaque soir,  je m’assiérai à votre table, avec vous, comme ce soir – non pas en chair et en os, ce qui ne signifie rien, mais en esprit … » Ben voyons !…)

Et aussi, et enfin - et … surtout (?), comme y inviterait le titre du conte - il y a donc Babette.

Babette, ex-communarde et à ce titre ex-pétroleuse, ex-chef cuisinier au Café Anglais, à Paris, et à ce titre ex-grande artiste… des fourneaux.

Parce qu’elle a fui, les mains tachées de sang, la répression des Versaillais, on la trouve reconvertie et anonyme au fond du fjord de Berlevaag, au service des filles du pasteur. Quatorze années d’humilité à faire dans la morue salée et la soupe au pain noir et à la bière. Jusqu’à ce que le sort s’en mêle en forme de billet de loterie gagnant, et gagnant une fortune, c’est-à-dire, au juste, de quoi faire miraculeusement renaître, dans tous ses fastes gastronomiques, un dîner de douze couverts comme on savait en faire au Café Anglais. Un chant du cygne.

La question, là-dedans, c’est la morale de l’histoire. Et j’entends : Quelle est-elle ?

Sans doute, sinon pourquoi le titre, c’est la figure de Babette qui aux yeux de Karen Blixen, porte le sens de son récit. Mais quel est au juste ce sens?

Alain Finkielkraut, ouvre sa lecture par ces lignes : « Qu’est-ce que la civilisation ? Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que l’idéal ? Qu’est-ce que la grâce ? À ces hautes questions, Karen Blixen apporte une réponse narrative : Le Festin de Babette. » Assurément. Et l’ébauche un peu irrévérencieuse ci-dessus de plusieurs résumés possibles oriente le projecteur vers  telle ou telle de ces questions. Mais in fine, c’est le scandale de l’art  que Finkielkraut voudra surtout retenir. Plus que le scandale, d’ailleurs, la contradiction dont il est porteur dans l’artiste, et qu’incarne Babette : « En tant que communarde, Babette a lutté les armes à la main pour l’égalité. En tant qu’artiste, elle a illustré  et défendu la distinction. La pétroleuse a incendié les hauts lieux du luxe et c’est dans un de ces hauts lieux que la cuisinière magnifique exerçait ses talents. Ces deux identités lui étaient aussi chères l’une que l’autre. »

Mais envahi par cette houle irrépressible qui le porte vers l’aigre constat de son divorce avec l’époque, Alain Finkielkraut conclut sa lecture en se laissant glisser – et en y voulant entraîner Karen Blixen – sur la pente de ses haines ordinaires, ou si l’on trouve le mot trop fort, de ses indignations itératives : « Karen Blixen, à la fin de ce conte, crédite l’art d’avoir rétabli l’harmonie [ le festin de Babette a adouci les mœurs de la petite communauté frileusement austère et définitivement Berlevaaguienne , y a rallumé de vieilles flammes amoureuses et éteint d’anciens contentieux le sot incendie …]. Mais elle souligne en même temps la dissonance, le différend voire la contradiction qui existent entre les règles et les idéaux respectifs de l’art et de la démocratie. Elle montre même, avec l’exemple de Babette, quelle intensité paroxystique cette contradiction peut atteindre. Voilà sans doute [on y arrive…] la part du récit la plus indigeste pour l’esprit de notre  temps. Son seul Dieu, en effet, c’est la Démocratie. Ce dieu jaloux qui a dénoncé l’idéal ascétique et qui ne supporte pas qu’on plaisante avec ses valeurs, dit partout son amour de l’art mais ne se fait pas à l’idée d’une classe cultivée, il veut la peau des héritiers, bref il déteste tout ce dont l’art, si universelle que soit sa portée, a besoin pour vivre. Au nom de la défense des droits de l’homme [ Ah ! ces sacrés Droits-de-l’hommistes… ], il prêche l’indiscrimination, il prononce l’équivalence des formes et il décrète que tous les goûts sont dans la culture. Mais ceci est une autre histoire. »

Sans doute, sans doute, mais si c’est tant une autre histoire, pourquoi s’y laisser entraîner ?

Cette vision induite, que Jean-Paul Brighelli, héraut du républicanisme pédagogique, s’est immédiatement, pour la conforter encore de sa verve, empressé d’amplifier dans son blog Bonnet d’Âne (http ;//www.bonnetdane.midiblogs.com), déchiffrant l’effondrement de la culture dans les mots d’ordre du collège unique, quand Babette resplendit selon lui en pédagogue métaphorique nourrissant ses convives des joyaux du savoir dont cherche à les priver la transversalité honnie en même temps qu’appauvrissante de la notion de ‘‘socle commun de connaissances’’…, cette vision induite, disais-je, est-ce bien dans le texte qu’elle s’enracine ?

La Babette de Karen Blixen n’est en rien dans les joies de la transmission, de l’éducation. Elle est hyperboliquement narcissique, ivre du pouvoir qu’elle a eu de donner du bonheur à une caste de privilégiés seuls à même d’y accéder. Son festin, elle ne l’a élaboré pour personne : « Non, j’ai fait cela pour moi. » Et plus loin : « Je suis une grande artiste», énoncé avec  ce mépris hautain de ceux qui se croient élus : « À nous, les grands artistes, il nous est donné une chose dont vous ignorez tout. » Et ceci précédé « d’un regard aussi profond qu’étrange  [où] on lisait un dédain indicible. »

La Babette de Karen Blixen, tout en n’étant qu’une fille qui vient ‘‘d’en bas’’, qui revendique cette origine, qui minimise même, pour rester dans sa classe sociale, sa réussite professionnelle formelle - « Autrefois, j’étais cuisinière au Café Anglais » ; elle dit ‘‘cuisinière’’ et non ‘‘chef-cuisinier’’ – se retrouve, autre métaphore possible et parfaitement classique, jouissant dans son for intérieur, comme une prostituée de haut-vol, de faire jouir ces puissants qui oppriment ses semblables, ses frères, de les soumettre, dans le plaisir des sens qu’elle leur procure, à sa toute puissance.

Oui, au Café Anglais, du temps de sa gloire culinaire, le terme s’impose avec nécessité, elle faisait ‘‘jouir’’  le haut du pavé mondain, « Le duc de Morny, le duc Decazes, le prince Narischkine, le général de Gallifet, Aurélien Scholl, Paul Daru, la princesse Pauline (…) » en vraie professionnelle : « Quand je donnais le meilleur de moi-même, j’étais en mesure de les rendre parfaitement heureux ». Et ce faisant, elle les asservissait, car  « voyez-vous (…) ces gens m’appartenaient, ils étaient miens », en même temps que dans la soumission de leurs sens, ils érigeaient un monument à sa gloire, le destin les avait mis là pour ça, « ils avaient été élevés – à un prix tellement pharamineux que vous ne serez jamais à même de saisir – et éduqués à comprendre à quel point je suis une grande artiste ».

Certes, ils méritaient de mourir, « les gens dont j’ai parlé étaient des êtres cruels et mauvais. Ils ont affamé le peuple de Paris, ils ont écrasé les pauvres, ils ont bafoué les lois (…) j’ai chargé les fusils de mes hommes (…) j’ai pataugé dans le sang », mais voilà, la pétroleuse a sacrifié les ‘‘ordures’’ indispensables à la reconnaissance de l’artiste au point que la vraie vie, celle de l’art  (culinaire) n’a plus de sens « maintenant que ces gens n’y sont plus » .

Alors, dans la violence autodestructrice de la fuite en avant, pour l’honneur désespéré et totalement inutile d’une dernière fois, on donne à des crétins Berlevaaguiens des plaisirs dont ils sont indignes, on les élève à des extases auxquelles ils ne comprennent rien, qui leur procurent à peine un petit hoquet sans lendemain, et on retournera avec eux à la morue salée et à la soupe au pain noir et à la bière, comme une qui s’anéantirait dans l’abattage des roulottes de chantier pour abrutir les souvenirs de la prostitution de luxe qu’elle sut pratiquer élevée au niveau… d’un art.

Alors, voir là-dedans l’apologie de la véritable culture…

Discerner une prémisse  (en attendant les prémices) d’un renouvellement éducatif ….

Dis-moi quelle est ta ‘‘lecture’’, et je te dirai où sont tes obsessions 

Finkielkraut rêve sans illusion, dans le souvenir bercé d’Anna Harendt, d’un monde rendu aux valeurs qu’il vénéra ; Brighelli pleure sur les Mozart assassinés par la crucifixion des élitismes.

Je crois que Karen Blixen a seulement montré l’enfermement d’un orgueil démesuré dans la certitude intime de sa supériorité, le paroxysme insensé d’une hubris, une soif éperdue de pouvoir qui s’écœure elle-même des sujets qu’elle exigea pour régner et qui finit affaissée dans l’inutilité volontaire de son dernier élan :  «Babette [après le festin] était assise sur le billot  de la cuisine, cernée par davantage de marmites et de casseroles noircies que les deux sœurs n’en avaient vues de leur vie entière. Elle avait l’air aussi pâle et aussi épuisée que le soir  [de sa fuite loin des répressions versaillaises] où elle était arrivée à la maison du pasteur et s’était évanouie sur le seuil. Elle ne leur adressa pas un regard, ses yeux noirs semblaient fixer un point au loin ». 

Finkielkraut dit : Le scandale de l’art

Brighelli entend : Le scandale des programmes scolaires

Karen Blixen ?

Pourrait-on prétendre qu’elle a renouvelé, dans sa dimension tragique, le déchirement du talent, quand il se prend pour du génie et qu’il n’obtient de reconnaissance, et qu’il ne donne de pouvoir, que dans le cénacle restreint de quelques privilégiés odieux et haïssables ?

Pourrait-on titrer ? Quand les fourneaux montent à la tête

… et sous-titrer ?  Histoire d’une cuisinière antipathique.

En commentant à l’ancienne: Une nouvelle subtile de Karen Blixen, un conte à facettes, avec traitement soigné des personnages secondaires …

Post-Sriptum.

C’est à Biarritz, été 1988, que j’ai vu le film danois de Gabriel Axel tiré de la nouvelle.  Il  était sorti en France fin mars. Dans mon souvenir, Stéphane Audran y incarnait une Babette trop lumineuse, loin de l’image que me donnait le texte.  Mais c’est bien loin. À vérifier en revoyant le DVD ? Il est disponible. Ma foi, c’est peut-être une bonne idée…

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23 septembre 2009

Lectures finkielkraltiennes [I]

Joseph Conrad : Lord Jim.

« Quand on me demande quelle matière j’enseigne à l’École Polytechnique, je suis embarrassé, je bafouille, je ne sais jamais quoi répondre, »  écrit Alain Finkielkraut  à la première ligne de présentation des quatre leçons (d’Histoire des idées ?) qu’il a regroupées sous le titre « Nous autres, modernes » et publiées en 2005 chez Ellipses.

Peut-être, sans doute, y a-t-il de cet embarras à la fois dans le roman de Joseph Conrad qu’il présente dans son récent essai « Un cœur intelligent » (Stock/Flammarion) et dans les développements critiques que ce roman lui inspire. Enigme d’un « cœur insondable » chez Conrad. Interrogation chez Finkielkraut : Lord Jim, « martyr de l’esprit de l’escalier » (causticité peu amène !), héros marqué du sceau infâme d’une faute première, âme égarée et qui progresse en trébuchant sur le chemin d’une assomption ?

Ambiguïté initiale, Finkielkraut a titré sa ‘‘lecture’’: « La tragédie de l’inexactitude ». J’avais lu (mal) … de l’incertitude , ce qui ne me paraissait pas en contradiction avec mon souvenir du texte. Rectification faite, je me suis interrogé sur ce qu’avaient d’a-logique ou de contraire à la vérité les ressorts ou les personnages d’un roman qu’il m’allait bien falloir relire - et même qu’il m’allait falloir bien relire – en préalable obligé à l’examen du ‘‘ressenti’’ finkielkraltien.

Fausse piste. L’inexactitude évoquée est en fait  celle qu’ignore la politesse des rois. Et il ne s’agit pas ici d’un shakespearien Être ou ne pas être, mais d’un prosaïque Être à l’heure ou pas.

Enfin, n’exagérons rien, l’angoisse du retard n’est pas strictement horlogère. C’est avec son destin que l’on a rendez-vous et c’est du tragique enchaînement des conséquences induites pour qui manque à l’appel qu’il s’agit.

Le personnage de Conrad, qui fut baptisé James et qui devient Lord Jim, est un jeune homme à l’âme romanesque, un rêveur d’exploits,  qu’un effondrement de toute volonté agissante la première fois que s’offre à lui l’occasion de concrétiser va transformer en chevalier déprimé et solitaire de la conquête du Graal d’une seconde chance. Au terme d’un long chemin, il ira, apaisé, vers une mort  qu’il juge héroïque et rédemptrice, le regard clair et fier de s’être, enfin, porté à la hauteur de ses aspirations.

On pourrait résumer autrement. On pourrait même aller jusqu’au parcours d’un sot, enivré de gloire inutile, coupable d’une immaturité orgueilleuse enracinée dans des rêves d’enfants cultivés dans des pages de Walter Scott, incapable d’assumer un moment de faiblesse (qui fut au demeurant, et c’est essentiel, sans conséquence dommageable pour quiconque) et sacrifiant pour finir les réalisations de l’humble possible et  les modestes joies des affections humaines sur l’autel absurde de ses idéaux désespérément inaccessibles.

Finkielkraut est moins dur, et il veut sauver Don Quichotte de l’opprobre du paragraphe précédent, discernant en Lord Jim un membre de « cette chevalerie officieuse [des] individus qui veulent donner forme à leur identité et non lui donner libre cours, qui s’efforcent de ressembler à ce qu’ils souhaitent être plutôt que de régler leur apparence sur leur être profond. La vérité leur importe au plus haut point mais ‘‘vrai’’, pour eux, ne veut pas dire ‘‘naturel’’, la vérité qu’ils recherchent se confond avec la valeur  et la valeur se révèle dans l’épreuve. Souvent ils échouent, ils s’égarent, ils négligent, au profit de l’idéal qui les hante et de la figure à laquelle ils travaillent, les obligations qu’ils ont contractées dans le monde réel. Mais ce qu’ils représentent dans l’univers démocratique et psychologique des subjectivités déliées de leur rôle institutionnel, de leur rang social ou de leur inscription généalogique, c’est la persistante aspiration à la noblesse. » Peut-être. Mais gardez-nous Seigneur, de cette ivresse des héros.

J’ai disposé d’une récente réédition Folio Gallimard. Traduction d’Henriette Bordenave. Faute de lire le texte original, comment asseoir un jugement de style ? Mais enfin on est transporté dans une littérature qui renvoie le lecteur à ses souvenirs de Bibliothèque Verte, aux romans de H. Rider-Haggard, Les mines du roi Salomon, La cité sous la montagne, ou de Réginald Campbell, Terreur dans la Forêt, La mort du Tigre. C’était simple, direct, vivant, passionnant. Conrad aussi ? Hum… Alors ? Complexité psychologique en plus ? Pas si sûr. Le comportement de Lord Jim est certes bien inscrit dans les contours d’un échec fondateur, mais les causes de celui-ci ne sont pas analysées, sinon l’affirmation d’un trou noir tétanisant  devant la nécessité d’agir, et ce comportement est ensuite restitué, tout au long – je l’ai dit - d’une quête du Graal qui se veut rédemptrice et que scandent des fuites quand le spectre de la tâche initiale resurgit, par un narrateur porté à l’empathie mais assez approximatif tant Jim , dans ses blocages, ne lui consent l’aumône que de confidences  lacunaires formulées avec incohérence  dans un non-dit aussi constant que bafouillé. À partir de quoi, Marlow (c’est lui, le narrateur indulgent) construit pour nous, en l’augmentant de réflexions d’un simplisme désabusé sur l’âme humaine, le portrait en pied d’un cœur en perdition entouré de silhouettes stéréotypées dans leur pureté ou leur ignominie.

Un seul personnage - en première analyse secondaire - m’a paru intéressant., « Montague Brierly, commandant de l’Ossa, possesseur d’un chronomètre en or gravé d’une inscription et d’une jumelle à monture d’argent attestant l’excellence de [ses] talents de navigateur et [son] indomptable sang-froid ». Montague Brierly, dont on a le portrait brillant, mettant en valeur combien il a exhibé, tout au long du procès de Jim où il était juré, « son contentement de soi [qui] offrait au monde une surface aussi dure que le granit », avec cette chute, aussi terrible qu’inattendue : « Il se suicida très peu de temps après. »

Peut-être y a-t-il là un ressort du roman que Finkielkraut n’a pas retenu, un personnage qui a compris plus profondément qu’un autre la faille de Lord Jim parce qu’elle a à voir avec ce qu’il cache – à tous et à lui-même - sous son arrogante armure. Un personnage qui décide dès lors d’en finir avec les faux-semblants.  Là où Jim voit une tragédie, et Finkielkraut semble-t-il avec lui, il a vu lui, Montague Brierly, la farce. Sa conclusion est immédiate. Hypothèse …

Mais Finkielkraut n’est pas dans ce détail. Ou bien plutôt, il le néglige. Et il regarde ailleurs.  Et relisant Conrad, il se fait, pour beaucoup, le lecteur de lui-même. Il voit Lord Jim créé pour donner corps à cette possibilité humaine qu’est la trahison idéaliste du monde réel, et on peut se demander s’il ne remue pas, là, de l’intime.

De digressions sur Sartre en auto-dérision amère autour de Mai 68 (Un rêve héroïque d’ouragans et de grands périls redoublait notre révolte hédoniste contre le poids des conventions et le corset des bienséances. De là notre véhémence éperdue quand nous scandions « CRS-SS » ou « Nous sommes tous des juifs allemands ! ». Nos valeureux continuateurs font pareil), il parle de lui, tout autant que de Jim, rejoignant ce leitmotiv du roman qui accompagne nombre d’évocations: « …il était l’un de nous ».

Savoir : il était faible, il se trompait, au propre, dans l’erreur, en faisant fausse route, mais aussi sur son compte, comme nous. Sauf qu’il ne l’a pas supporté, Jim, lui qui « au moins, ne se paie pas de mots », et qu’il y a laissé la vie dans un sursaut d’orgueil, comme peut-être, j’y reviens,  Brierly dans un éclat de rire.

« Vivre, » écrit Finkielkraut, « c’est se  raconter ce  qu’on vit : en allant au-devant d’une mort certaine, Jim veut écrire lui-même le dernier mot de son histoire. En se sacrifiant, il ne choisit pas de s’effacer mais de s’approprier l’instant ultime. Sa fin doit être son point final, son châtiment  doit être son œuvre, sa disparition doit coïncider avec son apparition en pleine lumière. » Christique, peut-être …

Amère histoire en tout cas, fort amère, du parcours éperdu d’un idéalisme que l’on peut révérer comme juger de pacotille, qui se détache sur fond de décors disparus - et de stéréotypes colonialistes - et qui marche au supplice dans l’exotisme chromo d’une jungle d’aventures enfantines. Daté, me semble-t-il. Terriblement daté.

Dans le miroir que lui tendait Conrad, Finkielkraut a peut-être cru voir le dessin d’un Don Quichotte déprimé qui ressemblait fort à un frère. Je n’ai pas partagé cette émotion. Et j’ai plutôt pensé : Décidément, Lord Jim, quel sot projet de vouloir à tout prix ériger  sa statue.

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15 septembre 2009

Quelques pages ...

Guignol’s band I et II (Céline) – D’autres vies que la mienne (Emmanuel Carrère)

Sacré  Céline ! Il faut quand même y arriver ! Car on en sort rincé, du Louis-Ferdinand, hoquetant, vaguement hagard, à ne plus savoir ni qu’écrire, ni écrire … Sauf cela, qui surnage : les trois points !

Il faudra que je relise Le Voyage, et puis Mort à crédit. C’est loin. Une quarantaine d’années sans doute. On oublie. Ç’était quand même plus structuré, plus linéaire, plus fluide, dans mon peu fiable souvenir. Là : Guignol’s band I et II. Le II  s’appelait autrefois Le pont de Londres. J’ai dû acheter il n’y a pas si longtemps, en 2007 ou 2008, l’édition Folio Gallimard révisée et regroupée, après avoir lu le Céline de Philippe Murray. Lu et oublié. Pas très cohérente, ma démarche.  Sauf  que Murray portait me semble-t-il aux nues  Guignol’s band, justement.

721 pages. Ça fait quand même un pavé. Et pas continûment digeste. Mais enfin, puisque c’était dit… Aller jusqu’au bout, tenir, ça fait en soi une motivation. Dans un Londres qui vacille sous les bombardements des Zeppelins de la première guerre mondiale, le capharnaüm onirique des tribulations hallucinées d’un Ferdinand semi-autobiographique se déploie au travers d’une logorrhée ininterrompue et parfois usante. Si l’on ne procède que par sondage, ou carottage, le souffle stupéfie. Au long cours … La langue, plus que l’histoire, est l’objet du récit. Une sorte de ratiocination répétitive, comme un repliement sur des névroses qu’on traite par expectoration lexicale,  par ressassement explosif de poursuites  et d’échanges d’horions dantesques au milieu des docks, des prostituées et des maquereaux, marmite interlope où Ferdinand s’immerge, encombré d’un faux chinois mythomane, dans un amour fou pour une Lolita rieuse et décervelée. C’est prodigieux, invraisemblable et … lessivant. Aux pires moments, c’est le marteau du philosophe : on aime, tant ça fait du bien quand ça s’arrête. Des morceaux d’anthologie aussi, plus calmes, plus sereins, comme ce long couplet à la gloire de l’hospitalité crapuleuse :

« Je connaissais les goûts de sa cuisine … le casse-croûte client, le bouillon  croque au sel, pickles,  gras double. Y avait de tout dans son arrière‑tôle,  de l'autre côté de la courette.

On a été voir sa tambouille,  sa charcuterie,  sandwiches, hot-dogs, l'irish  stew à la mijote…

On a fait tous nos compliments, et sincères, et l'eau à la bouche. On a goûté avec honneur.

Fumier mais pas chien Prospero, toute latitude aux amis. C'était habituel à l'époque, largesse, table ouverte. Pot entamé, pot fini. La table aux hommes et mort aux vaches. De la noblesse dans un sens. Jamais de questions. Je serais mort  vingt‑cinq fois sur le tas de clape et cloche, hors les maquereaux de la Saint‑Jean, la poigne à pic!  C'est bien la justice  que je leur rends à trente ans et mèche de distance, du geste large. J'aurais bu la tasse et lurette,  je ferais pas l'écrivain  aujourd'hui,  sentimental,  si je les avais pas trouvés là,  cordiaux et tout. Ça serait dommage. Je me serais fait prendre par le brouillard, toussé la suite. C'est à leur crochet que j'ai tenu des passes et des passes. C'était au petit bonheur la table en ce temps‑là, on regardait pas à une assiette, au Leicester par exemple, c'était du service perpé­tuel, du matin au soir. Pas de chichis  pour quinze vingt couverts de plus  ou moins… Toujours des bonshommes qu'arrivaient,  sur les midi, à la franquette, on ne sait d'où, frimands les crocs longs comme ça ... des cousins de filles,  de la relation,  un vague hareng, un rescapé, un book, un cave, la manucure, et puis même la nuit à souper, un amuseur,  le marchand de bas, le client de la sœur, deux trois gueules saoules qui s'endormaient à même la nappe, et les tapins entre deux passes, à la sauvette, au saucisson, le coup du pouce. Du haut Soho à Tilbury,  de l'Albert  Gate au Lei­cester, dans tous les garnos du milieu  ça chômait jamais la tambouille. Si ça défilait les gigots, les poulardes, les jam­bons Chester! Jamais un chichi pour la clape . Tout ce qu'il y a de meilleure  qualité! Faut voir aussi ce climat!  de la torture comme appétit, des fringales  à bouffer du chien. Les femmes des heures comme ça dehors, à circuler dans le gel de brume, elles rentraient  pâles, blêmes, mortes de faim. Fallait   de la cuisine. Nous rien  qu'à promener dans l’humide on avait déjà le vertige. Il a très bien compris Prosper, on a fait fête à ses saucisses et puis aux rillettes  en moutarde. »

Quand même, livre refermé : chapeau l’artiste !

Emmanuel Carrère. J’avais rien pour, j’avais rien contre. C’est ma belle-fille de la cuisse gauche qui m’alimente, sur le sujet. Elle m’avait déjà fait lire Roman russe. J’avais assez aimé ; enfin, ça ne m’avait pas déplu. Là, lecture apportée fin juillet, elle m’a amené D’autres vies que la mienne. J’avais lu quelques papiers dessus. Je n’y serais pas allé sans elle. J’aurais perdu une occasion de m’informer sur les livres-dont-on-cause ( !), mais je n’aurais pas raté grand-chose sur le plan littéraire. C’est un mélo journalistique et assez sirupeux, par ailleurs plutôt bien maîtrisé. Catégorie : ‘‘Tout le monde il est « trop beau » (!)’’ ou ‘‘Clichés empilés’’. Deux drames intimes et dans chaque cas, hasards de la vie, Carrère en premier témoin : « Quelqu’un m’a dit alors : tu es écrivain, pourquoi n’écris-tu pas [ces] histoire[s] ? ». Il a sorti le violon de l’étui.

Le tsunami de l’automne 2003 au Sri Lanka ? Il y est, Carrère, et la petite Juliette, fille d’un couple de touristes français récemment rencontrés dans le même hôtel où il séjourne avec sa compagne, Hélène, y  laisse la vie. 144 pages.

Hélène a une sœur, Juliette. Même prénom. La main du destin ? Elle est jeune, elle est brillante, elle est juriste, elle a un cancer. Et elle en meurt. 151 pages.

Plus un bref épilogue. Sulpicien.

Ces histoires sont tragiques. Ces vies sont dévastées. J’ai vu, dans mes proches, deux personnes lire  ce livre. Et pleurer.

Pourtant, de notations dramatiques en portraits mythifiés, de circonstances exceptionnelles en comportements à l’héroïsme ou à la grandeur inouïs, je n’ai pu adhérer à ce que je ne lisais que comme une sorte de fiction gnangnan, peuplée de belles personnes alliant la grâce physique à l’élégance  morale, poussant l’investissement professionnel au désintéressement absolu, altruistes à vous désespérer, pas une ride au corps, pas une ride à l’âme, traversant en un chant d’amour le champ de ruines de leurs existences déchirées.

Car tout le monde, là-dedans est admirable. Existe-t-il ainsi, au sein du vaste monde, de ses malheurs et de ses turpitudes,  des microcosmes  si parfaits ? Carrère en tous les cas l’affirme, il en existe, il en a rencontré.

Quelques remarques de détail ?

Une petite provocation bourgeoise pour glorifier les amours éternelles : « … si nous traversons la vie ensemble (…) [je]  nous imagine [revoyant] nos corps d’autrefois, fermes, vigoureux, déliés, Hélène d’une main tavelée saisissant ma vieille bite qui la sert fidèlement depuis trente ans, et cette image tout à coup me bouleverse. » Effectivement. Rien que d’y penser, j’en ai personnellement la chair de poule !

Tom et Ruth sont jeunes, à l’orée de leur relation. Ruth a cru Tom disparu dans la vague et Ruth ne sait plus vivre. Et puis malgré le temps qui passe on se renseigne, de centre d’accueil en hôpital, encore et encore:  « Le numéro composé, Hélène tend le téléphone à Ruth, qui le prend. On a dû décrocher, loin. Elle dit : ‘‘it’s  me’’. (…) elle pleure, elle rit, elle nous dit : ‘‘he is alive’’. Pour nous, c’est comme d’assister à une résurrection. » Cette version roman de gare, elle me renvoie - l’âge aidant ? - à quelque songerie. Elle ne sait pas encore Ruth - qui sait ? - que sa chance d’une autre vie vient peut-être de tourner.

Le chagrin noyé dans l’alcool au mépris de l’estime de soi, un poncif comme je les déteste. On n’y échappe pas : « Dans le terminal de l’aéroport , Jérome la force tranquille [rien ne nous est épargné, pas même cette appellation ridicule] était devenu à l’aube une espèce de punk ricanant, aux yeux injectés de sang, qui provoquait les autres passagers et, si quelqu’un mouftait, lui crachait à la gueule : ma fille est morte, Ducon, ça te va ? »

Il n’est pas d’agonie générique, ni de deuil. Et quand Carrère, catégorie Tire-larmes,  déroule les plis de son lénifiant témoignage, comment savoir s’il est dans le piège du ridicule ou si, me projetant dans une situation que je suis, par construction, incapable de comprendre, je me livre à une critique odieuse ? La mort de Juliette à l’hôpital, dans les bras de son mari Patrice, ce sont exactement les derniers plans du mélodrame qui fit tant pour la carrière d’Ali MacGraw et de Ryan O’Neal, le film Love story de Arthur Hiller, sorti en 1971, sur un scénario d’Erich Segal. Tout y est.

Et je n’ai rien reconnu qui relevât de mes gouffres personnels. Problème général je crois. Le témoin, voyeur d’un spectacle qui le dépasse, ne peut pas rendre compte de l’intime vécu devant lui et qu’il met en images. Sait-il la part de mise en scène à son intention que la convention impose à l’instinct vital, quand l’un meurt, mais que l’autre veut survivre, et que survivre, dans ces cas-là, c’est être un égoïsme en marche et qui refuse qu’on rompe son élan et qui joue en général le jeu du paraître pour ne pas obérer la suite. Où est la vérité ?

 

Autre incompréhension : Etienne doit se faire amputer. Cancer du péroné. Etienne est avec  Aurélie depuis deux ans. Aurélie restera-t-elle avec un homme un peu raccourci ? Angoisse. Et soudain (et du coup ?) avant de passer sur le billard, comme on enterre sa vie de garçon, il s’autorise un curieux extra (« Il s’est passé une chose étrange… »), Etienne, un sauna homo. Avec malgré tout quelques questions existentielles de poids, ensuite : « Est-ce qu’il  a sucé, est-ce qu’il s’est  fait sucer ? Est-ce qu’il a enculé, est-ce qu’il s’est fait enculer ? » On est effectivement saisi par l’âpreté du questionnement. Et comment ne pas compatir à cette impuissance mémorielle, à cette lacune dans le fil du récit d’initiation qu’il aurait pu – pourquoi pas – raconter plus tard à ses petits-enfants. Car : « Tout cela, le cœur de la scène, s’est effacé de sa mémoire ». Il y en a qui n’ont décidément pas de chance.

Envie de dire : Etc. Rien ne passe. Je ne suis pas parvenu à adhérer à la narration. Pas parvenu à croire à l’épaisseur des personnages. Pas parvenu à ne pas rire de quelques aphorismes fort improbables. Ainsi : « On peut aimer travailler avec quelqu’un comme on aime faire l’amour avec quelqu’un.. ». On dirait un sujet du Bac, non ? Commenter et développer. Je sentais bien quelque chose comme ça quand Arlette lançait: « Travailleurs, travailleuses… ».

On peut, je crois, sauver quelques pages, celles  où Carrère se livre à la présentation juridique enlevée, talentueuse, distanciée, pédagogique et, là, passionnante d’un arrêt - commenté dans une revue spécialisée – de la Cour  de Justice des Communautés européennes qui ouvre d’inattendus espoirs aux ménages surendettés ! Réellement, une pépite.

On ne sort du roman de gare qu’une fois, une brève fois, sur un court échange. Etienne visite Juliette à l’hôpital. Etienne, c’est le collègue fusionnel, l’ami. Elle a peur de la mort qui approche. Et elle a peur à cause de ses filles, à cause des petites. Elle l’exprime : « L’idée de les laisser me fait horreur. Tu comprends ? ». Et le retour est d’une étonnante rugosité :

« … il a dit : ‘‘si tu meurs, elles n’en mourront pas’’.

‘‘Ce n’est pas possible. Elles ont trop besoin de moi. Personne ne les aimera jamais autant que moi.’’

‘‘Qu’est-ce que tu en sais ? Tu es bien prétentieuse. J’espère que tu ne vas pas mourir maintenant mais si tu dois, il va falloir que tu travailles, pas seulement à te dire, mais à penser vraiment : leur vie ne s’arrêtera pas avec  moi. Même sans moi, elles pourront être heureuses. C’est du boulot.’’ »

Dur, très dur, mais juste. Très juste. Une fois.

Sur la fin, on nous chante un peu Brel : Les vieux amants.

« Bien sûr, je me doute que s’il nous [Carrère et Hélène] est accordé de durer il y aura des crises, des passages à vide, des orages [voilà le grand Jacques : ‘‘ Bien sûr nous eûmes des orages’’], que le désir s’usera et ira voir ailleurs  [et Brel : ‘‘ Il faut bien que le corps exulte’’] mais je crois que nous tiendrons, que l’un de nous deux fermera les yeux de l’autre. Rien en tout cas ne me paraît plus désirable. »

Aurai-je la cruauté de démarquer ici Bedos : ‘‘Et quand l’un de nous deux mourra … je lui fermerai les yeux ?’’ … tout en conservant le dès lors terrible : Rien en tout cas ne me paraît plus désirable.

D’autres vies que la mienne ? Peut-on vraiment les raconter ? Quant à la sienne … on ment. Toujours.

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10 septembre 2009

Pour Information...

Le visiteur éventuellement intéressé trouvera une "lecture" d'A rebours, de J-K Huysmans, dans Mémoire-de-la-Littérature. Je ne reproduis pas ici l'assez long texte que j'y ai consacré.

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