Commencer 2012 ...
Trêve des confiseurs, etc. On ne reçoit pas toujours en cadeau les livres que l’on espère. Parfois, pourtant, certains sont là. Ce mélange de l’inattendu et du souhaité débouche quoi qu’il en soit sur des lectures et des impressions de lecture et le souci d’en garder, même brève, la trace. Dans la première quinzaine, on en a lu trois :
Le rabaissement (The humbling) - Philip Roth.
Paru en 2011, avec un copyright américain de 2009. Un cadeau attendu.
Petit livre, tant par la taille que par le fond. Lu en deux fois une heure. Les derniers mois d’un acteur qui fut génial et qui a soudain perdu pied. Plus de talent, plus d’envie, plus rien. Il abandonne… et puis, retrouve une dernière expérience de vie, treize mois, avec la fille, lesbienne, d’anciens amis de jeunesse. Illusoire parcours de Pygmalion. Il veut croire qu’il la ramène à l’hétérosexualité. Elle aussi… jusqu’à une fille levée dans un bar, pour quelques pages d’érotisme à trois, et la fin des illusions. Quitté, vieux, réduit à rien, il ne lui reste qu’une issue, le suicide. Facile à lire, sans génie particulier, presque ennuyeux par moments. On avance vers une fin prévisible sans réellement être embarqué. Il n’y a pas que le héros de Roth qui perd ses moyens en vieillissant. Rien après tout que de normal. Mais s’il est probablement impossible à un écrivain comme Roth de cesser d’écrire, il n’est peut-être pas indispensable qu’il persiste à publier.
Le Tigre (The Tiger) – John Vaillant.
Parution (trad. française) : fin 2011.
C’est un peu l’histoire d’une arnaque. Coupable : Amélie Nothomb. Le supplément « Livres » du numéro du Monde daté du 9/12/2011 a octroyé une colonne à l’écrivain pour présenter un coup de cœur de lecture, et ce fut en l’occurrence ce roman, qualifié sans hésitation de « meilleur de cette rentrée littéraire ». En avant les grandes références, Jack London bien sûr (Croc-Blanc) , mais aussi Herman Melville (Moby Dick), dans un billet titré Métaphysique du feulement. Rien que ça. Embarqué dans un tel enthousiasme, j’ai oublié combien la personnalité d’Amélie Nothomb pouvait me sembler légèrement dérangée et j’ai naïvement intégré le titre à ma lettre au Père Noël. Aussi naïf que moi, il a donné suite. Certes, le roman transcrit un très important effort de documentation sur les tigres de l’extrême-orient russe, avec immersion dans le milieu, voyage de l’auteur, interviews, abondante bibliographie, etc. Certes.
Mais au bout du compte, une histoire de tigre mangeur d’hommes qui va se révéler assez à très ennuyeuse sur la durée de ses 430 pages, sans pratiquement rien de ce charme qui se dégageait des lectures de l’enfance qu’évoque comme référence ultime Amélie Nothomb et qu’on pourrait compléter avec La mort du Tigre de Réginald Campbell ou Le Félin Géant, de Rosny aîné. Une pénible compilation permet à l’auteur d’accumuler des informations à la hache sur les méfaits du communisme, les conséquences catastrophiques de la Pérestroïka, et, menacés de disparition par les avancées du capitalisme et de la contrebande, les tigres, qu’une adhésion assez claire à diverses croyances chamaniques élève, au sein d’un discours à vérifier sur l’évolution, au rang d’interlocuteurs philosophiques de l’homme. L’ensemble des informations rassemblées pourrait sans doute, réinscrit dans une présentation plus synthétiquement documentaire, constituer un tableau politico-cynégétique intéressant, mais une tendance excessive à la mythification des hommes, des animaux et de leurs rapports nuit à l’intérêt du discours, par ailleurs lassant dans l’accumulation d’anecdotes qui ne construisent pas un grand récit. Il n’y a qu’un éparpillement de personnages secondaires à la psychologie inexistante et une vaticination ressassée autour de croyances primitives . « Dans la jungle, terrible jungle, le lion est mort ce soir » … et dans la taïga, terrible taïga, le tigre est mort enfin. Ouf !
Le Turquetto – Metin Arditi
Parution : 2011 – Actes Sud.
Formidable roman. A partir d’une anomalie chromatique avérée dans la signature de L’homme au gant, tableau du Louvre attribué au Titien, remettant en cause cette attribution, Metin Arditi invente la prodigieuse histoire d’un juif de Constantinople, génie de la peinture, petite main dans l’atelier du Titien, puis maître lui-même et qui, au sommet de son art, pris dans des luttes d’influence vénitiennes, connaît la tragédie d’une mise en accusation devant l’inquisition pour dissimulation (il a caché qu’il était juif), blasphème et autres joyeusetés qui lui valent une condamnation à mort. Cet extraordinaire parcours, dont il faut découvrir à la lecture la fin, émouvante, construit un roman riche, profond et documenté, d’un humanisme puissant. On peut aller, il me semble, jusqu’à parler d’une lecture bouleversante.
Rubrique à suivre …
**** Sinon ?
On est perplexe, comme un Di Caprio dans le film (décevant) de Clint Eastwood ... Faut-il, ainsi que le journal Le Monde pourrait le suggérer à travers sa dernière livraison de critique cinématographique, penser qu’une partie de la vérité sera dans le (re)cul réflexif ?
Ou faut-il une nouvelle fois prendre au sérieux pour les analyser des intentions pré-électorales dont on voudrait pouvoir penser qu’elles le sont (pensées ...)? ….
D’autant que la présentation retenue par le ‘‘grand quotidien du soir’’ montre une Education Nationale tombée bien bas sous l’œil d’un maître résigné en même temps qu’elle accrédite des rumeurs qui pourraient faire croire que le grand soir n’est pas loin d’arriver et dont on peut aussi se hâter de rire …
Oui, on ne sait que faire. Des rapports sont commandés et aussitôt enterrés. Le Monde rappelle ainsi celui de Marcel Pochard, conseiller d’Etat, sur L’évolution du métier d’enseignant, frappé de nullité à peine rendu en 2008, ou les deux rapports sur les rythmes scolaires demandés par Luc Chatel et actuellement en attente, sans doute avant éloge funèbre, avec toujours cet argument : le terrain n’est pas mûr. Le terrain n’est jamais mûr.
On nous dit à propos des vœux de Nouvel An aux enseignants du chef de l’Etat, voici son projet pour l’Ecole : Autorité, Autonomie, Flexibilité. ‘‘A.A.F.’’. Flexibilité ? Dommage qu’il n’ait pas dit Adaptabilité ! Nous avions regagné notre triple A: ‘‘A.A.A.’’
Pendant la campagne électorale qui s’ouvre, la guerre des mots creux va battre son plein. Faut-il ici en ajouter d’autres ?
La question de la scolarité obligatoire devrait être le cœur du débat, servir de point de départ pour ce qui, ensuite, pourrait devenir progressivement, sur au moins un quinquennat, plus probablement deux, une refonte complète du système éducatif. Oui, retenir un angle d’attaque, bien défini, et dévider à partir de là l’écheveau logique des réformes à suivre.
La formation de base à fournir sur la tranche 6-16 ans devrait s’imposer à la réflexion comme une priorité. Mais comment créer un vrai continuum ?
Des blocs « 1 Collège – N écoles en amont qui le ‘‘servent’’ majoritairement en termes de flux » existent de fait. La difficulté est de faire de cet ensemble une entité homogène. Sans même rediscuter d’un changement des programmes, l’émergence d’une véritable cohérence éducative à travers la prise de conscience aidée de l’ensemble des enseignants concernés en tant qu’équipe serait un objectif premier essentiel. Et on se heurte immédiatement à la question du ‘‘Comment ?’’.
Comment dégager les temps de réflexion commune, d’échange d’expériences, de partage des solutions qui sont la condition sine qua non du progrès partagé ? Séminaires, briefings et débriefings ne sont pas dans les habitudes enseignantes. Nécessitent trop de disponibilité. Rien ne sera possible tant que le « temps-élèves » et le « temps-professeurs » n’auront pas été remis à plat.
La même vie moderne qui disperse les générations et s’efforce d’offrir aux femmes, donc aux deux membres du couple, l’égalité devant le travail, construit la disparition des structures d’encadrement parental qui pourraient ne pas laisser à lui-même un enfant à partir de 15h30 ou 16h30 et toute la journée du mercredi. Et un nouveau cahier des charges du système éducatif s’en déduit, impliquant de repenser dans le même effort les rythmes scolaires et les services des enseignants. L’équilibre familial doit permettre aux parents et aux enfants de travailler à l’amble. Et pour donner son sens au dispositif, il faut se poser la question d’un service public de l’éducation fonctionnant à temps plein.
Peut-on imaginer une journée scolaire-type, du lundi au vendredi, dans une semaine de cinq jours, qui verrait l’établissement ouvrir à 8 heures, pour un accueil encadré et à la carte s’étalant jusqu’à 9 heures, avec possibilité de petit-déjeuner sur place et activités encadrées-libres de mise en route de la journée ?
Suivraient deux tranches de cours (vocable à redéfinir) de 1h30 chacune (9h-10h30 / 11h-12h30) coupées par une demi-heure de détente – pause-café, encadrée-libre.
Coupure de mi-journée ensuite, toujours avec accueil possible sur place, repas, activités de détente encadrées-libres.
Une tranche de deux heures d’activités réunirait (14h-16h) les groupes d’élèves dans une démarche plus ouverte que celle des cours du matin (parmi lesquelles activités, bien entendu, les activités de l’Education Physique et Sportive).
Une coupure : 16h-16h30 pour le goûter et la détente encadrée-libre.
Enfin une tranche très encadrée-guidée (16h30-18h) dite par facilité d’étude surveillée – aide individualisée.
Tous les contenus restent à définir. Mais il y a là l’idée d’un schéma qui, étalé sur peut-être 46 semaines (ce n’est pas une erreur : 46=52-6 ; … en autorisant les parents, puisqu’on a parlé d’aller à l’amble, à six semaines annuelles de congés payés ….), pourrait offrir une autre vision du cursus scolaire comme une autre approche des métiers de l’enseignement …
Evidemment, la levée de boucliers serait très argumentée, mais il me semble qu’on peut trouver des réponses aux inévitables questions qui jailliront sur les vacances et le service des enseignants. A commencer et, pour aujourd’hui, on s’en tiendra peut-être là, par cette affirmation à contre-courant du mouvement de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux qui touche même l’enseignement : envisager de recruter suffisamment de professeurs pour qu’un fonctionnement des établissements tel qu’induit par le très bref canevas ci-dessus permette, dans le cadre d’un roulement, le maintien en continu de l’encadrement des élèves et une souplesse de gestion des enseignants incluant par exemple trois semaines annuelles de disponibilité pour leur nécessaire – et actuellement inexistante - formation continue.
Sans compter, pour boucler la boucle amorcée deux ou trois paragraphes plus haut et conclure, qu’aucune équipe d’établissement ou de réseau d’établissements (le réseau ‘‘1 Collège+N écoles’’ dont je viens de parler par exemple) ne se constituera sans d’importantes plages de concertation, de réflexion partagée, sans ce ‘‘temps-libéré-pour’’ que la définition actuelle des services exclut absolument.
Commencer 2012, donc.
Sans grand espoir scolaire, il faut l’avouer …
Evaluation, piège à c... ?
J'avais rédigé cela à chaud, avant les fêtes. Et puis, j'en étais resté là. Au fond, pourquoi ne pas en faire l'ouverture de l'année 2012, au titre peut-être de pires voeux de Luc Chatel ?
En juin 2002, à la demande du Haut Conseil de l’évaluation de l’école présidé alors par Claude Thélot, j’ai cosigné avec Yves Chassard un rapport (Rapport n°6 du Hcéé – consultable à l’adresse : http://www.hce.education.fr/gallery_files/site/21/91.pdf) consacré à l’évaluation des enseignants.
Ce travail, qui comme à l’accoutumée n’avait été suivi d’aucun effet, essayait d’inscrire le problème, serpent de mer entre autres du système éducatif, dans la perspective qui se voulait apaisante d’un avancement uniforme des professeurs, avec suppression de la notation au bénéfice d’une carrière à profil diversifié.
Il s’agissait de repenser la structure et les modalités de fonctionnement du corps enseignant en mettant en place tout un maillage éducatif de professeurs, de coordonnateurs, de formateurs (en formation continue) , de chargés de missions particulières, le tout en revisitant au passage la place et le rôle des corps d’inspection comme le profil et les responsabilités des chefs d’établissement.
Les progressions professionnelles y étaient l’objet d’un suivi de proximité en continu, mettant en œuvre les différents acteurs du réseau (du maillage) d’aide et d’animation mis en place (et ci-dessus évoqué) avec trois grands rendez-vous de carrière globalisants (au terme de 3, 12 et 24 années d’exercice) et un grand rendez-vous de bilan (après 36 ans d’exercice) pour accès à une classe particulière associée à une pension de retraite majorée. Des jurys spécifiques étaient prévus, des modalités ouvertes et interactives dessinées etc.
Le système n’était en rien exclusif d’entretiens de suivi-conseil-soutien accordés à la demande et destinés à aider les personnels dans la mise en place d’un parcours professionnel mieux maîtrisé ou plus diversifié, etc.
De notre longue enquête sur le terrain, nous n’avions à aucun moment pu induire le moindre signe d’encouragement en direction d’une évaluation strictement locale du professeur par le chef d’établissement, avec incidence sur le changement d’échelon, sorte d’extension de la notation administrative actuelle dont chacun sait la vanité.
Ce que l’on apprend des projets de Luc Chatel ne peut donc que désoler le rapporteur que je fus, et doublement quand on prend conscience de ce que la redéfinition même du statut et du rôle du chef d’établissement est peut-être la question prioritaire et la clé de voûte de l’émergence toujours affirmée et toujours dans les limbes d’un véritable fonctionnement des établissements dans le cadre d’une autonomie ouverte appuyée sur des projets pédagogiques signifiants et mise en œuvre par de véritables équipes.
Las …
La caractéristique générale du penseur éducatif, c’est de développer une bonne ou très bonne analyse des imperfections et des échecs du système, puis de n’avoir rien ou rien d’autre que des gadgets à proposer pour y remédier. Sans remonter aux calendes, François Bayrou a publié chez Flammarion voici vingt ans La décennie des mal-appris, essai intéressant à lire mais où une tonique et tonitruante remise en cause de l’inspection s’accompagnait d’un assourdissant silence propositionnel. Les idées ne lui vinrent d’ailleurs pas davantage, ministre. Passons.
Dans un système éducatif obsolète et face à des échecs que ne camouflera aucune facétie ministérielle, se préoccuper de réviser les procédures d’évaluation des enseignants c’est s’occuper du taon sur la croupe de la vache atteinte de Creutzfeldt-Jakob.
Alain Finkielkraut à l'X
C’est un post-scriptum d’Alain Frachon dans une récente rubrique du Monde qui m’a donné l’’information : « Les étudiants de l’Ecole Polytechnique ont de la chance. Cet automne, Alain Finkielkraut y a donné un cours – magistral par l’ampleur de la culture, des questions posées et l’élégance de la forme – sur le thème du changement et de notre aptitude à ‘‘vivre ensemble’’. La revue ‘‘Causeur’’ (novembre) qu’anime Elisabeth Levy a la bonne idée d’en publier l’intégralité. » Restait à se procurer la revue. Internet semble être la seule voie d’accès possible (http://www.causeur.fr ). Moyennant 6,50€ on est livré à domicile.
Sous le chapeau général : Sommes-nous encore un Nous ? Alain Finkielkraut articule sa réflexion en cinq leçons. Comment le changement a changé / Laïques contre laïques (La France résiste au voile) / Après vous, Madame (Au pays de la galanterie) / Malaise dans l’identité (Quand le devoir de mémoire commande l’oubli) / La guerre des respects (Reconnais-moi ou je fais un malheur)
Les leçons s’enchaînent sur un principe de feuilleton, les dernières lignes de l’une annonçant le thème de la suivante, avec une modeste mais néanmoins efficace technique du cliffhanger des séries télévisées à épisodes liés, ce petit effet de suspense annoncé qui doit mettre le téléspectateur en appétit et que j’énonce ici, pour faire semblant d’être dans le coup, à la mode américaine.
Elisabeth Levy, qui introduit le texte, a raison de le dire passionnant et la délicatesse d’en souligner non comme une réserve mais comme un compliment le déploiement parfois brownien : ‘‘On gâcherait bêtement le plaisir du lecteur en essayant de résumer ce propos foisonnant’’. Et pour cause. Alain Finkielkraut est difficilement résumable, il faut le prendre en entier. Et du coup, laissant à chacun le loisir de s’immerger– et c’est une recommandation – dans la densité de la réflexion offerte, je me contenterai de quelques brèves remarques au fil des lignes, des paragraphes et des pages.
Le ‘‘Nous’’ est une préoccupation finkielkraltienne. Le vivre ensemble, énonce-t-il, c’est ce qui fait de nous un « Nous ». Il avait déjà intitulé ‘‘Nous autres, modernes’’ sa rédaction d’un magnifique cours professé à l’X, au début des années 2000 (Ellipses, éditeur). Mais le seul fait d’accoler à ce Nous, une épithète, là par exemple, modernes, indique assez combien tout groupe, et il y a groupe à partir de deux, est susceptible d’en revendiquer l’usage et combien donc, au fond, un discours sur le Nous est applicable à tout sauf à en définir, pour employer un terme affreusement impropre mais tant à la mode, le périmètre. Et ce Nous du moment, le Nous de ce texte-ci, c’est Nous autres, français.
De l’énoncer ainsi, soudain, me paraît étriqué, réducteur, quand nous voudrions tant entendre Nous autres, humains. Et du coup, rejoignant le Notre sol a des droits qui chapeaute l’introduction d’Elisabeth Levy, j’aurais envie de compléter le titre de ces leçons en Sommes-nous encore un Nous, nous qui sommes ici.
Au-delà, ce que je veux entendre chanter, tout au long de ces pages, explicite mais parfois aussi plus ténu, c’est l’école, sa haute vertu, sa nécessité et son exigence. Et je l’entends. Mais aussi, une forme de renoncement chez Finkielkraut, quand il conclut, globalement : Je disais en introduction que le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive et que ce qui nous arrive de plus inquiétant, c’est la crise du vivre-ensemble. Et puis j’ai découvert peu à peu que nous sommes impliqués dans ce qui nous arrive. Nous ne le voulons pas. Nous le déplorons. Mais nous y mettons du nôtre. Je dirai donc pour conclure que la démocratie a d’autant plus de mal à faire face à la crise du vivre-ensemble que cette crise n’est pas seulement une catastrophe qui lui tombe dessus, mais qu’elle est aussi et simultanément le produit inexorable de son évolution.
Prenez la dernière phrase, remplacez démocratie par école, la crise du vivre-ensemble par sa crise, et évolution par immobilisme, tout est dit :
‘‘Je dirai donc pour conclure que l’école a d’autant plus de mal à faire face à sa crise que cette crise n’est pas seulement une catastrophe qui lui tombe dessus, mais qu’elle est aussi et simultanément le produit inexorable de son immobilisme’’
Tout ce que Finkielkraut analyse, tout ce que Finkielkraut dénonce, hors cas pathologiques (DSK), tout, s’articule autour de l’école, et peut être traité par l’école. Il ne faut pas renoncer. Il n’y a rien d’inexorable. L’esprit peut encore souffler.
Le Sapere aude qu’il évoque à propos de Kant (lequel traduit et commente : ‘‘Aie le courage de te servir de ton propre entendement’’, voilà la devise des lumières) rejoint ce qu’il rappelle de la modernité, à savoir qu’elle réside [entre autres] dans le passage du fanatisme au scepticisme, passage dont la construction fait bien partie des missions premières de l’éducation laïque. Il renvoie à Péguy, écrivant à propos de l’instituteur : ‘‘Ce n’est pas un président du conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans sa commune [lisons aussi, le professeur dans sa classe] représente. Il est le seul et inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et de tous les hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité [lisons aussi de tous ceux qui ont fait et qui font le savoir]. Il doit assurer la représentation de la culture [ajoutons : tant au sens classique, qu’au sens de ce qu’elle désigne d’ouverture à la pensée pensante, réfléchissante, très exactement celle – comme dit plus haut – qui fait passer du fanatisme au scepticisme, celle qui ouvre grand le champ de l’intelligence]’’. L’espoir de l’école républicaine était là. Il est encore là. Il ne faut pas se résigner ! Il ne faut pas s’indigner pour s’indigner, ‘‘à la Stéphane Hessel’’, il faut agir et transformer. Et on le peut encore.
Sur le distinguo à maintenir entre l‘enfant et l‘élève, je risquerai une seule notation personnelle qui d’ailleurs ne va en rien au fond du problème: moment de grâce inouïe que l’on cache soigneusement que celui où un élève de 6ième , encore parfois de 5ième, vous interpelle sur une question de classe en vous disant ‘‘Papa’’ . Chut … Finkielkraut renvoie à Alain: ‘‘l’école n’est pas une famille plus grande’’, commentant: ‘‘L’enfant n’est pas l’enfant du maître, mais son élève’’. Sans doute, sans doute …
Sa position d’ailleurs est là trop rigide, qui veut rejoindre celle, obsolète dans sa brutalité, du même Alain: ‘‘L’école est un lieu admirable où les bruits extérieurs ne pénètrent point. J’aime ces murs nus’’, en dénonçant, adossé à cette référence, ce qui est pour lui une déviance et s’incarne par exemple dans cette affirmation de François Dubet: ‘‘les murs de ces sanctuaires s’effritent devant la force des demandes sociales et des revendications individualistes’’. C’est l’éternelle histoire du balancier, la vérité est entre les deux. Le moyen terme est le plus difficile à tenir, et pourtant, c’est à son niveau que se situe la solution. Il faut faire, à l’école, du Dubet le matin, pour construire chez l’enfant l’adulte ouvert, participatif, étonné du monde qui l’entoure, curieux de l’autre et tolérant à ses différences, dans une hétérogénéité des dons qui vise via la pratique d’un fond commun d’acquis au melting pot, pas au tri élitiste, et faire de l’Alain l’après-midi, dans la perspective exigeante de l’exigeante acquisition de connaissances et de savoirs individualisés en fonction des goûts et des vitesses et possibilités d’acquisition de chacun. Activités de groupes hétérogènes dans le premier cas, études approfondies à publics homogènes validées par modules cumulables dans le second. Cette voie, sans doute la seule jouable, n’est malheureusement pas jusqu’ici sérieusement envisagée.
Le fort long chapitre sur la galanterie ne m’a pas, bien que riche, intéressant, argumenté, entièrement convaincu. Le voile obstacle à la circulation de la coquetterie et de l’hommage; Molière et la hantise d’être cocu; le jeu érotique ouvert comme composante de la frenchness (de la francité, de l’identité française); le comportement sexuel compulsif de DSK; le film La journée de la jupe (de Jean-Paul Lilienfeld); et puis George Sand et Elisabeth Badinter …. Oui, sans nul doute, la femme est un gibier pour l’homme, sans doute le problème est de savoir jusqu’où ce gibier est consentant, jusqu’où la parade amoureuse reste une parade à issue incertaine, jusqu’où l’impossibilité d’accéder à l’indifférence sexuelle est compatible avec des relations de confiance réciproque entre les sexes.
Dans l’acte sexuel de la reproduction, qui instaure malgré tout la question, la femme accueille et l’homme retourne au lieu d’où il est issu, la dissymétrie est irréductible. A partir de là, seule la violente contrainte de l’éducation peut installer une balance, un équilibre comportemental, une maîtrise du problème par la prise de conscience de son existence et les réflexions qu’elle implique.
Et donc de nouveau, l’école …. à laquelle Finkielkraut revient par La journée de la jupe, entre autres. Dans ce film, il a surtout lu … des histoires de jupes et de pantalons.
J’ai subi, moi, ce mauvais spectacle, comme une caricature inexploitable de la relation pédagogique actuelle, un spectacle dont l’excès - à part le réalisme efficace, de l’ordre en fait du simple constat, des premières minutes, celles de l’entrée en classe - interdit la réflexion sur les voies et moyens d’un ressaisissement. Finkielkraut reste, ce faisant, dans la logique de son raisonnement sur le voile, mais il fait du coup passer son lecteur (à l’X, son auditeur) à côté de pistes que la Palme d’or du Festival de Cannes 2008, Entre les murs, photographie crédible d’un rapport enseignant-enseignés vécu et prolongement de qualité d’un formidable livre, pouvait ouvrir. C’est du côté de François Bégaudeau, avec ses failles, sa bonne volonté, ses erreurs, sa légèreté inquiète et parfois maladroite, sa culture irrévérencieuse (son Anti-manuel de littérature ne manque pas, dans mon souvenir, de fraîcheur) qu’il faut chercher à la fois pourquoi l’échec éducatif s’est imposé et comment on pourrait imaginer de le contourner. Mais ce n’était sans doute pas vraiment le sujet. Et pourtant …
Où faire advenir la prise de conscience? Où parvenir à concilier - c’est Finkielkraut qui cite - Barrès proclamant que l’individu s’abîme pour se retrouver dans la famille, dans la race, dans la nation, ce qui, en remplaçant la nation par la religion définit peu ou prou, par un étonnant retournement de l’histoire, la mentalité des banlieues (chez Barrès, la communauté, explique Finkielkraut, précède et façonne ses membres. C‘est exactement ça), et l’esprit des Lumières où l’individu s’affirme, où la société est une association d’êtres indépendants les uns des autres et réunis par un libre consentement … qui serait plutôt , en substituant au libre consentement, le joug de la législation, la vision de la classe par les élèves d‘aujourd‘hui? Où, faire advenir la prise de conscience, sinon à l’école ?
Se percevoir comme individu, se percevoir aussi comme membre d’une communauté dans laquelle il ne s’agit pas de s’abîmer mais bien plutôt de travailler à sa cohésion, son équilibre, son progrès dans l’harmonie tolérante des contraires, où l’apprendre ailleurs ? Tout est communauté. Les enfants le vivent du microcosmique au macrocosmique. D’abord la famille, puis la bande, le quartier, la cité (au sens des barres d’immeubles, pas hélas la cité grecque), la ville, la région, le pays et tout du long, à l’excès, en filigrane mais prégnante, la religion. La grande difficulté est de leur présenter l’exigence d’une démarche inversée, visant à déterminer le primat de leur groupe le plus extensif d’appartenance, l’espèce humaine, pour redescendre vers l’individu à la lumière des contraintes obligées que crée l’emboîtement descendant et sa hiérarchie de valeurs dans une perspective laïque où le religieux, maintenu et reconnu dans son importance historique, n’apparaisse plus que dans la marginalité optionnelle de ses tentatives d’explication a-logiques et le danger de ses adhésions aveugles.
La difficulté est dans la relativisation à opérer du discours religieux, cadre d’une communauté respectable, mais dont les valeurs ne peuvent l’emporter sur celles du positionnement citoyen, où prime la laïcité. L’autre difficulté est de concilier l’analyse des emboîtements indiqués avec le désir d’en valoriser la richesse et d’en construire l’harmonie, car l’analyse souligne les contraintes et peut donner la tentation de l’enfermement (Je suis de la cité des 3000, ça me suffit et je t’emmerde, par exemple, énoncé ici en mode bénin).
Pour repartir de l’antagonisme souligné par Finkielkraut, il faut au fond parvenir à faire du Barrès réformé, en plaidant pour un syncrétisme de la diversité (prendre le meilleur de chaque spécificité) qui prenne en compte l’hétérogénéité d’un territoire à échelle humaine, de l’ordre de la commune, pour y valoriser un désir collectif à la fois d’enracinement et d’amélioration de ses modes internes de fonctionnement, réinventant une fierté de clocher intégratrice comme soucieuse de tenir toute sa place positive dans le patchwork qui définit l’échelon communautaire supérieur.
J’ai bien parlé de territoire. Il faut raisonner en termes de sol et de population implantée. Parler de la nécessité d’y harmoniser une vie commune.
La guerre des respects,pour finir, dernière leçon de Finkielkraut, analyse de façon parfaite ces difficultés, qui sont celles des repliements imbéciles. Les citations de Renaud Camus comme de Tocqueville, l’éclairant recadrage de la notion de racisme grâce à Levi-Strauss, la glose autour de l’aidos aristotélicien largement atténué chez le jeune d’aujourd’hui, ce positionnement entre timidité et impudence, propre à l’enfant et à l’adolescent, qui le situe dans l’orbe de la société des hommes, le rend soucieux de son image visible et le pousse à écouter ce qu’on lui dit, tout cela dessine d’un trait aigu le cadre des difficultés à affronter.
Mais il reste me semble-t-il à davantage vouloir ne pas vivre tout cela comme insurmontable tant, pour reprendre un mot célèbre, il ne faut pas renoncer au prétexte que c’est impossible, car ce n’est impossible que parce qu’on n’a pas essayé.
Nabokov pédophile ...
Cela faisait des années que je voyais le livre sur la table de nuit. Mais personne ne le lisait. Il avait été lu. Et il était resté là, parce qu’on ne savait où le mettre, parce que la chambre à coucher n’était pas utilisée si souvent que cela, qu’on n’y lisait pas, ou plus. Alors, voici quelques semaines - pourquoi lors de ce passage-là et jamais avant? - je l’ai machinalement pris et je m’y suis mis.
De toute façon, il fallait bien, un jour ou l’autre, lire, ne serait-ce que pour l’avoir lu, Lolita.
Quasi pensum assez pénible; je n’ai guère apprécié, ni le fond, ni la forme. On s’ennuie. La fastidieuse histoire d’Humbert Humbert, amateur éperdu du charme des nymphettes, en version soft, et pour dire le vrai pédophile aux appétits sexuels déplorablement ciblés, se déploie au gré d’une narration qui se veut sans y parvenir vraiment tantôt poétique, tantôt plaisante et qui nous promène au long d’un interminable parcours automobile, de fellations non dites en sodomies inavouées, dans tous les cas négociées-imposées à une fillette d’une douzaine d’années dont on cerne mal les consentements écoeurés - complexité de la psychologie enfantine et des situations d’inceste et/ou complexes de Stockholm comme de Natascha Kampusch?
Nabokov en son temps s’est défendu, comme on se défend d’une peinture de l’atroce par l’argument préventif (dissuasion du passage à l’acte) et, pour faire plus culturel, cathartique.
La construction du roman n’est pas inintéressante, le scénario de base n’est pas au départ dépourvu d’inventivité, où les rares pages à sauver dans le texte et qui sont réellement amusantes sont relatives à la mort accidentelle de la mère de la gamine, qu’on n’avait épousée que pour se gaver de la petite. Cela fait assez peu. Mais au-delà, Nabokov ne recule devant aucune invraisemblance et la traque qu’il nous décrit du narrateur et de sa petite victime pourchassés par un second prédateur sexuel soucieux de ravir la proie ne tient pas debout, ni la suite, quand privé de la gamine tombée dans les filets de l’autre, une obsession criminelle s’installe qui s’achèvera en exécution surréaliste. Ni crédible, ni passionnant. On attend que ça passe en croyant remplir un devoir littéraire, tellement grande est l’aura du livre.
Il a eu, d’ailleurs des prolongements cinématographiques. Je n’ai pas vu la version de Kubrick, en 1962, avec James Mason en Humbert Humbert, Shelley Winters en Charlotte Haze (la mère) et Sue Lyon en Lolita, Sue Lyon dont j’ai lu par ailleurs qu’elle dira ensuite avoir été détruite par le film. On trouve sur Internet un extrait, la fin, l’exécution compliquée et phraseuse à souhait par Humbert du second ‘‘vil suborneur’’, et la seule surprise vraie est de découvrir dans ce petit rôle Peter Sellers.
Nabokov avait été sollicité pour produire un scénario à partir de son roman. Kubrick s’en est à peine servi paraît-il. J’ai vu par contre la version d’Adrian Lyne de 1997. Il avait précédemment commis Flashdance (en 1983 - J’y avais conduit mon fils et ma fille, groupie de Jennifer Beals le temps d’un film), puis 9 semaines ½ en 1986 (Mickey Rourke et Kim Bassinger; réputation sulfureuse; pas vu; la critique avait affirmé qu’on n’avait pas laissé à Rourke une minute pour remonter son pantalon…), Liaison fatale en 1987 (Michael Douglas et Glenn Close; une fellation dans un ascenseur pour démarrer et une suite que j’avais trouvée assez médiocre), et Proposition indécente en 1990, avec Robert Redford (déjà lifté il me semble) en milliardaire corrupteur, Demi Moore en épouse achetable pour une nuit à 1 000 000 de dollars et Woody Harrelson en mari incapable d’assumer sa complaisance, tout ça assez médiocre aussi.
Son Lolita suit d’assez près la trame du roman, mais m’a semblé (je l’ai regardé très récemment en DVD) difficile à suivre quand on n’a pas lu le livre. En outre, à une scène avec amorce sexuelle un peu explicite près, tout l’arrière-plan graveleux de la relation pédophile est gommé au bénéfice d’un violent effort de sentimentalisme affadi, servi par Jérémy Irons en Humbert Humbert égaré.
C’est d’ailleurs là le problème général du thème.
Déjà dans le roman, Nabokov, s’il utilise le terme pédophile, s’il évoque les devoirs sexuels quotidiens imposés à la fillette, n’en rajoute pas quant au vrai d’une telle situation, nous inondant de ‘‘Lo, ma Lolita, mon amour éternel’’ et autres protestations guimauve au titre de cache-braguette.
Au cinéma, sans pouvoir juger du traitement de Kubrick faute de l’avoir vu, on peut constater qu’il fait jouer une gamine de 12-13 ans par une actrice qui en avait 15-16 et en paraissait plus encore, de même qu’Adrian Lyne a retenu une Dominique Swain qui allait sur ses 17 printemps au moment du tournage.
En d’autres termes, on veut bien porter à l’écran un thème sulfureux, mais sans l’assumer, en se donnant à l’image les moyens de placer le spectateur dans le cadre sécurisant d’une liaison entre un jeune quinquagénaire et une jeune fille écervelée et immature, mais sans rien d’une enfant.
Pour revenir à Nabokov, ce premier contact - eh oui, je n’avais rien lu - n’est guère convaincant. Il faudra lui donner une nouvelle chance. N’accablons pas sur un seul test un type dont le nom se lit en russe Владимир Владимирович Набоков …
Robert Guédiguian, Victor Hugo et alii ...
Les Neiges du Kilimandjaro
Il n’ira pas beaucoup plus loin,
La nuit viendra bientôt ….
La ritournelle de Pascal Danel fut, dans les années 1960, un énorme succès international. Robert Guédiguian, né en 1953, n’a pu manquer de la fredonner, adolescent. Comme le Tintin d’Hergé, elle était faite pour plaire à tous, de 7 à 77 ans, puisque le Général De Gaulle la comptait au nombre de ses chansons préférées … On la réentend avec plaisir, petite accroche très marginale que le scénario a insérée dans la bande-son.
Diable, diable, dit-il en se grattant la tête …
L’âme ancrée à gauche, venu d’un communisme à coup sûr romantique, Guédiguian a voulu inscrire son dernier film (Les neiges du Kilimandjaro) non pas, comme le titre pourrait le laisser croire, dans l’imaginaire machiste de la nouvelle éponyme (éponyme est très à la mode depuis quelques années et mis à toutes les sauces, j’y cède, mais enfin ici, cela veut seulement dire ‘‘qui porte le même nom’’) d’Ernest Hemingway - d’ailleurs portée à l’écran en 1952 par Henry King avec Gregory Peck et Susan Hayward dans les rôles principaux - mais dans l’élan de générosité absolue des Pauvres gens, de Victor Hugo.
Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. (…)
Tout près, un matelas s’étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d’âmes, y sommeillent (…)
Une femme à genoux prie et songe, et pâlit.
C’est la mère (…)[ Elle a peur, elle croit, elle attend]
L’homme est en mer, depuis l’enfance matelot (…)
[Plus loin, maison voisine, une veuve malade et qui a deux enfants
La femme va la voir. Elle frappe . Personne. ]
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans (…)
Au fond était couchée une forme terrible ;
Un cadavre (…)[à côté, dans l’ombre du logis]
Près du lit où gisait la mère de famille,
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis (…)
[Ces deux petits enfants, la femme les emporte.
Elle rentre chez elle, elle ferme la porte]
Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? il a
Déjà tant de souci! qu'est-ce que j'ai fait là!
La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil (…) C’est toi ! cria Jeannie (…)
Elle dit : ‘‘A propos, notre voisine est morte.(…)
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits’’ (…)
L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
‘‘Diable ! diable ! dit-il en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. (…)
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur, tout seuls avec la morte (…)
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? Ça te fâche ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.’’.
-Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà !
Ce très long poème de plus de deux cents vers, il faut le dire ‘‘tire-larmes’’, dessine un canevas mélodramatique que Guédiguian a voulu suivre et adapter. Ambition émouvante, mais film raté. Le pêcheur hugolien est devenu un responsable syndical touché par une mesure de réduction des effectifs, et les enfants surnuméraires à recueillir ne sont plus les petits orphelins du poème, mais les jeunes frères d’un chômeur que la précarité pousse jusqu’à un braquage dont le syndicaliste est victime et qui va valoir à son auteur quelques années de prison.
Le cadre, comme toujours chez Guédiguian, c’est Marseille et l’Estaque. L’équipe d’acteurs est de nouveau satellisée autour de Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, et Gérard Meylan, mais rien ne fonctionne.
On sent le porte-à-faux dès le départ, dialogues plats, situations convenues, caractères prévisibles, péripéties téléphonées, bons sentiments, affadissement général. Où est la grâce qui enchantait dans l’optimisme de Marius et Jeannette (1997), la dramaturgie de La ville est tranquille (2000), l’émotion de Marie-Jo et ses deux amours (2002). N’aimant ni l’homme-Mitterrand, ni l’acteur Michel Bouquet, j’étais resté extérieur au Promeneur du Champ-de-Mars (2005) mais L’Armée du Crime (2009) était un bel hommage, musclé, attachant, enlevé au groupe Manouchian. Et là, flop !
Vraiment flop. Le lourd mélo se développe, sirupeux, tout charme évanoui, et l’on est d’autant plus désolé que factuellement, plusieurs remarques concernant l’engagement syndical, l’action syndicale et la fragilité de son efficacité sont intéressantes, qui peuvent porter le film au-delà du misérabilisme hugolien (d’ailleurs sérieusement gommé, on n’est nulle part ici au même niveau de misère que chez le poète) vers une réflexion plus large sur le monde du travail ouvrier.
Dommage. On refait le film dans sa tête, on essaie de lui trouver d’autres qualités. Rien n’y fait. C’est raté. Oui, dommage.
Tant qu’à parler cinéma … Survol rapide et succinct du trimestre : … j’ai relevé sur l’agenda une liste de films, mais sans notes. Alors, de mémoire :
En septembre :
R.I.F. (Recherche dans l’intérêt des familles), de Franck Mancuso, avec Yvan Attal et Pascal Elbé (je me demande si je n’en avais pas dit deux mots …). C’est un bon petit thriller, très convaincant. Il est flic (Y.Attal), part en week-end avec sa femme (Monica Belluci), le couple va mal, la bagnole a des problèmes, et suite à un arrêt dans une station service, l’épouse disparaît. La gendarmerie s’en mêle (Pascal Elbé), on soupçonne le mari, etc. Pas mal du tout, très bien même.
La piel que habito : Almodovar, surprenant, allumé et excellent. Le scénario est d’une inventivité assez fascinante. L’histoire d’une vengeance frankensteinienne qui tourne mal. Il est chirurgien de pointe (Antonio Banderas), sa fille est victime d’un viol qui la détruit, il fait tomber le violeur dans un piège diabolique et puis, la machine s’emballe. Un grand film, il me semble.
Habemus papam : un régal signé Nanni Moretti. Piccoli est très bien en pape dépassé par son destin, mais c’est surtout l’engrenage délirant des conséquences d’un choix par défaut du concile lors d’une élection papale, avec son avant frileux et ses après absurdes et déjantés qui construit un spectacle savoureux . Le film enchante l’intelligence par son mauvais esprit agreste.
En Octobre :
The Artist : de Michel Hazanavicius. Excellent. Jean Dujardin est très bon et Bérénice Bejo, assez transparente dans les parodies d’OSS 117, éclate ici de talent, de charme, de beauté, de punch, etc.
Le cochon de Gaza : de Sylvain Estibal. Tout à fait réjouissant, c’est bon de bout en bout et les acteurs sont excellents. Dans le rôle principal, on retrouve Sasson Gabai, déjà vu en chef de clique dans le délicieux La visite de la fanfare (d’Eran Kolirin, avec la subtile Ronit Elkabetz). L’histoire de ce pauvre pêcheur gazaoui qui se retrouve avec un cochon noir sur les bras se déploie en douce fable tendre mêlant la caricature et une forme de réflexion qui refuse - optimisme sans doute utopique – la dramatisation du conflit israélo-palestinien. Mais le temps d’un film, tout est léger et soluble dans la tolérance. Deux actrices qui touchent, l’une par sa beauté grave et retenue (Baya Belal), l’autre par sa joliesse juvénile (Myriam Tekaia).
Drive : de Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling. On a essayé de nous vendre ça comme le meilleur film de l’année… On est forcément déçu. Ce n’est pas mal, bien même mais un peu lent, et pas du tout le film d’action attendu. Noir ? Oui, avec la peinture assez ambiguë d’un héros à l’apparence trop lisse dont le côté sombre surgit dans quelques minutes d’ultra-violence et une fin ouverte qui laisse planer le doute sur les ressorts réels de sa psychologie.
Les marches du pouvoir (le titre américain – Les Ides de Mars - avait sacrément plus de gueule, mais historiquement, il faut l’avouer, moins de sens) : … où l’on retrouve Ryan Gosling, cette fois aux côtés de Georges Clooney qui signe aussi la mise en scène. Classique et intéressant, se voit avec plaisir. Les dessous d’une primaire démocrate américaine pimentée d’arrivisme, de goût du pouvoir et d’un peu de sexe, moteur d’assez cruels dérapages psychologiques. Le film est tiré d’une pièce de théâtre (Farragut North, de Beau Willimon) qui s’inspirerait elle-même du parcours malheureux, dans le cadre de la présidentielle américaine de 2004, du démocrate Howard Dean.
L’exercice de l’Etat : On nous avait un peu survendu le film de Pierre Schoeller, mais enfin, il est bien. Les comédiens sont impeccables et presque crédibles. Presque seulement, malgré tout. Michel Blanc en grand commis de l’état reste moins convaincant qu’en Jean-Claude Dusse dans Les Bronzés de Patrice Leconte . Bon, je suis dur, là, Michel Blanc est un très bon acteur. Olivier Gourmet en ministre des transports, pourquoi pas, même si sa psychologie a des ratés, en particulier dans une soirée curieuse en compagnie de son chauffeur. C’est très plaisant à suivre, les commentaires critiques ont souligné le caractère très réaliste, bien renseigné, bien documenté du scénario et des dialogues. Péripétie : un accident de voiture un peu complaisant et longuet, mais enfin, il ne faut pas bouder son plaisir, et c’est de l’excellent spectacle.
En Novembre :
Polisse : Le film de Maïwen est formidable. J’ai vraiment beaucoup aimé. Il y a eu un peu de polémique autour (voyeurisme, etc.) et ça me paraît très injuste. C’est enlevé, dense, rapide, sans aucune chute d’attention, les acteurs sont étonnants de vérité, on s’y croit, là, au milieu d’eux, le groupe fonctionne, Joey Star est très bien, Karin Viard est époustouflante, tout le monde est à son maximum, c’est absolument impeccable. Et la chute, au sens propre comme au sens figuré, laisse pantois.
Tintin : Oui, bon, Spielberg, quoi. Mais en y allant avec ses petits-enfants, on ne passe pas un mauvais moment, et il y a des inventions de mise en scène graphique vraiment subjuguantes.
Intouchables : Incontournable… Ils s’y sont mis à deux pour la conception / mise-en-scène , Eric Toledano et Olivier Nakache, et à deux pour l’incarnation, Omar Sy et François Cluzet, mais rien à dire, c’est un bijou de réussite dans la drôlerie intelligente. Et Anne le Ny compose en subtilité un délicieux second rôle. Effectivement, le bouche-à-oreille a raison : il faut y aller. On n’est pas déçu. Un bijou ! Et un coup de chapeau à l’abattage ahurissant d’Omar Sy aux côtés d’un François Cluzet tout en finesse.
Les Neiges du Kilimandjaro : Ah…… !! Eh bien, voir ci-dessus, n’est-ce pas ?
Evariste Galois (II)
Second concept préalable à un vernis à venir, relatif aux travaux galoisiens, le concept d’extension. Comme on ne fait pas ici de théorie mais un essai – sans doute un peu bâtard – de vulgarisation, il me semble plus efficace de présenter un exemple d’extension … utile : l’élargissement de la notion de nombre réel à la notion de nombre complexe. R l’ensemble des nombres réels, C l’ensemble des nombres complexes : C est une extension de R.
Les nombres réels sont les nombres au sens le plus usuel tel qu’on les manipule au quotidien, dans des activités domestiques comme dans des activités professionnelles, liés à des décomptes, des mesurages, des estimations, des bilans, des études de prix et autres calculs, d’apothicaires ou astronomiques …
Il est bon, et encore meilleur pour la suite, d’en avoir une image géométrique.
Sur une droite munie d’une origine et d’une orientation (d’un sens de parcours), une unité de mesure des longueurs étant choisie, un nombre réel est assimilable de façon statique à un point.
Si l’origine est le point O, ‘‘+17,23’’ (le + est facultatif dans ce cas) désigne le point distant de 17,23 unités de longueur de O, dans le sens de parcours choisi. Et ‘‘– 17,23’’ (là le signe ‘‘–‘’ est obligatoire) désigne le point distant de 17,23 unités de longueur de O, dans le sens inverse du sens de parcours choisi.
Réciproquement, un point M quelconque de la droite étant désigné, on regarde d’abord si pour le rejoindre à partir de O il faut se déplacer dans le sens d’orientation choisi (on dira ‘‘dans le sens positif’’) ou dans le sens contraire (on dira alors ‘‘dans le sens négatif’’), ensuite de quoi on mesure la distance de ce point M à l’origine O. Supposons que cette distance soit égale à 4,7 unités de longueur. On affectera alors au point M (on identifiera alors au point M) le nombre +4,7 ou le nombre –4,7 selon le sens du déplacement nécessaire. On parle d’abscisse du point M.
Dans une telle perspective statique, un nombre réel ‘‘est’’ un point d’une droite.
Mais on effectue des opérations sur les nombres réels, on les additionne, on les multiplie. Il y a là une interprétation dynamique du nombre qui se lit quand nécessaire comme un opérateur.
Ainsi :
‘‘(-5,72)+(+6,21)’’ désignera le point N déduit du point M d’abscisse ‘‘-5,72’’ par le glissement (on parle de translation) de 6,21 unités de longueur dans le sens positif sur la droite. N a bien sûr pour abscisse : +0,49. -5,72 est interprété statiquement ; +6,21 est interprété dynamiquement. On pourrait faire l’inverse.
On ne peut pas interpréter les deux nombres statiquement, mais on peut le faire dynamiquement en affirmant que le ‘‘+’’ intermédiaire entre les deux nombres désigne le cumul (la succession) de deux translations sur la droite, l’une de 5,72 unités de longueur dans le sens négatif de parcours (translation de ‘‘–5,72’’), l’autre de 6,21 dans le sens positif (translation de ‘‘+6,21’’), pour aboutir en termes de bilan à une translation de 0,49 dans le sens positif (translation ‘‘+0,49’’).
Et la multiplication ?
‘‘(+3,1)x(-1,12)’’ peut désigner le point R déduit du point P d’abscisse ‘‘+3,1’’ en multipliant la distance à l’origine de P par 1,12, définissant ainsi le point Q d’abscisse ‘‘+ 3,472’’, puis, effet du ‘‘-’’, en prenant le symétrique de ce point Q par rapport à O, soit ici le point R d’abscisse ‘‘–3,472’’ .
‘‘+3,1’’ est ici interprété statiquement. ‘‘-1,12’’ est interprété dynamiquement comme opérateur multipliant les distances par 1,12 et changeant le sens de parcours . On parle à propos de ‘‘l’opération géométrique’’ correspondante d’homothétie de centre O et de rapport ‘‘–1,12’’.
On peut inverser et partir du point d’abscisse ‘‘-1,12’’ (statique) pour lui appliquer l’homothétie de centre O et de rapport ‘‘+3,1’’ (dynamique) et aboutir au même point R.
On peut aussi tout interpréter dynamiquement en disant que cette multiplication est la succession (la composition) de deux homothéties de centre O, l’une de rapport ‘‘+3,1’’, l’autre de rapport ‘‘-1,12’’, déterminant ainsi l’homothétie de centre O et de rapport ‘‘-3,472’’.
L’ensemble des nombres réels, en termes de pure technique de calcul, en tant que possédant une addition et une multiplication ayant les propriétés usuelles connues ‘‘a une structure de corps’’(on le note R et, lorsqu’on fait référence à ces opérations, on parle de (R,+,x)). On parle du corps des nombres réels.
On étudie dans les classes élémentaires la possibilité, dans ce corps, de résoudre des équations.
On s’intéresse d’abord aux équations du premier degré.
Par exemple, si trois kilos de pommes coûtent 7,80€ , quel est le prix du kilo ? On ‘‘met en équation’’ : soit p le prix en euros du kilo, on peut écrire 3p=7,80, qui se ‘‘résout’’ en p=7,80/3 ou, division faite, p=2,60.
On s’intéresse ensuite aux équations du second degré.
Par exemple, un rectangle a pour largeur la longueur du côté d’un certain carré et pour longueur 10m. La somme des aires de ces deux quadrilatères est , en mètres carrés, égale à 24. Quel est la longueur en mètres du côté du carré ? On ‘‘met en équation’’ . Soit l la longueur en mètres du côté du carré ; ce carré a alors pour aire en mètres carrés l2 ; le rectangle a pour aire 10xl ; on doit avoir : l2+10xl=24 ou (on peut sous-entendre le signe x) l2+10l-24=0. C’est une équation du deuxième degré. On a appris à résoudre ce type d’équation au lycée. C’est le fameux D=b2-4ac.
Rappel : ax2+bx+c=0 est l’équation type du deuxième degré des manuels ; x est l’inconnue ; a,b,c sont des coefficients connus.
On forme le discriminant : D =b2-4ac
Si D est négatif, on ne sait pas résoudre l’équation, ou plutôt, elle n’a pas de solution.
Si D est nul, elle a une seule racine (solution) dite double : x=-b/2a
Si D est positif, elle a deux racines (solutions) distinctes : x1=(-b-√D)/2a et x2=(-b+√D)/2a où le symbole √D désigne la racine carrée de D.
Ainsi dans l’exemple donné : a=1, b=10, c=-24 et l’inconnue s’appelle l.
D = 102-4x1x(-24)=196 ; D est positif ; √D =14
l1=(-10-14)/2=-12 ; l2=(-10+14)/2=2
Seule bien sûr a un sens la racine positive l2, puis qu’il s’agit de définir une longueur en mètres.
Réponse : le carré a pour côté 2m et le rectangle est un rectangle de 2m sur 10m.
Mais on rencontre, dans (R,+,x), dès cette équation du second degré, la question dérangeante des équations qui n’ont pas de solution : ainsi tous les cas D
Parmi ceux-ci, le plus simple et le plus ‘‘agaçant’’: x2+1=0 autrement dit x2=-1.
C’est là qu’arrive le concept d’extension.
Et il arrive ici, ou du moins on peut en faire émerger l’idée, géométriquement.
Acceptons l’idée que la droite utilisée ci-dessus soit une route sur laquelle se déplace un cheval à qui on a mis des œillères. Pour lui, l’univers se réduit au ruban qui se déroule devant lui. Acceptons l’idée que ce brave cheval soit capable de faire demi-tour sur place, mais que cela lui demande tant de concentration que dans le temps du demi-tour, il n’enregistre plus ce qu’il voit. Son univers se réduit bien définitivement à un ruban, déroulé à l’infini devant lui, mais qu’il est capable de décrire dans les deux sens puisqu’il peut faire, au commandement, demi-tour.
Notre brave cheval est chargé, partant de l’origine, de se déplacer à notre commandement jusqu’en des points correspondant à des racines d’équations. Tant que ces racines existent au sens des nombres réels, disons, toujours pour des équations du premier degré, quand D est positif ou nul pour des équations du second degré, il part vaillamment de l’origine et dans un sens ou dans l’autre, selon le signe de la racine, c’est-à-dire au besoin après un demi-tour sur place en O, il exécute sa mission.
Mais quand on lui demande d’aller jusqu’à un point défini par l’équation x2+1=0 ?
Admettons qu’il fasse non de la tête, et ce violemment, pour manifester son désarroi, et que ses œillères se détachent. La route-ruban qui était tout son univers n’est soudain plus qu’un chemin parmi tant et tant d’autres possibles dans la vaste plaine qui se découvre à lui. Et il peut être fondé à reconsidérer sa mission en se demandant s’il n’y aurait pas, dans cette vaste plaine, des points correspondant à l’équation jusqu’alors impossible, des points qui seraient envisageables comme racines de cette maudite équation soi-disant insoluble !
Ce plan qui se découvre comme une extraordinaire extension du chemin rectiligne initial, on va l’appeler le plan d’Argand-Cauchy, hommage à deux mathématiciens du XVIII°/XIX° siècle, le suisse Jean-Robert Argand (1768-1822) et le français Augustin-Louis Cauchy (1789-1857). Pour aller au plus simple et même si cela ne s’est pas historiquement passé tout à fait ainsi, prêtons leur l’idée d’avoir tracé dans ce plan la droite passant par O et perpendiculaire au chemin rectiligne initial, au fond, en faisant pivoter de 90° dans le sens inverse des aiguilles d’une montre celui-ci. Cette nouvelle droite porte deux points, déduits dans la rotation des points d’abscisses respectives +1 et –1 dont on va décider (un peu arbitrairement , mais qui ne risque rien n’a rien) que puisque lesdits points –1 et +1 représentaient les solutions de l’équation x2-1=0, eux vont représenter les solutions de l’équation x2+1=0. Et comme il a fallu faire un effort ‘‘d’imagination’’ pour les ‘‘inventer’’, on va les dire imaginaires et les noter respectivement –i et +i.
Quelles sont les conséquences de ce coup d’audace ?
Confrontés à l’équation du second degré ax2+bx+c, et ayant calculé D = b2-4ac, pouvons-nous maintenant donner des solutions, même quand D est négatif ?
Par exemple : 4x2-4x+5=0 ; D =-64 = -1x64=i2x64=64xi2=(8xi)x(8xi)=( 8xi)2=(8i)2
On écrit alors les calculs comme si ‘‘i’’ était un nombre ‘‘normal’’ (réel) , on verra bien, on avance … et le signe de multiplication ‘‘x’’ continue alors à être facultatif quand il n’y a pas d’ambiguïté. Du coup, on va oser écrire √D=8i et les solutions sous leur forme donnée pour D>0 : x1= (4-8i)/2=2-4i ; x2=(4+8i)/2=2+4i.
On n’a désormais plus qu’un seul formulaire pour les équations du second degré :
ax2+bx+c=0 a pour solution x=(-b ± √D)/2a en regroupant via ‘‘±’’ les deux cas successifs du ‘‘+’’ et du ‘‘-‘’, qui en outre n’en font qu’un si D =0.
Exemple : 9x2+6x+26=0
D =62-4x9x26=-900 ; √D =30i ; x=(-6±30i)/18=(-1±5i)/3
Il y a deux racines ‘‘dans le plan d’Argand-Cauchy’’ : -1/3-5i/3 et –1/3+5i/3
Et notre cheval, comment va-t-il atteindre ces racines?
Où sont-elles, d’abord ? L’interprétation la plus,simple consiste à s’appuyer sur les deux axes (les deux droites) perpendiculaires mis(es) en place, l’axe réel initial et celui déduit par rotation de 90° qu’on dira axe imaginaire, et de les considérer comme deux axes de coordonnées, l’écriture –1/3+5i/3 par exemple désignant alors, convention que l’on pose, le point M du plan d’abscisse –1/3 et d’ordonnée 5/3 (l’ordonnée, c’est l’abscisse sur l’axe imaginaire). Ce point M étant dès lors identifié dans le plan, notre cheval s’y rend en ligne droite à partir de O, concrétisant ainsi par son déplacement un segment de droite orienté d’origine O d’extrémité M (on dira : un vecteur). Ce déplacement est encore appelé une translation.
On est dès lors en train, sous la forme ‘‘a+ib’’, avec a et b deux nombres réels, de considérer le plan tout entier et ses points de coordonnées a et b (a l’abscisse et b l’ordonnée) comme un nouvel ensemble de nombres (un point = un nombre ; un nombre = un point) plus vaste que l’ensemble R des nombres réels (qui lui s’identifiait à une droite). On va l’appeler l’ensemble C des nombres complexes. R est une partie de C (lorsque b=0 ; lorsqu’on reste sur l’axe des réels) et C apparaît comme une extension de R.
Pour que l’extension fonctionne vraiment, il faut contrôler qu’on peut ‘‘étendre’’ à C les opérations de base, addition et multiplication, qui sont en place sur R et que ces opérations ‘‘étendues’’ à C se réduisent bien à celles de R quand on fait b=0 dans les nombres complexes manipulés. Portés par le formalisme ‘‘a+ib’’ et la règle de base : i2=-1, on obtient directement :
(a+ib)+(a’+ib’)=(a+a’)+i(b+b’) la somme de deux nombres complexes est définie.
(a+ib)x(a’+ib’)=(aa’-bb’)+i(ab’+a’b) la multiplication est définie, où le ‘‘-bb’’’ traduit i2bb’
Muni de ces deux lois, (C,+,x) respecte toutes les règles de calcul déjà respectées dans (R,+,x).
Si on fait b=b’=0 on retrouve les opérations usuelles de R.
On parle du Corps des nombres complexes.
Remarques finales .
Grâce à cette extension, on démontre (Théorème dit ‘‘de d’Alembert’’ ; hommage à Jean le Rond d’Alembert (1717-1783)) que toutes les équations polynômes, de degré ‘‘n’’ quelconque (on n’a ci-dessus évoqué que les degrés 1 et 2) c’est-à-dire du type :
anxn+an-1xn-1+an-2xn-2+….+a1x+a0=0
où a0,a1,…an-1,an sont des nombres qui peuvent être réels ou complexes, toutes ces équations, donc, ont ‘‘n’’ racines réelles ou complexes, distinctes ou confondues.
On dit pour cette raison que (C,+,x) est algébriquement clos.
Je n’irai pas plus loin, ici, fort peu assuré d’ailleurs d’avoir ‘‘réussi mon coup’’, c’est-à-dire présenté lisiblement, esquissé sur exemple - en ne présupposant aucune connaissance supérieure à celles croisées dans les collèges – la notion d’extension.
C a été obtenu en ‘‘ajoutant’’ au départ un seul nouvel élément ‘‘i’’ à R.
On parle de l’extension R[i]
L’écriture générique des éléments de C, la forme a+ib, où a et b sont deux réels quelconques , conduit aussi à percevoir formellement C comme R+iR.
On tâchera de revenir au Colloque de fin Octobre à l’IHP lui-même lors du prochain billet sur Evariste…
Un colloque Evariste Galois (I)
Je m’étais inscrit sans la certitude de donner suite. L’IHP (Institut Henri Poincaré, 11, rue Pierre et Marie Curie, dans le 5ième) organisait du 24 au 28 octobre une série de conférences galoisiennes à l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Evariste (1811-1832). Finalement, j’ai suivi quelques exposés et, avec femme et copains d’icelle, l’après-midi Grand-Public du mercredi médian, où un moyen métrage de 1965 et d’Alexandre Astruc et un spectacle de clowns (scientifiques quand même) promettaient d’intéresser, comme Tintin, tous les publics de 7 à 77 ans. L’IHP avait mis les petits plats dans les grands, rien à dire ; hôtesses d’accueil jeunes et jolies, boissons, fruits, café-thé et viennoiseries, le tout à volonté lors des inter-cours ; les sponsors sollicités ont « assuré » ! On a même eu de petits cadeaux, mini-cartable ou sac de jute, frappés au nom d’Evariste Galois, agenda avec stylobille, mug décoré d’un portrait du grand homme, et un beau cordon violet pour porter autour du cou notre carte personnelle de participant …
Galois, c’est un peu, beaucoup, la notion de groupe, et spécifiquement de groupe de substitutions, c’est-à-dire de permutations sur un ensemble fini, c’est-à-dire de réordonnancements (réorganisation) d’un ensemble fini ordonné. Ainsi, (a,c,b) dans cet ordre est un réordonnancement (une permutation) de (a,b,c) dans cet ordre. Et même sans aucun espoir de suivre les développements ultérieurs d’un concept qui a engendré tant de petits dont le niveau d’abstraction n’a fait que croître et embellir jusqu’à l’abscons indéchiffrable, on ne peut pas vulgariser, même les seules prémisses, sans manipuler quelques notations et définitions élémentaires. Ainsi…
Dans un ensemble ordonné de n éléments, on peut se contenter de noter (1,2,…,n) la succession de ceux-ci. Dès lors, on peut introduire pour tout réordonnancement, une correspondance (une fonction) p indiquant successivement quels éléments vont maintenant occuper les positions respectives 1,2,…,n et on peut noter p(1), p(2), … , p(n) les rangs qu’ils occupaient initialement. Alors, dans l’ensemble ordonné à trois éléments (a,b,c), si on décide de permuter les deux derniers pour écrire dans l’ordre (a,c,b), on sera en quelque sorte passés de l’ordre initial (1,2,3) à (1,3,2), que l’on pourrait aussi expliciter en parlant de la permutation p telle que : p(1)=1 (le permuté de 1 est l’ancien 1), p(2)=3 (le permuté de 2 est l’ancien 3), p(3)=2 (le permuté de 3 est l’ancien 2).
S’il y a par exemple 5 éléments, (3,2,4,5,1) désignera la permutation qui fait passer de (a,b,c,d,e) à (c,b,d,e,a). Ou bien (1,4,2,5,3) celle qui fait passer de (a,b,c,d,e) à (a,d,b,e,c).
Il faut poser une convention de composition (d’enchaînement) des permutations, lorsqu’on veut faire agir successivement différentes permutations. Appelons p la première et q la seconde des deux permutations qu’on vient de donner en exemple. Si on veut faire agir p, puis q, la notation du résultat sera qop, le « o » désignant la succession (la composition), et la lecture des opérations s’effectuant de droite à gauche (d’abord p, puis q agissant sur le résultat de p). On suit alors le déplacement des éléments en les identifiant à leur numéro dans le rangement initial.
p : (a,b,c,d,e) à (c,b,d,e,a) qui/que traduit (3,2,4,5,1)
q : (a,b,c,d,e) à (a,d,b,e,c) qui/que traduit (1,4,2,5,3)
qop : (a,b,c,d,e) à (c,b,d,e,a) à (b,d,e,c,a) (soit) qop : (a,b,c,d,e) à (b,d,e,c,a)
qui/que traduit qop : (2,4,5,3,1)
Nantis de ces conventions, on appelle groupe symétrique d’ordre n, et on note Sn, l’ensemble de toutes les permutations de {1,2,…,n}, muni de la loi de composition interne « o ». Le produit (la composée) de deux permutations est une permutation ; il existe une permutation « neutre » (c’est l’identité, souvent notée « e » ou « id » ) et toute permutation p possède une permutation inverse (notée p-1 ; qui fait revenir au point de départ : p-1op=id). C’est en ces propriétés que réside le concept (la structure) de groupe, avec adjonction d’une propriété dite d’associativité (p, q, r, trois permutations : (roq)op = ro(qop) ).
Ce groupe n’est pas « commutatif », car on ne vérifie pas en général qop=poq (sauf la situation particulière de p et p-1 : p-1op=pop-1=id).
Vérifions cela sur p, q déjà introduites et une troisième permutation r : (1,3,5,4,2)
On a déjà calculé qop : (2,4,5,3,1)
On calcule de même poq : (3,5,2,1,4)
On note que poq et qop sont différents (groupe non-commutatif)
Puisque p fait passer de (1,2,3,4,5,) à (3,2,4,5,1), il suffit de remonter, c’est à dire de repasser du rangement (3,2,4,5,1) à (1,2,3,4,5) en faisant « fonctionner » la permutation (5,2,1,3,4), permutation inverse qu’on note donc p-1.
On vérifie p-1op=pop-1 = id = (1,2,3,4,5)
On forme ro(qop) : (1,3,5,4,2)o(2,4,5,3,1) = (3,4,2,5,1)
On forme roq : (1,3,5,4,2)o(1,4,2,5,3) = (1,4,3,2,5)
On forme (roq)op : (1,4,3,2,5)o(3,2,4,5,1) = (3,4,2,5,1)
ro(qop)=(roq)op correspond bien à l’associativité de la loi « o ».
Définition bilan : Un groupe est un ensemble muni d’une loi de composition interne associative, possédant un neutre, et telle que tout élément possède un inverse.
Remarque : on a introduit le groupe symétrique Sn. Ce groupe possède n ! éléments, notation qui se lit « factorielle n » et qui désigne le produit de tous les entiers de 1 à n (1 !=1 ; 2 !=2 ; 3 !=6 ; 4 !=24 ; 5 !=120 : 6 !=720 ; etc.).
Résultat immédiatement vérifié pour n=1 ou n=2 ou n=3 (1 ou 2 ou 6 façons de ranger 1 ou 2 ou 3 éléments). Au delà, on fait une récurrence. Si on suppose qu’il y a (n-1) ! permutations de (1,2,…,n-1), on voit que toute permutation de (1,2,…,n) se détermine en choisissant quelle place affecter à n (il y en a n possibles), et, la bloquant, en appliquant aux (n-1) autres éléments n’importe quelle permutation de (1,2,…,n-1).
Ainsi, si Sn-1 possède (n-1) ! éléments, Sn en possède n fois plus (autant pour chaque place réaffectée à l’élément n), soit : n x (n-1) ! = n !
Parité d’une permutation : dans le réarrangement des éléments qu’elle organise, une permutation peut reclasser deux éléments dans un ordre inverse de celui de départ ; ainsi quand on examine la permutation r :(1,3,5,4,2), on constate que le 3 change de place par rapport au 2, le 5 par rapport au 4 et au 2 et le 4 par rapport au 2. On dit qu’il y a 4 inversions dans cette permutation. Si on examine la permutation p : (3,2,4,5,1) elle présente 5 inversions qui concernent le 3 avec 2 et 1, le 2 avec 1, le 4 avec le 1, le 5 avec 1. Pour q : (1,4,2,5,3), on en compte 3.
Pour qop : (2,4,5,3,1) on en trouve 6 ; pour poq : (3,5,2,1,4) on en trouve également 6 ; pour (roq)op : (3,4,2,5,1) , c’est 6 et pour roq : (1,4,3,2,5) c’est 3.
On appelle paires, les permutations présentant un nombre pair d’inversions, impaires les autres. On affecte le nombre +1 aux premières, -1 aux secondes et on appelle ce nombre la « signature » de la permutation. On note souvent €(p) la signature de la permutation p. €(p)=+1 ou €(p)=-1.
On peut vérifier sur nos exemples que pour tout couple de permutations (p,q) : €(poq)=€(p)x€(q) . Soit : la composée de deux permutations paires est une permutation paire, la composée de deux permutations impaires, une permutation paire et la composée d’une permutation paire et d’une permutation impaire, une permutation impaire.
On sait démontrer qu’il y a autant de permutations paires que de permutations impaires, soit n !/2 pour n≥2.
On voit de ce qui précède que l’ensemble des permutations paires forme un sous ensemble de Sn qui a une structure de groupe : stable pour la composition (paire o paire = paire), l’identité est évidemment paire, et si p est paire, p-1 aussi puisque le produit de leurs signatures est égal à +1. L’associativité, valable pour toutes les permutations, l’est évidemment pour les permutations paires. Cet ensemble des permutations paires se note An, et est appelé le groupe alterné d’ordre n. Groupe inclus dans le groupe Sn, on dit que c’est un sous-groupe de Sn.
On va peut-être s’en tenir là pour une première « leçon ». On abordera la prochaine fois le second grand concept préalable à tout compte-rendu galoisien, celui d’extension.
Pour terminer sur une note plus personnelle et moins austère, je dirai ma surprise un peu nostalgique en pénétrant, pour le premier exposé du colloque, lundi 24/10 dernier, dans l’amphithéâtre Hermite de l’IHP où je suivais en 1966-67 les cours de Charles Pisot (Théorie des Nombres) et de Paul Dubreil (Radical de Jacobson et alii).Les lieux sont restés me semble-t-il inchangés. Maurice Crestey était l’assistant de Dubreil qui le traitait sans ménagement. Je l’ai retrouvé quelques années plus tard professeur de Spéciales à Louis-le-Grand, puis Inspecteur Général. C’était un homme aimable. Il m’a fait passer un oral à l’IHP dont j’ai gardé un souvenir reconnaissant et amusé car m’ayant posé une question et ayant patiemment écouté les longs développements que je croyais constituer une réponse éclairante, il avait fini par m’interrompre en me disant : Ecoutez, on va arrêter là. Je ne vous ai pas du tout demandé cela … mais j’ai trouvé intéressant ; je vais vous mettre un 14.
Racine pour les nuls (II)
Relisant Les fleurs du mal, je m’en suis voulu d’avoir négligé dans ma première livraison racinienne le poème LXXXIX :
Andromaque, je pense à vous ! (…)
Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !
(…)
Soyons honnêtes, Hélénus (ou sans doute plutôt Hélénos) m’était depuis longtemps sorti de l’idée. Du coup, j’ai révisé. J’avais oublié ce fils de Priam et d’Hécube, jumeau de Cassandre qui lui avait appris (à moins qu’il n’ait reçu le don directement) les secrets de la divination qu’elle tenait d’Apollon. Après la mort de Paris, il s’était – entiché comme tout un chacun d’Hélène – mis sur les rangs. Débouté et dégoûté (on lui préfère un de ses frères, Déiphobe), retiré sur le mont Ida, il est capturé par Ulysse à qui il concède quelques prédictions, dont la certitude que Troie ne sera pas prise sans le concours de Pyrrhus et de Philoctète. On mande les héros. Troie tombe (Pyrrhus d’ailleurs est dans le cheval). Hélénus, dans les partages qui suivent, devient, comme Andromaque, l’esclave du fils d’Achille qui l’emporte dans ses bagages en Epire et dont ses avis judicieux finissent par lui valoir l’amitié…au point que Pyrrhus lui confie Andromaque (il l’épousera) et son royaume (il règnera) avant d’aller se faire tuer (semble-t-il lors d’une ambassade destinée à ramener Hermione, et par Oreste). Baudelaire avait donc raison : … et femme d’Hélénus !
Ces précisions historico-mythologiques pour le plaisir … Revenons à nos moutons plus strictement raciniens.
Britannicus .
Néron est le fils qu’Agrippine a eu de son mariage avec Domitius Ahenobarbus, parent de l’empereur Auguste et consul proche de l’empereur Tibère, lui-même successeur d’Auguste qui l’avait adopté. Tibère a poussé à ce mariage. Agrippine est la fille de Germanicus, un neveu de Tibère qui l’a adopté sur l’ordre d’Auguste. Elle a pour frère Caligula, qui succèdera à Tibère. A la mort d’Ahenobarbus, elle épouse l’empereur Claude, frère de Tibère et successeur de Caligula. Avant de l’empoisonner, elle lui fera adopter Néron qu’elle impose comme héritier au détriment du fils qu’elle a de lui. Ce fils, c’est Britannicus.
Qu’en fait Racine ? Ecoutons Raymond Picard : « Il s’agit d’un règlement de comptes entre un fils et sa mère qu’ont liés jusqu’alors des crimes dont le profit était commun. Néron, mécontent de son lot, tire maintenant tout le butin à soi ; il ne veut rien partager, Agrippine peut bien énumérer à son fils les dangereux services, incestes, corruptions, assassinats, qui ont fait de lui son complice ; ses moyens de chantage ne sont plus efficaces, et Néron lui répond avec dérision : ‘‘Vous n’aviez sous mon nom travaillé que pour vous’’. Aussi bien le conflit était-il inévitable. Entre Agrippine et Néron, la partie décisive est engagée. Agrippine a dans son jeu une pièce particulièrement précieuse : c’est Britannicus. Après des hésitations qui scandent l’action, Néron la lui enlève. Il a gagné la partie, et la tragédie se termine. »
Au centre de ce conflit de pouvoir, Racine a installé l’amour partagé de Britannicus et de Junie qu’il a tirée (par les cheveux semble-t-il) de Tacite, Junie dont Néron, est tombé follement amoureux aussitôt qu’entrevue. Quand le rideau tombe, Britannicus est mort empoisonné et Junie part se réfugier chez les Vestales, privant Néron des fruits amoureux attendus de son crime.
Sur la philosophie générale de la pièce, Raymond Picard défend l’interprétation d’une leçon morale s’opposant à « la longue tradition de l’impérialisme du moi qui va de Calliclès à l’Übermensch ». On rappellera que Calliclès est ce personnage (probablement inventé) du Gorgias de Platon qui oppose à Socrate la supériorité du fort sur la loi, faite par et pour les faibles, et que l’Übermensch est le Surhomme nietzschéen.
Le moi-triomphant, Racine le fait amer ; « Narcisse – dit R. Picard – pourrait se réjouir de s’être, à la faveur du meurtre de Britannicus, imposé comme favori ; mais il est, au dernier moment, massacré par la foule (…) Néron pourrait se consoler de son échec [Junie lui échappe] et songer que la toute-puissance qu’il s’est acquise lui permettra désormais de réaliser tous ses caprices ; mais on le présente accablé, désespéré : il croule par avance sous le poids des forfaits qu’annonce son premier crime. »
Cette préface (R. Picard) est un beau développement sur une tragédie qui montre l’accomplissement de Néron au bord de son destin, au bord de devenir lui-même, tel que l’Histoire va le figer , dans la lueur aveuglante et absurde de l’incendie de Rome. A la relecture, des vers remontent, venus d’une scolarité appliquée qui en avait souligné le rythme ou la beauté :
Cette nuit, je l’ai vue arriver en ces lieux (…)
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil
(Acte II, scène II)
C’est dans le même Acte et un peu après (scène III) que se trouve, dans la déclaration de Néron à Junie, une image dont l’interprétation par R. Barthes déchaînera l’ironie de R.Picard : « Je [m’en] vais quelquefois respirer à vos pieds », (j’y reviendrai). Pour en rester aux vers immortalisés par la postérité :
J’ose dire pourtant que je n’ai mérité
Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité
(Dans la réponse de Junie)
On n’aime point, Seigneur, si l’on ne veut aimer
(Acte III, scène I ; de Burrhus à Néron)
J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer
(Acte IV, scène III ; Néron à propos de Britannicus)
La lecture critique qu’opère Roland Barthes m’a semblé ici pompeuse, compliquée, cherchant l’effet plus que l’analyse de fond, la formule. Ainsi : « Le désespoir de Néron, c’est le désespoir d’un homme condamné à vieillir sans jamais naître ». Encore que, à la réflexion, en remplaçant « ne jamais naître » par « ne jamais accéder à la maturité » …
Bérénice .
Quoi qu’il en soit de ce qui suit, la pièce est magnifique.
De Bérénice, outre l’immortel « Dans un mois, dans un an … » sur lequel je reviendrai, une demi-douzaine de vers me sont toujours restés – et à d’autres ! – que je voudrais dès l’abord rappeler :
Acte I, scène IV (Antiochus, amoureux transi)) :
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plut ;
(…)
Rome vous vit, Madame, arriver avec lui.
Dans l’Orient désert, quel ne fut mon ennui !
Je demeurais longtemps, errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Ce « Je demeurais longtemps, errant dans Césarée » a marqué doublement mon adolescence lycéenne par sa présence dès les premières lignes de l’Aurélien d’Aragon, que j’ai dû lire en classe de première et dont le romanesque et le pathétique m’avaient ébloui. Je n’ai depuis jamais osé y retourner, par crainte probablement d’être déçu. Il est des souvenirs qu’on préfère cultiver que renouveler.
Acte II, scène II (Titus) :
Depuis cinq ans entiers, chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
Plus anecdotiquement, à l’acte III, scène 2, comment ne pas rapprocher du célèbre « Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir » de Don Diègue dans le Cid de Corneille, cette remarque d’Arsace s’adressant à Antiochus et parlant de Bérénice : « Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir ». Similitude étonnante (ou amusante), non ?
Les concaténations de répliques faisant un vers ne se gèrent pas toujours aisément à la lecture – mais le problème excède cette seule pièce - et ici, à l’acte II, scène III, cet échange Bérénice-Antiochus-Bérénice m’a « fait problème »: De moi Prince ! / Oui, Madame / Et qu’a-t-il pu vous dire ?… dont on ne parvient à maintenir la musique qu’en supposant une superposition phonétique huilée, à la charge des acteurs, du ‘‘ce’’ de Prince avec le ‘‘Oui’’ qui suit, pour reconstituer un : « De moi « Prinssoui » Madame et qu’a-t-il pu vous dire ? » plus harmonieux. Ou bien alors, on rompt systématiquement le rythme – et je me souviens d’une mise en scène de Planchon, en 1968 ou 1969, qui avait à l’époque fait polémique et où les acteurs étiraient à ce point leur déclamation, avec d’interminables temps morts entre les vers voire à l’intérieur, que la scansion du coup brisait la ligne mélodique de l’alexandrin qui, ne semblant plus d’un seul tenant, ne nécessitait plus douze pieds ! J’étais en poste au Lycée Rotrou de Dreux à l’époque. J’avais fait le déplacement pour venir voir ça à Paris. Je n’avais pas été déçu ….
Un autre problème, non spécifiquement racinien, mais qui frappe ici, est celui de la rime littérale qui se transforme difficilement en rime phonétique :
Je sais qu’en vous quittant le malheureux Titus
Passe l’austérité de toutes leurs vertus
(Acte IV, scène V)
Ou bien l’acteur prononce ‘‘Titu’’, choix probable, ou bien – mais ce n’est pas pensable – il énonce ‘‘… vertuss’’ . Dans cette tirade, d’ailleurs, où il se glorifie de ses renoncements, Titus évoque à mots couverts trois hautes figures de la grandeur d’âme romaine :
(…) Déjà plus d’une fois
Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance,
Vous les verriez toujours à ses ordres soumis.
L’un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis
Chercher, avec la mort, la peine toute prête ;
D’un fils victorieux, l’autre proscrit la tête ;
L’un avec des yeux secs et presque indifférents,
Voit mourir ses deux fils par son ordre expirants.
Soit par ordre d’entrée en scène, Régulus, Manlius Torquatus et Brutus.
Le premier, Marcus Attilius Regulus, consul lors de la première guerre Punique (vers 250 avant JC), fait prisonnier, est renvoyé sur parole à Rome pour une négociation dont il réprouve les termes ; après avoir dissuadé le Sénat d’accepter les conditions de Carthage, il retourne rendre compte de l’échec à l’ennemi sachant qu’il sera mis à mort.
Concernant le deuxième, seul Titus Torquatus Manlius, consul pendant la deuxième guerre Punique (vers 215 avant J.C.), qui s’oppose au rachat des prisonniers faits par Hannibal à la bataille de Cannes, semble connu du Robert. Or, l’allusion de Racine rejoint bien plutôt le tableau de Jean-Simon Berthélémy qui sera présenté au salon de 1785, intitulé Marcus Torquatus condamnant son fils à mort. L’histoire est dans Tite-Live (Histoire romaine ; livres VII et VIII) . Wikipédia, qui s’y réfère, en présente par étapes une version qui avoue quelques incertitudes.
Le tableau de Berthélémy renvoie dans le livret du salon de 1785 à « l’an de Rome 413 » soit, car il s’agit là d’une datation à partir de la fondation légendaire de la ville, en 753 avant J.C., à 340 avant J.C. C’est donc dans le milieu du IV° siècle avant J.C. qu’il faut chercher l’anecdote. Un Lucius Manlius, dictateur (fonction provisoire de magistrature suprême correspondant à des périodes de difficultés exceptionnelles) vers 360 av. J.C., aurait proscrit son fils Titus Manlius au seul motif qu’il n’était pas digne de lui, s’exprimant mal et lentement. Ayant malgré cela pris la défense de son père, Titus devient populaire et accède à quelques responsabilités militaires. Des hordes gauloises menaçant Rome, l’armée se porte à leur rencontre et les troupes se font face ; un géant sort du rang pour un défi, Titus demande à l’affronter et le tue en combat singulier. Il ôte son collier (torquis en latin) du cou du mort, et vainqueur et ainsi paré (d’où ensuite, Torquatus), rejoint ses rangs. Devenu vingt ans après consul, Rome se trouve en guerre une fois encore et pour ressaisir la situation, Titus Manlius, désormais Torquatus, fait décider le retour à une stricte discipline et en particulier l’interdiction de se risquer au combat hors des rangs. Son fils, en quête de gloire, cherche l’exploit, et ayant enfreint cette règle, revient au camp avec la dépouille d’un ennemi. Manlius Torquatus se détourne alors de lui, appelle les licteurs (la garde personnelle du consul ou de certains autres magistrats, avec pouvoir de contraindre et de punir) et le fait mettre à mort devant l’armée rassemblée, ‘‘pour désobéissance aux ordres’’.
Pour Brutus, enfin, il s’agit non pas du neveu de Cesar, celui du Tu quoque mi fili, mais de Lucius Junius Brutus, héros semi-légendaire associé à la chute de la royauté en la personne du dernier roi de Rome, Tarquin le superbe (VI° siècle avant J.C.). Après la déposition de Tarquin, les deux fils de Brutus sont impliqués dans un complot monarchiste et lors du procès, Brutus, alors consul, prononce lui-même leur condamnation à mort, puis assiste sans faiblir à leur exécution. L’affaire est de nouveau dans Tite-Live, au livre II. Voltaire écrira en 1730 une pièce : Brutus, sur ce canevas, encore illustré en 1789 par un tableau de David intitulé Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils.
Pour revenir à nos duettistes critiques, Roland Barthes est toujours brillant en première lecture dans ses analyses, mais Raymond Picard a raison, il se laisse entraîner par l’ivresse de son propre discours et quand il affirme que Titus veut imposer à son rival Antiochus d’être témoin de son amour, il est dans le fantasme puisque des sentiments d’Antiochus pour Bérénice, Titus alors ne sait rien.
Il me semble par contre que Roland Barthes n’a peut-être pas tout à fait tort d’être incertain de sa passion réelle pour Bérénice, ou quand il tend à réduire sa soumission à la grandeur romaine aux contours d’une simple peur (arriviste) du Qu’en-dira-t-on. Raymond Picard n’a pas de ces réserves.
Mais comment quitter Bérénice sans revenir à ses vers les plus célèbres, pour une fois encore les entendre :
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons nous,
Seigneur, que tant de mer me sépare de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Racine, pour ouvrir sa préface, où il se défend des critiques qu’on lui a faites sur la minceur de son argument, donne comme départ de sa pièce le texte de Suétone (70-128) dont l’invitus-invitam est resté fameux ; c'est en fait un collage de plusieurs membres de phrases du biographe latin, précise en note R.Picard :
Titus reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam
Traduction de Racine : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire »
Ci-contre, Titus, tel qu'on le voit au Louvre.
Bajazet .
Dans la seconde préface qu’il consacre à sa pièce, Racine date l’action de 1638, affirmant s’être inspiré de la prise de Babylone par le sultan Amurat (ou dit-il, Morat). Raymond Picard ne semble pas prendre la chose très au sérieux, disant : « Racine s’emploie à justifier la vérité historique de la pièce ; ce souci, qui nous semble assez vain puisqu’il s’agit d’une fiction [est] une préoccupation que nous retrouvons sans cesse chez les critiques du temps ». L’existence d’un Murad IV Ghazi (1612-1640) n’en reste pas moins attestée. Sultan de l’empire Ottoman (1623-1640) il est effectivement crédité de la prise de Bagdad (Babylone) en 1638. Le reste …
L’intrigue ?
Amurat est parti s’assurer de Babylone en laissant prisonnier en son palais de Byzance (= Constantinople = Istanbul) son frère Bajazet et en donnant les pleins pouvoir à sa favorite et dès lors sultane, Roxane. Mais Roxane est amoureuse de Bajazet et projette de le porter au pouvoir et d’en faire le nouveau sultan en même temps que son époux. Question - et qu’elle se pose elle-même - est-elle aimée en retour ? Réponse, de nous connue, pas d’elle : Bajazet aime Atalide qui le lui rend bien, mais … et les deux amants y pensent, refuser l’amour de Roxane est pour Bajazet aller à la mort que lui promet et réserve le cruel Amurat. Atalide le pousse donc, quoi qu’il lui en coûte, de céder à la passion de la sultane. Au terme de palinodies incessantes et enchaînées, tout le monde passant son temps à changer d’avis, il m’aime, oui/non, je cède, oui/non, etc., tout le monde mourra.
Le schéma dramatique n’est pas passionnant, et les hésitations itératives de Bajazet, plus ou moins girouette, nous lassent un peu, il faut le reconnaître. Deux remarques :
* Un vers qui a fait depuis, me semble-t-il florès comme expression (Acomat, grand vizir ; acte IV, scène VII):
Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.
** Une technique qui fonctionne bien pour souligner les déchirements passionnés de Roxane, sultane et amante éperdue: le passage dans la même tirade du tu au vous, du vous au tu, quand elle s’adresse à Bajazet. Ainsi (Acte II, scène I) :
Dans ton perfide sang je puis tout expier,
Et ta mort suffira pour me justifier.
[comprendre : pour «rattraper le coup » vis-à -vis d’Amurat]
N’en doute point, j’y cours, et dès ce moment même.
[Puis, sans transition :]
Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime,
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir.
Le chemin est encore ouvert au repentir.
Ne désespérez point une amante en furie :
S’il m’échappait un mot, c’est fait de votre vie.
Raymond Picard défend la pièce, en souligne les subtilités, tragédie politique, tragédie amoureuse, triple fatalité : Bajazet et Atalide ont l’amour, non le pouvoir, Roxane a le pouvoir, non l’amour, sur quoi le sultan, puissante et menaçante absence, fait planer sa vengeance …
On ne peut dénier à Roland Barthes le brio de son commentaire, son intelligence acérée lorsqu’il analyse le rôle du sérail, se laissât-il emporter à des facilités voire des facéties qui lui vaudront de piquantes répliques de R.Picard . Il écrit : La première contradiction du sérail est celle de sa sexualité ; c’est un habitat féminin ou eunuchoïde, c’est un lieu désexué, comblé par une masse d’êtres indifférenciés, il est élastique et plein comme l’eau.
Et Picard : Eunuchoïde ? Est ovoïde ce qui a la forme d’un œuf. Le deltoïde a la forme d’un delta. Il s’agit donc d’un habitat qui a la forme d’un eunuque. (…) Et pourquoi élastique ? Pourquoi plein comme l’eau ? Nul ne le sait. On se demande si ce critique [Roland Barthes] ne disposerait pas d’une inspiration particulière, de critères de vérité inconnus du commun des mortels, pour lancer, comme il le fait et d’une façon aussi intempérante, des propositions inexactes, contestables ou saugrenues. » Polémiques … J’y reviendrai un peu.
Restent les vers, qui coulent, fluides. On se laisse, à la lecture, porter.
Hollande plus fort qu'Apollinaire
Les 60 000 verges
Guillaume n’en avait revendiqué que 11 000, François est allé beaucoup plus loin. En mourra-t-il, comme le héros du poète? Dans le Landerneau pédagogique, l’affaire en tout cas, fait débat. C’est sans doute François Dubet, dans une chronique récente (Le Monde du 2 Novembre dernier), qui soulève la vraie question: créer des postes n’a de sens que dans la mesure où l’on sait qu’en faire. Or, paradoxalement, la pensée éducative et ici spécifiquement hollandaise, abrite derrière des affirmations quantitatives un véritable vide créatif. Il n’existe pas à gauche – ne parlons pas de la droite dont c’est en quelque sorte la vocation – de schéma réellement novateur relatif à l’emploi des moyens au sein du système éducatif.
L’échec du système tient beaucoup plus à l’absence de méthodes qu’au manque de crédits.
A la louche, l’éducation nationale emploie 1 000 000 de personnes dont 850 000 enseignants. 60 000 postes représentent donc un volet d’ajustement de 6%. 5 adultes supplémentaires « étalés » sur 5 ans pour un établissement que font tourner 80 personnes? On restera toujours, et toujours à la louche, à 12 fois plus d’élèves que de personnels éducatifs au sens large.
Les chiffres du ministère pour 2009-2010 donnaient un ratio globalisé (sans nuances: tous personnels/tous élèves) de 11,76. L’apport de 60 000 postes abaisserait ce ratio à 11,13 … au bout de cinq ans. Sur la première année (+12 000) le gain se traduirait par un ratio de 11,63. Faut-il commenter ces bonds spectaculaires?
Reste le symbole. Coûteux, car sans ressaisissement au niveau des objectifs et des méthodes du système, la querelle du quantitatif est totalement vaine. Le système éducatif comptera 60000 fonctionnaires désemparés de plus dont probablement (en appliquant le ratio 850 000 / 1000000) 51 000 enseignants découvrant le malheur de ne pouvoir enseigner.
Excessif et simpliste? Plus ou moins. Et plutôt moins que plus.
Car nulle piste n’existe, qui soit explicitée et qui réponde à la question essentielle de l’échec global de la formation initiale, forêt qu’on camoufle de quelques arbres élitistes. Alors, quand François Hollande va enfourcher cette chimère à Soissons, de sinistre mémoire pour un autre au moins qui, en 486, s’était avisé d’y briser un vase. … c’est Dubet qui a raison: être plus nombreux pour faire la même chose, en l’occurrence pour prolonger à l’identique des démarches obsolètes, c’est se donner la certitude qu’on ne servira à rien. Comment ne pas le rejoindre pour souligner, en élargissant un peu son propos, les premières exigences:
- Construction (et, pour l’existant, reconfiguration) de bâtiments scolaires adaptés à un renouvellement de la prise en charge éducative
-Redéfinition du métier permettant la présence à temps complet des enseignants sur place (ce pourquoi il leur faut des salles de réunion, des bureaux, de la bureautique; d’où le point précédent)
-Redéfinition du management des établissements en s’appuyant sur l’autonomie (à introduire via une formation des maîtres à repenser) d’équipes élisant en interne et sur projet-programme à trois ans le chef d’établissement
-Fusion Ecole-Collège dans le cadre unique d’une véritable Ecole de la scolarité obligatoire, pour un véritable enseignement de masse, de socle, dont le lycée cesse d’être l’objectif
-Dichotomie du processus de formation obligatoire en deux mi-temps, l’un de socle pour la classe d’âge, l’autre d’excellence individuelle, alors totalement modularisé en fonction des aptitudes et des goûts
-(…)
Heureusement que pour défendre le creux, valoriser l’inutile et valider le vain, François Hollande peut toujours compter sur Jack Lang, monté au créneau dans Le Monde daté de ce vendredi 4/11 pour ne rien dire de décisif selon son habitude, sinon la fierté de voir son candidat porteur d’une ambition éducative aussi élevée, et bla-bla-bla, et bla-bla-bla …
Avec photo: chemise rose, brushing impeccable et regard plissé fixé sur des lendemains éducatifs qui chantent.
La main, bien entendu bagousée, sur le cœur.
Enfin …
Bref Post-Scriptum Werthérien
La lecture précédente des Fragments d’un discours amoureux de Barthes a tant souligné de références aux Souffrances du jeune Werther qu’il était nécessaire d’y retourner. Déjà lu ? En classe de première il me semble, année scolaire 1959-1960, quelques extraits, vraisemblablement en liaison avec Rousseau et La Nouvelle Héloïse. Pas bien certain.
Je dispose d’une édition Folio de 1973, préface et notes de Pierre Bertaux, traduction de Bernard Groethuysen. Très intéressante la préface, avec ceci d’amusant quand on se reporte au premier degré de Roland Barthes lisant et relisant Werther, que P. Bertaux introduit l’hypothèse un peu iconoclaste d’un Gœthe de 25 ans tenté par l’autodérision thérapeutique et, au jour du bilan d’amours malheureuses, se livrant à un persiflage de la sentimentalité outrée de l’époque.
Quoi qu’il en soit, l’adhésion de Roland Barthes, deux siècles après, à des tourments d’âmes trop excessifs pour ne pas courir le risque d’en passer pour insignifiants aux yeux de qui ne traverse pas des orages similaires ne fait que confirmer cette impression déjà exprimée : les sanglots amoureux ne peuvent toucher que les amoureux.
A écrire Werther, Goethe s’est fait du bien. A écrire ses Fragments, Barthes a pris du recul et s’est soulagé d’un poids. Dans chacun des deux cas, la lecture doit garder ses distances. Werther se donne une comédie qu’il finit par prendre au sérieux, ce que Goethe n’a pas fait, pour parler comme la jeunesse des réseaux d’aujourd’hui, IRL (In Real Life). Pour l’information culturelle, la lecture est très conseillée .
Cela prend trois heures, préface et notes comprises.
Quant à Roland Barthes, il a souffert d’amour et il en a fait un livre. Le plaindre un peu, pas trop.
Peut-on tellement dire autre chose ?







