AutreMonde

20 septembre 2022

RENTRER À PETITS PAS ET REGARDER LA TÉLÉ ...

                            Photo MAIF pour fin d'année!Petit Ecran_____________________

À l'idée de reprendre, pour la première fois peut-être, je me suis  senti pleinement Bartleby, cette année, I would prefer not to ... À quoi bon?

Il y avait pourtant des projets, de quoi faire; oui mais voilà, aussi, cette étrange question : À quoi bon? À mon bureau, assis, je regarde dehors, en me penchant un peu pour cause d'ordinateur, dont l'écran est mon horizon le plus habituel. L'immeuble d'en face, agréablement austère et assez récemment ravalé, ne me renvoie nulle réponse. Il reste indifférent, les fenêtres du sixième gardent leurs volets clos, trois pièces sont éclairées au cinquième, personne au balcon, une télé est allumée au quatrième, rien ailleurs, la triste semi-obscurité du soir qui tombe. Au rez-de-chaussée, le bistrot a baissé le rideau et le glacier a fermé boutique, de toute façon, la température est tombée, il n'a pas eu la clientèle des temps de canicule, aujourd'hui. J'attends.

Comme le lièvre de La Fontaine, je songe. Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?

Mon enthousiasme pédagogique est éteint. À l'unisson de Pap N'diaye qui m'a l'air l'homme des promesses molles. Que va donner l'année scolaire? Le métier fout quand même un peu le camp, avec ces recrutements de contractuels en speed dating. Là, sollicité en juin, je me suis laissé embarquer dans l'opération Cordée de la Réussite que promeut depuis au moins dix ans le ministère, avec semble-t-il pour cette rentrée un renouvellement des perspectives. Des établissements d'enseignement supérieur proposent à des lycées de s'encorder, avec l'ambition de permettre à un petit volant de boursiers et autres élèves estampillés QPV (Quartiers de la Politique de la Ville, zones difficiles en gros) volontaires de dépasser, motivés, l'autocensure et de viser les classes préparatoires pour tâcher de s'arracher au destin que leur situation sociale dessine. Des groupes d'une dizaine de gamins sont encadrés (tutorés) par des étudiants de l'enseignement supérieur, des élèves des grandes écoles, deux heures par semaine. Moi et d'autres, on supervise plus ou moins l'affaire, des enseignants chevronnés étant eux, sur le terrain, en position de conseil direct et de soutien vis à vis des jeunes intervenants. J'ignore ce que cela va donner. On commence ...

Parallèlement, je suis les débuts en post-bac et en maths de trois enfants de parents ou d'amis. L'envie de garder un peu d'utilité à des compétences qui s'effilochent.  Peut-être aussi le désir de justifier ma pension de retraite. Au fond, je n'ai jamais bien vécu cette situation de retraité, payé à rien foutre. Le sentiment qu'il faudrait, à la mesure de ses moyens, donc de moins en moins, mais toute la vie, maintenir une activité au service de l'intérêt général, de la collectivité. Et je ne suis pas l'homme des associations, du petit bénévolat militant, j'ai besoin (j'aurais) d'une structure officielle, une sollicitation claire de l'Etat, une sorte de fonctionnariat prolongé et éternel, un petit volant d'heures hebdomadairement consacrées, sur des tâches bien définies, au mieux-être de la cité.

Je n'ai jamais consacré de temps notable à la télévision, j'envisage de m'y mettre. La programmation d'Arte ouvre des pistes intéressantes et je découvre peu à peu arte.tv. Et puis les livres, le cinéma, oui, oui, sans doute, on peut s'occuper, mais je rame dans le vide. Je ne suis pas expos, j'y trouve souvent de l'intérêt quand on m'y traîne, mais je ne prends pas l'initiative, comme cet été à Montpellier, une visite du Musée Fabre, qui m'a été une occasion de saine râlante tant, dans un lieu architecturellement beau, j'ai subi une invraisemblable accumulation de croûtes, occasion de sentir la différence entre l'artiste véritable, ici absent, et le mauvais peintre.  Un petit Greuze m'a plu, et un triptyque de Yan Pei-Ming, découvert à l'occasion. Le reste, dont d'innombrables et mauvaises productions de François-Xavier Fabre, néanmoins lauréat du grand prix de peinture de l'Académie en 1787 et qui a donné son nom au musée, m'a plutôt affligé. Dans le lot, un célèbre Courbet de 1854, La Rencontre, qui m'a surtout semblé raté!

GREUZE

     Triptyque Yan Pei Ming

Pour revenir à la télé, Arte diffusait Marguerite, hier soir. J'avais adoré le Giannoli de À l'origine et je n'ai pas partagé l'enthousiasme de la critique pour ses Illusions perdues. Marguerite, que je n'avais pas vu au cinéma, est entre les deux, chronologiquement, et à voir le film sur le petit écran, je suis resté tiède. Catherine Frot est assez touchante mais, après un certain enthousiasme quand je l'ai découverte chez Bacri-Jaoui, dans  Un air de famille, pilotée par Cédric Klapisch, en 1996, j'ai été assez vite lassé par son jeu trop "à l'identique" et du coup ... Ce soir, c'est Mal de pierres, avec Marion Cotillard, qui est programmé. Un film de Nicole Garcia. Je vais essayer ... C'est tiré (on dit "librement adapté" ...) d'un roman italien de Milena Agus. Si j'accroche, je lirai le roman. Le principe (et la réalisation)  du passage du livre au film est  toujours une source intéressante de réflexion.

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03 août 2022

LA FAMILIA GRANDE : UNE ERREUR DE PERSPECTIVE.

camille-kouchner

Antoine-Kouchner

olivier-duhamel

evelyne-pisier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLEAU DE FAMILLE .... de haut en bas, Camille puis Antoine Kouchner, les jumeaux; Olivier Duhamel, le beau père incestueux, Evelyne Pisier, la mère.

Un livre de Camille Kouchner (fille de), La familia grande, au Seuil, et la suite. Je ne l'avais pas lu. C'est fait. Et une Grande librairie, à la télévision, chez François Busnel, en janvier 2021 :  https://www.youtube.com/watch?v=4MDl5Ap66k4

J'ai écouté Camille Kouchner chez François Busnel  après l'avoir lue.

Dans la réception médiatique du livre, en pleine convergence avec le questionnement de François Busnel, il y a selon moi une grave erreur de perspective. C'est la voix de Camille Kouchner à différents âges, de l'enfance à la trentaine, en gros, qui traverse le livre et le tient tout du long. La voix d'une fillette, puis d'une adolescente et enfin d'une femme qui parvient mal à couper le cordon ombilical, lequel au-delà de la mère, s'étend dans la fascination jusqu'au beau-père. La personnalité d'Olivier Duhamel illumine, après puis à la place d'Evelyne Pisier, cette enfance et son aura est affirmée absolument dominatrice, tenant sous son emprise tout un groupe familial et relationnel. 

Le livre est en deux parties. D'abord le groupe dans des étés choraux à Sanary-sur-mer qui sont le paradis perdu de l'auteur, puis, son jumeau l'ayant faite confidente de son drame, de sa sujétion sexuelle au beau-père incestueux, le cataclysme psychique qui va la dévaster et ébranler les fondements d'un bonheur qui explose derrière la fiction pourtant maintenue de quelques étés supplémentaires et angoissés avant de disparaître totalement. Rien n'est absolument clair ni absolument daté là-dedans et d'énormes ambivalences se maintiennent, longtemps, d'une façon, pour le lecteur, absurde. Un discours est mis en avant, sur la fragilité de la mère qui ne se remet pas du décès de la grand-mère. Et le groupe familial le plus restreint, s'il est traversé de tensions et de non-dits, ne parvient pas à dégager d'attitude collective cohérente, chacun dirait-on dans la fuite sinon le déni et l'absolu interdit de l'explicitation. L'auteur souffre, culpabilise à longueur de pages, métaphorise sur l'hydre qui la dévore, ne se décide à rien, incapable de porter le couteau dans la plaie, au centre d'une valse étonnante de lâchetés familiales et sans doute autres, se contredisant elle-même par l'affirmation simultanée que tout le monde savait et que personne n'était au courant, ce qui reste aberrant. Il s'en dégage une impression de gêne, un malaise face à cette forme de complaisance générale inaboutie quand la situation exigeait d'évidence que l'on tranche le noeud gordien.

Seule Marie-France Pisier, la tante, semble avoir essayé d'être à la hauteur de la situation avec la volonté réelle, dès qu'elle a su, de crever l'abcès, ce qui a débouché sur une mort, la sienne, pour le moins suspecte et dont on ne comprend pas qu'elle n'ait pas donné lieu à une enquête plus approfondie que les deux lignes auxquelles elle a droit dans le livre, avec mutisme, absence résolue de réaction à la perche tendue par Busnel lors du dialogue à la télévision. Qu'est-ce que c'est que ce suicide où la suicidée se retrouve au fond d'une piscine, sans eau ou presque dans les poumons, la tête et les bras coincés dans le dossier d'une lourde chaise ? On croit rêver.  Dont acte, circulez, "y'a rien à voir"? Une prouesse à la Bérégovoy, suicidé de deux balles dans la tête?

L'inceste est indéfendable dans son ignominie, mais le numéro de Docteur Jekyll et Mister Hyde auquel s'est livré pendant des années  Olivier Duhamel ne fait tristement que l'ajouter à la longue liste des ordures duplices, avec comme circonstance aggravante le brio éclatant de la personne publique. Un brio d'ailleurs si aveuglant que l'on voit bien Camille Kouchner se débattre et peiner à s'arracher à sa lumière pour qualifier comme elle le mérite l'abjection de son côté sombre. Mais tandis que l'attention se porte sur l'inceste et que l'auteur développe le discours de la culpabilité des témoins, le public, les médias passent, me semble-t-il, à côté du problème que pose le livre dans sa première partie, lorsqu'il expose, en toute naïveté, ce scandale à mes yeux plus terrible du mode de vie d'un microcosme germanopratin si imbu de ses supériorités intellectuelles et de ses privilèges que son fonctionnement, son existence, ses pratiques sont une insulte absolue aux espoirs d'un peuple qu'à travers le programme commun de la gauche qui allait aboutir au 10 mai 1981, toute une France à la peine avait fondés sur lui.

Ainsi donc, voilà ce que sont devenus nos révolutionnaires idéologisants de Cuba et du joli mois de mai 68? Une grosse décennie de verbe haut, de leçons de gauche, de vitupérations contre le "coup d'état permanent" de la cinquième République, de mépris affirmé pour la France gaullo-giscardienne, de discours enflammés au secours du peuple souffrant, de défense et de compréhension des classes laborieuses, et puis, finalement, la réduction des emballements de 68 au "jouissez sans entrave", la délégation à des domesticités nombreuses de l'encadrement de la progéniture,  les abbayes de Thélème estivales à net parfum de sexualité libérée-partagée, l'encouragement d'ailleurs à goûter sans trop attendre aux saveurs de celle-ci (Comment, mignonne, treize ans et on n'a pas encore vu le loup?) et puis, le pouvoir arrivant, les postes qui vont avec, l'ivresse des maroquins et le gonflement des comptes en banques (ce qui permettra de sortir les enfants de l'enseignement public, enseignement des pauvres, pour les faire bénéficier des charmes, jusque-là honnis, de l'Ecole Alsacienne). Cette mentalité, ces trahisons, sont inexcusables, impardonnables.

Ce livre est triste, parce que s'il ne nous apprend rien sur les perversités sexuelles qui transforment des parents ou des proches en prédateurs et sur leurs conséquences, il souligne avec une décourageante clarté combien le combat pour l'égalité des conditions de vie et le bonheur de tous à l'aube des lendemains qui chantent est un combat perdu d'avance, puisque ceux-là même qui prétendent le mener oublient dès que l'occasion s'en présente le collectif pour l'individuel, découvrent que l'interdiction d'interdire est d'abord une saine pratique privée et s'enchantent que la gauche soit nettement plus confortable quand elle est caviar que du temps qu'elle était, ô leur naïve jeunesse, révolutionnaire.

Révoltant.

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21 juillet 2022

CHARLES DEMAILLY, ROMAN CRUEL.

adelinewrona2Charles-DemaillyLes Goncourt

J'ai dû acheter ce bouquin il y a une quinzaine d'années, peut-être suite à une allusion dans le cours d'Antoine Compagnon au Collège de France dont j'étais auditeur (blog '' Mémoire de la littérature''), ce qui aurait sa logique, ou peut-être pas, et je ne l'ai retrouvé dans une pile un peu négligée que récemment.

J'ai beaucoup aimé cette édition d'Adeline Wrona (universitaire; Sorbonne - Nouvelle), aux précisions aussi éclairantes qu'indispensables dans un texte à clés qui foisonne de références dont un grand nombre échappe au lecteur lambda. Sa présentation liminaire (mais que comme d'habitude, il faut lire ''après'') est tout à fait passionnante.

J'ai mis une petite cinquantaine de pages à rentrer dans l'histoire et de toute façon - ceci justifiant cela - on a longtemps l'impression d'une succession de tableaux de genre, ciselés, plus que d'une narration suivie. Mais peu à peu, un schéma se dégage, sans malgré tout que l'épaisseur romanesque proprement dite qu'on rencontre chez Balzac - qui est à cause des Illusions perdues, le premier auquel on pense -,  chez Flaubert, chez Maupassant, apparaisse.

Les ''clés'' éclairent, mais hors les clés, la densité des personnages secondaires est assez relative, et l'on n'a pas le sentiment d'aller au vrai des psychologies, ce qui vaut d'ailleurs même pour le personnage principal, qui donne son titre au roman, ou pour Marthe, l'actrice qui le perdra. On est dans des schémas, on examine des comportements par leur surface, mais est-ce que tout cela vit vraiment ? Il y a indiscutablement un charme de lecture, mais qui ne vient pas de là. D'où, alors? L'abondance des notations descriptives s'inscrit dans une technique stylistique assez étonnante, qui parvient à ne pas lasser tandis qu'elle échoue à construire - du moins chez moi - le décor qu'elle est censée installer. On s'étonne d'être pris dans les filets d'une accumulation impressioniste de détails qui multiplient des plaisirs de vocabulaire mais ne dessinent au fond rien. Le mystère est entier. On pourrait avoir de ces étonnements chez Proust, mais sa virtuosité ultime qui sublime le plaisir de la lecture ouvre sur de vraies significations et parvient à éclairer ce qui est derrière les apparences. Ici, on est plus souvent dans l'exercice de style, dans la présentation de ''types'', ou dans une forme de brio journalistique  finalement peut-être un peu vain.

Couple étonnant que celui que forment les frères Goncourt. La lecture de la chronologie qui accompagne l'édition ne nous dit rien que de factuel de leur curieux destin. Avec huit ans d'écart et la recommandation faite à Edmond par leur mère sur son lit de mort, il a dû y avoir de la relation père-fils entre les deux frères, entre Edmond et Jules, son cadet de huit ans. La mort prématurée de Jules, d'une siphylis, peut laisser supposer une sexualité "d'époque", où la fréquentation des maisons de passe était la pratique courante de la bourgeoisie, avec cette curiosité que Wikipédia leur attribue à partir des années 1850 une certaine et imprécise Maria comme maîtresse, d'abord du seul Jules, puis des deux frères ...

Quoi qu'il en soit, et pour en rester à Charles Demailly, c'est progressivement un sentiment de cruauté qui s'installe à la lecture, cruauté des rapports humains dans ce milieu journalistico-littéraire où le héros - comme les frères, dans la vie - évolue, et cruauté du sort qui prend pour cible ledit héros, bien naïf et bien désemparé dans sa relation amoureuse avec la tête de linotte frottée de mondanité dont il tombe amoureux, qu'il épouse et qui le rendra, stricto sensu, fou. Les rapports entre les personnages sont très stéréotypés mais on souffre malgré tout de toutes ces superficialités mesquines qui dans l'entrelacement des médiocres ambitions personnelles conduisent les uns et les autres qui à la petitesse d'échecs carriéristes, qui, comme Charles, à l'abîme. On souffre, on prend parti, et pourtant rien n'est réellement profond, ni, dans le sort de Charles, profondément crédible. Son soi-disant grand ouvrage, son livre sur la bourgeoisie qui en fait un écrivain, le peu qu'on nous en dit ne dessine pas le chef d'oeuvre supposé, on ne sait rien de net ni d'enthousiasmant de la pièce qu'il écrit pour Marthe, on ne va pas au fond des choses, mais il reste cela, un malaise installé, qui peine et qui pourtant retient, en même temps qu'on ne sait pas pourquoi.

Une remarque encore : l'essentialisation des femmes. C'est un trait commun aux romanciers du XIX° siècle mais qui m'a encore davantage frappé ici. On sait je crois les Goncourt misogynes, mais cela ne suffirait pas. Les personnages masculins ont, bien ou mal dessinées, des individualités, ce sont des hommes mais d'abord des caractères, alors que les femmes, sont d'abord des femmes, ''seulement'' des femmes, et c'est en tant que femmes qu'elles présentent tel ou tel trait. ''La femme'' est comme ceci, comme cela et ensuite, éventuellement, s'appellera Marthe, ou Marie ou Jeanne et infléchira légèrement le trait générique mais en restera esclave. Vision extraordinairement réductrice.

Y a-t-il un bilan? A me relire rapidement, guère enthousiaste, il me semble. Et pourtant, j'ai pris un grand plaisir de lecture. Et ce plaisir est peut-être venu, au-delà des défauts intrinsèques du roman, du voyage néanmoins qu'il propose et qu'accompagne et guide Adeline Wrona à travers le milieu littéraire de la moitié du XIX° siècle, dans les pas de ce maladroit Charles Demailly, nanti de quelques dons, de quelques ambitions, qui voudrait se réaliser dans tout et ne se réalise dans rien, acteur à contretemps de son propre destin, malchanceux par manque de lucidité et qui finit tout en bas de l'échelle humaine.

Tiens, à propos de femmes, justement, et qui me sont tombées sous les yeux via internet assez récemment, trois photographies, trois ''types''. De haut en bas, l'exacerbation du sex-appeal, la négation du sex appeal, le merveilleux équilibre ... Non?

Super Nana

BURKA

Eloge du vélo

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17 juillet 2022

QUELQUES BOULES DE PÉTANQUE ...

Maryna Viazovska2 Partie de Pétanque

En caricaturant un peu, car comme chacun sait, nous dessinons en 2D, nous vivons en 3D, tandis que Maryna Viazovska pense, elle, en n-D et plus particulièrement ici en 8-D et en 24-D, soulignons qu'une des Médailles Fields 2022 (Olympe des récompenses mathématiques) vient de lui être attribuée pour une simple histoire de rangement optimal de boules de pétanque. Comme l'illustrent les deux photographies ci-dessus: Mieux vaut une qui sait que quatre qui cherchent.

Avec le bagage mathématique du collège, on peut s'amuser à examiner, en 2D, en 3D, quelques petits morceaux d'aspects de la situation.

Le problème simplifié en 2D est celui du rangement optimal d'une couche de boules de pétanque dans une cagette rectangulaire (on va parler de valise) dont les dimensions sont des multiples du diamètre des boules. On pourra prendre ce diamètre pour unité, la cagette est donc de dimension mxn, avec m et n entiers.

Quelle que soit la façon de ranger les boules, le problème se réduit au pavage d'un rectangle mxn par des disques de rayon unité. Si on ordonne les boules en m rangées de n boules, on occupe une surface mxnxpi/4 (car chaque disque est de surface pix(1/2)^2=pi/4 par la formule générale pixr^2  de l'aire d'un disque de rayon r). On a donc un taux d'occupation de la cagette (de surface mxn) égal à pi/4 par le quotient des aires, soit en arrondissant sur une décimale: 78,5%.

Si on essaie de décaler les boules d'une rangée sur l'autre pour exploiter le creux qui se crée entre deux boules qui se touchent, l'affaire se complique un peu, les dimensions de la cagette sont à revoir pour y ordonner sans perte un nombre entier de rangées contenant un nombre entier de boules, mais à y réfléchir, on voit que l'on peut raisonner d'abord sur des groupes de trois boules contiguës, dont les centres A,B et C sont les sommets d'un triangle équilatéral de côté unité. Raisonnant sur les disques, et nous limitant à ce triangle, lesdits disques le couvrent partiellement grâce à trois portions identiques chacune d'angle au centre 60°, c'est-à-dire pi/3, donc chacune d'aire égale au sixième de l'aire du disque, qui correspond à un angle au centre de 2pi. A eux trois, les disques couvrent donc une surface du triangle égale à pi/8. La surface d'un triangle équilatéral de côté a est donnée par la formule a^2xRac(3)/4 , où Rac désigne la racine carrée.Ici, le côté est 1. D'où l'aire Rac(3)/4 . Par quotient, le taux d'occupation du triangle équilatéral par les disques est finalement : (pi/8)/(Rac(3)/4) soit pi/(2xRac(3)), soit, avec arrondi: 90,7%

En ignorant les problèmes de bord, on voit que ce rangement - on  fait comme si on pavait intégralement  le rectangle par juxtaposition des triangles équilatéraux - est très supérieur en efficacité au premier. Mais justement, il y a des problèmes de bord et du coup, la situation est très ... variable.

Par exemple: soient à ranger 12 boules de pétanque, six paires. Gardons l'unité comme diamètre de la boule de base.

Dans le rangement sans décalage, quelles que soient les dimensions de la valise (1x12; 2x6; 3x4), le taux en 2D est pi/4. Dans le rangement avec décalage, la forme même de la valise nous contraint. Si elle est toujours rectangulaire (on raisonne en 2D, la valise est toujours ''d'épaisseur'' unité, il n'y a qu'une couche de boules), on va examiner séparément les options 2x6 et 3x4.

Cas 2x6 : le décalage de la seconde rangée nécessite une longueur de 6,5. En largeur, l'utilisation des creux conduit à un gain. Celle-ci est maintenant définie par la hauteur du triangle équilatéral des trois centres d'un triplet de boules (Rac(3)/2) auquel s'ajoutent deux rayons (2x(1/2) soit au total : 1+Rac(3)/2. Aire de la valise : 6,5x(1+Rac(3)/2) pour 12 boules (en 2D: disques) d'aire totale 3xpi. Le taux 2D est devenu (quotient, puis arrondi) : 77,7%

Cas 3x4 et décalages successifs alternés vers la droite, vers la gauche, d'une rangée sur l'autre:

              - pour 3 rangées de 4, il nous faut une longueur de 4,5. La largeur utilise cette fois deux rayons plus deux hauteurs de triangle équilatéral, soit : 1 + Rac(3). La valise a pour surface : 4,5x(1+Rac(3)) et cette fois, le taux d'occupation 2D est : 76,6%

              - gagnerait-on avec 4 rangées de 3? La valise est de dimension 3,5x(1+3xRac(3)/2), pour un taux 2D d'occupation : 74,8%

Mais on peut imaginer une valise dont la section 2D définie par la couche des boules soit un parallélogramme, par décalage toujours dans le même sens. Reprenons rapidement les trois cas ci-dessus. Les disques décalés se rangent alors dans des parallélogrammes  d'angle aigu 60° et de mêmes largeurs respectives que dans les décalages alternés. Quelle est la longueur de ces parallélogrammes? Aux deux extrémités de la ligne des centres de la première rangée de disques, le dernier rayon horizontal de valeur 1/2 est remplacé par l'hypoténuse d'un triangle rectangle de longueur 1/Rac(3) (cf. schéma ci-dessous).

Cas 2x6 : longueur 5+2/Rac(3) d'où une surface égale à (1+Rac(3)/2)(5+2/Rac(3)) et finalement un taux d'occupation 2D de 82,1%

Cas 3x4 : - rangées de 4; longueur : 3+2/Rac(3), largeur 1+Rac(3); surface: (1+Rac(3))(3+2/Rac(3)) et taux d'occupation 2D de 83%

               - rangées de 3; longueur : 2+2/Rac(3), largeur 1+3Rac(3)/2; surface: (1+3Rac(3)/2)(2+2/Rac(3)) et taux d'occupation 2D de 83%

Les deux derniers taux sont prévisiblement à l'identique car les valises sont les mêmes : (1+Rac(3))(3+2/Rac(3)) = 5+11Rac(3)/3 = (1+3Rac(3)/2)(2+2/Rac(3))

Calc

Boules

 

REMARQUE : OCCUPATION 3D DE LA VALISE DE RANGEMENT.

L'examen du taux d'occupation 3D de la valise est immédiat. L'épaisseur de la valise sera le diamètre de la couche de boule, et donc son expression (diamètre unité) est la même que celle qui donne la surface. Pour le volume des boules, d'expression générale (4/3)xpixr^3, soit ici (4/3)xpi/8, soit pour 12 boules , 2xpi, il remplace l'expression 3xpi des calculs en 2D. Les différents taux 2D deviennent les taux 3D par simple produit par 2/3.

ET SUR PLUSIEURS COUCHES ?

images

Peut-être des bouts, une autre fois ...

 

Posté par Sejan à 17:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 juillet 2022

AU VILLAGE, SANS PRÉTENTION ....

Montesquieu Juillet 2022

Juillet dans le sud ... de Toulouse. Chaud. Il faut laisser grand ouvert la nuit et jusque vers 9 h le matin. Ensuite, on ferme aux 4/5 les volets et complètement les fenêtres, et on parvient ainsi à maintenir un différentiel de 10° avec l'extérieur, dans le bon sens. C'est du 26°/27° dedans, mais enfin, c'est encore jouable.

En début d'après-midi, un coup d'oeil sur le Tour de France. Comment ces types parviennent-ils à produire de tels efforts en ce moment, sous le cagnard, et ne pas mourir?

La rue est une petite rue, très étroite. Et encore, je suis dans la partie large, au débouché de la halle, ensuite, elle se resserre.  Quand M., mon voisin, ouvre ou ferme ses fenêtres et que je suis là, on n'a guère l'impression d'être plus loin l'un de l'autre qu'aux deux extrémités d'une grande table de ferme. Jeudi dernier, en fin d'après-midi, à la descente du bus Arc-en-Ciel du Conseil Régional que j'avais pris gare Matabiau, parti de Paris le matin, c'était fermé, chez lui. Il va assez souvent passer deux jours chez sa fille, ou davantage en cette saison, s'il l'a rejointe en bord de mer, quelque part sur la Costa Brava où elle a un petit appartement. Il n'y fait pas forcément plus chaud qu'ici et puis, on a les pieds dans l'eau.

Lundi après-midi, les volets de sa cuisine se sont ouverts. Je l'ai cru de retour. J'ai vaguement surveillé. Depuis cinquante ans que j'ai retapé la vieille maison de village acquise sur un coup de tête, coup de foudre d'une promenade dominicale, nous entretenons des relations cordiales de pas de porte. On bavarde dans la rue, quand on s'y croise, et c'est souvent, l'un partant  faire quelque course et l'autre en revenant, ou bien d'une fenêtre à l'autre, à la tombée du soir, quand on ferme pour la nuit. Je viens ici de moins en moins en vieillissant, c'était surtout la maison des vacances, de toutes les vacances, Noël, Pâques, été, pour les gosses. Il n'y a plus de gosses et ils n'ont pas vraiment pris le relais avec les leurs. Je descends, parisien de fait, deux ou trois fois cinq jours dans l'année, ici ou là, et deux ou trois semaines en juillet. Pas davantage. Je m'en attriste sans y rien changer. J'ai du mal à bouger quand je suis quelque part et puis, pour ne parler que du cinéma, on peut difficilement comparer le quartier latin et la quasi nécessité, ici, de se transporter à Toulouse. Ma technique en juillet, c'est un aller-retour du dimanche en bus (je n'ai qu'un vélo, au village, et cette année, je l'ai même laissé à la cave). Une heure trente d'autobus dans chaque sens. Il faut rentabiliser. Je pars à 8h30, et le programme est chaque fois le même: chocolat-croissant dans un café de la place Wilson à l'arrivée, puis installation au cinéma Pathé Wilson pour un film à la séance de 11h, suivi d'un sandwich et d'un demi en vitesse avant un deuxième film à la séance de 13h30. Le bus pour rentrer est à 17h15 à Matabiau. C'est quasiment du flux tendu cette affaire, mais ça m'amuse assez, au fond.

Ce n'était pas le voisin, l'ouvreur de volets de lundi, mais un sexagénaire lambda, courte barbe blanche, chemise à carreaux et bermuda, que je n'avais jamais vu et que je suis allé interviewer quand je l'ai entendu refermer la porte d'entrée. C'était le gendre. Oui, tout le monde était en Espagne et puis M. s'est effondré, en pleine conversation de table. AVC. Il y a deux semaines. Rapatriement à Purpan. On attend la suite. La faculté est pessimiste. Pas sûr que je le revoie. Il a une petite quinzaine d'années de plus que moi, M., treize exactement, et une santé qui semblait insolente. Je me suis souvent dit (et lui disais) que sa fin marquerait pour moi le début d'un compte à rebours assis sur notre différence d'âge. On avait encore plaisanté ensemble avec ça quand je suis passé, fin avril et que je le félicitais pour sa belle forme. Merde, c'est court, treize ans.

Son accident brutal me laisse rêveur. Cinquante ans que nous nous côtoyons, une longue proximité qui n'a jamais basculé en intimité mais présente les avantages d'une civilité continue, agréable et confiante. Il a les clés de la maison et il assurait au fond, tacitement, d'un côté de la rue à l'autre, une sorte de gardiennage pour moi rassurant. Et je me trouve assez affecté par cette idée qu'il ne verra peut-être plus ce que je vois encore, la place de la halle, le marché du mardi, la rue principale qui mène au pont, l'église et ses cloches que la nuit et quelques velléités de riverains grognons n'ont jamais interrompues, et son glas aussi, qui souvent résonne, le village est vieux. On se regardait et on disait: ''Tiens, le glas, un de moins sous la halle, un de plus au cimetière''. C'est un bavard, M., et les histoires qu'il me raconte, dans lesquelles il mime volontiers son rôle avec un côté ''à moi on ne la fait pas'', traînent un peu en longueur; le gendre m'a dit qu'il était conscient mais sans pouvoir parler. A mettre à l'imparfait, les bavardages.

Je bouge très peu quand je suis ici. J'aime la maison et je viens pour elle. Je la sens amie, complice et de Paris, je culpabilise de l'abandonner si je suis trop longtemps absent. Les gosses aussi en fait l'aiment, mais la vie ... Chacun de nous, dans la relation qu'il a avec elle, cultive le tête-à-tête. Nous n'y venons pas ensemble. L'autre y serait de trop. Je passe, et ils doivent faire de même, de pièce en pièce, flattant les meubles de la main, déplaçant un livre, m'asseyant dans un fauteuil et écoutant dans le silence presque constamment complet du village, les craquements par lesquels elle s'exprime, et le battement de l'horloge, au rez-de-chaussée, la vieille horloge récupérée d'une grand-tante, signée d'un artisan de Bagnères de Bigorre avec la date, 1902, dont les cordons qui tiennent les poids ont plusieurs fois cassé, que je remplace régulièrement, qui bat imperturbablement sa quasi seconde avec un petit décalage qui la fait quotidiennement retarder de trois ou quatre minutes et que, malgré maints essais de réglage, je n'ai jamais pu compenser. Je reste en bas, dans un fauteuil, à côté d'elle, et je contemple le mouvement lent de son balancier, et j'écoute son tic-tac qui semble presque un discours, comme si elle pouvait raconter tout ce dont elle a été témoin et comme si mon attention rêveuse installait une conversation avec elle, prêt à lui parler comme on fait ses confidences à son chien, avec encore moins de vraisemblance car le chien est sensible au ton et déchiffre les états d'âme et y réagit, s'il le faut consolateur, mais elle y parvient presque, c'est une horloge qui console par son obstination, qui dit: ''Quoi qu'il arrive, le temps par moi continue, la vie continue, ta vie continue et c'est cela qui importe''. Il ne va plus avoir ça, mon voisin. Au mieux (c'est-à-dire au fond, au pire) l'EPHAD le guette. Et c'est navrant. 

MV2

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12 juillet 2022

PEUT-ON RÉFLÉCHIR AU SOLEIL?

pe_ar

Mon voisin de palier est fâché avec les pourcentages. L'autre matin, je finissais de petit-déjeuner, il est venu demander de l'aide. Il devait régler une petite somme (327,8 €). Il a un arrangement, dont il n'a rien voulu me dire, avec un prêteur qui retient à la source 4% du montant prêté. Il ne savait pas calculer celui-ci pour disposer et ne disposer que de la somme à verser. J'ai mis vingt minutes et deux cafés à lui faire admettre que puisqu'il allait disposer de 0.96 fois son emprunt, il devait demander 327,8/0,96 € soit en arrondissant au centime: 341,46 €. Comme il n'a pas réellement compris mes explications, il reviendra me voir à la prochaine facture.

Ce type de question ne devrait poser de problème à personne. Or …

Où sont les causes de notre échec dans l'enseignement des notions calculatoires de base qui permettent de circuler avec une aisance rassurante dans les mathématiques de la vie courante? Il ne s'agit pas là des mathématiques des mathématiciens, non, simplement de celles qui permettent de calculer des surfaces, des volumes, de comparer des croissances ou des décroissances, de réfléchir à des questions simples d'emprunt et de remboursement, d'estimer des ordres de grandeur, de s'y retrouver dans les augmentations et les rabais, en somme, il s'agit de ne pas renoncer à réfléchir dès qu'il y a un peu de ''maths'' dans la situation.

Il semble évident que ''connaître par cœur les tables de multiplication'' et ''savoir compter jusqu'à 100'', second volet qui définit au fond le domaine d'application des tables, est un point de départ incontournable. Or les élèves de lycée, classe terminale, spécialité maths, n'ont pas, desdites tables, une connaissance parfaite. Ils devraient les ''savoir'' comme on ''sait'' marcher, les automatismes acquis transformés en gestes réflexes, sans aucune activité consciente entre l'énoncé: 8x7 et la réponse: 56. Malheureusement, c'est loin d'être le cas général! On peut estimer que le premier micro-objectif d'une reprise en main des apprentissages de base est ''bêtement'' là. Faire ânonner inlassablement ses tables jusqu'à obtention du résultat à toute la France juvénile, du CP à la fin de la scolarité obligatoire.

La table de Pythagore de l'addition (le carré de 10 sur 10) doit être également automatisée et ne l'est pas: 9+7 , 5+8 , 6+7 … renvoient à des hésitations! Là encore, répéter, répéter et répéter. Jusqu'à la réponse réflexe. Au passage, accepter de remplacer abusivement ''+'' par ''et'' à l'oral : 9 et 7 ? 7 et 5 ? Comme on remplace ''x'' par ''fois''.

Installer les commodités pratiques sans les noyer dans la rigueur! Je parle des commodités pratiques ''de base''. Cela ne satisfait pas le ''mathématicien'' ? Il y reviendra en deuxième couche, avec ''certains'', mais tous devront les utiliser ''naturellement'' !

Installer la commodité pratique de la décomposition sous-jacente à l'écriture décimale (34 = 30+4).

Installer (+ et x) les commodités pratiques de la commutativité, de l'associativité, de la distributivité sans s'encombrer du vocabulaire (''on a le droit de ... et d'ailleurs je vous le fais sentir par l'exemple concret...'')

Installer la commodité pratique de ces commodités pratiques dans le calcul mental:

34 + 72 = 30+4 + 70 + 2 = 30 + 70 + 4 + 2 = 100 + 6 = 106.

La somme de deux entiers compris entre 0 et 100, le produit d'un entier compris entre 0 et 10 par un entier compris entre 0 et 100 ne relèvent que du calcul mental. Honnie soit la calculatrice !

57x6 = (50+7)x6 = 50x6 + 7x6 = 300 + 42 = 342

Au-delà, instituer l'usage des estimations de bon sens pour obtenir les ordres de grandeur (#):

326x472 #300x500 ; 17x4662#20x4000; 2764x14256#3000x14000#40 000 000.

Et puis ...

Indispensable compréhension des relations et interactions entre les quatre opérations, + , - , x , / .

Partition d'une quantité et écriture fractionnaire. Division euclidienne.

Sens de :''Calculer ou Prendre les 2/3 de, les 5/7 de, les 23/17 de …''

Calcul fractionnaire.

Et puis ...

Et tout d'un coup, arrivé là, on se dit qu'on n'est pas sur la bonne voie. À quoi bon ces conseils ou ces indications? Les directives officielles en sont truffées. Il suffit de suivre le lien eduscol.education.fr pour nager dans les yaka-faukon, à quoi sert d'en rajouter ? Le problème doit être ailleurs.

Où ? Peut-être simplement dans la (mauvaise) formation des maîtres. On recrute ''The wrong man (woman) in the wrong place''. Pourquoi à vingt ans, à vingt-deux ans se jeter dan la préparation des concours de recrutement, se condamner à ne jamais sortir du système scolaire, enfermement quand on y songe monstrueux, contre-nature! Ne faudrait-il pas imposer d'abord une dizaine d'années de ''vie active'', le temps de comprendre au fond le sens de toutes ces années de formation initiale qu'on nous impose, gosses, et dont on reste presque tous pour toujours marqués ? Apprendre pour apprendre ou apprendre pour vivre ? Qu'apprendre pour vivre ? Et pour vivre quelle vie ?

Et s'il valait mieux d'abord oublier une large part de ce qu'on a appris, dans le non usage qu'on en fait lors de la réalisation de tâches utiles à la collectivité, à la construction du quotidien des autres, pour mieux donner du sens, ensuite, au geste d'enseignement, un geste qui en serait élagué, relativisé dans ses finalités, plus tourné vers l'efficacité, mais plus certain des apports de sa gratuité aussi, par ailleurs maintenue, fondatrice de l'humain, de ce rebattu ''vivre ensemble'' qui nous fatigue comme poncif creux et qui recouvre pourtant des dimensions essentielles de convivialité, de tolérance, d'ouverture?

Et s'il y avait à creuser, par là …? Un peu, chaque jour ? Chaque jour … de vacances ?

Peut-on réfléchir au soleil ?

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28 juin 2022

MATHEMATICA - DAVID BESSIS

            MathematicaDavid_Bessis

https://www.youtube.com/watch?v=IZqsafXWrQs  ... en suivant ce lien, on bénéficie de 32 minutes sur France Culture qui ont attiré mon attention sur ce livre et son auteur. Acheté. Lu.

L'impression est curieuse. On ressort de là sans idée claire  sinon une ou deux affirmations itérativement répétées sur le rôle de l'intuition et la nécessité de ne pas avoir peur, en particulier peur d'expliciter ses incompréhensions. Est-ce que cela construit une méthode alternative à celles dont David Bessis  affirme qu'elles sont la cause même du mal: la mauvaise image des mathématiques, le rejet de la discipline, les blocages afférents, l'échec de presque tous là où tous, prétend-il, pourraient et devraient réussir? Non.

L'ambition de ce livre est de changer votre façon de voir le monde. C'est l'incipit.

C'est exactement ce que j'ai essayé de faire. C'est l'excipit.

Entre les deux ... On peut balayer la table des matières.

TableMat

Trois secrets (des mathématiciens). 1- La pratique des mathématiques est une activité physique, comme la marche à pied ou la natation. Juste quelques gestes invisibles à mettre en branle, dans la tête. Ah ... 2-Il existe une méthode pour devenir très fort en mathématiques. C'est l'histoire du type à qui on demande : "Pouvez vous me donner l'heure?" et qui répond :"Oui, je peux". 3 - Le cerveau des grands mathématiciens fonctionne de la même manière que le nôtre. De la même façon que le moteur d'une 2CV et celui d'une Ferrari sont tous les deux des moteurs à explosion. Bon sang, mais c'est bien sûr ...

Le bon côté de la cuillère. En fait : Les nuls en maths sont nuls en maths parce que personne ne leur a donné de consignes claires, ne leur a dit qu'il ne s'agissait pas d'apprendre, mais de faire, ne leur a montré quel était le bon côté de la cuillère . Voilà. C'est tout. Ah ...

Par la force de la pensée. Faire des mathématiques, c'est développer, à partir de l'intuition, des images mentales fortes et claires. Ensuite, c'est un jeu d'enfant. Ah ... Et vous pouvez me dire l'heure? Je peux!

La vraie magie... n'existe pas. Pour quelqu'un qui ne connaît que les chiffres romains, 999 999 999 (l'unité ôtée d'un milliard) est un nombre impossible à regarder en face. Un calculateur prodige, ça n'est rien d'autre qu'un type qui a une façon de voir les nombres  qui rend faciles des opérations impensables pour vous. Il a une panoplie de trucs plus étendue que la vôtre et l'habitude de jouer avec. Et donc ? ...

Les gestes invisibles. On apprend par simple imitation. Mais inventer est une expérience spirituelle qui élève votre état de conscience. Elle implique des gestes invisibles qu'on ne sait pas communiquer. S'ils aboutissent à des résultats, ces résultats pourront être utilisés par d'autres. Mais le ressort de leur émergence restera incommunicable. Pour comprendre, les autres devront réinventer les gestes invisibles ou d'autres aboutissant aux mêmes résultats. Ben voyons ...

Refuser de lire. Les livres de mathématiques sont illisibles, il ne faut donc pas en lire, à la rigueur piquer au hasard une page ici ou là, quatre ou cinq lignes, contrôler qu'on n'y comprend rien et chercher plutôt quelqu'un qui connaît le sujet pour vous l'expliquer. Les mathématiques se transmettent par imposition des mains, enfin, presque. Le seul véritable intérêt des livres de mathématiques est de permettre à leur auteur de se comprendre. Cette dernière affirmation, par contre, contient une vérité essentielle : on ne comprend vraiment que ce qu'on a expliqué (enseigné).

La posture du petit enfant. Alexandre Grothendieck et ses Récoltes et semailles. On nage. David Bessis conforte le mythe. Un génie avance à tâtons et à l'intuition, tombe et se relève comme un enfant qui apprend à marcher, empile des concepts mathématiques prodigieux en proclamant que chercher et trouver est la chose la plus simple, la plus spontanée  du monde, un don que nous recevons tous au berceau, certitude qu'il cultive en se nourrissant exclusivement de soupe de pissenlit et en rédigeant pour finir, au pied des Pyrénées, reclus dans un petit village de l'Ariège, une méditation de trente mille pages sur le problème du Mal.

La théorie du toucher. Enfin un exemple amusant et concret de formalisation théorique à propos du jeu d'apprentissage enfantin de reconnaissance des formes via divers objets à faire passer par des trous adaptés à eux.

Un truc qui cloche. Témoignage, intuition et construction personnelle d'images mentales. Oui, bon, pourquoi pas. Et puis explicitation d'une "méthode" (?) : ... je me suis mis à l'écoute de la dissonance entre mon intuition et la logique. Pas bien opérationnel pour nous, tout ça.

Apprendre à voir. Quelques exemples de capacités compensatoires extraordinaires face à des handicaps (aveugles se déplaçant par écholocation ... étonnant ...). Plasticité mentale. Projet d'auto-transformation. Bon, soit, mais ...

La balle et la batte. "Une balle et une batte coûtent au total 1.10 dollars. La batte coûte un dollar de plus que la batte. Combien coûte la batte?". Je ne suis guère convaincu par la tripartition introduite par David Bessis: intuition ( répondre 10 cents tout à trac, "sans réfléchir"), rationalité (réfléchir un moment pour obtenir 5 cents), et "système 3", technique d'introspection visant à établir un dialogue entre l'intuition et la rationalité et permettant une réponse (5 cents) immédiate qui a pris en compte les deux, image mentale à l'appui.

Il n'y a jamais d'astuce. Autour de la somme des n premiers entiers naturels: 1+2+...+n = n(n+1)/2, rabâchée jusqu'à la nausée comme prouesse du petit Gauss et ici redoublée comme exploit de William Thurston, figure des mathématiques américaines de la fin du XX° siècle, alors âgé de cinq ans. La tentative d'explication de David Bessis concernant les démarches du "système 3" qui ont permis à Gauss et à Thurston de "voir" immédiatement la réponse par une sorte de saisie globale  de "l'objet somme" n'enlève pas l'adhésion. Et ce qu'il propose complémentairement en termes de pavage d'un demi carré ou rectangle relève justement il me semble de cette "astuce" qu'il prétend nier. Il y adjoint une approche probabiliste inattendue (moyenne et espérance) mais surtout elle aussi  "astucieuse": dans un tirage au sort équiprobable d'un entier entre 1 et 100, on obtiendra "en moyenne" 50,5. La somme d'un paquet de N termes étant égale à N fois leur moyenne, on en déduit le bon résultat.

Passer pour un idiot. Chasser la peur d'avouer qu'on ne comprend rien , et s'ouvrir à partir de là le chemin du progrès, le conseil est réellement intéressant et du coup le chapitre.

Un art martial. Sur Descartes, en fait. Le doute cartésien et la suite . Oui.

Même pas peur. Quelques considérations sur "les infinis", l'infini dénombrable (l'énumération illimitée) et le non dénombrable, avec la page quadrillée de dimension infinie qui contient moins de cases qu'il n'y a de points sur la droite. L'argument diagonal de Cantor est évoqué, sans plus. La théorie des nœuds est évoquée. Curieux. Deux pages sur la conjecture de Képler (Comment ranger des sphères identiques dans l'espace de dimension 3 en garantissant la densité maximum à la structure obtenue?). On s'égare ensuite en dimension supérieure. Anecdotique.

Hyperlucide. Description d'un effort conscient non généralisable de développement personnel dans le domaine de la visualisation géométrique. Mobilisation d'intuitions sensorielles pour comprendre des objets mathématiques. utilisation des rêves, des phases d'endormissement (d'hypnagogie). Oui, bon, très particulier, peu communicable ...

Contrôler l'univers. C'est une vantardise apocryphe de Grigori (Grisha) Perelman, mathématicien génial, vainqueur au début des années 2000 de la conjecture de Poincaré (topologie algébrique; très abstrait), refusant argent et honneurs ... et aussi de se couper les ongles! Le chapitre présente un mathématicien "tordu" majeur (en tant que "tordu" plus qu'en tant que mathématicien!), Ted Kaczynski, enfant surdoué  qui fut le plus jeune professeur assistant de Berkeley avant de devenir Unabomber (seize bombes ou colis piégés déposés ici ou là  aux USA de 1979 à 1995). Avec cette affirmation optimiste et encourageante: Le délire paranoïaque est proche parent du raisonnement mathématique. Avec complémentairement ce commentaire de William Thurston: La raison pure a de grandes chances de vous égarer.

Un éléphant dans la pièce. En délicatesse avec la rationalité, qui "dans certains cas nous éloigne de la vérité". De la difficulté de se fier aux mots, avec renvoi aux préoccupations sur le langage de Wittgenstein, dont David Bessis ne rappelle pas l'affirmation la plus célèbre : ... ce dont on ne peut parler, il faut le taire. L'histoire de la poule et de l'œuf réglée par la théorie de l'évolution. Il l'a préférée à l'histoire ressassée du barbier "qui rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes", avec cette interrogation: "Qui alors rase le barbier?". D'où une comparaison de "la langue des humains" et de "la langue des mathématiques", avec bien sûr avantage à la seconde quand il s'agit de précision rationnelle.

Abstrait et mou. Un chapitre sur l'énigme de la vision et une petite leçon sur les neurones. David Bessis tente une ouverture vers l'intelligence artificielle. Sa description n'éclaire pas vraiment. Avec ce constat : Les circuits de silicium d'un ordinateur sont immuables, gravés dans une matière inerte. Notre cerveau est un tissu vivant qui se reconfigure en permanence. Trivial, en fait.

L'éveil mathématique. C'est un chapitre au fond très exactement accordé à l'un des sujets de philosophie du baccalauréat général 2022 : Les pratiques artistiques transforment-elles le monde? Remplacez "les pratiques artistiques" par "la pratique des mathématiques" et vous avez à peu près - la réponse à la question étant "oui" - le point de vue de David Bessis. Ce qu'il essaie de communiquer c'est cela: peu à peu, la découverte intime et l'appropriation des concepts mathématiques reconstruisent le monde réel en en fournissant une grille de réinterprétation qui en éclaire les arcanes, elles permettent à la fois de le voir enfin dans sa profondeur et de le penser, elles lui rajoutent des couches d'intelligibilité. Le mathématicien de David Bessis est un visionnaire, ses concepts sont des images mentales qui se solidifient pour s'ajouter au monde réel, qui le dupliquent en le démultipliant. Et c'est au fond stricto sensu inexplicable. Certains - dont lui, sans doute - le vivent, mais ils ne peuvent pas - il ne peut pas - vraiment le raconter.

Épilogue. On termine avec Srinivasa Ramanujan, immense mathématicien autodidacte de la première moitié du XX° siècle, "le plus phénoménalement intuitif que l'histoire ait connu", qui ne se donnait pas la peine de démontrer ses résultats (mort prématurément à 32 ans il en a produit près de 4000 que depuis un siècle, la communauté savante a quasiment (et difficilement) tous validés) puisqu'ils lui avaient été plus ou moins dictés par la déesse protectrice de sa famille, Namajiri Tayar, en laquelle il avait toute confiance !

L'impression est curieuse, disais-je pour commencer. L'effort de recension que je viens de faire me le confirme. David Bessis le dit lui-même dans son épilogue, en intitulé du dernier sous-chapitre : Que faire de tout cela? Oui, que faire? Pas grand-chose.

Le bilan semble aller à rebours de ses ambitions initiales. Notre vision du monde n'est pas changée; à l'inverse de ses affirmations itérées, confortées par quelques citations d'éminents chercheurs, nous sortons de là avec la certitude que les mathématiciens, les vrais, ne sont pas des gens comme les autres; et dans la description de ses efforts personnels d'introspection, de développement d'images mentales, de libre cours donné à l'imagination, de "sensorialisation des concepts", de lâcher bride à l'intuition, je ne vois pédagogiquement se construire rien qui me permette d'arracher les mathématiques à ce carcan de la transmission académique contre-productive qu'il ne cesse de dénoncer.

Tout son propos ne fait que nous conforter dans ce terrible verdict: on a des facilités, ou pas. Et le fait même qu'Einstein, Grothendieck, Perelman, voire David Bessis, affirment qu'ils ne sont pas différents des autres est bien la preuve, au vu des résultats qu'ils ne peuvent pas nier avoir obtenus, de leur a-normalité. Ils sortent du lot. Ils déduisent de ce qu'ils doivent travailler pour aboutir qu'ils ne sont pas plus doués que le voisin. Quel aveuglement! Nul n'est sans limite. Mais comment nier qu'elles ne sont pas les mêmes pour tous? Qu'ils y soient arrivés ne prouve en rien que c'est à la portée des autres.

En attendant, l'éveil mathématique du petit humain standard, son accès à une saine pratique d'un bagage minimum de connaissances mathématiques de nature à lui donner plus d'aisance et de rigueur dans son affrontement au monde va continuer à dépendre de la formation et du feeling pédagogique de ses humbles professeurs qui, et j'en suis conscient, navré et d'accord, sont globalement à revoir, au sein d'une gigantesque reconstruction du système éducatif.

D'ici là, le tout venant continuera à haïr les mathématiques et les quelques doués continueront à progresser dans la quasi autoconstruction de leurs compétences avec le sentiment aussi trompeur que commun à tous ceux qui comprennent que ce n'est pas difficile à comprendre.  

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22 juin 2022

JEROME BARDINI

La rencontre

Etonnante aventure que cette (re)lecture de Jérome Bardini. Le souvenir de la première fois ne m'est que très lentement revenu. J'ai même cru, après le premier des trois chapitres, que j'en avais terminé et qu'il ne s'agissait là que de la première de trois nouvelles indépendantes dont les deux suivantes se nommaient Stéphy et The Kid. Et puis ...

J'ai lu, lycéen des classes terminales, La Guerre de Troie n'aura pas lieu et ce fut une formidable adhésion à tout ce que j'y trouvais d'humanisme et de scepticisme distancié. Ensuite, je n'ai pas outre mesure fréquenté Giraudoux: Siegfried et Le Limousin, L'Appollon de Bellac, Bella, La folle de Chaillot, vue au théâtre, il y a quelques décennies, avec Edwige Feuillère, oui, Amphytrion 38, très bien Amphytrion 38, mais sans véritable engouement ni passion. L'Ulysse de La Guerre de Troie restait, lui, très présent, et avec lui, une sorte de tendresse  pour l'intelligence un peu facétieuse et sophistiquée, toute de grâce, de l'auteur. D'un long article ou d'une courte biographie (?), j'avais retenu, délicieux détail, que Giraudoux, diplomate, s'était inventé un chien imaginaire, un labrador je crois, dont il était souvent accompagné et dont il faisait état lors même de ses contacts les plus officiels, prévenant ses interlocuteurs de cette invisible présence canine et leur demandant de ne pas s'en inquiéter car il garantissait son absolue discrétion. Je ne parviens pas à retrouver la trace de cette source. Il y a bien un chien imaginaire, Dicky, dans La Folle de Chaillot, mais je suis certain de ne pas faire l'amalgame et que mon anecdote est indépendante. Cette fantaisie m'enchantait.

Et donc, Jérome Bardini, que j'avais lu, oublié et aujourd'hui relu. Je l'ai dit, étonnant. Et surtout sibyllin. Bardini est marié à une femme qui l'aime et dont la beauté chaque jour renouvelée le touche, mais rien ne va, rien ne lui va et sa vie ne nous semble, absurdement, qu'être le long épuisement d'une inutilité qui se regarde. Giraudoux tourne autour, n'explique pas, n'explique rien, décrit un Bardini fatigué de lui-même et qui dans le projet muri de s'éloigner de sa vie pense trouver  la possibilité de se renouveler. Peut-on dire ce qui le concerne? Il ne sait pas, il ne sait rien, que  ces sons creux que tout lui renvoie. Alors il doit partir, mais ce n'est pas un glorieux, le départ n'est pas flamboyant, c'est un départ la mine basse, un faux départ d'ailleurs, bien préparé mais médiocrement exécuté, qui le ramène incertain sur ses pas, à ceci près que dans sa courte absence, l'épouse aimante, soumise à tout, d'avoir été abandonnée refuse la réapparition et qu'il ne reste alors à Bardini qu'à repartir. S'agit-il bien de ça? Je n'en sais au fond rien, c'est seulement ce qui me demeure du premier chapitre et que j'ai cru, tout au long duquel j'ai avancé sans totalement adhérer, moyennement intéressé, curieux et inattentif.

Stéphy ensuite, aux contours encore plus sibyllins, jeune fille et sans doute schizophrène, là et ailleurs, surtout ailleurs dont elle attend tout, mais d'une schizophrénie consciente, installée dans deux réalités parallèles dont la seconde, désirée, n'est que l'attente éperdue du partenaire idéalisé que bâtissent en creux les caractéristiques pittoresques ou insuffisantes ou trop convenues des familiers de la première, gens aimables et musiciens, ne se nourrissant que de Schubert et de Mozart, un partenaire idéalisé qui va prendre corps sur un banc de Central Park pour se révéler, de perfection muette en perfection inattendue, dans un lent processus de réincarnation, d'épaississement et de réintégration d'une réalité où il n'était pas souhaité, être ce pâle Bardini qui nous avait si lamentablement quittés au chapitre précédent et qui va, redevenu réel après avoir été par Stéphy divinisé, pour cela même qu'il ne parvient pas à se réadapter, se retrouver par elle abandonné.

Et puis l'enfant, The Kid, figure non moins mystérieuse que croise aux chutes du Niagara un Bardini toujours pérégrinant, un enfant sans passé, sans attaches, sans pensée, l'enfant comme une pureté, comme la promesse de la possibilité d'autre chose, de cela même que Bardini aurait voulu être, a voulu être mais trop tard, allégé de tout, rendu au monde sans en rien subir, sans y adhérer, sans contrainte ni obligation, sans rien prendre et sans rien donner, étant  dans la seule plénitude d'être, en communion avec tout ce qui est, mais sans implication. Cela ne pouvait pas durer. Bardini rentrera dans le rang, et aussi l'enfant. Le monde redeviendra compréhensible, inutile et fade.

Il y a une poésie et un grand pessimisme dans ce petit livre. Giraudoux soliloque, sans peut-être chercher à être compris, lourd d'une fatigue énigmatique que traversent des réflexions souvent profondes qu'il allège d'un humour où surgissent la pirouette et les allusions du khâgneux,  le tout parfois difficile à suivre. Au terme ainsi d'un monologue sur le génie : Lorsqu'on voit Delavigne, les Messéniennes sous le bras droit, Marino Faliero sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer lentement sur le quai salué par un peuple admirateur, - qui soudain se précipite car les Messéniennes sont tombées dans la rue, le poète ayant tendu la main à Barbier, l'autre génie préféré de Fontranges, - et que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux cheveux plats, les paroles de Jérome sur le génie semblent légères.

Qui aujourd'hui connaît Casimir Delavigne (1793-1843), poète et dramaturge, ses Messéniennes à la gloire des vaincus de Waterloo, sa tragédie en cinq actes Marino Faliero, ou Auguste Barbier (1805-1882) qui chantait dans son poème L'idole:

Ô Corse à cheveux plats ! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor !
C'était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d'acier ni rênes d'or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
Fumante encor du sang des rois,
Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.  (Etc.)

Pour le Comte de Bonneuil, mon inculture et ma maladresse ont passé la main, je n'ai pas réussi à démêler l'affaire, même s'il s'agit semble-t-il, pour des raisons de dates, de Félix-René de Chabenat, comte de Bonneuil (1804-1884). Simple allusion gratuite? Rapport avec Barbier?

Etrange Giraudoux, brillant enfant de Bellac (87300), brillant élève de la rue d'Ulm, germano-phone et -phile passionné, essuyant d'absurdes échecs à l'agrégation d'allemand, diplomate aimé pourtant des dieux et de quelques femmes et à qui, sans logique forte,  je maintiens depuis La Guerre de Troie, comme un attendrissement.

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AGACEMENT

Pigeon

La pigeonne, immobile, à son poste, muette,

L'oeil rond, imperturbable et pas même effrayée,

Qui meuble mon balcon de l'inutilité

Du lent ressassement de tout ce qu'elle regrette,

Qu'attend-elle? Demain matin, pour m'emmerder?

A cinq heures passées de trente-cinq minutes,

Sempiternellement, se met à roucouler,

Indifférente à mes menaces, à mes insultes.

Ou suicidaire? Soit, je m'en vais l'étrangler.

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07 juin 2022

EN ATTENDANT PAP NDIAYE ...

Photo MAIF pour fin d'année!

Situation pédagogique dans les établissements scolaires et dans l'attente de la nouvelle philosophie ministérielle en matière de formation initiale.

Mais comme on ne peut pas rester comme cela à ne rien faire, parlons d'autre chose.

Je rangeais quelques livres dans l'après-midi et dans mon bureau dont l'éparpillement sur divers supports de la pièce  témoignait, j'en suis certain, de leur récente lecture. Les regroupant, les déplaçant, je me suis aperçu avec consternation que pour cinq d'entre eux, sur quatorze, j'étais incapable d'en faire revenir quelque souvenir que ce soit. Passons aux aveux. Il y avait là :

Les tiroirs de l'inconnu (Marcel Aymé) / Aller-Retour (Marcel Aymé) / Clérambard (Marcel Aymé) - Contes et Nouvelles (Maupassant - un fort volume à peu près exhaustif je crois ) - Lourdes (Emile Zola) - Le jeune homme (Annie Ernaux) - Le maître ignorant (Jacques Rancière) - Le Mas Théotime (Henri Bosco) - Que ma joie demeure (Jean Giono) - L'homme sans qualités (en fait, rapidement abandonné, tombé des mains - Robert Musil) - Paris_Briançon (Philippe Besson) - Aventures de Jérome Bardini (Jean Giraudoux) - Charles Demailly (Edmond et Jules Goncourt) - Des clairons dans l'après-midi (Ernest Haycox).

En italique, les tâches aveugles. Je suis incapable d'en dire quoi que ce soit. Or je les ai lus en 2022 !  Bon, j'ai un doute sur le Haycox, qui traîne peut-être là depuis plus longtemps, qui peut même remonter à une lecture de fin 2020, idem pour Charles Demailly. Mais les autres? Je suis certain d'avoir lu très récemment le Philippe Besson, et il ne m'en est rien resté. Rien ! Rien non plus de Clérambard, que j'ai dû lire en janvier.  Pour les Aventures de Jérome Bardini, je crois pouvoir risquer qu'une proximité de préoccupations avec  Aller-Retour, de Marcel Aymé, n'est pas exclue. Mais c'est un sentiment diffus, il n'y a rien de plus précis derrière.

Qu'en déduire? Ne déduisons pas! Que décider? Qu'il faut s'y remettre! Je supporte mal l'idée de rester bouche bée devant la question : Et vous, qui l'avez lu, qu'en avez-vous pensé? Me voilà donc nanti de la liste des lectures de juin avec même sans doute quelque débordement sur juillet.  Soit.

Et les autres, puisque je suis sur le sujet? Distribuons les bons points. Marcel Aymé est très plaisant mais ce sont néanmoins de "petits" livres. On se distrait. Maupassant est presque constamment merveilleux. Il y a dans ses nouvelles, un enchantement de lecture presque continu et la médiocrité y est très rare. Le Lourdes de Zola, m'a beaucoup intéressé, d'autant que je suis du coin et donc un peu témoin de ce qu'il rapporte. La mise en valeur des différents aspects des pélerinages est tout particulièrement réussie et l'éreintement de l'exploitation de Bernadette Soubirous aussi percutant que celle-ci (l'exploitation) navre. Quant au commerce des miracles, il ne s'y trouve que confirmé. Plus quelques psychologies attachantes. J'ai parlé d'Annie Ernaux dans le blog Compaproust, le 7 mai. Elle m'agace, ainsi que Rancière d'ailleurs, dont le bouquin sur l'apologie du crétin pédagogue (je force un peu le trait, mais ...) n'a fait que m'irriter. Giono (trop mystique, mais il y a de beaux passages) et Bosco (curieux, pas désagréable) m'ont été deux étonnements provençaux de qualité, deux bouquins attachants, tout à fait agréables à lire.

Et? Et rien, et voilà. On se met dans la position du lotus et on attend de savoir vers quoi Pap Ndiaye a l'intention de nous emmener, s'il a des intentions et s'il est encore là après les législatives. Si, quand même, sans doute, sur ce dernier point. Mais que pense-t-il, s'il pense, s'il a commencé à penser la question, si le président lui laisse un peu d'espace?

Bon, je vais commencer par Clérambard. Une pièce de théâtre. C'est le plus facile.

Posté par Sejan à 20:55 - Commentaires [1] - Permalien [#]