Le Point (n° 2211 du 22/1/15), Télérama (n° 3394 du 28/1/15) ont mis l'Ecole à la Une. Une obstination qui relève plus du marketing que de l'acte de foi. On prend une personnalité autorisée qui a ou a eu de grandes responsabilités dans le système éducatif, on lui ouvre des colonnes où elle formule quelques constats connus, émet quelques déplorations qui donnent à penser que jamais responsable n'a été, n'est ou ne sera en mesure de changer les choses, et rend hommage à quelques expériences limitées vouées à le rester et dont d'ailleurs l'efficacité n'est pas si éclatante (on constate en général que les élèves bénéficiaires des expériences ne réussissent pas plus mal que ceux qui sont restés en dehors de ces novations et on en déduit …. qu'elles ont ce mérite), on jette par ailleurs un coup d'œil sur ce qui se passe en Finlande ou en Corée, on dit Neurosciences , Révolution numérique,  et on pousse un gros soupir.

Dans les hebdomadaires cités, on est allé chercher Jean-Michel Blanquer (Le Point) et Christophe Prochasson (Télérama). 

Jean-Michel Blanquer        Prochasson

Tous deux sont universitaires, le premier ancien DGESCO ( Directeur Général de l'Enseignement Scolaire) au Ministère, actuellement directeur général du groupe ESSEC; le second actuellement recteur de l'académie de Caen. Respectivement 51 et 56 ans. Apparemment, aucun des deux n'a la moindre expérience professionnelle de l'enseignement en amont du baccalauréat, ce qui peut donner quand on l'apprend des envies de Révolution culturelle.

Que sauver dans leurs interventions?

Jean-Michel Blanquer liste dix points d'attaque et d'amélioration:

-       Miser en premier lieu sur l'école maternelle

-       Renforcer le socle Français-Mathématiques dès l'élémentaire

-       Inventer un vrai "collège commun"

-       S'appuyer sur la relation parents-professeurs

-       Améliorer les liens entre lycée "pro" et monde du travail

-       Renforcer l'autonomie des établissements

-       Recruter et former les profs autrement

-       Développer les internats d'excellence

-       S'approprier la révolution digitale

-       Mieux définir les savoirs à transmettre aux élèves

Tout cela est bel et bon, mais ce sont essentiellement des paroles verbales, comme on dit au Canard enchaîné. Deux points mériteraient d'être retenus et développés d'où pourrait découler une réforme: la réinvention du collège, l'autonomie des établissements.

Par réinvention du collège, il faut comprendre la mise en place d'une véritable Ecole de la scolarité obligatoire, sous la forme d'un continuum éducatif de 6 ans à 16 ans. Dans cette école, deux mi-temps permettront à l'enfant d'accéder progressivement d'une part, à la citoyenneté et au vivre ensemble comme au vivre au monde, d'autre part, à l'excellence individuelle (référence : http://www.thebookedition.com/scolarite-obligatoire-auguste-sejan-p-102795.html ). Il y a chez Jean-Michel Blanquer le début de l'esquisse d'une compréhension de la nécessité d'une marche vers l'excellence individuelle à travers une progression modulaire par paliers où les différents champs disciplinaires sont indépendants les uns des autres. Mais il n'avance rien sur un nécessaire mi-temps d'apprentissage du vivre ensemble et de la mise en commun des acquis hétérogènes  pour la construction d'un progrès collectif.

L'autonomie des établissements ? … bien sûr. Mais toutes les rigidités syndicales sont arc-boutées contre depuis 1968! C'est pourtant la clé, si elle est bien employée, d'un ressaisissement éducatif via des réseaux coordonnés d'entités pédagogiques dynamiques et adaptables au terrain au sein d'un dessein national à la fois ferme et souple. C'est toute une philosophie de la mission enseignante et de ses spécificités qui est là à redéfinir et à mettre en marche. Par là, l'Ecole peut participer au désenclavement, à la dé-ghettoïsation des pans les plus fragiles de la population scolaire. Mais cette autonomie suppose des hommes et des femmes dont la qualité n'a d'égal que l'investissement et repose tout le problème, effectivement, du recrutement et de la formation des maîtres. Et de leur salaire, tant il faut leur donner les moyens aussi d'une reconnaissance, d'un positionnement social gratifiants . L'inventivité volontariste de tels personnels ferait, coordonnée par des cadres à renouveler,  que le reste suivrait. Des cadres à renouveler?  Oui, car l'éducation nationale souffre aussi et parfois surtout d'un réel problème de cadres, avec au premier rang la question des chefs d'établissement.

Interrogé par Télérama, Christophe Prochasson tient lui, pour beaucoup, un discours d'historien, avec ce recul qui, en fait, conduit à ne pas avancer de pistes prospectives  concrètes. On analyse et on ne fait rien. On n'en fait rien. Recteur en exercice, il y a des marges de manœuvre … et il y a la possibilité d'être remercié en conseil des ministres d'une semaine sur l'autre, ce qui limite en général les pulsions révolutionnaires. Alors on en reste aux indications raisonnables, après avoir quand même reconnu : … il y a le feu à la maison.  Mais face à un incendie aux proportions nationales, il faut trouver autre chose que la technique du seau d'eau. Même les canadairs sont insuffisants. On se souvient peut-être de l'américain Red Adair, qui éteignit en 1991 pas moins de 119 puits de pétrole koweitiens, en feu suite à l'action de l'armée irakienne, en utilisant entre autres des explosifs pour provoquer de puissants effets de souffle. Eh bien, c'est dans cette direction qu'il convient d'aller. On ne peut plus faire dans la dentelle!

On trouve chez Christophe Prochasson cette phrase terrible et vraie : "A l'intérieur de l'Education nationale, il y a une grande lucidité, mais aussi, il ne faut pas le cacher, des freins considérables à la refondation de l'école". Et on est là dans l'euphémisme ! Reste à savoir par exemple jusqu'où lui, recteur de Caen, est prêt à aller trop loin. Jean-Michel Blanquer, à la tête de la DGESCO de décembre 2009 à novembre 2012, disposait de leviers encore bien plus puissants. Et quoi qu'il en soit de ses analyses, rien n'a avancé.

Je vous le dis, on attend Red Adair !