La Trahison - Brokeback Mountain - Vers le Sud.

L’Algérie, le sud algérien, le bled, sec sous le soleil, et la section Roque dans son petit fortin entouré de barbelés plutôt symboliques, en bordure d’un village aux étroites ruelles, aux portes de bois mal agencées qui se referment sur des visages hostiles ou simplement craintifs, impénétrables parce qu’on ne sait pas les déchiffrer derrière le mur de la langue, cet arabe mi fluide, mi scandé auquel on ne comprend rien sinon, ici ou là, un mot, directement importé du français.

La Trahison, film de Philippe Faucon, d’après le récit autobiographique de Claude Sales, avec Vincent Martinez en lieutenant Roque, ouvre une réflexion formidablement humaine sur la guerre d’Algérie, celle des derniers soubresauts d’avant les accords d’Évian de 1962, quand la rumeur inquiète laisse déjà entrevoir ce qui deviendra l’affreux repli du contingent, abandonnant pour solde de tout compte ceux, nord-africains, qui avaient marché dans ses rangs et sous ses drapeaux.

Opérations ponctuelles à la recherche d’une poche FLN, vers un village à évacuer, qu’on brûle quelquefois, à la rencontre de villageois apeurés qu’on interroge, plus ou moins brutalement, c’est selon, avec partout la crainte, la tension, même dans le fortin, même au sein de la section, avec ces appelés FSNA (Français de souche Nord-Africaine) dont on se demande si ...
Ils ne sont pas intégrés, le racisme latent, la suspicion pourrissent le quotidien, ils ne sont ni là, ni ailleurs. Et il y a Taïeb (formidable Ahmed Berrhama), épais, silencieux, muré dans l’amitié et le doute, l’arme à l’épaule dans l’armée française et l’espérance vers l’Algérie.

En quelques traits, les psychologies sont posées, les personnalités construites, le quotidien revit, accablant. L’écrasante aberration de ce conflit entre des hommes et des peuples qui pouvaient s’aimer , l’écrasante folie des illusions colonialistes noyées dans l’étroitesse navrante des réflexes racistes, l’écrasant échec des espoirs à la Camus, tout est là, en peu de mots, de temps, de gestes.
On sait, derrière, l’immense absurdité qu’installa la bêtise et les conflits d’intérêts mercantiles de politiques n’ayant jamais su mettre, au premier ressort de leur réflexion, la générosité d’un humanisme méditerranéen. Il allait falloir partir, et dans les pires conditions des deux côtés, pour n’avoir pas compris que, différemment, dans un immense et fraternel effort, on aurait pu rester. Quarante ans après, on pleure, hébété, devant le gâchis.

Quand on est confronté à cette remontée de souvenirs, dont les générations d’aujourd’hui portent encore les traces, on s’interroge sur le sens, la qualité, la dignité même, des thèmes abordés dans Brokeback Mountain et dans Vers le Sud, films en apparence seulement dissemblables, et qui pourtant peuvent se rejoindre comme analyses de la nature humaine et comme constats des dégâts de toute pulsion sexuelle immaîtrisée.

On pourrait presque (on est tenté de...!) les caricaturer à coups de sous-titres. Pour le premier: “De l’incidence d’une sodomie brutale sur le devenir de deux petits gars de l’Ouest”. Pour le second : "Comment un premier orgasme à 47 ans peut rendre folle". On pourrait ...... et se dispenser ensuite d’aller les voir.

D’accord, mais quand on y est allé?

Brokeback Mountain est tiré d’une nouvelle de la romancière américaine contemporaine Annie Proulx. Pas lue. Faudra voir.... Ang Lee s’est chargé de l’affaire. Il a la fibre homosexuelle. J’avais vu Garçon d’Honneur il y a pas mal d’années. Bien et tout en finesse. Et peu explicite sauf erreur.

Là, on veut nous vendre une “love story” sur des prémisses peu convaincantes :

(1) Malgré l’absence totale de signes préalables d’attendrissement réciproque, une chute de neige inattendue après quelques semaines de solitude dans le gardiennage de moutons exige: (a) le partage de la tente ; (b) une violente et immédiate sodomie de l’invité sur l’occupant usuel qui avait sollicité une audacieuse mais plus anodine caresse.

(2) S’ensuit du (1): (a) la fin du gardiennage; (b) quatre ans de silence et deux mariages; (c) un retour de flamme (sexuelle) compulsif et violent qui jettera chaque petit gars sur la bouche de l’autre (pour commencer) et détruira deux vies et deux familles au terme de quelques parties de pèche - alibis probablement très chaudes (mais là, Ang Lee se fait discret).

Ce qu’on nous montre m’est incompréhensible. Dois-je en induire que ce qu’on nous montre est incompréhensible? Les héros sont frustes. L’un, le brun (Jake Gylenhaal) est indiqué comme ayant de toute façon dès le départ une orientation homosexuelle. Il est amoureux, en “demande” et malheureux. Et il le dit. L’autre, le blond (Heath Ledger) est plus costaud et, croit-on comprendre, moins homosexuel. Il semble qu’on nous indique que son orientation n’est que de circonstance et qu’il s’est mis à aimer son partenaire, en tant que tel, et non les garçons en général. Plus curieux, plus émouvant. Il est mutique et il sera, jusqu’au bout, touchant.

Moralité? Comment rendre perceptible un sentiment , car c’est bien l’objet du débat, un vrai sentiment, nous suggère-t-on, et dévastateur, veut-on nous démontrer, quand il ne s’appuie sur aucune verbalisation autre que quelques banalités convenues et sur aucun geste fondateur autre qu’une très rapide et violente (fut-elle acceptée) brutalité sexuelle ?
On n’est pas loin du thème classique à donner la nausée aux féministes: quand on viole, on soumet, définitivement, comme un animal qu’on marque au fer! Ces garçons semblent victimes d’un assujettissement sexuel qui’ils ne maîtrisent pas, qui les dépasse ... et que je regarde, atterré, dans sa déplorable émergence. Comme dit mon voisin à la campagne: “Mais y-z-ont rien d’autre à penser?” .

C’est donc ça, des amours homosexuelles? Mauvaise publicité!

On passe aux femmes ?

Dans Vers le Sud, de Laurent Cantet, il y en a essentiellement deux, Ellen (Charlotte Rampling) et Brenda ( Karen Young). Ellen, chargée d’ enseigner la littérature française dans une quelconque (?) université américaine, Ellen à la féminité fort dissuasive quand elle a le regard vénéneux de Rampling, Ellen faussement sûre d’elle et qui porte en bandoulière sa recherche du plaisir, si nécessaire tarifé. Et puis Brenda, dans une maturité plutôt agréable, Brenda fragile, inquiète et qui ne se remet pas de la révélation de l’orgasme, trois ans plus tôt, dans les bras de Legba, qui doit en avoir vingt et donc trente de moins qu’elle.

Ellen parle, pour évacuer le problème en l’affichant, de “chiennes en chaleur” et au fond.... Elles sont là, toutes les deux, à rivaliser, chacune dans son style, aux pieds (c’est un euphémisme!) d’un indolent garçon des îles au corps longiligne, au visage un peu ingrat et dont le principal et, on suppose, abondant talent se cache sous un slip de bain. Elles sont là, sur une plage d’Haïti, en vacances et, sauf cette quête éperdue des caresses d’un gigolo très couleur locale ... qui ne sait même pas nager (!), on se demande ce qui les meut, à part cela, qu’on souligne et qui les émeut.

L’universitaire reste les bras ballants, sans pour autant cesser de fumer. Peut-être a-t-elle déjà, comme le poète, “lu tous les livres” ? Mais assurément, elle prend ensuite le contre-pied : la chair (la sienne en tout cas) n’en est pas pour autant “triste” ! De l’autre, de Brenda, on ne sait rien. Elle doit avoir de l’argent et elle eut un mari. Pension alimentaire ? Et les deux attendent l’étreinte. C’est tout. Et après l’étreinte? Ben .. l’étreinte! Voilà. Le cri du plaisir comme tombeau de toute autre aspiration. Un but dans la vie? Jouir. C’est court non? Et terriblement déprimant! Le sexe comme moyen, pour rebondir vers autre chose, pourquoi pas. Mais comme fin....

Cette réduction lamentable de l’univers d’une certaine maturité féminine et argentée à la recherche d’un objet juvénile auquel on va jusqu’à proposer (Ellen) un esclavage sexuel doré sur le continent laisse rêveur. C’est un brûlot destiné à déconsidérer nos compagnes?

Images d’Haïti, évocation des excès d’une dictature, un dignitaire du régime qui peut choisir une fille, puis la choyer, puis la jeter, après usage, dans un marigot .... Oui, plus ou moins allusivement, il y a ça aussi, mais qui ne va pas très loin, sans être pour autant négligeable, et qui ne débouche jamais que sur le retour dans sa fac d’Ellen et le départ de Brenda pour d’autres îles: il doit bien y avoir ailleurs d’autres friandises en maillot de bain pour remplacer celle dont on vient de la priver ici d’un coup de révolver, non ? ....

Il y a aussi Louise Portal et son délicieux accent canadien dans le rôle secondaire d’une Sue sympathique, et puis Albert, le majordome noir, gérant des lieux, sévère, lumineux, humain, et complice distancié de ces élans de la chair qui font si bien marcher l’hôtellerie locale. Il n’a pas l’honneur médiatique d’être nommé dans Le Monde ou Télérama ... et j’ai été inattentif au générique. Dommage. Il fait penser à Morgan Freeman et il est excellent.

Et pour finir ... c’est donc ça, la femme mûre? Mauvaise publicité!