Les Grands Esprits

C'est un très bon feel good movie. Mais ce n'est pas le film que suggère sa bande-annonce, d'ailleurs intellectuellement malhonnête, puisqu'elle fait croire qu'une réplique qui concerne l'hypokhâgne du lycée Henri IV (Paris V°) dont François Foucault (Denis Podalydès) est chargé, s'adresse au collège Barbara de Stains, dans le 9-3,  où on le parachute à des fins de mission exploratoire (quand on connaît l'Education Nationale, c'est totalement invraisemblable). On attend la déstabilisation psychologique d'un enseignant de CPGE (Classe Préparatoire aux Grandes Écoles) d'un établissement prestigieux face à la réalité des classes d'un Collège REP +

On a les étonnements maladroits, puis les attendrissements d'un quinquagénaire (Podalydès est né en 1963) trop facilement ému par la détresse pédagogique d'une collègue qui a l'âge d'être sa fille (Pauline Huruguen, fondante) et trop facilement parvenu à un dialogue trop apaisé et trop positif pour être crédible avec les non-élèves qui sont la norme de ce type de Collège.

Le choc des cultures reste policé et ne traduit pas le réel de la situation posée, si elle avait été vécue. Il est d'ailleurs tout à fait étonnant qu'on essaie de nous faire croire à l'exclusion définitive d'un gamin au motif qu'il a tutoyé son professeur, quand on sait que se faire traiter d'enculé dans ce type d'établissement ne relève que d'un petit accroc à la routine du dialogue pédagogique et se dilue dans des excuses convenues de fin de cours.

Mais comme le parti pris est celui des bons sentiments, celui d'un monde scolaire où la bonne volonté du professeur, sa bienveillance, finissent par lubrifier la relation maître-élève et mettent presque les gosses au travail, eh bien, on joue le jeu, car ce n'est plus qu'un jeu et non la dureté épuisante des vrais rapports, et on se laisse embarquer dans le conte de fées de l'implication  du professeur qui sauvera le gamin paumé de l'avenir de misère qui lui était promis. Il ne leur restera plus qu'à  regarder ensemble les horizons ainsi ouverts, épaule contre épaule, dans une dernière scène à la complicité idéalement touchante.

S'il pouvait seulement en être ainsi. Las … 

Sur le contenu des cours, les scénaristes se sont bien amusés, qui sont allés rechercher un ou deux épisodes de l'histoire littéraire pour en enchanter (option très théorique!) le discours magistral. Ainsi retourne-t-on au milieu du XIX° siècle, pour l'aventure sentimentale de Victor Hugo et de Léonie Biard, contée par François Foucault à peu près dans les termes où elle l'est, en 2012, dans le blog de Jérôme Dupuis, critique littéraire à l'Express, en prélude à une présentation des Misérables:

Le roman est né d'un adultère. Le 5 juillet 1845, un commissaire de police parisien, accompagné d'un mari courroucé, tape à la chambre d'un appartement de la rue Saint-Roch, à deux pas de la place Vendôme. À l'intérieur s'ébattent Victor Hugo et sa bonne amie Léonie Biard. Flagrant délit d'adultère. À l'époque, on ne badine pas avec ces choses-là : Léonie est incarcérée. Le poète âgé de 43 ans, protégé par son immunité de pair de France, échappe, lui, à la prison. Mais pour éviter l'opprobre, il s'enferme à double tour chez lui, place Royale (aujourd'hui place des Vosges). Et comme il faut occuper ses jours, il se lance dans un roman. Son titre ? Jean Tréjean (qui deviendra Jean Valjean) avant d'être rebaptisé un peu plus tard Les Misères, et enfin, Les Misérables. 

Si invraisemblable que cela paraisse si l'on songe à la longueur (plusieurs millions de signes) et à la complexité de l'ouvrage (dont l'action court de 1794 à 1833, croise la bataille de Waterloo et les barricades de 1832, tout en brassant des centaines de personnages), Hugo se lance dans l'aventure sans le moindre plan préétabli. Ah si ! On a retrouvé quatre lignes griffonnées au dos de l'enveloppe d'une lettre : "Histoire d'un saint. Histoire d'un homme. Histoire d'une femme. Histoire d'une poupée." C'est tout.  

Ce que François Foucault ne dit pas, c'est que Léonie Biard, née d'Aunet en 1820, d'une famille de petite noblesse semble être la seule femme pour qui Hugo ait failli quitter Juliette Drouet.

Léonie était de dix-huit ans la cadette du poète. Après des études, à l'Institution Fauvel, Léonie d’Aunet avait rencontré Auguste Biard, peintre bénéficiaire de commandes de Louis-Philippe, en 1835. Ils s'étaient mariés en 1840, après le retour d’une mission scientifique au Spitzberg dont elle était la seule femme, et Biard le peintre embarqué. Victor Hugo, lui, l'aurait rencontrée dans les salons de Fortunée Hamelin (Madame Hamelin, pour l'Histoire), où s'est retrouvé - depuis la Révolution jusqu'au Second Empire naissant — tout ce que la France a compté de personnalités politiques, militaires, littéraires et artistiques.

Surprise en flagrant délit d'adultère Léonie est immédiatement jetée à la prison Saint-Lazare où elle restera deux mois, avant d'être transférée dans un couvent, grâce à l'intervention d'Adèle, épouse Hugo (magnanime). Condamnée par le tribunal de la Seine, elle perdra la garde de ses enfants. Son mari, Auguste Biard, autorisera sa sortie du couvent au bout de trois mois. Victor Hugo, lui, ami du Roi Louis-Philippe et pair de France, bénéficia de l'inviolabilité pénale. Grâce à ses relations dans la presse, il était parvenu à étouffer le scandale qui le menaçait.

Hugo a continué des relations secrète avec Léonie jusqu'au coup d'état du 2 décembre 1851 qui voit leur séparation de fait (Hugo partit en exil), mais n'empêchera pas le poète de correspondre avec elle, une correspondance qui dura plus de dix ans.

De son expédition au Spitzberg, Léonie Biard avait tiré un livre, "Voyage au Spitzberg", qu'Adèle Hugo, décidément généreuse, l'aida à faire publier chez Hachette et qui obtint un beau succès.

Léonie est morte à Paris en 1879, quatre ans avant Juliette Drouet, six ans avant Victor Hugo.

 Je disais que Jérôme Dupuis avait peut-être inspiré, via son blog, la tirade de François Foucault sur Hugo devant sa classe de quatrième. Mais il y a une autre coïncidence. C'est ce même Jérôme Dupuis qui a révélé, en janvier 2011, et surtout démontré, citations à l'appui, le plagiat commis par Patrick poivre d'Arvor dans son livre Hemingway, la vie jusqu'à l'excès, où il avait démarqué une centaine de pages directement inspirées de la biographie de Peter Griffin, publiée en France chez Gallimard en 1989. Une nouvelle édition a été mise en place, expurgée des traces du plagiat et allégée pour tout ce qui concerne la jeunesse de Hemingway, dont la principale source était précisément le livre de Griffin.

Or, c'est autour d'Hemingway que les scénaristes construisent une autre séquence du cours de François Foucault, l'affaire de la micro-nouvelle en six mots, qui va permettre à Seydou (Abdoulaye Diallo) qu'il avait traité d'idiot d'obtenir un 16/20. L'histoire, présentée comme certaine dans le film, est controversée. Mais enfin, on prête à Hemingway une micro-nouvelle rédigée dans les années 1920 et dans un bar new-yorkais, en réponse au défi lancé par des amis d'écrire une nouvelle en six mots. Rédaction d'Hemingway : "For sale: baby shoes, never worn"  (À vendre: chaussures de bébé, jamais portées).  Il aurait ensuite affirmé que c'était la meilleure histoire qu'il ait écrite. Le pouvoir d'évocation de la phrase, quoi qu'il en soit, est en effet considérable, laissant le champ libre au lecteur et c'est ce que François Foucault veut exploiter avec sa classe.  

On voit qu'au fond, l'apport culturel du film n'est pas négligeable … pour le spectateur. Les mêmes tentatives dans une situation de classe réelle ne me semblent pas disposer d'une espérance de succès aussi considérable, auraient en tout cas déclenché des chahuts plus considérables eux, que les réactions montrées.

Je me répète: juste un feel good movie.

À ne pas négliger : c'est très bien joué. Tous les acteurs sont plus que convaincants, à commencer par Podalydès.

Quant aux compléments "culturels"… j'ai circulé sur le net.