*** la langue, l’exil ***

P.O.L. éditeur – 14 €

Finalement, j’ai acheté le livre, et je l’ai lu. Je n’en avais pas grande envie, des a priori, un souvenir dès les débuts très réservé-agacé de son De Marivaux et du Loft qui m’avait  fait faire l’impasse sur Un professeur sentimental.

Ce sont peut-être à la fois les emportements  de Jean-Paul Brighelli et les éloges appuyés de Luc Cédelle, dans leurs blogs respectifs, ajoutés à quelques critiques bienveillantes lues ici ou là et à un buzz non négligeable, dont une émission du soir sur France-Inter (Kathleen Evin, L’humeur vagabonde) qui m’ont décidé. On ne juge bien que par soi-même.

Finalement, j’ai donc acheté le livre, et je l’ai lu.

J’aurais aimé voir Catherine Henri dans sa classe. Je l’avais même contactée, dans l’hypothèse extravagante où une telle visite lui eût paru envisageable. Très aimable refus, très aimablement circonstancié. Rien à dire. Si, le livre.

Donc, le livre.

J’y viens.

Autofiction ? Mise en scène de soi par soi-même ? À quelle fin ? Sermon vulgarisateur ? Crypto-thérapie de professeur en souffrance ? Prêche à visée cathartique ? Le mot lancé, si je me rapporte à l’article catharsis du Dictionnaire de Philosophie que le passage en salle des professeurs d’un commercial de chez Armand Colin m’a fait acquérir il y a une dizaine d’années, je trouve trois propositions:

-         Activité qui, selon l’antique tradition de l’orphisme et du pythagorisme, reprise par Platon et Plotin, consiste à ‘‘séparer le plus possible l’âme du corps’’ pour accéder à la contemplation du Vrai, du Bien, du Beau ou de l’Un. La pensée elle-même en est un vigoureux instrument.

-         Purgation des émotions effectuées par la crainte et la pitié qui émanent du récit tragique (Aristote)

-         Méthode de psychothérapie qui vise à effectuer une purgation, une décharge adéquate, réussie, des affects pathogènes . Élément essentiel de la cure analytique. (Freud et Breuer)

Oui, c’est peut-être assez cela, première version, ‘‘séparer le plus possible l’âme du corps’’, une séparation ‘‘pédagogique’’, avec un zeste des deux autres.

C’est une assez jolie fable, à laquelle j’ai eu du mal à croire. Tout est trop réécrit. À quelques passages près, peu nombreux, la lecture est aisée, mais la stylisation des situations, la scénarisation des souvenirs, l’enluminure des historiettes, l’offrande d’une vie professionnelle parée, comme on pare un autel, enlèvent au récit cette épaisseur de vécu qui faisait la force de la mise en forme de François Bégaudeau dans Entre les murs (le livre !). On est ici dans la collection rose.

Oui, c’est cela : ‘‘séparer le plus possible l’âme du corps’’... tellement que le récit du temps où les deux se trouvaient ensemble, en classe, devient la projection rêvée de ce qui aurait pu idéalement se passer et qui bien sûr, à proportion même des ciselures qu’on en montre, n’a pas eu lieu.

Procès d’intention ? Absolument ! Comment le nier ? Et c’est pour cela même que j’aurais tant aimé, in situ, témoin honteux de mon erreur, me couvrir la tête de cendres à voir éclore sous mes yeux, prenant forme et couleur, tout ce que je niais possible et qui se réalisait là.

Pourquoi suis-je aussi irrité ? Jalousie pédagogique inavouée et plus encore inavouable ? Syndrome de Cripure (Louis Guilloux – Le sang noir . À lire absolument) ?

Pourquoi suis-je aussi irrité ? Sans doute beaucoup pour cela que ce qu’on lit ici n’est pas la classe, la classe qui s’effondre, la classe en perdition, la classe immaîtrisée, la classe qui ne répond plus à sa mission, à son devoir de formation, la classe hélas désormais quasi générique qu’occulte justement et que ne sauvera pas la rhétorique trop léchée d’un discours de la réussite – se prétendît-il humble - statistiquement non-signifiant comme celui-ci….  la classe condamnée et dont nul dessein prospectif solide, pensé, construit ne vient proposer le remplacement.

Passons aux contenus…. Au fil de la lecture, j’ai laissé des notes d’humeur en marge. Autant en suivre le cours, librement.

Tiens (page 10), Catherine Henri a relu récemment La Chartreuse de Parme. J’ai fait la même expérience (cf. chronique du 24/10/2010 ,  complétée par celle du 28 ), mais elle ne nous dit pas, elle, ses résultats.

Page 11 : ‘‘… les questions que l’éréthisme de la vie empêche de se poser ’’. Le mot est rare (j’ai contrôlé par curiosité : il n’est pas dans le Larousse de poche posé sur mon bureau) et il me semble pédant de l’imposer au lecteur. Éréthisme : « excès d’activité de certains organes, en particulier du cœur » (in Petit Larousse illustré, édition 2009).

Boubacar ou Les Fées : c’est le deuxième chapitre, auquel les critiques ont tous fait référence, confirmant que c’est surtout le début des livres qu’ils lisent … Catherine Henri, qui dénonce elle-même sa tendance à la surinterprétation (ici, du conte de Perrault) analyse : « On entend peu parler la cadette dans le conte, mais une de ses phrases retient l’attention : elle appelle [une] pauvre femme [c’est un avatar d’une fée, une forme qu’elle prend] qui lui demande à boire ‘‘ma bonne mère’’. Étrange formulation (…) Par (…) cette métaphore (…) elle révèle la vérité de la nature de la fée qui est évidemment sa mère rêvée, aimante (…). » Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Il y a là une façon de parler datée mais qui recoupe des usages campagnards encore usuels, comme de dire grand-mère à une vieille, grand-père à un vieux  et il me semble qu’elle pousse le bouchon inutilement loin. Cela dit,  le commentaire de texte qui précède la remarque est intéressant..

Pages 24 et 25 : Deux fois la même coquille orthographique. Virginia Woolf est devenue ‘‘Virginia Wolf’’. Non repéré à la relecture ? On pourrait surinterpréter un petit coup, non ?

Page 24, encore : allusion inattendue à ‘‘une échelle de Ernst (de 1 à 10 …)’’. Les arcanes de la mesure de « dureté » des matériaux sont connus apparemment de Catherine Henri. Je ne vois pas d’échelle de Ernst ailleurs. Très surpris.

Page 26 : Les critiques studieux, ceux qui sont allés jusque-là, ont souri aux excuses fantaisistes, sollicitées par le professeur comme exercice d’invention pour tirer un bénéfice pédagogique  d’une arrivée en retard. ‘‘Embuscade de Schtroumpfs ‘’ a fait un tabac . J’ai trouvé médiocre et largement préféré : « Vent de face », ou « Faille temporelle ».

La prose du transsibérien : je n’ai pas été sensible au chapitre, à la limite de l’afféterie m’a-t-il semblé. Il faut avouer que je n’ai pas la fibre poétique, hors la versification aux  sonorités démodées du Parnasse. Cendrars, bof … Quand même, je relis… Pourquoi ai-je parlé d’afféterie ? Où est la préciosité ? Un peu agaçant, oui …  énoncer ‘‘biographème’’ sans aller au-delà du contexte pour le définir, d’accord, c’est un peu pédant, mais bon … Le terme est sauf erreur de Roland Barthes : ‘‘J’aime certains traits biographiques qui, dans la vie d’un écrivain, m’enchantent à l’égal de certaines photographies ;  j’ai appelé ces traits des « biographèmes »’’ (in La chambre claire).

L’arrière-petit-neveu du général Sutter : c’est le chapitre suivant, à la mise en scène plus franchement irritante. Cendrars toujours, avec  l’illusion romantique et sotte (c’est moi qui juge) d’un cours « hors les murs ». Et un petit cafouillis de « t »/« tt » dans l’orthographe du général, « tt » en page 41, mais « t » en page 44, alors qu’on souligne que le condisciple de Cendrars à Bâle, August Suter, pouvait, pour l’unicité de son « t », n’être que faussement le petit-neveu de l’autre. Compliqué.

Sur Leïla, chapitre suivant, j’ai marqué dans la marge, à la fin, ‘‘C’est « écrit », « fabriqué », « anti-naturel » et au fond, « pédant »’’. Diantre ! Pas vraiment aimable …

Page 54 : … y aurait-il là un aveu ? la nostalgie d’une « love affair » ? C’est à propos de l’angélique (« Plante aromatique utilisée en confiserie » (Larousse de poche)). ‘‘Souvenir fugitif d’un anglais assez charmant, rencontré en Charente, qui ne devait pas posséder plus de deux cents mots français, mais qui connaissait celui-là et reconnaissait sans erreur et avec gourmandise l’arôme de la plante dans les sablés qui accompagnaient le café.’’ On y revient quelques lignes plus bas : ‘‘Il aurait fallu interroger Peter’’. Douceur probablement – nous en sommes tous là - qu’il y a à répéter certains prénoms. Je me trompe ? Sur le fond abordé, et contrairement à Catherine Henri , le gâteau de Flaubert aux noces d’Emma, par description interposée, ne m’a pas semblé si drôle …

Au terme des quinze pages suivantes, consacrées à La précarité langagière, je vois cette brutalité, j’en ai peur, de ma main : « Enculage de mouches pédant ».  Voilà qui mérite bien une relecture ! … et la conclusion ensuite que, ma foi, c’est malgré tout à peu près ça. Un chapitre encombré de banalités, compliquées de références savantes (Jakobson) et qui ne me semblent pas faire avancer la question de la communication orale en milieu scolaire, en parler ‘‘djeune’’. Au passage, Cécile Ladjali se retrouve en ligne de mire. Je n’ai rien pour, je n’ai rien contre, sa dévotion à Georges Steiner m’agace (moins à cause de Steiner que comme toute dévotion), mais enfin en quoi son affirmation : « Je pense qu’il y a une langue classique, académique, qui fait tomber les murs des ghettos et permet aux gens de s’entendre » mérite-t-elle tant l’opprobre dont l’accable Catherine Henri ? La réciproque du « Ce que l’on conçoit bien s’énonce  clairement » de Boileau est plus que recevable, aujourd’hui comme hier. Enfin … Pages 66-67, on a droit à un couplet « mélo », un Xavier, mère morte, perdu de jeux internétisés autant que de nuits blanches, ‘‘en lutte interminable contre son deuil’’ … et endormi en classe. Coupable compréhension du père et néanmoins veuf, et bientôt du professeur. Passons. Page 68, une notation personnelle : « Lorsque je cherche à atteindre quelqu’un, à le toucher avec des mots, j’ôte ma seule prothèse, mes lunettes ». La remarque me retient : moi, c’est l’inverse. Lorsque l’interlocuteur m’ennuie, et pour cesser d’en être dérangé, je le renvoie aux ténèbres extérieures en ôtant mes lunettes. Il devient aussitôt flou et inconsistant, me rendant à ma tranquillité, à ma bulle. Page 70, un entrechat pour initiés : « Il faut se souvenir que pour Rousseau, l’ontogénèse vaut à peu près la phylogénèse… ». Qu’avec simplicité ces choses-là sont dites ! L’ontogénèse, c’est la formation-construction de l’individu, la phylogénèse, celle du groupe, de l’espèce. Certes, la phrase suivante explicite un peu : « …il rabat l’histoire de l’humanité sur sa propre histoire », mais quand même ! Et puis tout ce  chapitre biaise trop avec ceci  que l’apprentissage de la langue, c’est l’apprentissage de la rationalité, mission absolue et première. Irritation.

L’affaire Princesse de Clèves : un chapitre entier (et plusieurs allusions ultérieures). Toute une affaire, effectivement, et qui remonte, Catherine Henri le rappelle, à un propos de Nicolas Sarkozy, début 2007: « Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents  sur La Princesse de Clèves ». Crime de lèse-majesté, levée de boucliers, stridulations des thuriféraires de l’ouvrage (étymologiquement, les porteurs d’encens, ceux qui couvrent d’éloges), appel à sauver la Princesse  (comme d’autres le soldat Ryan), lecture marathon du texte deux semaines plus tard devant les grilles du Panthéon etc. Catherine Henri a choisi son camp, dans une narration romantico-épique de la performance précédente qui,  question de tempérament, m’irrite.

A relire de nouveau La princesse de Clèves, ce qui me frappe cette fois, peut-être parce que le contexte est celui d’une étude « en classe », c’est la présence de tournures paradoxales ou fautives en termes contemporains. Je ne parle pas du style grand siècle, mais de petites choses qui relèvent aujourd’hui de l’approximation journalistique (elles fleurissent dans les médias) et que Mme de La Fayette valide ( ?)  - sauf coquille de l’édition (?) -   au titre du XVII° siècle :

Page 114 (édition de référence : Le livre de poche / Classique) : prête de au lieu de près de dans « elle fut prête de lui dire … » La confusion est actuellement constante entre ‘‘être près de faire quelque chose’’ et ‘‘être prêt à  faire quelque chose’’ et s’amalgame fautivement en « être prêt de faire quelque chose ». Et voici qu’ici …. ??

Page 176 : ‘‘… et si vous n’êtes pas celui qui êtes amoureux …’’ au lieu de « et si vous n’êtes pas celui qui est amoureux… ». L’antécédent de « qui » est « celui » et impose donc au verbe dont « qui » est le sujet d’être à la troisième personne. Or, ici … ?? Cela dit, on trouve aujourd’hui plus souvent l’erreur inverse, le « qui » attirant la troisième personne quel que soit l’antécédent : « C’est toi qui est etc. », fautif,  au lieu de « C’est toi qui es etc. », correct,  est tout à fait fréquent.

Page 178 : et là - une note de bas de page  (Catherine Henri dirait-elle : infrapaginale ?) atteste qu’il n’y a pas coquille, mais usage d’époque - voici qu’apparaît une incorrection aujourd’hui statistiquement dominante : ‘‘… et je commence à croire que ce n’est pas de vous dont vous parlez’’. Ainsi donc, ce fut un usage accepté, là où l’on  exige aujourd’hui : « … ce n’est pas de vous que vous parlez ».

Comment, à propos de ces petits accrocs, persuader les élèves de LEP (on dit, dans La Princesse (et au XVII°) : persuader à  X pour persuader X !) qu’il est de bonnes règles à suivre, et arrêtées,  dès lors qu’on veut ‘‘causer la France’’, selon leur expression aussi incorrecte qu’imagée.

Ces remarques marginales posées, comment entrer dans le débat et dans l’Affaire, non pas ‘‘Dreyfus’’, mais ‘‘Princesse de’’ ? On se noie un peu, sauf  effort résolu de reconstitution des schémas généalogiques et nobiliaires, dans l’enchevêtrement des noms et titres de personnages secondaires sans réelle importance ni relief, mais néanmoins toujours merveilleusement beaux (le caractère « précieux » du roman est quand même horripilant), pour s’intéresser malgré tout aux complications à la fois ridicules et décalées, excessives  autant que dépourvues au sens moderne de vraisemblance, du trio éternel : le mari (M. de Clèves), la femme (la princesse de Clèves) et l’amant (le duc de Nemours). Le style, dans ce qu’il a d’élégance (pour nous) désuète et de densité dans la litote (c’est le ‘‘Va, je ne te hais point’’ de Chimène à Rodrigue)  - il me semble que le terme anglais d’understatement serait encore plus adéquat – finit par déployer d’indiscutables charmes, malgré l’hyperbole des qualificatifs dès qu’il s’agit d’affirmer la grâce de tous ces jeunes gens . Mais ne faut-il pas déjà un important background, c’est-à-dire plus simplement une solide maîtrise langagière pour être à ces charmes sensible ?

Dès lors, y a-t-il vraiment là les éléments constitutifs de l’accès à l’équilibre culturel d’une jeunesse scolaire qui se cherche dans des revendications simplistes assaisonnées de rap? Je n’en suis pas si certain. On peut essayer. Je veux même croire qu’on peut réussir. Mais je voudrais en être témoin.

L’évocation de la leçon de Pierre Barberis transcrivant la première phrase du roman : La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second,  en français « contemporain » - décryptage via l’analyse du sens des termes employés au XVII° - pour aboutir à : Jamais on a autant baisé et foutu l’argent par les fenêtres que dans les dernières années du règne d’Henri II, est assez savoureuse. Ma foi, et ce serait séduisant, peut-être y a-t-il là, dans la direction d’une transposition généralisée du texte (et peut-être cette voie a-t-elle été exploitée par Catherine Henri) un vrai moyen de donner du sens à l’approche scolaire du roman. Oui, en situation, il me semble que je tenterais ça.

Pendant ce temps le livre continue son cours ….

L’arrivée d’un élève en plein hiver , avec palmes, T-Shirt, bermuda, masque et tuba au motif que l’étude du jour porte sur Brise marine (Mallarmé) ne laisse pas d’étonner, mais, pourquoi mettre en doute ? Il est des farfelus partout. Le court chapitre est amusant. Quant à Brise marine…  ***

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe

Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un ennui désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

Sont-ils  de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…

Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !             

***…. j’aurais été curieux d’en savoir davantage sur ce qui a été fait en classe – en fait, on ne m’en dit rien, ‘‘poème du spleen et de la dépression’’, sans doute, mais encore ?  Surtout avec les élèves que l’on suppose. C’est cela qui me préoccupe. Toujours ce décalage immense entre ce qui est affirmé, dans les programmes, dans les textes, par les enseignants, vastes projets pédagogiques, et ce qui est réellement transmis, atteint, réellement.

A  partir de là, j’ai souvent mis quoi qu’il en soit des « bien » au bas des courts chapitres, mais tout aussi souvent avec la réserve : « seulement, on n’y croit pas » et un récurrent « pédant » maintenu. Ainsi de Samnang, élève cambodgien révélé par les tamariniers d’un texte de Marguerite Duras, un punctum au sens de Barthes (dans La Chambre claire ; ‘‘… un élément [de la photographie] qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer’’) auquel il a été sensible.

Je ne vais pas nier l’intérêt (une émotion même, à la fin) des pages sur l’utilisation extrapolée - par l’ex-rappeur Ridan (Nadir Kouidri à l’état civil, né à Chelles en 1975, qui a relu de droite à gauche son prénom pour construire son nom de scène) – de l’Heureux qui comme Ulysse de Du Bellay. D’autant que la chanson est une réelle réussite. Conseil : aller l’écouter sur le net ; le clip est poétique (http://www.dailymotion.com/video/x1pdgh_ridan-ulysse_music). Et les lignes ajoutées de la main du chanteur au texte de Du Bellay ne sont pas ridicules à l’écoute, quoi qu’il en soit de leur versification boiteuse et de leur naïveté incertaine, dans la rythmique du morceau. Le texte de la chanson :  ***

Heureux qui comme Ulysse,
A fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison ?

{Refrain, x2}
Mais quand reverrai-je, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison ?
Mais quand reverrai-je

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province,
Et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour
Qu'ont bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur
Me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

{Refrain, x2}

J'ai traversé les mers à la force de mes  bras,
Seul contre les dieux,
Perdu dans les marées ;
Retranché dans une cale
Et mes vieux tympans percés
Pour ne plus jamais entendre
Les sirènes et leur voix.

Nos vies sont une guerre
Où il ne tient qu'à nous
De se soucier de nos sorts,
De trouver le bon choix,
De nous méfier de nos pas
Et de toute cette eau qui dort
Qui pollue nos chemins soi-disant pavés d'or !

{Refrain, x2}

Mais quand reverrai-je… {x3}

***

Oui, et l’on roule ainsi vers la fin du livre ; une heureuse lecture de Michel Pastoureau qui permet, hasard bénéfique, une improvisation documentée trois jours après, en classe, sur le Noir, une aventure pleine d’enseignements de Pierre Loti, un joli texte de Nicolas Bouvier, une utilisation cette fois expliquée de ce kairos grec  qui désigne l’heureux concours de circonstances, l’opportunité favorable, bref, le bon moment, et puis un vécu que j’ai trouvé trop « écrit » lors du drame des premiers jours de Février 2010, Malik Y, élève du lycée où Catherine Henri enseigne, poignardé par un élève du Lycée Claude Bernard dans le cadre d’un affrontement de ‘‘jeunes’’ et de ‘‘territoire’’, mais aussi un retour de pédantisme à propos de Saint-John Perse et d’Exil, avec cette prétérition (le « je ne dirai pas ce qu’ainsi je me mets en situation de dire » des rhétoriciens) redoublant l’ésotérisme d’anaphore d’un : « … il faudrait dire épanaphore, mais je renonce à entrer dans une telle distinction’’. L’anaphore emblématique, ce sont les  imprécations de Camille dans Horace (IV,6) :

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

Rome à qui vient ton bras d’immoler mon amant !

Rome qui t’a vu naître et que ton cœur adore !

Rome enfin, que he hais, parce qu’elle t’honore !

Un mot donc, un même mot, revenant en tête de vers dans une répétition obsessionnelle : anaphore.  Ici, chez Saint-John Perse, le texte étudié exploite une figure répétitive plus large et en même temps plus contraignante :

Celui qui erre, à la mi-nuit, sur les galeries de pierre pour estimer les titres d’une belle comète ; celui qui veille, entre deux guerres, à la pureté des grandes lentilles de cristal ; celui qui s’est levé avant le jour pour curer les fontaines, et c’est la fin des grandes épidémies .

Donc un même groupe de mots (syntagme) dans la même forme syntaxique : « Celui qui + verbe », revient comme on frappe sur un gong : épanaphore. Mais je ne dirai pas que je l’ai dit. Mouais …

Restons-en là.

Bilan ? Bah, on est toujours incertain quand il faut ramasser sa pensée . C’est l’angoisse du professeur devant le bulletin trimestriel. Comment nuancer en deux lignes ? Du bon et du moins bon ? Du fin, puis du pédant ?  Du vécu … à côté ?  Raconter son travail de professeur, c’est inévitablement se mettre en scène et tout réécrire après coup. Catherine Henri « raconte »,  et  c’est un peu trop ‘‘Les professeurs parlent aux professeurs’’

‘‘Libres cours’’ ?  Oui, sans doute. En une succession de saynètes qui me font réagir, qui m’intéressent, bien sûr, à travers lesquelles j’essaie de lire une pédagogie, un comportement de classe, dans le sentiment d’un dialogue avec l’auteur, mais sans qu’on m’y propose ce qu’au fond j’attends : une expérience longue qui, face aux maux du système éducatif vécus au quotidien, élargisse sa réflexion à des perspectives globales de remédiation.