[Gallimard – 17 euros]
Curieux livre.
Attachant ? Par moments.
Étonnant ? Plus ou moins, par référence à ce qu’on savait déjà de l’auteur, même si c’était assez peu, deux, trois livres. J’avais aussi lu en amont et en travers la critique d’Antoine Compagnon, professeur chargé de la Chaire de littérature moderne, qui y a fait allusion lors du Séminaire d’Annie Ernaux [au Collège de France – Mardi 03/03/009]. Ledit séminaire d’ailleurs m’avait plutôt laissé sur une bonne impression…
C'est même lui qui m'a poussé à m'attaquer au bouquin qu'en dépit des couronnes de laurier de la critique, j'avais laissé de côté à sa sortie.
[Le compte-rendu ci-dessous est en fait le report d'un texte destiné au (et mis en ligne sur le) blog Mémoire de la Littérature dédié au cours d'Antoine Compagnon au Collège de France]
Et donc j’ai lu le livre, là, ce week-end. Beaucoup de difficultés à rentrer dedans. Je goûte peu les listes et au fond, cela commence ainsi, mal, sur une litanie de « Je me souviens » à la Pérec, qui veut défier le « Toutes les images disparaîtront » liminaire, ennuyeux entassement de réminiscences aléatoires, majoritairement lapidaires, accessoirement régressives. Neuf pages dont je me serais volontiers passé.
Puis les photos, enfin, les descriptions de photos, qui vont scander la progression du livre et traverser les années, des photos sur lesquelles elle [la narratrice ; Annie Ernaux] se sait, sans nécessairement se reconnaître, depuis la première, approximativement datée de 1941, d’un « gros bébé à la lippe boudeuse », à la dernière, avec au dos la mention « Cergy, 25 décembre 2006 », d’une « femme d’un certain âge aux cheveux blond-roux, en pull noir décolleté ». Le cliché, chaque fois, lance ou relance la machine à souvenirs. On part de lui et on dérive, et près de sept décennies déroulent ainsi les échos subjectivés de leur contenu, passées qu’elles sont au filtre incertain d’une perception individuelle qui se débat avec ce qui m’a continûment semblé être un mal de vivre assez poisseux. Au point que je serais tenté de sous-titrer le livre : « Chronique d’une vie dépassée »… au sens même où l’on se dit parfois dépassé par les événements. Le monde a changé et ce changement, la narratrice l’a souffert et subi, en victime m’a-t-il paru, d’elle-même et de lui. Et c’est un livre triste. Peut-être l’histoire d’un échec. L’abondance de l’œuvre et la notoriété d’Ernaux pourtant … ? Oui, assez étonnant.
Quelques éclairages, en brèves notes ou notations de lecture :
Les jours de fête après la guerre, dans la lenteur interminable des repas, sortait du néant et prenait forme le temps déjà commencé, celui que semblaient quelquefois fixer les parents quand ils oubliaient de nous répondre, les yeux dans le vague, le temps où l’on n’était pas, où l’on ne sera jamais, le temps d’avant.
Une belle phrase. Je l’avais crue, évoquée dans le cadre du séminaire, l’incipit du livre. Non, elle intervient un peu plus tard, page 22. L’évolution des repas de fête, en accompagnement du motif des photographies, suit elle aussi l’écoulement du temps, la modification des contextes, le vieillissement de tout dans une modernisation à la fatalité désolante.
Le projet du livre est clairement posé en page 54 , qui sera déployé dans sa totalité à la fin de l’ouvrage (et dans une perspective clairement analogue aux réflexions du narrateur du Temps retrouvé [Marcel Proust], dans A la Recherche du temps perdu):
Et c’est avec les perceptions et les sensations reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante, capter le reflet projeté sur l’écran de la mémoire individuelle par l’histoire collective.
Ensuite, des détails…
L’étrange d’une déception romantique dans le retour au pouvoir du général en 1958 (page 70) :
Nous qui avions le souvenir d’un visage sec sous un képi, petite moustache d’avant-guerre, sur les affiches de la ville en ruine, qui n’avions pas entendu l’appel du 18 juin, étions ahuris et déçus par ces joues pendantes et ces sourcils broussailleux de notaire engraissé, cette voix parasitée par un tremblement de vieux. Le personnage ressorti de Colombey mesurait de façon grotesque le temps écoulé de l’enfance à aujourd’hui.
Ce portrait, sur les mêmes souvenirs (à peu d’années près, nous avons le même âge), m’a semblé assez injustement cruel. De Gaulle avait 68 ans en 1958, l’âge de la signataire de ces lignes, qui se dit par ailleurs, page 233 : « … ne s’éprouvant pas différente des femmes de quarante-cinq, cinquante ans ». L’âge est bien une notion subjective…
Choquante, presque toujours, Ernaux, dans des affirmations sexuelles qui certes signent ses fantasmes personnels mais sans doute aussi la volonté absolue de s’arracher aux conventions de comportement et de langage et d’imposer dans la crudité, sans négliger la provocation, le dévoilement de l’indicible des interdits. En page 73 et en parlant de dépucelage raté :
… on se retrouvait après un slow sur un lit de camp ou sur la plage avec un sexe d’homme – jamais vu sauf en photo et encore – et du sperme dans la bouche pour avoir refusé d’ouvrir les cuisses…
ou bien page suivante, amours d’avant le mariage :
… on flirtait de plus en plus loin, pratiquait ce qui n’était dicible nulle part ailleurs que dans les ouvrages médicaux, la fellation, le cunnilingus et parfois la sodomie.
Evidemment …
De façon assez frappante, le livre d’ailleurs marque, dans le parcours d’Ernaux tel qu’elle le décrit, combien la sexualité, qui occupe à l’évidence dans sa vie une place prépondérante, semble ne pouvoir trouver son expression que dans les pratiques adolescentes ou dans la quête amoureuse de la femme mure et « libre » (de fait divorcée), soluble dans le mariage où la couche conjugale ne semble plus majoritairement devoir être que composante d’une existence familiale toute de menus gestes tièdes dont elle subit, en fait consentante, l’invincible affadissement. Pages 99/100 :
… cette vie ensemble, cette intimité partagée dans un même endroit, l’appartement qu’elle a hâte de retrouver les cours finis, le sommeil à deux, le grésillement du rasoir électrique le matin, le conte des ‘‘Trois Petits Cochons’’ le soir, cette répétition , qu’elle croit détester et qui l’attache …
La réapparition politique de Malraux ne bénéficie pas de plus de mansuétude que celle tout à l’heure du général ; on le croise à deux reprises :
…la table bruissait de propos paisiblement disparates et ricaneurs sur (…) les tics de Malraux (lui qu’on avait imaginé en Tchen révolutionnaire, rien qu’en le voyant avec son pardessus aux cérémonies officielles, on ne croyait plus à la littérature) . (page 96)
… Malraux, que le ravage inspiré de ses traits ne sauvait plus de la servilité… (page 105)
Il faut reconnaître que la formule est réussie.
De fait, les pages, qu’on a tournées jusqu’ici avec un certain ennui, vont trouver avec les événements de mai 1968 un peu plus de souffle, d’alacrité (Brusquement, le 1936 des récits familiaux devenait réel … page 103), paradoxalement pour dépeindre l’immensité de l’échec «récupéré » du « mouvement ». On sent bien, dans la restitution fournie, l’ampleur des espoirs retenus de cette génération née dans les premières années quarante, qui n’avait pas osé « y aller » et soudain, éberluée, a vu ses cadets d’à peine quelques années ouvrir la brèche. Une génération, celle d’Annie Ernaux, qui au sursaut apeuré que dessinait le déferlement le juin suivant sur les Champs-Elysées « d’une foule sombre (…) bras dessus, bras dessous dans une fraternité lugubre et factice », a compris « que tout allait finir » avant même d’avoir vraiment commencé. Le ré-enlisement de ce qui, quelques semaines, avait donné le sentiment de pouvoir être vécu, était donc programmé ; et peut-être, d’une certaine façon, à travers quelques soubresauts appauvris, le « poisseux » du livre, dont je parlais en commençant, n’est-il que cela, la toile de fond d’une déception immense. Page 105 : « Les examens se passaient, les trains roulaient, l’essence recoulait. On pouvait partir en vacances. » On pouvait retourner à l’écœurement.
La suite n’est que le témoignage des aboutissements consuméristes (et faussement libérés) de la perversion d’idéaux mal formulés par les jeunes du quartier latin et incompris des notables en place, dont les précédents se hâteraient majoritairement, reconvertis en bobos friqués, de rejoindre les rangs.
Elle s’était mariée ; le couple Ernaux s’embourgeoise ; et puis elle divorce.
On sent, sur tout le livre, dans son survol rapide des décennies, le goût indiscutable de l’échec. La bouffée resurgie et vite étouffée, quand l’espoir relevait la tête, de mai 1981 ou les grèves fraternelles de fin 1995 … Vagues resucées d’illusions … Fatalité du dérisoire, fausseté des valeurs … Se marque, sous tous les « on faisait », « on pensait », « on disait » du livre, comme l’effondrement continu d’une inutile espérance. Page 175 :
[Elle a cinquante-deux ans], elle vit seule avec une chatte, à Cergy. Il y a dix ans vivaient ici son mari, deux adolescents, sa mère de temps en temps. Elle était le centre d’un cercle qui n’aurait pu tourner sans elle, de la décision de lavage des draps aux réservations d’hôtel pour les vacances. Son mari est loin, remarié avec un enfant, sa mère morte, ses fils habitent ailleurs. Elle constate cette dépossession sereinement, comme une trajectoire inéluctable. Quand elle fait ses courses à Auchan, elle n’a plus besoin de prendre un caddie, un panier lui suffit. Elle ne retrouve sa fonction de nourricière que les week-ends où ses fils reviennent à la maison. En dehors de ses obligations de travail, cours et copies, son temps est consacré à la gestion de ses goûts personnels et de ses désirs, lecture, films, téléphone, correspondance et aventures amoureuses. (…) Dans cette dissolution de contraintes et cette ouverture des possibles, elle se sent en coïncidence avec le mouvement de l’époque tel qu’il est tracé dans Elle ou Marie-Claire pour les femmes de la classe moyenne et supérieure dans la trentaine.
Peut-elle vraiment faire semblant ? Peut-elle vraiment se contenter de la douceur amère, sure, des renoncements ? Il y a la tentation du livre… Elle a des insomnies, « elle essaie de se rappeler… ». Pages 178-179 :
Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes : comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des mœurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait des poèmes à vingt ans, ‘‘Solitude’’, etc. Son souci principal est le choix entre « je » et « elle ». Il y a dans le « je » trop de permanence, quelque chose de rétréci et d’étouffant, dans le « elle » trop d’extériorité, d’éloignement. L’image qu’elle a de son livre, tel qu’il n’existe pas encore, l’impression qu’il devrait laisser, est celle qu’elle a gardée de sa lecture d’‘‘Autant en emporte le vent’’ à douze ans, plus tard de la ‘‘Recherche du temps perdu’’, récemment de ‘‘Vie et destin’’, une coulée de lumière et d’ombre sur les visages. Mais elle n’a pas trouvé les moyens d’y parvenir. Elle espère, sinon une révélation, du moins un signe, fourni par le hasard, comme la madeleine plongée dans le thé pour Marcel Proust.
Une pincée de mégalomanie ? Et puis, brutalement, et qui ne laisse pas d’interroger sur la hiérarchie des désirs ou des projections tels qu’elle les exprime, dont je ne suis pas certain qu’elle ne soit pas biaisée par son énonciation même:
Plus que ce livre, l’avenir, c’est le prochain homme qui la fera rêver, acheter de nouvelles fringues, attendre une lettre, un coup de fil, un message sur son répondeur.
Oui, sans doute faussement vrai, dans la brutalité de ces pulsions qui viennent troubler, superficialité hélas exigeante, la mise en place des projets authentiques et auxquelles on a tant de mal à échapper.
Au delà, de petites indications, ici ou là, qui font réagir (parfois sourire) le lecteur :
Mitterrand, sur sa fin, page 181 :
« C’était un vieil homme exténué aux yeux enfoncés trop brillants, à la voix détimbrée , une dépouille assise de chef d’État dont les aveux sur son cancer et sa fille secrète signaient l’abandon du politique … »
Bérégovoy, page 182 :
« … on savait bien que le petit polonais s’était tué non pas à cause d’un appartement mais parce qu’il avait trahi son origine et son idéal sous les ors – et servilement encaissé toutes les humiliations pour y rester. » C’est une version …
Le jeune-homme-objet, page 202 ; il a 29 ans, elle 58 ; une sorte de sexualité mémorielle, une sexualité de survie, psychosomatique, encore quelques instants monsieur le bourreau :
« … la nécessité pour elle d’avoir un amant, une intimité avec quelqu’un, que réalise seulement l’acte sexuel (…) Le jeune homme qu’elle rejoint [les] week-ends l’ennuie souvent, l’agace à regarder Téléfoot le dimanche matin, mais renoncer à lui serait cesser de communiquer à quelqu’un les actes et les incidents insignifiants de chaque jour, de verbaliser le quotidien. Ce serait aussi ne plus attendre, regarder les strings en dentelle et les bas dans la commode en se disant qu’ils ne servent plus à rien, entendre ‘‘Sea, Sex and Sun’’ et se sentir exclue d’un monde de gestes, de désir et de fatigue, être privée d’avenir. À ce moment, si elle l’imagine, cette privation l’attache violemment à ce garçon, comme à un ‘‘dernier amour’’.
Quand elle y réfléchit, elle sait que l’élément principal de leur relation, en ce qui la concerne, n’est pas sexuel : ce garçon lui sert à revivre ce qu’elle n’aurait jamais cru revivre un jour. Quand il l’emmène manger au Jumbo, qu’il l’accueille avec les Doors, et qu’ils font l’amour sur un matelas à même le sol dans son studio glacé, elle a l’impression de rejouer des scènes de sa vie d’étudiante, de reproduire des moments qui ont déjà eu lieu. Ce n’est plus pour de vrai et en même temps c’est une répétition qui donne de la réalité à sa jeunesse, aux premières expériences, aux ‘‘premières fois’’ qui, dans la stupeur de leur irruption, n’avaient pas de sens. Elles n’en ont pas plus maintenant, la répétition comble le vide et confère l’illusion d’un accomplissement. Dans son journal : ‘‘Il m’a arrachée à ma génération. Mais je ne suis pas dans la sienne. Je ne suis nulle part dans le temps. Il est l’ange qui fait revivre le passé, rend éternel’’ »
Nostalgie navrante et planche de salut dérisoire. Humain, sans doute, mais désolant…
Une baignade islamique, page 217 :
« Le soleil d’août chauffait la peau (…) On ouvrait les yeux et l’on voyait une femme entrer tout habillée dans la mer avec sa veste et sa longue jupe, un voile de musulmane couvrant ses cheveux. Un homme torse nu, en short, la tenait par la main. C’était une vision biblique dont la beauté rendait affreusement triste »
La beauté biblique m’est ici plutôt un sentiment violent de rejet religieux devant le ridicule ignominieux de tous les intégrismes. Et sans réfléchir, je me prends à souhaiter aux baigneurs scandaleux une sournoise et définitive baïne…
Etc.
Mais jusqu’au bout, c’est une impression de fatigue et de lassitude du temps qui passe qui prime, une impression de rien ne vaut dans l’évidence d’une passivité qui n’a jamais envisagé que le monde et l’avenir pouvaient avoir d’autres couleurs, et par exemple, curieusement absente derrière la mention molle des cours et des copies du professeur (pourquoi n’a-t-elle pas su résister à l’horrible ‘‘professeure’’ de la page 201 ?), par l’école, par la mission éducative.
L’avenir est à construire et non à attendre, tandis que là, rien, rien qu’une vague espérance personnelle, sexuelle et midinette. Je disais en commençant : « Chronique d’une vie dépassée », oui. On pourrait aussi penser à cette question, constamment posée en filigrane : « À quoi a-t-il servi que nous ayons vécu ? »
Restent les dernières pages, et l’esquisse définitivement mieux formée d’un projet qui pourrait ainsi, sur la précédente question, répondre : « À ceci », c’est à dire : « À ce livre ». Car c’est cela, pour de bon, qui émerge (pages 237 et sq.):
« Elle a perdu son sentiment d’avenir, cette sorte de fond illimité sur lequel se projetaient ses gestes, ses actes, une attente des choses inconnues et bonnes qui l’habitait (…)
C'est un sentiment d'urgence qui le remplace, la ravage. Elle a peur qu'au fur et à mesure de son vieillissement sa mémoire ne redevienne celle, nuageuse et muette, qu'elle avait dans ses premières années de petite fille - dont elle ne se souviendra plus.(…) C'est maintenant qu'elle doit mettre en forme par l'écriture son absence future, entreprendre ce livre, encore à l'état d'ébauche et de milliers de notes, qui double son existence depuis plus de vingt ans, devant couvrir du même coup une durée de plus en plus longue.
Cette forme susceptible de contenir sa vie, elle a renoncé à la déduire de la sensation qu’elle éprouve, les yeux fermés au soleil sur la plage, dans une chambre d'hôtel, de se démultiplier et d'exister corporellement dans plusieurs lieux de sa vie, d'accéder à un temps palimpseste. Jusqu'ici cette sensation ne l'a menée nulle part dans l'écriture (…)
Ce qui compte pour elle, c'est (…) de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l'a traversée, ce monde qu'elle a enregistré rien qu'en vivant. Et c'est dans une (…) sensation qu’elle a puisé l'intuition de ce que sera la forme de son livre, celle qui la submerge lorsque à partir d'une image fixe du souvenir (…) il lui semble se fondre dans une totalité indistincte, dont elle parvient à arracher par un effort de la conscience critique, un à un, les éléments qui la composent, coutumes, gestes, paroles, etc. Le minuscule moment du passé s'agrandit, débouche sur un horizon à la fois mouvant et d'une tonalité uniforme, celui d'une ou de plusieurs années. Elle retrouve alors, dans une satisfaction profonde, quasi éblouissante - que ne lui donne pas l'image, seule, du souvenir personnel -, une sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience, tout son être est pris. (…)
La forme de son livre ne peut donc surgir que d'une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l’époque, l'année, plus ou moins certaine, dans laquelle elles se situent - les raccorder de proche en proche à d'autres, s'efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les événements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d'il y a si longtemps à aujourd'hui - pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l'Histoire.
Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu'on l'entend généralement, visant à la mise en récit d'une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l'imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu'elle a connus (…)
Ce sera un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure jusqu'à la dernière image d'une vie. Une coulée suspendue, cependant, à intervalles réguliers par des photos et des séquences de films qui saisiront les formes corporelles et les positions sociales successives de son être - constituant des arrêts sur mémoire en même temps que des rapports sur l'évolution de son existence, ce qui l'a rendue singulière, non par la nature des éléments de sa vie, externes (trajectoire sociale, métier) ou internes (pensées et aspirations, désir d'écrire), mais par leur combinaison, unique en chacun. A cette ‘‘sans cesse autre’’ des photos correspondra, en miroir, le ‘‘elle’’ de l'écriture.
Aucun ‘‘je’’ dans ce qu'elle voit comme une sorte d'autobiographie impersonnelle - mais ‘‘on’’ et ‘‘nous’’ - comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d'avant.
Quand elle désirait écrire, autrefois, dans sa chambre d'étudiante, elle espérait trouver un langage inconnu qui dévoilerait des choses mystérieuses, à la manière d'une voyante. Elle imaginait aussi le livre fini comme la révélation aux autres de son être profond, un accomplissement supérieur, une gloire - que n'aurait‑elle pas donné pour devenir ‘‘écrivain’’ (…) . Par la suite [elle avait compris qu’] elle n’écrirait jamais qu'à l'intérieur de sa langue, celle de tous, le seul outil avec lequel elle comptait agir sur ce qui la révoltait. Alors, le livre a faire représentait un instrument de lutte. Elle n'a pas abandonné cette ambition mais plus que tout, maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne des visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourritures évanouies, cette lumière qui était déjà là dans les récits des dimanches d'enfance et n'a cessé de se déposer sur les choses aussitôt vécues, une lumière antérieure. Sauver
le petit bal de Bazoches‑sur‑Hoëne avec les autos tamponneuses
la chambre d'hôtel rue Beauvoisine, à Rouen, non loin de la librairie Lepouzé où Cayatte avait tourné une scène de ‘‘Mourir d'aimer’’
(…..) »
Étonnante explication finale, construite et constructive, à certains égards passionnante, accouchement de l’idée d’un livre, du livre, dans un projet de ‘‘livre-à-faire’’ qui se révèle de beaucoup plus potentiellement accompli que ne le sera le ‘‘livre-fait’’.
Cette tension vers un aboutissement à venir qu’on a en fait entre les mains, déjà lu, comme on s’en pose la question – Compagnon a eu raison de le souligner lors du séminaire - dans les dernières pages du Temps retrouvé, elle apparaît dans sa richesse d’espoir en décalage avec les tristes bilans qu’on a tirés au long des pages qui la précèdent et qui pourtant la réalisent.
Il y a dans ce « vouloir sauver quelque chose du temps où on ne sera plus jamais » une détresse touchante mais inopérante, la signature d’un échec annoncé, un étrange désir de sauver tout ce qu’on a raté du désastre en en mettant en forme l’aveu… et en ne parvenant à en exhiber que la platitude.
Volonté de rédemption d’une trajectoire qui se dévoile vaine par l’immersion qu’elle revendique au sein d’une époque dont elle manifeste surtout la faillite, dans le déroulement de petitesses sans ambition, Les Années soldent mal les comptes d’un travail d’écriture qui se maintient répétitivement atone pour témoigner de l’écho d’un tout générationnel épuisé, et qui je pense, in fine, dénature en la peignant en gris une existence singulière qui a, je veux le croire, connu de plus joyeuses péripéties.