Alain Finkielkraut - Intermède radiophonique
Au début de l’été 2010, sauf erreur le 25 juillet, Alain Finkielkraut a consacré une de ses émissions du samedi matin (Répliques) sur France-Culture à la polémique qu’avait fait naître une remarque de Nicolas Sarkozy.
Titre de l’émission : Et si on lisait la Princesse de Clèves ?
Il avait invité deux femmes, deux universitaires : Claude Habib, qu’on retrouvera dans le volet II.3 de son cours de l’X (automne 2011) et Hélène Merlin-Kajman.
J’ai retrouvé un peu par hasard les notes que j’ai prises à ce moment-là, qui me paraissent assez insuffisantes, mais dont je vais me contenter car il semble que l’émission soit sortie du champ des podcasts réécoutables.
La princesse de Clèves fait assurément partie du patrimoine national et … il ne fait pas bon érafler la statue. La réserve devient inculture, le doute, hérésie. On en appelle à Stendhal, comme Alain Finkielkraut dès l’ouverture. Je citerai ici la monumentale Histoire de la littérature française au XVII° siècle d’Antoine Adam : « Stendhal ne se trompait pas lorsqu’il mettait au-dessus de tout le roman de Mme de Lafayette. Peut-être, hélas, avait-il raison aussi de penser qu’il n’existe plus guère de lecteurs pour cette œuvre trop haute et pour ses trop secrètes beautés ».
Il y a sans doute de cela : ‘‘Sommes-nous encore, aujourd’hui, en mesure de comprendre l’ouvrage ? Que peut nous apporter d’irremplaçable ce roman ?’’, dans la polémique soulevée par la remarque de l’alors futur ex-président de la République.
Hélène Merlin-Kajman (je dirai désormais pour elle HMK ; CH pour Claude Habib, et AF pour Alain Finkielkraut) dit sa stupeur émerveillée dès la première lecture, en classe de seconde. Elle résume l’intrigue, dont elle souligne la simplicité tragique et parle d’écriture retenue et de violence passionnelle. Schématiquement :
Mademoiselle de Chartres ne met pas d’obstacle à l’amour du prince de Clèves, qu’elle épouse sans en être amoureuse. Sa rencontre mondaine avec Jacques de Savoie, duc de Nemours , est un coup de foudre réciproque. Mais les convenances sont là, et le sens du devoir, et l’on se frôlera dans la succession ininterrompue des occupations de cour sans rien laisser paraître - à quelques rougeurs près - et sans rien avouer. Le destin ne saurait s’en contenter. Quelques malentendus dessillent le mari, Nemours ne sait entièrement se contenir et sans que son inaltérable vertu en soit ébranlée, la princesse de Clèves se comprend amoureuse et peut-être perdue. Monsieur de Clèves se sait mal aimé et qu’on lui préfère – fût-ce très platoniquement – Nemours. Il en meurt. Les deux amants inavoués sont libres, mais la princesse, meurtrie de se sentir co-responsable de la mort de son époux et plus encore assurée de la vanité des serments éternels refuse l’offre du destin, repousse Nemours qui finira par oublier, et termine dans une solitude affective et sulpicienne une existence corsetée de devoirs.
Tout cela à rebours en quelque sorte d’une époque dont Mme de Lafayette dit aux premières lignes du texte - l’incipit est célèbre : La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second.
Dans un éditorial intéressant – et conseillé - d’avril 2009 à propos de la polémique Sarkozy- Clèves (http://www.uneecoledelexperience.fr/spip.php?article60), Catherine Henri – qui avait déjà raconté l’anecdote dans un de ses livres – fournit d’ailleurs une amusante et éclairante transcription moderne de ce début via un souvenir d’agrégative : …les apparences, et les mots peuvent être trompeurs. Qu’est-ce que la « magnificence » au XVIIème siècle ? Le fait de dépenser inconsidérément. Et la « galanterie » ? D’avoir des aventures hors mariage. Et l’ « éclat » ? L’ostentation. De sorte que la première phrase, une fois traduite dans les termes plus prosaïques du XXIème siècle donnerait quelque chose comme : « On n’a jamais autant jeté l’argent par les fenêtres et on n’a jamais autant couché à droite et à gauche, et cela sans se cacher , - on pourrait presque ajouter sous la lumière des projecteurs -, que dans les dernières années du règne de Henri II .
Pour Claude Habib, ce fut plutôt un rejet du texte, en classe de seconde. Trop anti-romantique. Elle tient, à part cela, à souligner la « révolution Lafayette (Mme de !)» dans la littérature, commencée avec la longue nouvelle : Histoire de la Princesse de Montpensier. Mme de Lafayette a supprimé les confidents. On ne nous explique plus comment l’auteur a su, appris, découvert, ce qu’il raconte.
Alain Finkielkraut voudrait (ré ?)orienter la discussion vers la représentation de l’amour, avant et après La princesse de Clèves. HMK évoque la solitude des personnages, repliés sur ce que creuse la passion dans leur intime. Derrière une écriture réservée où la litote abonde, on voit, dit-elle, la naissance de l’amour chez la princesse et que cet amour grandit son intériorité.
AF : Elle découvre que l’amour est impitoyablement tragique.
HMK : Dans le dernier débat qu’elle a avec elle-même, après la mort de M. de Clèves, il faut regarder le texte : …elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand combat en elle-même. Et puis, cette flèche du parthe, Nemours, à terme, oublie : Enfin, des années entières s'étant passées, le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. Donc, au fond, le choix de la princesse était le bon.
AF : Il y a le cas de Mme de Tournon et de M. de Sancerre et l’accroissement du chagrin de celui-ci par la découverte post-mortem de l’infidélité de celle-là…
Ndlr : Sancerre est amant de Mme de Tournon. Amants secrets, nul ne le sait. Il la supplie de l’épouser. Il sent un changement dans ses sentiments. Elle le fait lanterner. Il croit néanmoins à son amour sans se douter de rien. Elle meurt brutalement. Il la veille quand arrive un autre éploré qui lui apprend qu’elle lui avait promis le mariage, que l’affaire allait se faire etc. Et Sancerre voit sa douleur décupler : … Mme de Tournon m'était infidèle et j'apprends son infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de la plus tendre amour que l'on ait jamais senties ; dans un temps où son idée est dans mon cœur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été, et la plus parfaite à mon égard, je trouve que je me suis trompé et qu'elle ne mérite pas que je la pleure ; cependant j'ai la même affliction de sa mort que si elle m'était fidèle et je sens son infidélité comme si elle n'était point morte.
… c’est une leçon pour Mme de Clèves. Le doute s’installe sur la perennité des sentiments. Au fond, il n’y a pas de constance possible , hors le cas où elle naît des obstacles qu’on lui oppose, ainsi M. de Clèves dont l’amour est fortifié par l’inaboutissement des efforts qu’il fait pour être aimé . AF cite Le triomphe de l’indifférence , un petit écrit attribué à Mme de Lafayette, disant, comment se résoudre à aimer un homme, quand on est si sûre qu’il va changer ? Le désir, l’amour, ce sont les rigueurs de la faim, suivies du dégoût de la satiété.
HMK revient sur l’épisode de M. de Sancerre. Elle veut évoquer plus généralement la présence itérative, dans le roman, de sentiments antagonistes. Sancerre donc, affligé parce que sa maîtresse est morte, jaloux comme si elle était vivante ; M. de Clèves, accepté comme mari, incapable de se situer en amant ; Nemours, qui admire la fidélité de la princesse et la voudrait pour maîtresse. HMK évoque les soupçons réciproques de M. et Mme de Clèves quand, certains, chacun, d’avoir gardé le secret de leur entretien (l’inimaginable aveu de la princesse à son époux qu’elle en aime un autre) et ne soupçonnant pas que Nemours, caché, y a assisté, ils découvrent qu’il est su. Toujours, dit-elle, cette dualité, fidélité / traîtrise.
CH : C’est un roman de la malchance où tout se paie. La seule scène heureuse est celle de la réécriture commune – Mme de Clèves et Nemours – de la lettre échappée de la poche du vidame….
Ndlr : Un quiproquo fâcheux fait de Nemours le destinataire supposé d’une lettre adressée au vidame. Il en résulte une situation d’une grande complexité qui conduit avec l’accord et les encouragements de M. de Clèves, Nemours et la princesse à s’efforcer de recopier de mémoire cette lettre afin de pouvoir, l’écriture n’en étant plus reconnaissable, à la fois l’exhiber et en changer la signification.
… mais dans le bonheur de cette unique occasion d’intimité inavouée, ils bâclent un peu le travail et les conséquences en seront terribles, jusqu’à provoquer indirectement, à terme, la mort du vidame. Malchance encore , Nemours qui est suivi, pénètre de nuit dans le jardin du pavillon où rêve Mme de Clèves, se donne ainsi toutes les apparences de l’amant attendu et comblé et, par là, celui-ci l’ayant su, cause la fin du mari.
AF : Malchance ? Fatalité plutôt. L’amour, quoi qu’il en soit, promet une félicité qui ne peut advenir. Il n’existe pas d’amour durable et si M. de Clèves continue à aimer, c’est parce qu’il n’y a pas réciprocité. Dure loi de l’amour et idée proustienne. D’où la tentation ou le choix de l’évitement, de l’ataraxie, afin de s’épargner la souffrance. C’est assez que d’être, disait volontiers Mme de Lafayette.
CH : Il y a un porte-à-faux dans le roman. Mme de Lafayette a projeté sa mentalité de quadragénaire sur une toute jeune fille de quinze ans.
HMK : Beaucoup de morts, dans le roman et autour (le vidame, par exemple, meurt hors cadre) ; il y a la mort d’Henri II et, quand l’intrigue se clôt, ce sont les guerres de religion. Tout est au fond nimbé d’un halo de mélancolie que l’on sent dans le texte.
AF : C’est dans son invraisemblance même que le roman atteint sa vérité. M. de Clèves mort, il n’y a plus d’obstacle ; or la princesse choisit le renoncement parce que l’amour, qui se veut infini, éternel, est impossible dans le mariage, qui relève du fini.
CH : Un agacement naît du caractère didactique du livre ; c’est la plus belle cour, ce sont les personnages les plus nobles et valeureux qui se puissent concevoir ; si l’amour ne prend pas ici son envol, ne rencontre pas son plein épanouissement, il ne pourra jamais le faire. Le roman apparaît comme une démonstration de ceci que les promesses d’amour sont des promesses de gascon. Et puis voici un livre où l’héroïne prend librement le parti du chagrin …Et CH évoque le Journal de deuil de Roland Barthes; le chagrin, comme une drogue….
AF : Il y a un déphasage total par rapport aux valeurs névralgiques de l’hypermodernité qui plaide pour l’absence de frein aux désirs. William Blake (1757-1827) énonçant : Ceux qui répriment leur désir sont ceux dont le désir est assez faible pour être réprimé souligne assez le grand écart.
HMK : Il n’y a pas d’antidépresseurs au XVII° siècle et on y meurt d’amour au sens propre. La mort du prince de Clèves ne relève pas du seul romanesque, il y a une véritable somatisation. De même Mme de Chartres, la mère de la princesse , qui meurt d’avoir compris ce qui se passait avec Nemours et le gouffre sentimental au bord duquel se penche sa fille. Le déplaisir – car le vocabulaire ne va guère au-delà – est un mot violent au XVII° siècle et il peut dérégler les corps. Dans le roman, ce déplaisir est à l’origine d’un élargissement de la réflexion intérieure. La princesse de Clèves, dans son choix final d’abandon au chagrin, va vers cette intériorité , démarche de repli volontaire sur soi qui élimine toute confidence.
CH : Il y a un culte du secret. La princesse de Clèves est un roman du secret.
AF : Oui, mais les personnages sont transparents à eux-mêmes. Et il y a ce non-secret, ce moment de l’aveu de la princesse à son mari, que surprend Nemours… Les contemporains ont été choqués …
HMK : Cette scène a surpris. En même temps, tout en la sachant invraisemblable, on l’a appréciée. On y trouve à son acmé ce motif de la sincérité présent dès le début du roman, à travers les principes d’éducation de Mme de Chartres. M. de Clèves avait de son côté réclamé cette sincérité. Seulement dans l’aveu, la princesse est submergée, il n’était pas prémédité, il la dépasse. Et du coup son mari aussi, il est égaré, il le dit et cet acmé de la transparence va déboucher sur une opacité affective.
CH : Il y a là un souci de gloire. C’est une constante de vouloir être et se maintenir au-dessus de son sexe, au-dessus des autres. Nemours de son côté tire gloire d’être aimé par une personne exceptionnelle.
AF : Il y a chez lui, alors, un bonheur paradoxal puisqu’il s’associe à une frustration extrême.
Un passage assez confus oppose CH et HMK sur la « gloire » ( les « gloires » respectives) de Mme de Chartres et de la princesse, à mettre ou pas sur le même plan. Avec pour conclusion qu’il faut se détacher des passions …
AF : C’est assez que d’être. Viser le repos, l’ataraxie, l’absence de trouble et finalement, refuser l’amour …
HMK & CH : … une façon de le sauver. Il est d’autres options, voir Perdican, chez Musset (On ne badine pas avec l’amour), disant à Camille : "Tu es une orgueilleuse ; prends garde à toi" , et lui faisant l’éloge de l’amour accepté, même s’il faut en souffrir : "J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui."
AF, qui veut conclure, essaie de ramener le débat à son thème de fait initial : Aujourd’hui, doit-on / peut-on continuer à enseigner La princesse de Clèves ?
HMK & CH , dans un bref échange que j’ai mal relevé, évoquent la trop grande fermeté des conseils de Mme de Chartres à sa fille sur son lit de mort. Si j’ai bien noté, l’une des deux aurait entendu dans un exposé de Capes un(e) candidat(e) parler de barbarie à propos des injonctions de vertu de la mère à la fille. ‘‘Objection anti-érotique’’ est prononcé. Et CH revient sur ce point qui la gène, du transfert de (sa) mentalité opéré par Mme de Lafayette en direction d’une trop jeune fille.
AF : … pour Wittgenstein, enseigner la philosophie, ce n’est pas former dans le sens du goût, c’est donner les éléments permettant de changer son goût.
* * * * *
Je me souviens avoir été assez déçu par l’émission dans la mesure où elle s’était réduite à une conversation agréable entre lecteurs cultivés de Mme de Lafayette, quand l’objectif revendiqué était l’examen de la modernité possible du maintien du roman au programme des formations initiales.
Au départ, il y avait eu ce propos décalé de Nicolas Sarkozy début 2007 : L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !

Le déchaînement médiatique a suivi …
Or le problème est réel. Quelle actualité, dans une classe de lycée ou de Lep, représente le roman de Mme de Lafayette ? Son étude soutenue en classe est inenvisageable, pour des questions de temps. Comme il n’est pas très long, on peut effectivement le proposer en lecture aux élèves, avec rédaction d’une très courte fiche-bilan (questions pré-rédigées par le professeur) et perspective d’un tour de table collectif d’une heure sur le sujet.
Le roman est-il intéressant pour un adolescent d’aujourd’hui ? En parler l’est, et, en parlant, peut conduire la curiosité des élèves à l’éveil. Mais il ne faut pas jeter la pierre à une réaction « d’instinct » qui souligne l’énorme décalage de la langue du XVII° aux tournures d’aujourd’hui et le caractère incompréhensible d’un raidissement moral adossé à des conventions de bienséance et à une hantise de l’adultère à ses dépens qui pourrait, traité différemment, rejoindre le ridicule d’Arnolphe dans l’Ecole des femmes.
Nicolas Sarkozy a trop vite parlé, mais il a rendu de grands services à un roman qui sans lui, n’aurait pas ainsi connu une nouvelle jeunesse. S’il avait affirmé aimer la Princesse de Clèves, on aurait souri, et personne ne serait allé voir. En se moquant, il a déclenché l’intérêt. Quant à la place de la princesse dans la culture générale d’un attaché d’administration, elle renvoie à son statut dans la culture générale du citoyen, et à la grande difficulté qu’il y a à définir celle-ci.
C’est quoi, être cultivé, aujourd’hui ? demande un récent Télérama .
C’est bien la question, plus facile que la réponse.
D’ailleurs, l’article, par ailleurs intéressant, n’apporte pas d’éléments décisifs, sauf peut-être cette affirmation qui enjambe la définition et semble d’évidence : Nous sommes sans doute individuellement moins lettrés que ‘‘l’honnête homme’’, mais collectivement plus cultivés que la France du XVII° siècle.
La Princesse de Clèves peut être un élément du puzzle, mais quelle importance lui donner ? La littérature doit nécessairement jouer un rôle éminent dans les formations initiales, mais il n’y a pas d’angle d’attaque obligé. Tout ce qui nous fait réfléchir est porte d’entrée, Mme de Lafayette, ou Dickens, ou Zola, ou Kundera ou, il est mort ce mardi, Ray Bradbury. Ils sont si nombreux. C’est la curiosité culturelle et le goût de la satisfaire qu’il faut parvenir à donner, en sauvant la lecture. Il ne faut pas se battre sur des détails.
Et l’on se retrouve avec le problème de l’école, si l’on veut aller plus loin. Faire naître l’appétit d’apprendre comme l’envie de bain de l’oursonne plongeant dans sa piscine :
