Donc, s'y remettre. Parler un peu d'école et de littérature. L'impression d'être parti ailleurs depuis longtemps.
En fait j'ai déménagé en décembre dernier. Pas vraiment changé de quartier, pas vraiment changé d'habitudes, mais diminution de surface de l'appartement. Division par deux, largement. Motif économique. Les temps sont durs au retraité de l'Education nationale. Passons.
Du coup, une envie de comptes-rendus ou de brèves notes de lecture, pour mémoire, m'est revenue. Rien d'approfondi. Juste la devise, ici immodeste, de Julien Gracq, En lisant, en écrivant. Sans insister, au fil de la plume. La liste pour Janvier - Février - Mars - Avril :
Pierre Jourde - La marchande d'oublies // Philippe Jaenada - La désinvolture est une bien belle chose // Mathieu Belezi - Cantique du chaos // Gabriel Zucmann - Les milliardaires ne paient pas d'impôts // François Bégaudeau - Désertion // Emmanuel Carrère - Kolkhoze & La classe de neige & L'adversaire // Cécile Chabaud - Profs I (Vous faites quoi dans la vie?) & Profs II (Cours et Miracles) & De femme et d'acier (Nicole Mangin) // David Goodis - Rue Barbare // Alice Ferney - L'intimité // Didier Daeninckx - Meurtres pour mémoire // James Dickey - Délivrance.
Je suis Pierre Jourde depuis pas mal d'années et la découverte de L'heure et l'ombre, qui m'avait beaucoup touché. Festins secrets et Paradis noirs sont deux formidables romans, inspirés. Pays perdu et La première pierre vont au cœur. Le reste est plus inégal, avec parfois des ambitions immenses comme Le Maréchal absolu. La marchande d'oublies est de ce dernier tonneau. Des fragments magnifiques mais chez moi une lassitude globale, un peu coupable devant l'ampleur de la tâche accomplie, sans compter les circonstances, une partie du roman ayant été rédigée vent debout contre la maladie, en chambre stérile.
Je trouve que Jaenada est un formidable conteur, découvert avec sa contre-enquête, La Serpe, sur le procès de Georges Arnaud, l'auteur du 'Salaire de la peur'. Il s'intéresse ici à quelque chose de tout à fait mineur dans la saga du Saint-Germain-des-près au sens large des années 1950 qu'il élève à la hauteur d'une sorte d'épopée. Ses renseignements sont fascinants de précision inutile (on ne retiendra rien) mais tout le charme de Jaenada - et il opère - est dans le style comme le titre désinvolte, la digression, la façon de se mettre constamment en avant sans être jamais autre chose que sympathique. Le roman glisse, on se moque un peu du fond, mais on savoure ce flot de littérature de coin du feu sur lequel on navigue sans effort.
Grosse déception avec le Cantique du chaos. Mathieu Belezi m'avait impressionné avec son formidable et à sa façon bouleversant Attaquer la terre et le soleil. Là, j'ai déjà tout oublié. Plouf. Flop.
Déception aussi avec le Gabriel Zucmann qui ne m'a rien apporté de plus que les informations superficielles que j'avais entendues sur France-Inter et France-Info. L'essentiel tient au fond en moins de dix lignes. L'argent des grandes fortunes est un insupportable scandale moral, j'en suis absolument convaincu. Les disparités de revenus sont inadmissibles. Mais visiblement, ça ne gêne pas tout le monde et Zucmann a été déjà enterré.
J'ai déjà un peu (beaucoup) oublié le contenu du Bégaudeau. J'oublie beaucoup, et vite. Mais c'est un auteur que j'aime depuis son exceptionnel Entre les murs qui lui vaut mon affection définitive. Ce qu'il produit est toujours intéressant, même si le personnage (m')agace un peu par la sorte de mépris vaguement insolent qu'il diffuse à l'intention de l'interlocuteur qui n'a jamais rien compris. Mais c'est un bon, Bégaudeau, un très bon. Là j'ai acheté son dernier, Le mépris, justement. J'ai l'appétit ouvert.
Carrère aussi est excellent. Et Kolkhoze vaut le détour, même si j'ai peiné sur sa famille proliférante dans les méandres de laquelle je n'ai pas cherché à m'organiser outre mesure. Sa mère était l'essentiel, je m'y suis accroché. Et c'est formidablement intéressant. Du coup, je suis reparti ensuite vers des bouquins de lui de dimensions plus modestes que je n'avais pas lus. La classe de neige et L'adversaire. Vraiment très bien.
Cécile Chabaud est une sacrée découverte. Ses deux livres sur le vif (Profs I et II) sont tout à fait enlevés, parfois désopilants. L'effet de surprise joue en faveur du I mais après un petit temps d'irritation en se disant ce n'est qu'un bis repetita, le II m'a repris et ça marche. Et puis il y a De femme et d'acier. On doute qu'il s'agisse du même auteur tant on change de registre. Cette biographie partiellement 'fictionnée' de Nicole Mangin, unique femme toubib de la Première Guerre mondiale retient, attache. Beau portrait. Important témoignage. D'un livre l'autre, belle maîtrise stylistique de l'hétéroclite, de l'antinomique.
Le film de Carine Tardieu, L'attachement, avec principalement Pio Marmaï et Valeria Bruni-Tedeschi m'ayant beaucoup plu, j'ai voulu lire le livre dont il est tiré. L'intimité, d'Alice Ferney, est un gros pavé progressivement de plus en plus indigeste dont le film n'exploite que le premier tiers, en gros. Il se développe en une sorte d'essai répétitif autour de questions liées à la procréation dans ses versions "modernes" de PMA et de GPA et en dépit d'un effort d'incarnation romanesque, je me suis passablement ennuyé en compagnie de personnages paradoxaux. Je ne suis pas tenté d'explorer cet auteur plus avant.
Dans la foulée de cette ennuyeuse lecture cinématographique, je suis allé vers deux romans américains négligés à la sortie des films qu'ils ont fait naître. Rue Barbare, de David Goodis, est assez accrocheur, avec en arrière plan les images plus ou moins conformes de Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu pour les deux principales figures masculines. Mon souvenir du film est trop vague pour que je juge la fidélité de l'adaptation, mais le bouquin dont la dimension littéraire excède le simple polar m'a paru de bonne qualité. Après lui, Délivrance, de James Dickey, m'a renvoyé à travers un vrai plaisir de lecture au formidable film éponyme de John Boorman, avec Burt Reynolds et John Voight, sorti en 1972, qui m'avait emballé et qui reste pour moi au Panthéon d'un genre où, à peine un cran en dessous, on trouve le film de 1981 de Walter Hill, Sans Retour, avec Keith Carradine et Power Boothe. Sacrés souvenirs! Et pour y revenir, ici, bon livre.
Au hasard de l'écoute d'une émission de radio, je me suis décidé à aller enfin lire un Didier Daeninckx. J'ai choisi son premier succès je crois, Meurtres pour mémoire, roman noir très bien ficelé autour d'une figure inspirée par Maurice Papon et la sanglante répression policière de la manifestation parisienne pacifiste du 17 Octobre 1961 organisée par le FLN. Un Grand Prix 1985 de Littérature Policière tout à fait justifié.
N.B. Sur l'école, tant à (re)dire, trop à dire. Une autre fois peut-être. Sans doute. Mais quand même ceci : le film de Vincent Garenq sur Samuel Paty, vu à sa sortie, hier . L'abandon. J'étais réticent. J'ai changé d'avis. Il est probablement indispensable et il faut le projeter en établissements scolaires pour y provoquer, avec et chez les élèves, des débats. Effort difficile à manier sans doute car pouvant pousser à l'islamophobie irrépressible, mais justement, pour tout cadrer, comprendre et éclairer dans l'équilibre et l'ouverture, effort nécessaire.
Je recopie ici la micro-critique que j'ai postée sur Facebook : Ce film poignant et qu'on souhaiterait utile ne le sera pas. La bêtise qui guide les actions humaines est trop forte et continuera à régner. Ceci en est un témoignage. Au départ, une erreur pédagogique réelle qui ne devait mériter qu'une engueulade de bon sens de l'autorité de tutelle. A l'arrivée, un drame épouvantable. Entre les deux, un microcosme musulman non représentatif mais factuel. Une élève stupidement bornée, des parents surexcités absurdement solidaires de ses mensonges, le relais d'un faux imam intégriste et radicalisé, la pieuvre des réseaux sociaux, un jeune fanatique à la religiosité noyée de débilité criminelle et aveugle. Face à cela, la médiocrité affligeante de l'environnement professionnel, le refus majoritaire et apeuré du soutien, le cumul des approximations policières et du manque de lucidité. Seule, la principale du collège - et il faut, encore plus que féliciter, remercier pour son incarnation Emmanuelle Bercot, parfaite - est à la hauteur de ses responsabilités. Tout le casting fait vivre avec talent ce monde navrant incapable d'anticiper le malheur pour y parer et seulement disponible ensuite pour les regrets, les "Plus jamais ça", et les célébrations anniversaires.