Alain Finkielkraut à l'X - Les invités - Claude Habib (II.3)
Claude Habib est intervenue le 6/10 dans le cours d’automne 2011 d’Alain Finkielkraut à l’X. J’ai adoré son exposé. Subjectivité étonnante, tout ce qui m’avait plu, quand je l’ai fait écouter à ma femme, a été critiqué! Il faut dire qu’elle était en train de coudre à la machine une pièce à un blue-jean de travail que j’avais déchiré en jardinant et que, le dos à l’écran, avec le son sans l’image, les mimiques de la conférencière lui échappaient et ses si séduisantes hésitations, ses trébuchements de parole, toute cette vie de l’esprit qui se bousculait dans l’enthousiasme d’une oralité parfois un peu cahotante et charmante à voir, elle n’en bénéficiait pas. On s’est donc moqué de moi et de mon adhésion sans retenue .Tant pis. Je reste sur mes impressions et je maintiens mon emballement!
Finkielkraut cette fois-ci a été bref dans le lancement. Claude Habib enseigne à la Sorbonne nouvelle. Deux livres importants à son actif: Le consentement amoureux et Galanterie française. Elle va nous parler de la mixité, dans ce qu’elle a de spécifiquement ‘‘français’’.
Je n’ai pas tout noté; il y aura quelques lacunes. Je conseille la vidéo: http://www.hss.polytechnique.edu/accueil/actualites/des-hommes-et-des-femmes-claude-habib--85039.kjsp
Claude Habib commence par un rappel, celui du drame norvégien, la tuerie d’Utoya, perpétrée par Andres Behring Breivik. Elle a été frappée par la réaction de celle qui est devenue « la twitteuse qui console la Norvège », Helle Gannestad, écrivant: « Si un seul homme est capable d’autant de haine, pensez à l’amour que nous pourrions générer tous ensemble ». A la lumière de l’interview accordée par la jeune fille au journal Le Monde, il apparaît que dans ce tweet, « amour » est collectif, réponse collective à une haine singulière, expression de l’espoir d’un « vivre ensemble » idéalisé et opératoire.
Ce concept du « vivre ensemble », chargé ici d’une mission rédemptrice, Claude Habib le pense un peu surinvesti ‘‘théorico-émotionnellement‘’, notion plutôt molle, sans tradition comme sans avenir, visant le pur actuel, tolérance absolue à l’égard de toute valeur si elle s’écarte du fanatisme, choix d’un peut-être insipide « Tout est acceptable », façon paradoxale aussi d‘abolir ainsi la notion même de valeur. Ce « vivre ensemble »-là ne concerne ni les vivants à naître, ni les morts, il s’adresse à tous les groupes existants possibles, à toutes les croyances …. et elle veut s’en démarquer. Car le sujet qui l’intéresse et va l’intéresser, hic et nunc, ici et maintenant, c’est l’existence de deux sexes, de deux et non de trois, précise-t-elle dans un sourire qui me semble souligner que ces deux individus sexués-là s’attirent et renvoyer les LGBT (Lesbiennes - Gays - Bi - Trans) à leurs bizarres et anecdotiques fantaisies. Je peux me tromper.
Contrairement au « vivre-ensemble », cette question des deux sexes est profondément enracinée dans notre histoire, nous en héritons et … peut-être ne la comprenons-nous plus. Nous sommes des héritiers incompréhensifs.
Claude Habib se réfère à une correspondante en France de l’International Herald Tribune, Katrin Bennhold, déplorant dans le Figaro du 24 août 2011, au moment de quitter son poste car mutée à Londres, une mentalité française (dragueuse?) ‘‘relevant de la mentalité mâle d’avant 1789’’. Elle cite: ‘‘Il semble que beaucoup de françaises se préoccupent davantage d’être féminines que féministes et que le mâle français fasse souvent montre d’une forme de galanterie datant d’avant la révolution de 1789. C’est charmant, ai-je pensé, quand je suis arrivée il y a dix ans, mais je me suis rapidement fatiguée de l’attention intempestive qu’attirent les femmes en jupe voyageant seules dans le métro parisien le vendredi soir’’. On sent là, dit Claude Habib, une revendication de progrès, donc d’égalité, une égalité qui date la modernité de 1949 (Simone de Beauvoir - Le deuxième sexe) et qui fait de l’ancien le liberticide et, de là, le catastrophique.
Mais justement, Claude Habib veut revenir à ce passé d’avant 1789, non pour le mythifier, mais avec le souci de comprendre ce qui peut être particulier et précieux dans la tradition vivante de la mixité française qui est une mixité joueuse et érotisée, et date effectivement de l’ancien régime.
Cette interview de Katrin Bennhold, faut-il le dire, arrivait dans les remous de l’affaire DSK, chaque pays accusant l’autre : immoralité française d’un côté, sexualité anti-démocratique (la sexualité des puissants s’imposant aux faibles), scandale de la perp walk de l’autre ( pour « perpetrator walk », marche de celui qui a perpétré le crime ; une marche en public du suspect, menotté, destinée aux médias et qui est au fond une démarche d’exhibition-humiliation) et brutalité de l’opinion publique, presque frustrée de ne pas pouvoir aller jusqu’au lynchage. Une partie de l’élite intellectuelle américaine a même rejoint les accusations anti-françaises de la presse de caniveau. Elle-même (Claude Habib) s’est retrouvée mise en cause par une universitaire américaine, Joan Wallach Scott, qui a trouvé des relais chez des sociologues français comme Didier Eribon et Eric Fassin – ndlr : tous intellectuels travaillant autour des études de genre, de la théorie queer , des sexualités non normées . L’argumentation centrale de Joan Scott étant que l’indulgence des féministes à la française pour la séduction les avait conduits à tolérer le viol et le harcèlement sexuel voire à le couvrir en fermant les yeux : « … on était des autruches ou, pire, la femme de l’ogre, maintenant le petit Poucet bien au chaud dans le lit pour qu’il se fasse manger ». Elle évoque le mépris de nombre d’internautes américains pour la séduction à la française, rapprochant ces réactions de celles dirigées contre le vin rouge français voici quinze ou vingt ans, quand on entendait déplorer toutes ces connaissances et sophistications œnologiques exigées avant la moindre gorgée de Château X ou Y, qui décourageaient les bonnes volontés là où il suffisait de prendre et décapsuler en trois secondes, pour s’en régaler sans façon, une Budweiser.
Néanmoins, il faut distinguer la séduction, qui est de fait universelle et ressortit à la perpétuation de l’espèce (ndlr : de toutes les espèces, il suffit de voir les parades amoureuses des animaux) et la galanterie, elle, typiquement française. Typiquement française, mais pas inexportable, comme ce fut le cas au moins au moment de l’apogée de la puissance nationale, entre la bataille des Dunes en 1658 et le traité de Paris en 1763, bornes finale et initiale des prééminences de l’Espagne et de l’Angleterre.
Ndlr: - La bataille des Dunes - il s’agit des dunes de Leffrinckoucke, une commune du Nord-Pas-de-Calais ; la bataille a lieu le 14 juin 1658 - est une victoire des armées française et anglaise – alors alliées depuis peu – sous le commandement de Turenne sur l’armée espagnole des Flandres. Elle ouvre la voie au traité des Pyrénées de 1659 qui scellera la paix, et mettra fin à trente ans de guerre entre la France et l’Espagne. Turenne est récompensé en 1660 par Louis XIV et reçoit le titre de maréchal général des armées du roi.
- Le traité de Paris de 1763 met fin à la guerre de sept ans et réconcilie, après trois ans de négociations, la France et la Grande-Bretagne. Le bilan de ce traité est très positif pour la Grande-Bretagne. Mais c’est la fin de l’empire colonial (dit : ‘‘premier empire colonial’’) bâti par la monarchie française (Acadie, Canada, Louisiane, Terre-Neuve – Comptoirs des Indes (Pondichery, Chandernagor, Yananaon, Mahé, Karikal ; on ânonnait ça à l’école primaire « de mon temps » ( !)) – Antilles)
Cette galanterie, nous ne la voyons pas, c’est comme l’air qu’on respire … mais les étrangers y sont sensibles, parfois pour la condamner, mais aussi pour la louer ; et Claude Habib cite le philosophe écossais David Hume (1711-1776) et deux américains, l’historien Henry Adams (1838-1918) et le dramaturge Thornton Wilder (1897-1975) à qui, dit-elle, elle emprunte sa description du phénomène parce qu’elle la trouve très émouvante et au fond très vraie : « One of the most attractive aspect of France is the universal respect for women at every level of society, at home and in public restaurants, a french man smiles at the waitress who is serving him, looks her right in the eyes when he thanks her. There is an undertone of respectfull flirtation, between every man and woman in France, even when she is a woman of ninety, even when she is a prostitute (…) »
C’est un phénomène qui regarde les mœurs ce qui fait que nous sommes mal armés pour le percevoir et plus encore le mesurer, alors que nous faisons la part belle au juridico-politique, dont on nous rebat les oreilles, nous renvoyant à la date (trop) récente de l’accès des femmes au droit de vote (1945) alors que les femmes turques l’avaient en 1930, les femmes d’Azerbaïdjan ou d’Albanie en 1920. Certes, dit Claude Habib, mais il y avait et il y a encore des crimes d’honneur en Albanie, mais entre 1880 et 1913, jusqu’à la veille du second conflit mondial, 45% à 46% des femmes françaises disposaient de cette forme d’émancipation que donne le travail, la France est le pays d’Europe où l’emploi féminin est le plus développé ; et à tout prendre, mieux vaut peut-être un peu moins de droit de vote et un peu plus de respect.
Le mot mixité n’est pas un terme anglais (laïcité non plus, d’ailleurs). On parle dans les milieux anglo-saxons de co-éducation, et le mélange des genres n’y est pas valorisé. Elle évoque l’interview, dans Libération du 2 août 2011, d’un jeune algérien sans papiers, dealer de shit à la gare du Nord, et des raisons, malgré le stress de sa situation précaire, de sa présence continue en France . Les arguments du jeune homme : « C’est joli, je me cale avec une bière, c’est agréable ; ici on peut boire, en Algérie, c’est interdit. En France les gens sont racistes, mais ça va, ils sont ouverts aussi quand même, et puis on peut parler aux filles normalement ; là-bas, tu abordes une fille, si son père est riche, il arrive avec des gars et il te tue, personne ne viendra t’aider ; et si tu veux une fille, il faut payer ses parents, j’ai aucune chance (…) ». Ce type de réaction souligne une chose dont nous ne sommes pas, force de l’habitude, conscients, qui est l’érotisation des rapports urbains. Ce trait de mœurs frappe les étrangers.
Ainsi, Henry Adams au XIX° siècle, signale - et s’en étonne - la présence des femmes - des jolies femmes - dans la rue la nuit ; il le note à propos des vendeuses de violettes à la sortie des théâtres ; ainsi, à Paris, il y a des figures féminines avenantes, plaisantes, qui ne sont pas des prostituées et qui sont dans la nuit, dehors.
Point d’Histoire - Les femmes ont fait leur apparition au théâtre et à la cour, en France, sous François 1er. Au XVII° siècle, un auteur comme Henri Sauval témoigne de ce que la mixité est juste centenaire : « Les femmes, qui font le principal ornement d’une cour, ont été introduites à la cour de France par la reine Anne et François 1er et depuis peu elles ont commencé elles-mêmes à se rendre visite et à souffrir celles des hommes, premièrement à Paris et ensuite dans les bonnes villes du royaume » Et Sauval lie cette visibilité urbaine soudaine des femmes à leur apparition à la Cour, apparition qui, cela dit, reste assez mystérieuse.
ndlr : - Sauval, né en 1623 et mort en 1676 ; avocat, il a fait œuvre d’historien en s’intéressant à la ville de Paris, publiant un Paris ancien et moderne, une Chronique scandaleuse de Paris et un Traité des bordels – Wikipédia cite un distique particulièrement aigre de Boileau le concernant : ‘‘Faut-il d’un sot parfait montrer l’original / Ma plume au bout du vers d’abord trouve Sauval’’. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une rue à son nom dans le 1er arrondissement de la capitale et sa statue sur la façade de l’Hôtel de ville (ci-après).
- Anne de Bretagne (1477-1514) a été l’épouse successive des rois de France Charles VIII et Louis XII, son successeur. Cultivée, elle apprécie les arts italiens. Elle est la mère de Claude de France, première épouse de François 1er qui est donc son gendre … posthume, le mariage, auquel elle était opposée, n’ayant été célébré que quelques mois après sa mort.
Mystérieuse aussi, l’apparition des femmes sur les tréteaux du théâtre. Claude Habib renvoie à Maxime Cohen (ndlr : il s’agit sans doute de l’auteur de L’éloge immodéré des femmes, et de Promenades sous la lune, parus chez Grasset – Maxime Cohen est conservateur des bibliothèques ; il est né en 1952) qui avance que les comédiennes ont commencé à se produire en France avec les troupes espagnoles arrivées à la fin du XVI° siècle, leur place ne cessant de grandir, tant par la faveur de l’assistance que par l’importance des rôles qu’on leur confiait. C’est en fait une nouveauté absolue dans l’histoire universelle du théâtre. Les rôles féminins du théâtre antique étaient joués par des hommes – Sophocle avait tenu avec succès le rôle de Nausicaa ! Dans le théâtre élisabethain, Juliette ou Cléopatre étaient incarnées par des jeunes gens ou des adolescents et de même en extrême-orient, où les rôles de femmes étaient tenus par des hommes. C’est donc un universel, les rôles de femmes étaient tenus par des hommes et soudain, en Europe, les femmes paraissent sur scène. Non sans polémique, car les castrats continuent d’abord à tenir les rôles de l’opera seria italien et l’on s’affronte à coup d’insultes, comédiennes assimilées à des prostituées, castrats désignés comme monstres dans leur virilité disparue. Mais finalement, la beauté, l’aisance, le timbre, la souplesse des voix féminines l’emporteront et les femmes gagneront aussi leur place dans le domaine du bel canto.
Dans les deux cas - la cour, le théâtre – les femmes ne sont pas sorties de l’ombre par le triomphe d’un quelconque principe d’égalité, par égalitarisme, mais à titre d’ornement, mais pour leur beauté. Et il n’y a pas, dans cette démarche d’accès au grand jour, condescendance, le syndrome du « Sois belle et tais-toi » est aux antipodes de la mentalité de l’âge classique. La beauté est à toute époque un atout d’évidence, mais en outre, elle est alors interprétée comme une promesse d’intelligence, de conversation déliée, de dialogue plaisant. La beauté fait naître l’espoir d’un commerce spirituel. Le roi et Mme de Maintenon, écrit Saint-Simon, se prenaient beaucoup au visage ; il faut comprendre là qu’ils étaient non seulement sensibles à la beauté mais qu’elle était un critère important, voire décisif, dans leurs choix. Le roi veut de la beauté à sa cour.
Le mouvement galant invite les femmes à sortir de leur timidité. Une telle attitude ne relève ni de la misogynie (même s’il y a des misogynes), ni de la paillardise (restât-il nombre de paillards), elle est d’encouragement : Vous qui êtes belle, parlez ! C’est là l’attente des hommes galants ; or les galants hommes font la mode. L’enjeu, c’est le plaisir en société. Et ce jeu a des effets. Les femmes entrent vraiment en littérature ; il y a pléthore d’écrivaines au XVII° siècle, elles sont même plus nombreuses que les hommes ; et ces beaux arbres que sont Mme de Sévigné et Mme de Lafayette cachent une véritable, même si moins médiatisée, forêt – Claude Habib cite Catherine Bernard (ndlr : la notice Wikipedia de celle-ci évoque une polémique impliquant Voltaire, soupçonné de lui avoir emprunté quarante ans plus tard le titre et quelques vers de sa tragédie Brutus de 1680 qui fut représentée 25 fois, ce qui était un beau succès pour l’époque) …
… et Mlle Desjardins (ndlr : Marie-Catherine Desjardins ; une abondante production littéraire indiquée par Wikipedia entre 1661 et 1686).
Non contentes d’entrer en littérature, le nouvel entregent des femmes les met en position de jouer un rôle dans l’accès aux grâces, c’est-à-dire aux postes, et elles entrent aussi en diplomatie. La princesse des Ursins fera, dit Claude Habib, la pluie et le beau temps à la Cour d’Espagne (ndlr (source : net) : Marie-Anne de La Trémoille, princesse des Ursins, joua un rôle politique de premier ordre à la cour d’Espagne au XVII° siècle en tant que camarera mayor de la première épouse du roi Philippe V, Marie-Louise Gabrielle de Savoie, un poste de confiance lui ayant été attribué par Louis XIV et Mme de Maintenon, et qui lui permettait un contrôle absolu sur le couple royal. Louis XIV la considérait comme garante de son influence en Espagne). A un degré moindre, Mme de Lafayette jouera un rôle de diplomate entre la France et la cour de Savoie.
Claude Habib veut rapporter une anecdote, qu’elle prend dans Saint-Simon, et qui concerne la Duchesse de Bourgogne. Jeune, charmante, gracieuse, celle-ci est l’épouse d’un petit-fils de Louis XIV, Louis de France, duc de Bourgogne, puis Dauphin de France, qui mourra comme elle en 1712 (elle avait 27 ans) d’une rougeole épidémique. Elle était née Marie-Adélaïde de Savoie. Elle sut faire la conquête du roi, alors âgé de 70 ans, n’hésitant pas à s’asseoir sur ses genoux, et de Mme de Maintenon qu’elle appelait familièrement « ma tante ». Elle est là quand Louis XIV reçoit les dépêches diplomatiques, ce qui est tout à fait scandaleux ; il ne les ouvre pas avec ses ministres, il les ouvre avec des femmes, Mme de Maintenon et la duchesse de Bourgogne. Saint-Simon, parlant de cette dernière : « Si libre qu’entendant un soir le roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements qu’on espéra la paix par la reine Anne, ‘‘Ma tante – se mit-elle à dire – il faut convenir qu’en Angleterre, les reines gouvernent mieux que les rois. Et savez-vous bien pourquoi, ma tante ?, c’est que sous les rois, ce sont les femmes qui gouvernent, ce sont les hommes sous les reines’’. L’admirable est qu’ils en rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avait raison ». S’il y a dans ce trait, explique Claude Habib, un chef-d’œuvre d’instabilité galante – la galanterie, c’est instable, c’est un constant renversement -, c’est pour ce que glisse la duchesse sous la réaffirmation de la prééminence du masculin : en Angleterre, il n’y a pas la loi salique, donc en Angleterre, des femmes règnent, excellemment, voyez la grande Elisabeth ; et pourquoi ? Parce que le pouvoir, cela ne se confond pas avec l’apparence visible et que, derrière la femme, il faut chercher l’homme . Si l’Angleterre est toujours bien gouvernée quand une femme règne, c’est que dans l’ombre, il y a des hommes qui tirent les ficelles. Or, sous cette affirmation (paradoxale) donc de la prééminence du masculin, la petite duchesse de Bourgogne dit à Louis XIV ce que personne ne peut dire au roi absolu : Vous vous faites mener par les femmes, moi et Mme de Maintenon, nous faisons la politique du royaume. Et elle le dit au moment où elle est en train de le faire puisqu’elle est en train d’oser fourrager dans les dépêches de politique étrangère pour ce qui concerne la situation anglaise. Cela, affirme Claude Habib, c’est typiquement la galanterie : ‘‘ … c’est le moment où, hop, ça n’arrête pas de tourner entre les sexes, à partir de l’affirmation que les hommes sont plus importants, absolument, y’a aucun doute là-dessus, mais … on fait ce qu’on veut’’.
Retour au fil du discours. L’entrée des femmes en littérature détermine un assouplissement des rapports entre les sexes. Il y a un désir de compréhension, une tentation d’empathie, un essai de lecture du monde à partir des femmes, sujets vulnérables dont la ressource est la beauté. C’est cela qui fait l’élan, le charme de la culture française, et c’est cela pour Claude Habib qui est précieux. On le sent, dit-elle, chez les hommes les plus divers, chez Corneille, chez Molière, chez Marivaux, chez Sedaine, même le narquois Montesquieu. Les femmes sont accueillies, le mouvement est européen, et c’est un accueil interrogatif : Qu’est-ce que c’est qu’être une femme ?, dont on avait eu les premiers signes chez Cervantes. Claude Habib évoque un article célèbre de l’éthologue américain Thomas Nagel : What is it like to be a bat ? (Qu’est-ce que c’est qu’être une chauve-souris ?) pour dire plaisamment que si elle ne sait pas répondre à cette question pour les chauves-souris, elle peut assurer que les femmes se sentent mieux à partir du moment où elles sont accueillies dans le monde commun par le bais de l’interrogation ci-dessus que la culture européenne met à l’honneur. Et puis les situations littéraires montrent des femmes confrontées à des dilemmes, elles peuvent donc exercer des choix. Je cite : ‘‘Phèdre peut ou non déclarer son amour à Hyppolite, la princesse dans le Cid peut ou non renoncer à celui qu’elle aime, elle devait épouser Rodrigue, elle était amoureuse de Rodrigue, bon … manque de pot, il est amoureux de Chimène. Qu’est-ce qu’on fait ? Eh bien, il y a une manière de se conduire … ou de se mal conduire, dans ces conditions’’. Les femmes peuvent avoir des conduites nobles ou des conduites déshonorantes. Par la multiplicité de ces scénarios, la société française se fait à la mixité.
Là-dessus, Claude Habib dérive sur ce qu’à mal se souvenir (ou pas) des lenteurs de l’évolution de cette mixité à partir de laquelle des processus d’équilibre et d’égalité entre les sexes ont pu commencer à se mettre en place en occident, à mal s’en souvenir, donc, nous voulons trop brusquer l’accession des femmes au statut que nous leur reconnaissons « à l’occident » dans des sociétés où elles sont historiquement et encore aujourd’hui ségrégées. La requête moderne d’égalitarisme montre un manque dommageable d’attention à cette culture de la mixité qui la précéda. D’autant qu’à y bien réfléchir, on s’aperçoit que le problème dominant dans une société ségrégée, ce n’est pas le problème de l’égalité, mais le problème de l’honneur, le problème de la honte. Par exemple, dit Claude Habib, le bar du Fouquet’s. Le bar du Fouquet’s, à la fin du siècle dernier (eh oui, le XX° siècle) était interdit aux femmes seules (avant donc le coup de projecteur de l’élection de 2007 et de la soirée présidentielle), et les féministes s’insurgeait contre ce déni d’égalité de traitement, etc. Mais ce n’était pas un problème d’égalité. La direction de l’établissement avait essentiellement le souci d’éviter que les prostituées de haut-vol ne viennent y racoler les décideurs et puissants qui y avaient leurs habitudes ; il ne s’agissait donc pas d’exclure toutes les femmes, mais bien seulement les prostituées et – la phrase est provocatrice si elle n’est pas maladroite, en tout cas elle fait réagir l’auditoire – comme on ne peut pas vraiment distinguer une jolie femme d’une prostituée, on interdisait tout le monde (applaudissements).
De fait – Claude Habib poursuit après avoir opposé aux rires complices une accusation de misogynie – la première difficulté de la mixité, c’est bien sûr la sexualité. La société, et d’abord la bonne société, puisque cela commence à la cour, s’est ouverte aux femmes en mettant au point un mode d’accueil de la beauté féminine, et des perturbations qu’elle entraîne dans son sillage, qui vise à écarter, visant la jolie femme, le soupçon d’immoralité. La gestion de la beauté n’est pas une question négligeable. La mixité suppose la possibilité de supporter (de souffrir) une beauté qui inspire un désir ou un intérêt sans réciprocité, elle suppose donc une certaine maturité. La beauté crée de la rage, dit-elle, renvoyant à une scène d’Entre les murs, le roman de François Bégaudeau, un coup de poing donné à ‘‘la’’ jolie fille de la classe. L’agresseur n’était pas mûr pour la mixité. Claude Habib évoque aussi Antony, drame d’Alexandre Dumas qui connut le succès en partie sur cette réplique : Elle me résistait, je l’ai assassinée.
Ndlr. Je schématise : La maîtresse d’Antony, femme mariée, se voit déshonorée par son aventure et, au moment du retour de garnison de son colonel de mari, elle ne conçoit que la mort comme issue pour se laver des soupçons, demandant alors à Antony de la poignarder – ce qu’il fait – en arguant pour la « blanchir » de sa résistance (d’où ce qu’il dit).
Claude Habib pointe un trait de Maurice Donnay, auteur dramatique boulevardier (ndlr : 1859-1945 ; ancien élève de Centrale ; il avait débuté avec Alphonse Allais comme chansonnier au célèbre cabaret du Chat noir en composant des chansons parodiques, pour finir à l’Académie française …), détournant la réplique de Dumas en : Elle me résistait, je n’ai pas insisté. Voilà au fond bien énoncée, dit-elle, la première loi de la galanterie française : ne pas peser. Parler de galanterie lourde, c’est commettre un oxymore (le rapprochement dans une même formule paradoxale de deux termes antinomiques : une douce violence, une courageuse paresse, une obscure clarté, etc.) !
Nous avons hérité une mixité qui représente un « savoir faire avec le désir masculin », un « savoir civiliser le désir masculin ». Il y a là, pour toute société, une redoutable difficulté, et du coup, une exemplarité française, malgré la triste exception DSK. L’entrée en mixité, quoi qu’il en soit, dans les nations occidentales, n’est pas historiquement stable, si l’on peut dire, en fonction et à cause des progrès de la contraception, qui ont totalement modifié la place du déshonneur dans le comportement en en dissimulant les traces et font que nous peinons à prendre réellement conscience de ce que furent les étapes antérieures. L’inconduite féminine a soudain cessé d’être dramatique. Conquête masculine versus résistance féminine, l’affrontement allait de soi, l’homme manifestait sa puissance, la femme témoignait de sa force morale, tout cela a changé de sens dans la relation mixte. Les femmes d’aujourd’hui ne se retrouvent plus dans ces textes mettant en avant la vertu, la pureté qui « datent d’un autre temps » (à leurs yeux). A partir du moment où via la contraception, la société ne protège plus la vertu, la galanterie rencontre un nouveau type de difficultés.
Jusque dans les années 1950, les jeunes filles étaient obligées à plus de modestie que les femmes mariées, plus de discrétion, les codes vestimentaires étaient différents. Cette affaire de codes a volé en éclats. Et on observe aujourd’hui, à la sortie des collèges, des tenues que le sociologue Paul Yonnet (1948-2011) désigne comme des parades de séduction définalisées, des tenues de séduction racoleuses sans intentionnalité opérationnelle qui ne sont que des provocations immatures et qui surexposent dangereusement les jeunes filles tout en signant la difficulté réelle de l’entrée dans la mixité érotisée, laquelle peut instaurer pour elles un climat d’inquiétude permanente….
Une brève incidente sur DSK, ex-galant-homme-pour-qui-ça-ne-marche-plus, une incidente incisive. Autrefois séducteur, puisqu’ayant épousé la Carla Bruni de l’époque, beauté, argent, etc., DSK-séducteur a vieilli et perdu la main… Et il en est réduit aux expédients ? Je ne suis pas certain que l’analyse soit complète. Peu importe.
Et du coup, Claude Habib dérive vers quelques notations américaines plus favorables que ses allusions précédentes, à propos du film True Grit des frères Coen – un remake à mon avis surestimé de l’injustement minimisée version de 1969 d’Henry Hataway, d’après un roman de Charles Portis. On y voit une jeune adolescente de treize ans entreprendre un long voyage en train à travers l’Ouest afin de demander justice pour son père, sans envisager pour elle un quelconque danger d’ordre sexuel. Tocqueville, dit Claude Habib, l’avait déjà relevé, en Amérique, une jeune fille peut circuler seule sans crainte.
Une notation ultime ?
Claude Habib se tourne vers Les enfants du paradis (Marcel Carné, 1945) avec Arletty, et Jean-Louis Barrault en mime Debureau croisant et cherchant à séduire, Boulevard du crime (c’est le Boulevard du Temple, où des assassinats étaient chaque soir représentés dans les nombreux mélodrames qui s’y donnaient), une jeune et jolie femme :
- … je vous dirai mon nom. Je m'appelle Frédérick. Vous me direz le vôtre ?
- On m'appelle Garance !
- Garance, oh c'est joli !
- C'est le nom d'une fleur !
Sans doute un dialogue galant …
La vidéo s’interrompt sur ce mot de la fin, sans que l’on sache s’il y a eu un échange ultérieur avec Finkielkraut et/ou l’amphi. Dommage, le cas échéant. J’aurais voulu voir l’enthousiasme de Claude Habib à l’épreuve d’une éventuelle demande d’éclaircissements, voire d’une critique ou contradiction, à l’abri de quoi ne sont sans doute pas les thèses qu’elle défend avec tant de panache.

![Habib[1]](https://storage.canalblog.com/49/48/87790/76831991_p.jpg)





