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AutreMonde
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21 février 2023

DIX LIVRES

Luxembourg

Il fait particulièrement beau sur Paris en ce début d'après-midi où je m'installe devant l'ordinateur et c'est sans doute le soleil qui inonde, toutes fenêtres ouvertes sur le jardin du Luxembourg, l'appartement qui me pousse au bilan des quelques lectures de mes premières semaines de 2023. Quel rapport? Aucun relevant de la logique, mais ce n'est pas une raison.

Il y a successivement eu (en fait, l'ordre chronologique m'est incertain):

Tromperie (Philip Roth)

Les faits (Philip Roth)

L'anomalie (Hervé le Tellier)

Les Braises (Sándor Márai)

Les mouettes (Sándor Márai)

Patrimoine (Philip Roth)

Berta Isla (Javier Marias)

V13 (Emmanuel Carrère)

Zig-zag (Florence Delay)

L'insuccès de la fête (Florence Delay)

Mais tout n'a pas été une partie de plaisir!

Florence_Delay-Particulièrement les deux derniers. Je n'ai pas clairement vu l'intérêt de ces bouquins. Le premier se veut une sorte d'éloge de la forme brève, circulant aléatoirement (en Zig-zag !) entre divers aphorismes, traits, maximes, sentences  et autres apophtegmes. Un exemple? Glossolalie: la glotte y sonne un hallali (Michel Leiris). Et c'est un des meilleurs (des moins mauvais)! Les goûts de l'auteur ne sont pas les miens, ce qui la fait rire me laisse froid, et ses commentaires m'apportent peu. Beaucoup de références marquent son hispanophilie en même temps que sa culture ibérique. Les surréalistes viennent mettre leur grain de sel. Je ne retiendrai rien. Ce petit bouquin vaut sans doute mieux que ce que j'en dis, mais enfin ...

Je suis allé écouter dans la foulée Florence Delay à la Librairie Compagnie qui, le 15 février, avait organisé à propos de Zig-zag une Rencontre. Elle n'a guère développé et s'est montrée plus diserte à propos de la réédition d'un précédent opus que je me suis dépêché d'acheter et de lire et dont toute la saveur est dans le titre. L'insuccès de la fête, est très bien trouvé. Mais la lecture à suivre est particulièrement indigeste et seule mon obstination à finir ce que j'ai commencé m'a conduit au bout. Le thème me plaisait. Etudiante, elle s'interrogeait autour de 1960 sur l'aigre jugement réservé à Etienne Jodelle, parmi les poètes de la Pleiade par ailleurs bénéficiaires d'éloges, par Henri Chamard, spécialiste de littérature française dont elle consultait assidument ou bien La doctrine et l'oeuvre poétique de la Pléiade, ou bien L'Histoire de la Pléiade (en quatre volumes), ou les deux (?), dans le cadre du certificat de licence qu'elle préparait à la Sorbonne. Sa curiosité piquée, elle étudia le cas Jodelle et découvrit alors que, chargé dans la forme et le contenu d'un grand dîner de réconciliation tenu en l'Hôtel de Ville de Paris le jeudi 17 février 1558 à l'initiative du roi Henri II  après la victoire du duc de Guise sur les anglais à Calais, Jodelle, prévenu seulement quatre jours avant, au terme d'une dépense inconsidérée d'énergie avait produit un spectacle dont le fiasco absolu devait sonner le glas de son parcours de réussite et lui valoir une déconsidération dont les discours négatifs d'Henri Chamard portaient la trace. L'insuccès de la fête est la mise en scène, la narration fictionnée et le témoignage de tout cela. Et selon moi, en toute fidélité à l'échec de Jodelle, c'est un notable fiasco. Le propos est assez confus, à prétention peut-être vaguement médiévale et un poil picaresque, parsemé d'allusions le plus souvent suffisamment énigmatiques pour exiger du non spécialiste un petit travail lassant de recherche, au bout du compte, ennuyeux. Je n'y ai gagné que d'apprendre ce que je viens de raconter sur Jodelle, dont je n'aurais sinon pu donner que le nom et lâcher, comme le premier cuistre venu : Comme un qui s'est perdu dans la forêt profonde ... Je devrais peut-être m'en féliciter. C'est un gain. Mais à quel prix!

philiprothJe suis revenu à Philip Roth par une intervention de sa traductrice, Josée Kamoun, sur Radio J. Je ne suis pas un auditeur de la station mais on (qui?) m'avait signalé son passage. Le prétexte était peut-être la biographie de Blake Bailey, et les péripéties de sa commercialisation suite aux accusations de viol proférées contre l'auteur.  J'ai eu par ailleurs autrefois Josée Kamoun comme collègue à Henri IV ce qui contibue à mon intérêt pour son travail. Peu importe. Roth, donc. Du coup j'en ai enchaîné trois, deux que Josée Kamoun a pointés et un (Patrimoine) qui s'est rajouté par le biais d'une conversation avec un ami à qui je faisais part de mes impressions de lecture. J'ai beaucoup aimé quelques-uns des grands romans de Roth (Pastorale américaine; J'ai épousé un communiste; Opération Shylock; Le complot contre l'Amérique ...), moins plusieurs autres, mais je repartais assez joyeux vers ces trois plus brefs opus. Assez déçu par Tromperie, un peu agacé par Les faits, je comptais, puisqu'on m'en avait dit tant de bien, sur Patrimoine, qui narre la marche à la mort de son père.  Las.

Le récit est certes formidablement, indiscutablement, vivant. Mais Roth accompagnant est d'une empathie si à l'écart de ce que j'ai pu connaître et éprouver que je ne me suis pas senti directement concerné. Et puis surtout ceci: Roth se souligne si prodigieusement juif dans ce retour familial, dans ses amitiés, ses connaissances, ses références que l'universalisme qu'on voudrait pouvoir prêter à sa réflexion se trouve ramené aux dimensions d'une communauté, d'une des deux seules communautés en lesquelles le monde, son monde, se trouve apparemment ici réduit : les juifs et les autres, les non-juifs. C'est assez fascinant.

Et on s'aperçoit alors que cela ne tient pas à ce seul bouquin, que ce peut être chez lui une assez obstinée constance, déjà évidente dans son autobiographie, Les faits. Le leitmotiv n'est alors plus porté par le souffle romanesque de ses grandes fresques, et réduit qu'il est à son histoire personnelle, devient réducteur, étouffant.

Finkielkraut explique à qui lui donne la parole combien avoir laissé mourir Philip Roth sans le nobéliser est un scandale, mais je me demande s'il n'y a pas, dans ce repli sur une seule dimension, la raison même de cet oubli. Et quand Roth a publié Un homme, il aurait été plus près du sujet en titrant Un juif américain. Car au fond, dès qu'il revient sur lui-même, il s'enferme là-dedans, juif et américain. Etonnant. La phrase de Sartre, Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui, n'est alors plus pour lui.

Le bouquin, sinon, se lit agréablement, où la litanie des ratiocinations paternelles sur la saga familiale de la dure intégration américaine de cette immigration juive éternellement partie d'Europe centrale et pour l'éternité débarquant en Amérique au cœur d'un discours inlassablement circulaire construit le personnage du père. Il y a beaucoup d'humour, ça se lit vite, on ne s'ennuie pas. Mais ...

Marai2J'ignorais jusqu'au nom de Sándor Márai. On m'a dit: Honte à toi! Comment as-tu pu passer à côté de ce brillant représentant de la Mitteleuropa! Voyons, Sándor Márai, le Stefan Zweig hongrois! Soit. D'où deux lectures au programme. J'ai commencé par Les braises. Nous sommes en août 1940. C'est l'histoire d'un vieux général qui a remâché depuis un fatidique 2 juillet 1899 son infortune conjugale (mais on ne le saura qu'à la fin!) et qui en fait des tonnes au terme de ce marathon, au moment de la réapparition comme pour en finir du rival (dont nous ne savons pas jusqu'au presque bout qu'il le fut), en distillant au long de notations pseudo-profondément psychologiques sur l'âme humaine ses angoisses et réflexions para-métaphysiques: amitié et temps qui passe. Car le rival était aussi l'ami. Comme l'exposé de la situation tiendrait en quinze lignes et que Sándor Márai veut écrire un roman, il doit meubler. Alors il multiplie les digressions journalistiques sur les méfaits du climat tropical (l'ami s'était enfui au loin) et accessoirement les femmes plus ou moins alanguies qui vont avec. Ça avance à coups de sous-entendus ou de soi-disant non-dits énigmatiques au sein de dialogues momifiés qui ne trompent personne puisqu'on devine dès le début, lecteur habitué (!), que s'il y a eu un problème entre les deux "vieillards" (à 75 ans ! Autre époque ...) qui se retrouvent, c'est qu'une femme était au milieu. Et ça s'étire, et ça se dramatise dans les ondulations sinusoïdales d'un climat d'échange qu'en bon romancier de gare je dirai à fleurets mouchetés, où les tensions se teintent de bouffées ou de relents de cordialité disparue. Le vieux général se repasse le film d'une certaine scène fatale de chasse, et comme jeune il avait des yeux dans le dos, il revoit son propre ami épauler et le viser alors qu'il est, sous le vent, dans la même ligne de mire qu'un cerf miraculeux. Mais le coup ne fut pas tiré, et dans l'âtre éclaboussé de flammes, un petit carnet jaune sera jeté, réceptacle inviolé d'une vérité qu'on prétendra vouloir mettre enfin à jour quand elle est de tout temps évidente et de tous devinée et des protagonistes tournant autour du pot parfaitement connue. Un seul personnage émouvant, une vieille nourrice de quatre-vingt-onze ans, nommée Nini.

Du coup, je ne m'étendrai pas sur le second roman, renvoyant au film que Robert Dhéry tira en 1974 et sous le même nom de sa pièce à succès : Vos gueules les mouettes!

HerveLeTellierJe suis venu à Hervé le Tellier par Brigitte Giraud, déduisant la lecture du Goncourt 2020 de celle du Goncourt 2022 par simple contiguïté. L'anomalie démarre en fanfare. On est immédiatement captivé. L'aventure dure quelques dizaines de pages. Et puis on se lasse. On croyait lire Italo Calvino (Si par une nuit d'hiver un voyageur) et ce n'est qu'un roman à la fois de science-fiction et de gare. Bien fait, très bien fait, imaginatif à souhait, mais au fond, un René Barjavel de plus. L'idée de départ est forte mais le soufflet finalement retombe. On est monté avec le bouquin en gare d'Austerlitz. On le referme sur le mot fin à l'arrivée à Toulouse-Matabiau et trois semaines plus tard, on a tout oublié.

Javier MariasJavier Marias est un vrai grand romancier et j'avais été ébloui quand est sorti en 1992  Un coeur si blanc, lisant ensuite et qui l'avaient précédé sur un mode mineur, Le roman d'Oxford et L'homme sentimental, avant de retrouver au fur et à mesure de leur parution, dans l'ampleur et le souffle qui les anime, toute la dimension de son talent à travers, Demain dans la bataille pense à moi, Dans le dos noir du temps, Comme les amours, et Si rude soit le début. Paru en 2017, Berta Isla m'avait échappé et c'est un peu par hasard qu'il m'est tombé sous les yeux récemment. J'ai replongé avec un plaisir retrouvé, peut-être moins intense mais néanmoins délicieux. La longue, très longue attente de Berta mariée à un agent secret qu'on pourrait dire malgré lui condamné à une existence lacunaire construit une sorte de John le Carré philosophique autour d'un destin féminin ainsi empêché. J'attends l'édition de poche pour aborder, sorti en décembre dernier chez Gallimard, Tomás Nevinson, probable prolongement j'imagine de Berta Isla pour cette bonne raison que c'est lui, l'époux agent secret, même si la présentation qui est faite du roman ne donne aucune indication dans ce sens. 

Emmanuel CarrèreV13, enfin, sous la plume d'Emmanuel Carrère. En 2015, j'avais croisé E. Carrère sur le Boul'Mich, au carrefour du boulevard et de la rue des Ecoles, devant  Gibert. Au feu rouge, il terminait un coup de fil sur son mobile et je l'avais spontanément interpellé pour lui dire combien j'étais admiratif de son dernier travail dont piteux, très piteux, je ne retrouvais plus le titre. C'était Le Royaume. Il l'avait aimablement pris et nous nous étions séparés sur une poignée de main. Dans V13, son compte-rendu au long cours du procès des attentats du Bataclan et des terrasses, s'il est intéressant, particulièrement intéressant, m'a laissé sur des impressions néanmoins un peu mélangées par le sentiment qui s'installe progressivement qu'il nous décrit un spectacle et j'ai été dérangé par l'espèce de connivence d'acteurs qui me paraît s'installer entre les participants, les avocats, les victimes, ou lui-même. Une gêne étrange, comme les traces furtives d'un copinage et parallèlement, la mise en valeur de tel ou tel intervenant, de telle ou telle situation dans un décalage involontaire avec le fond, avec l'horreur. Par ci, par là, comme du romanesque, du scénaristique qui dérange.

Emmanuel Carrère a un grand talent, il sait conter, rendre vivantes, faire vivre les situations, mais s'installe ici un brouillard dans l'empathie, une focalisation sur autre chose, un porte-à-faux étrange et que je cerne mal,  que je n'avais pas sentis par exemple dans D'autres vies que la mienne.

SURVOL post rédaction. Je m'aperçois que certains souvenirs de lecture sont très insuffisants. De fait, ce n'est pas une bonne idée de différer les comptes-rendus si on a l'intention d'en faire. Il faut noter de suite, à chaud, même brièvement.  Ainsi, surtout pour L'anomalie et V13,  le livre est déjà loin de moi et le souvenir des commentaires précis que je ne cessais de me faire à chaud s'est évanoui pour laisser place à des impressions trop vagues tandis que, le refeuilletant, je me heurte à son obstiné refus de me les restituer. Très frustrant.

Il faudra bien pourtant se contenter de cela.

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Commentaires
D
Merci pour ces comptes rendus.<br /> <br /> Pour Roth... c'est un auteur que je n'ai pas lu, et que je ne lirai pas, d'ailleurs. Mais il est salutaire, probablement, de prendre la mesure de combien la culture américaine était, et reste, profondément imprégnée des effets de la diaspora juive, en même temps que de l'aspiration de devenir un nouveau Jérusalem. Je crois qu'il faut le garder en tête quand on est européen. <br /> <br /> Il faut garder en tête que le communautarisme le plus ancien de notre monde moderne (et peut-être pas que) prend racine dans l'identité juive. Je n'en dirai pas plus.
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