Lectures félines (mi-août ...)
Prononcez "miaou" et vous ne sauriez manquer de trouver très spirituel cet intitulé estival!
Ah? Le niveau baisse? Bah, encore trois semaines avant la rentrée. On se reprendra ...
J'avais depuis sa sortie en projet de me pencher sur l'opus finkielkraltien de l'automne dernier: Et si l'amour durait? Personne ne me l'a offert à Noël, mon anniversaire est passé sans éveiller aucune attention oblative, je ne pratique ni l'emprunt, ni le vol à l'étalage, il a fallu m'y résoudre : 17,25€. L'investissement est d'une rentabilité très moyenne, presque médiocre. L'examen du contenu entraîne à des (re)lectures, point positif, mais les commentaires en quoi il consiste m'ont semblé faiblement enrichissants, décevants pour tout dire, sans apport réel à la réflexion personnelle sur le sujet.
L'essai est adossé à Mme de La Fayette (La princesse de Clèves), Ingmar Bergman (dans ses oeuvres écrites), Philip Roth (Professeur de désir, surtout) et Milan Kundera (L'insoutenable légèreté de l'être et alii). A l'exception d'une poignée de pages, sur Kundera, à propos des héros de L'insoutenable légèreté (Tomas, Tereza et la chienne Karénine - comment ne pas lire ça avec l'image de Daniel-D. Lewis et de Juliette Binoche en arrière-plan?), on ne quitte pas le résumé de l'oeuvre, au filtre de la subjectivité de Finkielkraut, ce qui fait partie du jeu mais n'a pas toujours rencontré ma propre lecture, avec m'a-t-il semblé nettement moins de prolongements interprétatifs que dans l'essai précédent (Un coeur intelligent) dont j'avais par ailleurs trouvé les choix un peu contestables.
La Princesse de Clèves, dopée par les foucades sarkozystes, est un thème désormais épuisé. Alain Finkielkraut n'apporte rien de neuf sur le sujet, sauf la reprise de quelques remarques d'un bon sens aiguisé de Claude Habib (in Galanterie française (?)) relevant que pour être revenu(e) de l'amour, il faut d'abord y être allé(e), ce qui déséquilibre la position pusillanime de la princesse, l'argument selon lequel elle tient son expérience négative des avertissements de sa mère et des échecs qu'on lui a rapportés n'étant guère convaincant. Ces définitives amours déclenchées par l'échange d'un seul regard sont d'ailleurs des poncifs si caricaturaux de la préciosité qu'au-delà du charme du style, je ne parviens pas à prendre le roman au sérieux. Le renoncement est quoi qu'il en soit un confort et l'on ne sacrifie jamais que des passions qui n'en ont que le nom que l'on s'est plu à leur donner. La princesse de Clèves est un chef d'oeuvre de salon et il n'y a pas grande leçon à en tirer. En termes d'envahissement pulsionnel, autant revoir La femme d'à côté de François Truffaut. Ah, oui: on récupère au passage quelques éléments érudits, ainsi une question d'époque et de casuistique conjugale due à Donneau de Visé, directeur du Mercure Galant, sur les limites raisonnables - à propos de l'aveu de la princesse à M. de Clèves - de la sincérité en contexte matrimonial. C'est tarabiscoté et amusant.
J'ai fait l'impasse relectrice sur Bergman ... puisque je ne l'avais pas lu. Le chapitre de Finkielkraut se déroule en rappels, oui, bon, et puis? Cela se lit très agréablement à travers les extraits fournis, mais où sont les pierres à l'édifice d'une réponse à la question de départ? On dévie vers la grâce, le pardon et l'enfer du ressentiment à travers l'épuisement banal d'un couple dont les bonnes intentions de départ sombrent dans un adultère mal assumé. Et avoué, d'abord, ce qui peut faire le lien avec la princesse et fournir un nouvel exemple des épouvantables dégâts de la sincérité. Finkielkraut laisse passer l'occasion.
Je n'ai pas beaucoup aimé le livre de Philip Roth, particulièrement ses cent premières pages; ensuite, ça s'arrange, l'étudiant médiocrement érotomane et vaguement priapique cultivant au détriment de ses études pourtant boursières un triolisme (amour à trois, dont un seul mâle) cosmopolite qui m'a tant agacé se transformant progressivement en jeune universitaire, certes toujours travaillé par l'inquiétude sexuelle mais aussi ouvert à quelques remarques sur la littérature européenne nettement plus intéressantes (Kafka, Tchekov). Et la question, là, est posée, de la finitude et de la durée de l'amour, entre l'éros et l'agapé, ses deux aspects dans le prononcé grec (amour, terme chez nous malheureusement unique, et qui couvre tout et n'importe quoi en justifiant comme en vidant ipso facto de son sens toute question ...). Le héros, enivré de désir, se projette sans cesse vers l'inéluctable épuisement dans le temps de celui-ci et donc, pense-t-il, l'échec annoncé de toute exaltation amoureuse.
Un petit livre en fait, auquel Finkielkraut est attaché pour de strictes raisons de parcours personnel, et qu'il désigne comme grand roman d'amour du XX° siècle, excès d'honneur ahurissant, alors qu'il n'y a là qu'un nombrilisme dont Roth, avant hélas d'y retomber dans ses derniers romans, est ensuite sorti pour déployer son talent dans de plus vastes projets (Opération Schylock, Pastorale américaine, J'ai épousé un communiste, Le complot contre l'Amérique, La tache, par exemple ). David Kepesh (c'est lui, le héros), dans la deuxième partie du livre, triolisme et esquisses SM épuisés, rencontre Claire Ovington et dit: Enfin? Elle est belle, elle est lisse, pleine de petites manies d'ordre et de classement, hostile à la fellation avec dégustation (petite déception du héros, qui la surmonte!), de dix ans sa cadette, et partante pour la grande aventure parentale. On n'en saura pas plus et l'épée de Damoclès de la lassitude sexuelle planera sur l'après du roman. Oui, bon, ce n'est pas si mal pour finir, quand on suit non pas David Kepesh, mais son père, dont on nous narre aussi l'histoire, etc. Quant aux leçons du professeur Finkielkraut, passé son subjectif enthousiasme et après avoir raconté à sa façon, point désagréable mais partielle/partiale, le roman, il s'en tient à la conclusion prêtée par Roth à une gentille étudiante elle-même inspirée par Tchékov: Nous naissons innocents. Nous éprouvons de terribles désillusions avant d'accéder à la connaissance, puis nous redoutons la mort - et seuls nous sont donnés des bonheurs fragmentaires pour apaiser notre souffrance. C'est assez bien vu.
Restait Kundera. J'ai un peu tout repris en juin-juillet, plus ou moins relu. Globalement assez décevant, très même pour ce qui est des premiers romans de sa deuxième période, lorsqu'il écrit en français. Les romans proprement tchèques restent souvent formidables (La plaisanterie, par exemple), pas toujours - j'aime assez peu, à quelques-unes près, ses nouvelles (Risibles amours ; Le livre du rire et de l'oubli). Mais peu importe. On en est à Finkielkraut.
Son chapitre kundérien, je l'ai dit, est au fond, en tout cas sur la fin, le plus réussi de son essai. Qui sait si ce n'est pas par la grâce (inévoquée par lui) de Juliette Binoche ? Sur des attachements qui subsistent et dictent des conduites au-delà de la mort du partenaire, il est, lecteur et porte-parole de Kundera, juste et éloquent. Mais il n'est plus d'éros ici, et c'est sans doute là qu'on touche à l'ambiguité de la question soulevée. L'attachement qui dure a peu à voir avec un désir sexuel maintenu en tant que libido, lui qui relève alors plutôt d'un rituel que convoque cycliquement l'agapé pour se confirmer une certaine forme de communion pérenne destinée à sacraliser le quotidien. Le partenaire est un partenaire, un partenaire de vie mais un partenaire particulier, unique et choisi, et l'intimité banale de la proximité au jour le jour, si riche par ailleurs de plénitude, de sérénité et d'apaisement, s'offre parfois un pas de côté inattendu et sanctificateur dans la ressouvenance d'émotions d'un autre ordre. La passion ne dure que dans le souvenir attendri et attentif qu'elle a existé. On aime parce qu'on a aimé et qu'on est resté, malgré tout. Et ce n'est pas une mince affaire (avec contre-exemples. Voir Simenon et Granier-Deferre - Le Chat).
La triste erreur de la princesse de Clèves, c'est d'avoir eu peur de faire fausse route. On ne peut pas vivre sans risquer de se tromper. Et pour que l'amour ait une chance de durer, il faut d'abord s'y engager. Nous sommes embarqués, disait Pascal à propos d'autre chose. C'est bien cela, nous sommes tous embarqués. L'amour ne se refuse pas. Ensuite, on avise...
Finkielkraut en appelle pour conclure sa présentation à Philémon et Baucis (Ovide - Les Métamorphoses) dont le tendre et continuel amour sera parachevé grâce aux dieux sous la forme d'un chêne (Philémon) et d'un tilleul (Baucis), côte à côte et mêlant pour toujours leurs feuillages. Tandis que pour finir, notation personnelle assez émouvante et bien éloignée du "Ton cul est un chef d'oeuvre" de David Kepesh chez Roth, Finkielkraut se demande - au fond, comme Montaigne s'agissant égoistement de philosopher - si aimer, ce ne serait pas apprendre à vieillir et puis mourir ensemble.
Est-ce une découverte?
