Racine pour les Nuls (I) ...
Une remarque d’Antoine Compagnon - lors d’un de ses cours au Collège de France - à propos de la querelle des années 1963-1966 qui a opposé (autour de Racine) Roland Barthes et Raymond Picard, m’a donné l’envie d’aller un peu plus loin.
Ce qui suit – probablement étalé sur quelques billets – est le bilan de cette studieuse tentation. C’est un travail d’humeur, mais qui me permettra de fixer mes idées en rédigeant les notes prises. Et puis je serais trop marri d’avoir lu (relu ne vaudra que pour les plus ‘‘ scolaires’’), en amont de la polémique Barthes-Picard, les onze tragédies de Racine sans en laisser quelque trace.
Je donne les références de mon méritoire parcours :
Œuvres complètes de Racine . Pléiade. Tome 1 : Théâtre. Présentation notes et commentaires de Raymond Picard.
Histoire de la Littérature française au XVII° siècle. Antoine Adam (del Duca éditeur). Tome IV, chapitre 6 et Tome V, chapitre 2.
Roland Barthes . Sur Racine. (Points - Le Seuil)
Raymond Picard. Nouvelle critique ou Nouvelle Imposture. (J.J.Pauvert)
Roland Barthes. Critique et vérité. (Points – Le Seuil).
Racine (1639 – 1699), donc, a écrit onze tragédies, neuf qu’on peut dire profanes et, après une interruption de plus de dix ans et sur les instances de Mme de Maintenon, deux ultimes qu’on dira sacrées.
Successivement :
1664 - La Thébaïde
1665 - Alexandre le Grand
1667 - Andromaque
1669 - Britannicus
1670 - Bérénice
1671 - Bajazet
1672 - Mithridate
1674 - Iphigénie
1676 - Phèdre
1688 - Esther
1690 - Athalie
Je vais les prendre une à une, dans l’ordre.
Je donnerai d’abord chaque fois, pour mémoire, un résumé succinct du sujet (et chaque fois avec l’aide décisive de Raymond Picard) et quelques précisions historiques.
Ensuite, je fournirai des indications (sans écarter quelques réflexions personnelles) sur les commentaires de Picard dans sa présentation de la Pléiade et de Barthes dans son Sur Racine.
Enfin, le balayage des onze tragédies ainsi mené à bien ( ?), j’essaierai de synthétiser ce qui m’a frappé et que j’ai retenu de la polémique globale, à travers les notes prises d’abord sur la première partie du Sur Racine de Barthes, où il présente sa thèse générale, puis sur l’attaque en retour de Picard dans Nouvelle critique ou Nouvelle imposture, enfin sur la réponse à cette attaque de l’attaqué dans Critique et Vérité.
On y va ?
I - La Thébaïde ou Les frères ennemis.
Œdipe, après avoir (par un effet malheureux du sort) tué son père Laios et épousé Jocaste, sa mère, en a eu deux fils, Etéocle et Polynice, et deux filles Antigone et Ismène. Quand il prend conscience de l’inceste, il se crève les yeux et quitte le trône de Thèbes qu’il occupait. Voilà l’amont de la tragédie.
Maintenant, comme on dit aujourd’hui, le pitch :
Œdipe parti, il est décidé qu’Etéocle et Polynice règneront tour à tour ; mais Etéocle, désigné pour commencer, refuse de céder à la fin de son mandat la place à son frère ; celui-ci assiège Thèbes. Jocaste essaie de le fléchir et obtient qu’il accepte de recevoir Polynice. Le frère de Jocaste, Créon, suit ces efforts de conciliation avec des sentiments partagés car son ambition personnelle lui fait souhaiter que ses neveux s’entretuent pour régner à leur place. Par ailleurs, Créon a deux fils, et chacun dans un des camps ennemis, Ménécée s’est rangé aux côtés d’Etéocle, Hémon aux côtés de Polynice… Enfin, Créon convoite sa nièce Antigone qui aime son cousin Hémon et en est aimée.
Ménécée, sur la foi d’un oracle et croyant arranger les choses décide de se sacrifier et se tue… ce qui n’arrange rien. L’entrevue souhaitée par Jocaste entre Etéocle et Polynice tourne court, et débouche sur un combat singulier. Hémon veut s’interposer. Il en meurt, après quoi, les deux frères s’entretuent effectivement, ce qui décide Jocaste au suicide, imitée par Antigone, elle-même suivie de Créon.
Quand le rideau tombe, il n’y a pas de survivant.
On notera qu’Ismène n’existe pas chez Racine qui introduit Ménécée et quitte par ailleurs la tradition de la mythologie et des tragiques grecs (Sophocle, Euripide) qui ont traité le sujet. La tradition, outre le suicide immédiat de Jocaste dès qu’elle a connu son inceste, installe, après la mort des deux frères, la querelle de l’ensevelissement de Polynice, refusé par Créon, ordre enfreint par Antigone qu’il fera pour cela emmurer. Antigone se tue dans sa prison. Hémon la suit. Créon n’était pas amoureux d’elle et a une femme, Eurydice, qui se pend de désespoir à la mort de son fils Hémon. Etc.
Ces précisions mythologiques sont puisées dans le Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine de Pierre Grimal.
Pratiquement pas de notes personnelles à retranscrire:
Les deux éclairages respectifs de Barthes et de Picard autour de la haine des deux frères sont intelligents, éclairants et non contradictoires. L’analyse de Picard porte davantage sur la technique théâtrale. La pièce se lit agréablement . Le vers coule déjà avec une grande fluidité (Racine a 27 ans ; ce sont ses débuts) et je n’ai pas été sensible aux « maladresses et gaucheries » évoquées sans autre précision par Picard.
II. Alexandre le Grand.
Raymond Picard, dans son introduction de la Pléiade résume:
Taxile et Porus, rois des Indes, brûlent tous deux pour la reine Axiane, qui ne s’est pas encore déclarée. Alexandre approche de leur pays. Cléofile, sœur de Taxile, fut jadis prisonnière d’Alexandre : elle l’aime et en est aimée. Cette princesse arrive à convaincre son frère, qui se déclare prêt à collaborer avec le conquérant. Porus, lui, résistera jusqu’au bout. La bataille s’engage ; on le croit mort. Axiane, qui s’abandonne alors à son amour pour lui, se désespère ; elle repousse avec horreur les vœux du lâche Taxile, que soutient Alexandre, soucieux d’obtenir Cléofile de son frère. Mais Porus reparaît ; il a tué Taxile, qui l’avait provoqué sur le champ de bataille. Il est vaincu, mais non pas abattu ; il regarde fièrement Alexandre, qui lui pardonne, le réunit à la reine Axiane, et lui rend ses Etats.
Racine situe sa pièce dans le cadre historique dont le point culminant a été la bataille de L’Hydaspe, (Juillet 326 av. J.C.), aux confins Nord de l’Inde, l’une des cinq rivières du Penjab, actuellement appelée Jhelum et située sur le territoire du Pakistan.
Taxile et Porus sont rois (des roitelets ?) de territoires situés autour de l’Hydaspe.
Taxile craint l’ambition de Porus qui a équipé 200 éléphants et 60 000 hommes et pourrait projeter de se soumettre tout le Penjab. Il envoie des émissaires à Alexandre pour solliciter l’appui d’une intervention, et Alexandre, alors plus au nord, entre Ouzbékistan, Tadjikistan et Afghanistan, va descendre vers l’Inde pour y faire campagne.
Porus, prévenu de ces mouvements de troupes, attend l’ennemi sur la rive de l’Hydaspe dont il veut interdire le franchissement. Des stratégies parallèles se développent de part et d’autre de la rivière qu’Alexandre franchit très en amont avec une troupe d’élite pour débuter l’affrontement pendant que ses phalanges et l’infanterie perse qu’il a annexée à ses troupes traversent le fleuve.
Alexandre, qui doit improviser car sa cavalerie ne peut – les chevaux sont effrayés par les éléphants – jouer son rôle habituel, développe une tactique payante au prix de lourdes pertes (il aurait perdu 4000 hommes à pied). Cerné, sa cavalerie détruite par la cavalerie macédonienne, la plupart de ses cornacs tués et donc ses éléphants inopérants, gravement blessé lui-même, Porus se rend.
Alexandre l’épargne et le réinstallera sur son trône pour s’en faire un allié facteur de stabilité dans une région aux peuplades trop turbulentes.
Pour la petite histoire, c’est dans les combats de l’Hydaspe que le cheval d’Alexandre, Bucéphale, qui n’avait peur de rien sauf de son ombre, sera blessé à mort et que périra son molosse Péritas, dont a parlé Plutarque (46-125), capable, selon Pline l’ancien (mort en 79 lors de l’éruption du Vésuve (Pompéi)), de ‘‘ mettre un lion en pièces’’ …
Pour ce qui concerne les autres personnages de la pièce, Cléofile, si elle ne fut pas la sœur de Taxile, a existé, reine elle aussi d’un royaume des Indes dont Racine dans sa (seconde) préface de la pièce souligne que Justin (Marcus Junianus Justinus, historien latin du 1er siècle) et Quinte-Curce (idem ; dans son Histoire d’Alexandre en dix livres) ont rapporté ses amours avec Alexandre, dont elle eut un fils.
Par contre, je n’ai rien trouvé pour Axiane, répertoriée comme héroïne d’un roman anonyme du XVII° siècle et d’une tragi-comédie en prose de Georges de Scudéry datant de 1643 (une histoire de pirates antiques en mer Egée). Georges de Scudéry est le frère de Madeleine de Scudéry qui tint un salon littéraire célèbre fréquenté par la société précieuse et fut l’auteur à succès du Grand Cyrus (10 vol.), de Clélie, histoire romaine (10 vol.) … auxquels il a collaboré.
Complémentairement : Alexandre et Porus (1673), tableau de Charles Le Brun (musée du Louvre) . Porus, blessé, est amené devant Alexandre. Le Brun peut avoir été inspiré par Racine …
Quelques notes personnelles ?
La pièce, et Raymond Picard le souligne nettement à raison, est faible. Alexandre y paraît falot, empêtré dans des amours sans rapport avec le champ d’une grande bataille. Les autres aussi. On ne croit pas aux personnages. C’est souvent mou et vain. De beaux vers et puis, à côté, des obscurités.
Le commentaire analytique de Roland Barthes est intéressant, qui organise le sens de la pièce autour de la lâcheté de Taxile sur le tombeau duquel, un peu curieusement, tout le monde se réconcilie.
Pas grand-chose d’autre.
Et au sortir de là, deux ans plus tard, formidablement …
III. Andromaque.
Me cherchiez-vous, Madame ?
Un espoir si charmant me serait-il permis ? (Pyrrhus à Andromaque)
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? (Hermione à Pyrrhus)
Qui te l’a dit ? (Hermione à Oreste)
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? (Oreste, perdant la raison)
Ces mots-là parmi d’autres, qui restent gravés dans nos mémoires depuis le lycée, l’extraordinaire figure de la veuve d’Hector, sans doute pas insensible au farouche fils d’Achille, et puis Hermione et Oreste, aux passions si mal dédiées, lui, pantin de ses sentiments, et elle dépassée par ses emportements ….
Oui, l’impression, soudain, au sortir des tiédeurs d’Alexandre, d’accéder au sublime.
Paradoxe, en même temps que ces souvenirs magnifiques d’un temps où Racine faisait rêver nos adolescences, celui, plaisamment dérisoire, d’un sketch du comique Henri Genès, caricaturant « Andromaqueuheuh … » – je ne parviens pas à en retrouver la trace ; j’ai pourtant eu, mais il y a si longtemps, le 45 tours … où est-il passé ?
Il y mettait en scène un Jules Ladevèze, personnage monté à Paris pour je ne sais plus quelle affaire, et entré par erreur à la Comédie Française où se donnait la pièce. S’y racontait « l’intrigue », avec « une espèce de folle, Hermione, qui ne sait pas ce qu’elle veut, et tue-le, et ne le tue-pas », le tout avec l’accent tarbais de ses origines. Savoureux, m’est-il resté. Genés, de son vrai nom Genebès, qu’il avait raccourci, physique jovial de rugbyman engraissé, faconde méridionale, gentille carrière d’amuseur, ancien de l’Orchestre de Ray Ventura … C’est loin. Il est mort en 2005, à 86 ans. Pas si mal…
Raymond Picard, dans son introduction, ne résume pas cette fois l’action de façon synthétique, sinon sous cette forme très lapidaire : Oreste aime Hermione qui ne l’aime pas ; Hermione aime Pyrrhus qui ne l’aime pas ; Pyrrhus aime Andromaque qui ne l’aime pas ; Andromaque aime Hector qui est mort. Ce qui n’est pas tout à fait vrai parce qu’incomplet pour ce qui est, me semble-t-il, des sentiments d’Andromaque.
La guerre de Troie est l’amont de la tragédie. Paris a enlevé Hélène à Ménélas. Hermione est leur fille. Oreste est le fils d’Agamemnon, frère de Ménélas et donc le cousin germain d’Hermione. Les grecs montent une expédition pour ramener la femme infidèle. Achille, malgré des hésitations préliminaires, en fait partie. On sait jusqu’où il s’y illustre et qu’il tue Hector, le plus valeureux des troyens, son quasi égal en force et en courage mais qui ne bénéficie pas comme lui de la protection des Dieux. Paris, qui est frère d’Hector, tuera Achille d’une flèche au talon, son unique point faible. Andromaque est la veuve d’Hector dont elle a un fils, Astyanax. Pyrrhus (en fait Pyrrhos ou Néoptolème dans la tradition antique) est le fils d’Achille et de Déidamie, une fille du roi Lycomède que le héros avait séduite lorsque Thétis, sa mère, l’avait caché à la cour de ce roi sous un déguisement féminin et le nom de Pyrrha, espérant ainsi lui éviter de partir pour Troie.
Racine s’écarte de la tradition, qui donne à Andromaque, après le statut d’esclave, celui de femme de Pyrrhos dont elle a trois fils, préférant concentrer sa peinture des passions sur l’insoluble enchaînement décrit par Picard qui aboutit au meurtre de Pyrrhus par Oreste au moment qu’il va épouser Andromaque soucieuse d’assurer l’avenir et la protection d’Astyanax, lequel est exigé par les grecs dont Oreste est ici l’ambassadeur.
L’analyse de Roland Barthes est formidablement éclairante, dans une explication à l’intelligence convaincante, en marge du processus amoureux, de la lutte de deux légalités, l’ancienne en ses deux versions incarnées par Hermione et par Andromaque, ce qui a été, la fidélité inconditionnelle, les promesses de Pyrrhus, la parole donnée à Hector, et la nouvelle, qu’incarne Pyrrhus, tourné non plus vers ce qui a été, mais tout entier mu par ce qui veut être.
La pièce ? La relire est un régal.

