Autoportrait du professeur en territoire difficile.
Auteur : Aymeric Patricot.
Editions Gallimard.
115 pages – 9,50 €
Sur la foi de la quatrième de couverture, Aymeric Patricot, trente-six ans, est diplômé d’HEC et agrégé de Lettres modernes. Il enseigne dans un lycée de la région parisienne et à HEC, après quelques années de première expérience en Collège (ZEP). Il a publié deux romans, Azima la rouge, en 2006, chez Flammarion et Suicide girls en 2010, chez Léo Scheer.
Audrey Pulvar (le 6-7 de France-Inter) a fait mercredi ou jeudi de la semaine dernière un billet plutôt élogieux sur le livre (sorti le 14 avril). Le sujet me touche. Du coup, j’ai acheté et lu dans la foulée samedi après-midi (le 30/04) l’objet conseillé. Ça se lit vite. Une quarantaine de pages en forme de témoignage sur la dégradation des conditions et du contexte de l’enseignement en collège difficile aujourd’hui (c’est la partie la plus forte), une ébauche de réflexion sur la notion d’identité(s) (25 pages), des considérations sur « la mauvaise conscience du professeur » - dont un éloge du Rap - avec, pour finir, quelques indications sur les voies personnelles de salut psychologique de l’auteur, éloigné par mutation – agrégation oblige - des arènes où agonisent les efforts éducatifs de la scolarité obligatoire.
Le témoignage est sans appel et sans concession, et en ce sens, salutaire.
Le système éducatif de la formation initiale se meurt dans l’obsolescence de ce qui devrait être sa plus enthousiasmante mission, la construction d’une jeunesse ancrée dans un terreau suffisant et solide de lectures, de connaissances et de réflexion. Le foutoir sans nom a remplacé le dialogue professeur-élèves. L’impossible garderie s’est substituée à l’éveil des intelligences. Et renonçant à piloter cet ingérable état de fait, l’administration, abandonnant ses maîtres à leur sort, se terre dans des évitements pusillanimes, n’ayant jamais rien vu, jamais rien entendu et minimisant tout.
Voilà en gros l’impression de base du « professeur en territoire difficile ».
On ne saurait lui donner tort. Prendre en charge des responsabilités d’enseignement dans un collège ZEP, c’est aller à ces conclusions, observables, déprimantes. Avec ceci qu’allant malgré sa lucidité lui-même dans ce sens à travers sa démarche proclamée – Autoportrait et le seul titre du dernier chapitre : Ce qui m’a sauvé – Aymeric Patricot ne souligne pas suffisamment combien le repliement sur soi et - il le note ; il ne s’agit pas de lui, là - les réactions de défense individuelle en termes de déni, la culpabilisation détournée en mesquinerie devant le désarroi rassurant des collègues, construisent le contraire de la prise de conscience collective qui pourrait amorcer, établissement par établissement, un début de ressaisissement. Fuir, là-bas, fuir et non « Rester et se battre, collectivement , en termes d’équipe locale», c’est accepter à son petit niveau l’effondrement continué de l’édifice éducatif. Mais comment jeter la pierre ?
Rien n’est là, institutionnellement, pour donner le goût de ce combat. Le professeur en difficulté, au lieu d’être perçu comme une bonne volonté, des savoirs, et une compétence le plus souvent en parfaite adéquation avec les textes officiels définissant sa mission, de fait abandonné à l’effrayant décalage de ceux-ci avec les conditions d’exercice qu’on lui impose sur le mode « Démerdez-vous, j’veux pas l’savoir », devient le vaincu responsable de son échec.
Avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle, Aymeric Patricot dessine son parcours. Les observations sont justes. Mais au-delà du constat, son tempérament, au lieu de le pousser au réformisme propositionnel – que faire et comment ?- le guide vers l’empathie, dont son goût pour le rap signe peut-être l’ancrage. Ce n’est pas un meneur. Faire bouger les collègues ? Changer non pas le monde, ou la vie, mais son collège ? Non. Il n’y a pas pensé. C’est un modeste, et qui veut comprendre, et qui, ayant vu, devant l’ampleur des dégâts, s’efface. Cela dit, peut-on vraiment agir ?
Il a raison d’incriminer les politiques.
Le système ne pourra vraiment se reprendre que par le haut, à partir d’une vision cohérente imposée au plus haut niveau. On en est si loin . Et ce n’est pas la campagne présidentielle en vue qui y changera quelque chose.
Et le livre finit sur des notations au fond positives, Molière, La Fontaine, Baudelaire, « ça peut encore marcher ». Dans des zones point trop déshéritées, il reste quelques bonnes surprises … Oui, sans doute, mais si peu.
Utilité de ce travail ? Evidente pour son auteur, tout livre de professeur est une auto-thérapie. Pour le système ? La première partie, le témoignage, peut aider à des prises de conscience, peut-être . Mais les réflexions personnelles générales qui suivent, l’équilibre tranquille du repli professionnellement opéré ensuite loin de la zone de front, l’absence de schéma propositionnel pour redresser la situation, je crains que tout cela n’affadisse la dénonciation.
Quelques notations intéressantes, sur l’identité ou le racisme, une digression un peu étonnante sur le Japon, où Aymeric Patricot a expérimenté à son détriment une forme d’exclusion – assez douce - de « l’autre » sans que la/sa philosophie de l’intégration - qu’il n’en tire d’ailleurs peut-être pas - soit très claire, mais au bout du compte, un court récit « personnalisé » qui va rejoindre sur l’étagère d’autres « livres de profs » sans qu’on ait le sentiment qu’un avenir différent du système parvienne à se dessiner sous la plume de ceux-là mêmes qui le subissent et, ayant assumé en le littérarisant leur parcours, se contentent de tourner la page .