Ulysse-Joyce (VII)
Episode : Eole ( pages 172-219)
Eole : sous ce nom se distinguent, d’ailleurs imparfaitement, plusieurs personnages. Pierre Grimal, dans son Dictionnaire de la Mythologie évoque trois figures dont l’une est assurément celle à laquelle fait allusion Joyce, au demeurant la plus connue, celle du Maître des vents dont parle l’Odyssée. Je le cite : « Lorsque Ulysse au cours de ses voyages aborda dans l’île d’Eolia, Eole le reçut avec amitié et le garda un mois auprès de lui. À son départ, il lui remit une outre où étaient enfermés tous les vents à l’exception d’un seul, celui qui devait le ramener directement à Ithaque. Mais pendant le sommeil d’Ulysse, ses compagnons ouvrirent l’outre, pensant qu’elle était pleine de vin, et les vents s’échappèrent, déchaînant une tempête au cours de laquelle le navire fut rejeté sur la côte d’Eolia. Eole, devinant que le héros était victime de la colère divine ne voulut plus avoir affaire avec lui et le renvoya. »
L’île d’Eolia est à localiser en Mer Tyrrhénienne, c’est une des Éoliennes, tantôt l’île Stromboli, tantôt l’île Lipari.
Cet Eole, maître des vents, est en fait souvent identifié avec un fils de Poséidon, à l’histoire fort compliquée, lui-même présenté comme petit-fils d’un autre Eole, descendant de Deucalion et Pyrrha.
La légende de Deucalion et Pyrrha, telle que la rapporte Grimal, est intéressante, en elle-même d’abord, mais aussi par ses analogies bibliques.
Je cite Grimal : « Deucalion est fils de Prométhée. Il a pour épouse Pyrrha, la fille d’Epiméthée (le frère ‘‘antithétique’’ de Prométhée) et de Pandore. Lorsque Zeus, jugeant que les hommes de l’âge du bronze (II°-III° millénaire avant J.C.) étaient une race perdue de vices voulut les détruire, il décida d’envoyer au monde un grand déluge, pour les noyer tous. Il décida néanmoins d’épargner deux justes, et eux seuls, Deucalion et sa femme. Sur le conseil de Prométhée, Deucalion et Pyrrha construisirent une ‘‘arche’’ (un grand coffre) dans lequel ils se mirent. Pendant neuf jours et neuf nuits, ils flottèrent sur les eaux du déluge et ils finirent par aborder sur les montagnes de la Thessalie. Là, ils débarquèrent, et quand le déluge se fut retiré, Zeus leur envoya Hermès qui leur offrit l’accomplissement d’un vœu de leur choix. Deucalion désira avoir des compagnons. Alors Zeus ordonna à Pyrrha et à lui de jeter par-dessus leur épaule les os de leurs mères. Pyrrha fut effrayée de cette impiété mais Deucalion comprit qu’il s’agissait des pierres, les os de la Terre, qui est la Mère universelle. Donc il lança par-dessus son épaule des pierres et des pierres qu’il jetait naquirent des hommes. Et de celles que jetait Pyrrha naquirent des femmes. »
Un épisode plein d’intertitres, et le plus souvent drôle, même si non moins souvent énigmatique. Pas mal de notes prises, ce qui trahit pas mal d’interrogations. C’est très volontairement un texte décousu, haché de saynètes accolées, le portrait d’un groupe dans un entrelacs d’occupations brouillonnes et de préoccupations confuses, avec l’envie constante et pour finir réalisée d’aller boire un coup .
Bilan des investigations :
Haquet, haquetier : le haquet est une charrette à voiturer du vin ou bien aussi de ces bateaux que nécessite la pratique militaire pour bâtir de provisoires ponts . Le haquetier conduit le haquet !
Bel canto … Joyce fait quelques allusions, d’abord à un opéra : Martha , puis à un ténor : Jésus Mario. Renseignements pris, Martha est un opéra (de 1847), célèbre au XIX° siècle, de Friedrich Von Flotow (1852-1883), compositeur allemand, livret de Friedrich Wilhelm Riese, dont il existe une adaptation italienne, titrée Marta, alors que l’intitulé développé de l’œuvre originale est : Martha oder der markt zu Richmond (‘‘Martha ou le marché de Richmond’’). Jésus Mario (1810-1883, de son véritable nom Cavaliere Giovanni Matteo di Candia) est un ténor italien qui semble avoir été considéré comme le plus grand de son siècle.
Prote : je ne le remets que pour le plaisir de retrouver-recopier quelque chose qui m’est une fort ancienne source d’amusement, le quatrain en vers holorimes suivant d’Alphonse Allais :
La protubérance
Du prote Hubert Hanz
Lapereau tubé, rance :
Dupe rôt, tube et ranz !
J’ai dû découvrir ça en cinquième … L’affaire vaut le commentaire de texte. Le prote Hubert Hanz est bossu, pourquoi pas, d’où sa protubérance. Il est prote c’est-à-dire chef d’atelier, contremaître, dans une imprimerie. Voilà pour le premier distique. Pour le second, on gagne le canton de Fribourg et ses alpages. On y garde les vaches et on y chasse le lapin. D’un coup de fusil, en voilà un tout jeune abattu : le lapereau a été ‘‘tubé’’ (ici : tube=fusil). On a tardé à le cuisiner et dès lors, sa viande (le rôt) est rance. On se sent dupé quand on nous le sert, ce rôt en quelque sorte est dupe, on s’énerve, on saisit son cor (ici tube=cor) et de dépit on sonne le ranz des vaches (dit aussi Lyoba ou encore Kühreihen) qui est un chant traditionnel le plus souvent a cappella des armaillis (les bergers typiques de la région) parfois accompagné au cor. Evident, non ?
Une ré-attribution au passage. Le distique holorime le plus célèbre est sans doute le suivant :
Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime
Galamment, de l’arène à la tour Magne, à Nimes.
Cette réussite absolue, je l’ai trop longtemps crue de Victor Hugo. Elle est en fait de Marc Monnier (1829-1885), écrivain français à peu près, sauf erreur, oublié.
Une remarque fort juste page 176 : ‘‘On apprend beaucoup en enseignant aux autres’’.
Home Rule : le home rule est un projet (vers 1870) qui visait à donner une autonomie interne à l’Irlande tout en la maintenant sous la tutelle de la couronne britannique. Rien ne se concrétisera sinon la situation politique compliquée et difficile qui aboutira à la partition du pays en 1922.
Île de Man : … elle est située entre l’Irlande et l’Angleterre.
Casse : en typographie, c’est le casier où l’on range les caractères en plomb, avec les majuscules en « haut de casse » et les minuscules en « bas de casse ». Par extension, cela peut être son contenu.
Shema Israël Adonaï Elohenou : ‘‘Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu ». Est récité avec le prolongement : (Shema Israël) Adonaï E’had, ‘‘le Seigneur est Un’’. C’est un shemot à réciter (sauf erreur trois fois) quand on sent l’instant de la mort approcher.
Rougeur hectique : on trouve l’expression même dans un portrait de Thomas de Quincey (1785-1859) écrit par un contemporain (J.R. Findlay : Les derniers jours de Thomas de Quincey). La médecine connaît elle l’expression : fièvre hectique, au sens d’état grave caractérisé par une fièvre oscillante et une dégradation de l’état général. Etymologiquement, hectique vient d’un terme grec (hektikos) signifiant « habituel ». C’est probablement le sens ici.
Le peigne d’Almain : on est renvoyés ‘‘culturellement’’ à Rabelais, même si le sens, potache, est évident (d’Almain= de la main) . Dans Gargantua, ce gaillard passage :
Il s'éveillait entre huit et neuf heures, fût jour ou non ; ainsi l'avaient ordonné ses régents antiques, alléguant ce que dit David : "Il est vain de se lever avant le jour". Puis se gambayait, penadait et paillardait parmi le lit quelque temps pour mieux ébaudir ses esprits animaux , et s'habillait selon la saison, mais volontiers portait-il une grande et longue robe de grosse frise fourrée de renards ; après se peignait du peigne d'Almain, c'était des quatre doigts et le pouce, car ses précepteurs disaient que soi autrement se peigner, se laver et nettoyer était perdre son temps en ce monde. Puis fientait, pissait, rendait sa gorge, rotait, pétait, bâillait, crachait, toussait, sanglotait, et se morvait en abondance, et déjeunait pour abattre la rosée et mauvais air : belles tripes frites, belles charbonnades [morceaux épais de viande, grillés sur des pierres chauffées] , beaux jambons, belles cabirotades [cabirotade = ragoût de volailles] et force soupes de prime.
Un parfait crétique, dit le professeur, longue, courte et longue : le terme crétique relève de la métrique grecque et latine. Le pied crétique est effectivement formé d’une brève comprise entre deux longues (-U-). Le pied crétique est aussi dit amphimacre. Le vers crétique est formé de pieds crétiques. Antithétique du pied crétique : l’amphibraque, soit une longue entre deux brèves (U-U)
À cette allusion métrique érudite va succéder une série perlée de remarques et … d’astuces parfois potaches:
- J’en prends des tas - pour - J’entends des pas
- Vocabulaire : …le « passepet » d’une veste, trivial, amusant et transparent
- Sur les romains et leur obsession des égouts (cloacae) : « … les juifs disent : ‘‘Il est juste d’être ici, bâtissons un autel à Jehovah’’ (…) le romain regardait autour de lui et disait, drapé dans sa toge : ‘‘Il est juste d’être ici. Construisons un watercloset’’ »
- Sauver les princes est une tâche ingrate : au fond un thème qui fait la ligne narrative de ‘‘La marche de Radetzky’’ de Joseph Roth, écrit dix ans après Ulysse.
- Soufre d’aile frais - pour - Souffle d’air frais
- Enfin, et que j’aime vraiment beaucoup : « J’ai pris froid dans le parc. Le portail était resté ouvert »
Battre l’antifle : expression argotique (française, seconde moitié du XIX° siècle – honneur aux traducteurs) signifiant dissimuler, espionner, cafarder, mais aussi, faire le niais.
Limerick : un limerick est un poème humoristique en anglais de cinq vers rimés (aabba) souvent grivois, irrevérencieux ou irréligieux. Trouvé sur le Net : ‘‘Un des exemples canoniques du limerick (« soft ») est attribué à William Cosmo Monkhouse (1840-1901) ; on a marqué l'accent tonique en gras pour faire ressortir le rythme :
There was a young lady from Niger,
Who smiled as she rode on a tiger;
They came back from the ride
With the lady inside,
And the smile on the face of the tiger.
Aigos potamos : c’est littéralement, en grec ancien, « Le fleuve de la chèvre » . En 405 avant JC, la Guerre du Péloponnèse (Athènes versus Sparte) va prendre fin. La bataille navale d’Aigos potamos, à l’embouchure de ce petit fleuve de la Turquie européenne, rive nord de l’Hellespont (détroit des Dardanelles), va permettre au spartiate Lysandre, à la tête de ses vaisseaux , de détruire la flotte athénienne. Suivra pour Athènes le gouvernement pro-spartiate des Trente (tyrans) et pour Sparte une domination de trois décennies, jusqu’à la bataille de Leuctres (371 avant JC, avec le thébain Epaminondas à la manœuvre) qui renverse pour les dix ans à suivre la situation grecque au profit de Thèbes. Mais le conflit des grandes cités n’est pas fini, et l’affrontement de Mantinée, en 362, s’il confirme la victoire militaire de Thèbes sur Sparte, avec la mort au combat d’Epaminondas, laisse des vainqueurs sans chef et des vaincus amoindris, ouvrant la voie à la conquête macédonienne de Philippe, père d’Alexandre le Grand.
Une devinette potache : « Quel opéra fait penser à la tonte des moutons ? (…) L’enlèvement d’Hélène [des laines] ». L’enlèvement d’Hélène est un opéra de Virgilio Puccitelli (livret) et de Marco Scacchi (musique) créé en 1636. Nettement moins connu que le tableau contemporain de Guido Reni , ou l’opérette d’Offenbach (livret de Meilhac et Halévy), La belle Hélène, qui est, elle de 1864.
L’assassinat du Général-Comte Bobrikoff : Nikolaï Ivanovitch Bobrikoff ( 1857-1904) est un général russe, envoyé en Finlande comme gouverneur général et qui s’y est comporté en tyran, supprimant des libertés constitutionnelles et menant une politique de russification à outrance. Assassiné le 16/6/1904 par Eugène Schaumann, fils d’un homme politique finnois.
Bribes italiennes en page 203 : il s’agit d’extraits de la Divine Comédie de Dante, composée entre 1307 et 1321. Vaste voyage en 100 chants (1+3x33), Enfer, Purgatoire, Paradis, vers la compréhension/découverte de la Trinité. ‘‘ … mentre che il vento, come fa, si tace’’ (… tandis que le vent, comme maintenant, se tait).
Le code mosaïque : l’ensemble des 613 recommandations que Dieu a communiquées à Moïse, au premier rang desquelles les dix commandements (Tu ne tueras point, etc.)
Moïse : … ayant pour abreuver le peuple hébreu frappé de son bâton un rocher et ayant par là détourné à son profit l’attention due au seul Dieu d’Israël, il n’entrera pas en terre promise. Mais Dieu le transportera néanmoins , pour qu’il y meure (à 120 ans), en haut du mont Nebo, d’où il pourra la contempler.
Lex talionis : la loi du talion (de talis, terme latin, signifiant tel, pareil). C’est la loi du tel quel, du ‘‘à l’identique’’ : œil pour œil, dent pour dent. Remonterait au code d’Hammurabi (vers 1750 avant JC), gravé dans un bloc de basalte sous l’autorité d’Hammurabi, sixième roi de la première dynastie de Babylone.
Archives/Mémoires Akashiques : il existerait quelque part dans l’éther (délires de l’irrationnel et des religions de l’obscurantisme) un lieu où sont conservées les mémoires de chaque vie passée sur terre. Chaque entité y possède le livre propre de toutes ses existences. Une sorte de grande bibliothèque que certains élus pourraient visiter de leur vivant …..
Frappe, MacDuff : l’une des dernières répliques de Macbeth (Shakespeare). Combat final (Macbeth sera tué) entre Macbeth et MacDuff. La famille du second avait été exterminée sur ordre du premier.
L’adultère unemanche : raccourci irrévérencieux désignant l’amiral Nelson. On sait qu’Horatio Nelson a perdu un bras lors d’un affrontement militaire. Le reste renvoie à ses amours scandaleuses avec lady Hamilton. Ils sont tous deux mariés. Sir William Hamilton, diplomate qui admirait Nelson, était peut-être complaisant, mais pas Mistress Nisbett, épousée par Nelson en 1787 et d’abord fidèlement aimée une dizaine d’années. La liaison durera après la mort du mari jusqu’à la mort de Nelson en 1805 à Trafalgar. Au-delà, sans appuis, lady Hamilton tombera dans l’alcoolisme et s’éteindra à Calais en 1813.
Antisthène : Élève du sophiste Gorgias (fin du V° siècle avant J.C.), il commence à enseigner lui-même comme sophiste avant de suivre les leçons de Socrate. Après la mort de ce dernier, il s’installe dans un gymnase, le Cynosarge, où il poursuit un enseignement qui fera qu’on le désigne comme fondateur de l’école Cynique dont le plus célèbre représentant, qui fut presque malgré lui son disciple (modalité de relation qu’il refusait) , reste Diogène (de Sinope).
Baudelaire paraissait assuré de son caractère orgueilleux, lui qui dans Don Juan aux enfers (in Les Fleurs du Mal – 1857) , le prend comme référence :
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
J’ai toujours aimé la dernière strophe, dans la lassitude hautaine et désabusée du héros qu’elle exprime si bien:
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière
Regardait le sillage et ne daignait rien voir .