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21 août 2007

Tzvetan en emporte le vent ?

L’un m’en avait recommandé la lecture qu’un autre m’avait affirmée inutile: “La littérature en péril “(Tzvetan Todorov / Flammarion (Café Voltaire)). Il ne restait qu’à aller voir. Je ne sais rien en fait de Todorov, hors son statut d’intellectuel assez flatteusement médiatisé, que ce petit bouquin que je viens donc de lire, et les quelques notations autobiographiques qu’il comporte, s’ajoutant (quand même, ère du ragot oblige) à de vagues bruissements sur sa conjugalité Julia Kristévienne qui précéda chez la susdite le second (et actuel) choix de Philippe Sollers, notre moine lubrique, illustre et néanmoins proustien, de service. Je ne sais rien donc, mais qu’importe? La question en la matière n’est pas qui est Todorov, mais ce qu’il pense ou au moins, ce qu’il écrit. Pamphlet “light” autour de l’enseignement du français, son bref essai nous interroge: “Que peut la littérature?”, mais en fait se demande et nous demande: “Comment faire lire?”.... On le parcourt assez agréablement, il ne nous épuise ni d’érudition trop savante, ni de réflexion trop novatrice, ni de solution trop dessinée au problème posé. Et je crains de l’avoir d’ici peu oublié. Néanmoins ... Critique d’une analyse littéraire qui néglige délibérément, dans sa technicité, le sens des textes, sa présentation ne manque pas de recouper les intentions (de bon sens) de nombre d’enseignants, mais elle ne parvient pas à lever le voile sur le mystère que demeure le mécanisme par lequel on devient ou pas lecteur, alchimie aléatoire où entrent les hasards de rencontre et de bibliothèque, le charisme des interlocuteurs, parents ou professeurs, la médiation des histoires qu’on nous raconte, et ce sentiment parfois qu’il y a un gène de la lecture et des “non-lecteurs-définitifs” comme il y a des “lecteurs-quelles-que-soient-les-circonstances-et-les-obstacles”... À partir de là ..... Nul ne sait entièrement, au fond, quels ressorts fonctionnent, et d’ailleurs, sans doute changent-ils d’un lecteur l’autre ... Avec certains auteurs, lire, c’est se sentir plus intelligent, plus ouvert à la compréhension du monde et des choses. La littérature est alors une sorte de mer inépuisable devant laquelle on est saisi peut-être de ce “sentiment océanique” dont parle Romain Rolland, communion extatique et expérience quasi mystique qui annule ou rend vain - quelques instants - le “memento mori” antique. Comte-Sponville évoque pour sa part une forme voisine de communion athée avec l’univers, mais il la connaît dans des sous-bois!, et pas lors de convulsions littéraires ...Et puis que penser de l’arrachement de Rimbaud, si loin allé en littérature et si brutalement revenu? Que lisais-je ainsi - pour exemple - ces derniers temps, et pour quel bénéfice? Truman Capote: “Petit déjeuner chez Tiffany”. En fait, fin juillet, on pouvait voir (Cinéma, rue Champollion) “Diamants sur Canapé” et je me promettais d’y retrouver Audrey Hepburn. Quelques nécessités domestiques en ont décidé autrement, et après avoir prévu de lire la nouvelle en complément du film, ne m’est restée que la seconde partie du programme. Une lecture qui, devenue préparatoire, m’a un peu découragé d’aller au delà. Capote m’agace, je le trouve extraordinairement “surfait”, son “De sang-froid” ne m’a en rien bouleversé, ses “Prières exaucées” sont un ratage monumental, et là, son Holly Golightly en évaporée croqueuse d’hommes m’est insupportable à ne pouvoir être sauvée par sa réincarnation en Hepburn. Mais enfin, j’ai lu... Gain? La satisfaction intime de poussées d’adrénaline et l’élaboration, dans ces conversations avec soi-même qui sont la jubilation du lecteur que je suis, de diatribes vindicatives à l’endroit de la fausse gloire de l’auteur .... Lire bien entendu - le poncif fût-il éculé - c’est aussi pour certains vivre par procuration. Todorov cite Harry Potter (dont j’ignore, sans états d’âme, tout). Mais ce qu’il en dit vaut pour les “Chroniques de Narnia” (C.S. Lewis), qui ont illuminé, aux côtés des héros de Paul Féval, ma première adolescence. Et les lecteurs de “polars” et autres “thrillers” s’y retrouvent assurément, avec cette satisfaction du danger sans danger et de la peur sans conséquences qui nourrit l’illusion qu’on pourrait soi-même vivre cela, qu’on le vit d’ailleurs, et - souriant de sa propre candeur - qu’au fond, on avait “l’étoffe” .... Dans ce dédoublement délicieux de lecture, c’est encore peut-être - et paradoxalement? - l’analyse cinématographique qui est la plus explicite, devant la caméra de Philippe de Broca. Dans “Le magnifique”, Belmondo, écrivain transposant en une geste héroïque la frustration stratifiée de ses misères quotidiennes, donne une clé très explicite du phénomène. Et qu’est “L’homme de Rio” sinon, contrairement à une “lecture” de premier degré du film, le compte rendu du week-end de permission d’un troufion qui s’y sera consacré à la lecture d’un roman d’aventures et qui les aura intériorisées au point de les avoir “vécues” ... Et puis comment nier qu’à quinze ans, intuitu personæ, Félix de Vandenesse (Balzac / Le lys dans la Vallée), ce fut moi et sans doute dès lors, pour toujours, qu’Henriette de Mortsauf, ce ne serait plus “qu’Elle”, malgré l’expérience à venir, le recul de l’adulte, les désillusions du vécu (mais aussi ses enrichissantes lucidités), “Elle”, constamment renouvelée dans toutes ces “Passantes”, baudelairiennes ou pas, qu’on ne cesse de croiser et qui nous ignorent... Autre lecture, autre plaisir. J’avais avec moi pour un long voyage en train début Août Marcel Proust et ses tâtonnements, préalables à la “Recherche” , du “Contre Sainte-Beuve”. Patchwork indécis, plein de maladresses de forme, mais aussi plein de tant de signes avant-coureurs que, pour qui aime Proust, cela reste un délice de lecture, de complicité avec des ébauches de passages ailleurs plus aboutis et tant aimés, de trouvailles, de réussites aussi, et le plaisir d’y découvrir un plus jeune Proust, critique très assuré de Baudelaire et de Balzac, mais là aussi, là comme d’autres, là comme ailleurs, impuissant malgré tout à nous transmettre le ressort intime de ses enthousiasmes, ne pouvant que citer et puis dire : “C’est beau”, ce qui est tout pour lui et qui n’explique rien. Il faut lire Proust “à l’envers”: la “Recherche” d’abord et puis, tombé amoureux, tout ce qui a précédé et qui se nourrit entièrement dès lors de ce statut. Est-ce un argument de lecture, Ô Todorov? Mais y a-t-il un autre moyen que de dire cela: “Lis, fais moi confiance et fais l’effort!”. Ne tombe-t-on pas nécessairement dans l’argument Pascalien: Faites semblant de croire et bientôt vous croirez? Commencez donc par lire et vous aimerez la lecture? Que dire, vraiment, d’autre? Deux mots pour finir de l’incipit. Le “Longtemps je me suis couché de bonne heure” de la “Recherche” est une référence obligée mais ici, dans le “Contre Sainte-Beuve”, je suis plus que séduit par l’attaque de la préface de Proust: “Chaque jour, j’attache moins de prix à l’intelligence”. Les développements qui suivent donnent du sens à ce qu’aurait de trop abrupt l’affirmation, mais par ce qu’elle ouvre d’inquiétude et dans ce qui chez elle pousse à l’interrogation, je la trouve - et de beaucoup - plus riche que la factuelle annonce d’un usage pré-nocturne, sésame convenu de la reconnaissance proustienne qu’elle mériterait je crois de remplacer.... Bref enfin, lire, lire, lire et puis lire encor .... Peut-on vivre sans lire? Assurément, mais sans doute moins bien et moins intensément. Rimbaud pourtant, si j’y reviens ... Oui, mais Rimbaud ...
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