AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

04 octobre 2009

Bric-à-Brac ...

Je m’aperçois finalement qu’en septembre, en marge d’occupations plus sérieuses, j’ai pas mal bricolé.

Quelques films par exemple.

Pour faire court :

Les regrets (de Cédric Kahn, avec Valérie Bruni-Tedeschi et Yvon Attal) : Beaucoup aimé.

Partir (de Catherine Corsini, avec Yvon Attal, Kristin Scott-Thomas, Sergi Lopez) : Je n’ai pas vraiment accroché.

En fait, je voulais achever une sorte de trilogie sur l’adultère dont le premier volet avait été, vu avant l’été, Je l’aimais, d’après le roman d’Anne Gavalda, un film de Zabou Breitman, avec Daniel Auteuil et Marie-Josée Croze .

Intéressant l’adultère, tous les couples infidèles vous le diront. Il y avait là l’occasion de voir trois situations filmées différentes, trois angles d’attaque et trois issues.

Dans Je l’aimais, le mari volage renoncera, la mort dans l’âme, et en intériorisant douloureusement ce qu’il vit comme une lâcheté, à courir les aéroports au gré de ses responsabilités de cadre international et dans le cadre d’une passion partagée avec une hôtesse de l’air de quinze ans sa cadette. Tout rentre dans l’ordre, et lui, dans une déprime larvée. 

Dans Les regrets, Yvon Attal s’essaie à une vie d’architecte normale sans parvenir à effacer  la présence, en ses résurgences, d’un amour fou de jeunesse, qu’incarne avec son charme si particulier Valérie Bruni-Tedeschi. Elle disparaît. Elle réapparaît et le fragile meccano de ses embourgeoisements vacille. Une fois, il s’effondre. Une deuxième fois … ? La fin est ouverte.  Vraiment très attachant.

De mari déstabilisé plus que volage, Yvon Attal est devenu mari trompé (par Kristin Scott-Thomas) dans Partir. Il est plus possessif qu’amoureux. Elle est dévastée par  une bouffée de passion physique pour Sergi Lopez, en ouvrier espagnol venu refaire un carrelage. Les ressorts du désir féminin me sont restés, là, impénétrables. Et ça finit très mal, on s’y attendait, mais avec un artifice de mise en scène virtuose et sidérant.

L’armée du crime. On change de thème avec le dernier Guédiguian. Tout est soigné là-dedans, mais avec un aspect documentaire un peu glacé qui n’engendre pas l’émotion attendue. Deux points ressortent de cette affaire Manouchian cinématographiée : Jean-Paul Darroussin confirme qu’il excelle dans la viscosité ambiguë et le casting du couple Manouchian est aberrant. Simon Abkarian et Virginie Ledoyen, c’est le mariage de la carpe et du lapin. On ne saurait y croire et ça gâche pas mal d’effets.

Inglorious Basterds. J’étais sur le créneau seconde guerre mondiale, j’y suis resté. Le film de Tarantino n’a qu’un défaut, qui s’appelle Brad Pitt. La composition caricaturale qu’on lui a imposée ( ?) est une véritable verrue au milieu de la figure d’un formidable spectacle, tendu, haletant, par ailleurs très bien interprété. C’est une uchronie inexploitée mais assez réjouissante (Uchronie : reconstruction de l’Histoire à partir d’un fait essentiel inversé. Ex. : Napoléon vainqueur à Waterloo, etc.). La scène d’ouverture, hommage aux westerns de Sergio Leone, est un régal.

L’affaire Farewell (de Christian Carion, avec Guillaume Canet et Emir Kusturica). Il y a eu une forte médiatisation, mais pas pour un mauvais film. C’est un excellent divertissement, les acteurs sont très convaincants, l’intrigue bien menée. Évidemment, savoir qu’il y a au départ une véritable affaire d’espionnage ouvre l’appétit. J’avais lu le dossier consacré (entre autres) par l’hebdomadaire Le Point à l’affaire. Carion a choisi d’en modifier l’issue tout en hypertrophiant (en termes de durée ; il n’est véritablement intervenu que dans les deux premiers mois d’un drame qui s’est étiré sur un an)  le rôle joué dans la réalité par le chef de l’antenne moscovite de Thomson, incarné par Guillaume Canet. Mais qu’importe, on va au cinéma, et la fiction est bien enlevée : 1h53 sans chute de tension.

District 9 (de Neill Blomkamp). Le metteur en scène m’est inconnu, mais le film est produit par Peter Jackson (Le seigneur des anneaux / King-Kong). C’est sans doute, malgré un premier quart d’heure de rodage (je voyais mal ce que ça allait donner) le meilleur film du mois que j’aie vu. Télérama commentait : ‘‘Une fable de science-fiction sur la ségrégation, inventive et … humaniste’’. C’est effectivement le sentiment final dominant. Sans doute, la métaphore de l’apartheid (le film prend place à Johannesburg) plane-t-elle sur le film mais même au premier degré, le spectacle est extraordinaire et tout y est, stress, suspense, émotion. Même si la fin s’impose progressivement comme prévisible, la fleur bleue est à ce point décalée dans ce contexte qu’on est touché.

Démineurs ( de Kathryn Bigelow). Pas d’acteur de premier plan, et c’est tant mieux. On voit Ralph Fiennes au générique… je ne l’ai même pas repéré ! Moins attachant que District 9, c’est pourtant un très étonnant film de guerre, qui stupéfie par l’efficacité documentaire avec laquelle il fait sentir l’absurdité formelle (et la terrible angoisse qu’elle engendre dans la troupe) de la présence d’une armée étrangère en plein cœur d’un Bagdad secoué d’explosions. La poussée d’adrénaline est garantie. Et le volet humain n’est pas négligé. Un sacré spectacle.

The Informant (de Steven Soderbergh, avec Matt Damon). Grosse déception. En théorie, ce devrait être un très bon film, et c’est plus ou moins ce à quoi la critique de Télérama, par exemple, essaie de croire. Mais les bonnes intentions échouent et au fond, outre qu’on ne comprend pas grand-chose, on s’ennuie assez pendant près de deux heures. Je crois qu’on peut, sans remords, éviter d’y aller. Soderbergh s’est planté. On aurait dû passer le scénario aux frères Coen. L’histoire est paraît-il exacte (un scandale d’entente illicite sur les prix impliquant un géant américain de l’agro-alimentaire) et le scénario basé sur le travail, donné pour passionnant,  publié en 2000 par un journaliste spécialisé, Kurt Eichenwald. Le résultat fait bâiller. Dommage.

Terminons sur une proposition honnête et de soirée.

Cédant à un amical « Allez, viens à la première ! », je me suis rendu lundi 28/9 au théâtre de l’Aktéon, 11 rue du Général Blaise, Paris, 11ième arrdt (tél : 01 43 38 74 62).

Bonne pioche . Très bonne même.

On donne là, jusqu’en janvier 2010, le lundi et le mardi, un court ‘‘seule en scène’’ (une heure ou à peine plus) d’une fringante comédienne belge, Carine Frisque, intitulé Sang pour Sang Valentine.

C’est délicieux, culotté et désopilant. Il me semble que la chute est un peu bâclée, mais enfin, 3 minutes de réserves sur 60, on ne va pas mégoter devant le charme, l’abattage et l’aisance de la comédienne sur un texte au comique exploitant l’absurde et distillant une agressivité empathique (teintée de belgitude) qu’elle a écrit  avec la complicité de Chantal Malignon et qu’elle joue, qu’elle enlève même, adossée à la mise en scène inventive d’Isabelle Jeanbrau. Joli trio féminin.

Quand vous sortez de là, vers 21h15, vous êtes de bonne humeur et vous avez une petite faim. Pour peu qu’elle soit exotique, il y a à deux pas, sur l’avenue Parmentier (sauf erreur, c’est au numéro 28) un bon restaurant chinois (Le Palais de Pékin).

Voilà, je vous ai fait le programme. 

La dernière du spectacle est le 19 janvier si j’en crois l’affichage.

Sortie parisienne conseillée.

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25 juillet 2009

The Reader -(I)

J'ai vu ça hier après-midi. Une carte UGC 5/7 à finir avant péremption!

Le manque de recul fait la valeur du premier commentaire en même temps que le lit de son éventuelle révision à venir. Je suis allé directement acheter le roman de Bernhard Schlinck (Der vorleser - Le liseur) en sortant de la salle. Le lire d'abord et puis ensuite revenir sur le film.

Mais enfin là, à chaud, l'envie d'en dire deux mots quand-même. La critique du Monde était au moins réservée. A Télérama, il s'y sont mis à deux la semaine dernière, l'une pour (Juliette Bénabent), l'autre contre (Pierre Murat). En fait, j'ai failli ne pas y aller, plus tenté par Jeux de pouvoir, avec un Russel Crowe semi-clochardisé à la clé. Ce sera pour la semaine prochaine. C'est la perspective d'un couplage littéraire avec le roman de Schlinck qui m'a finalement décidé.

Dans l'immédiat, j'ai vu un mélo qui m'a touché, ému même. Et les deux rôles centraux, Kate Winslett (étonnante) et David Kross (en Ralph Fiennes jeune, si j'ose dire) sont très convaincants. Sans doute, et c'est visiblement ce qui a défrisé quelques idéologies critiques politiquement correctes, la focale est mise essentiellement sur l'humanité romanesque / romantique de la situation : Un adolescent initié à l'amour et bouleversé à vie par une femme mure qui va se révéler être une ancienne gardienne d'Auschwitz - L'idylle est brève, forte, et pleine d'ombres - L'initiatrice disparaît pour réapparaître, quand le lycéen est devenu étudiant en droit, en accusée d'un procès d'épuration post-nazie qu'il suit sans s'en faire reconnaître au titre de sa préparation à une carrière d'avocat - Elle le faisait lui faire la lecture, après ou avant l'amour - Il comprend qu'elle était analphabète - Elle en prend pour perpète - Il lui fera parvenir pendant vingt ans des cassettes qu'il enregistre de romans et récits, d'Homère à Tchékov - Et tout ça finit psychologiquement très mal.

C'est vrai, elle a laissé brûler, portes fermées, dans une église bombardée, un convoi d'évacuées d'Auschwitz, et on ne parvient pourtant pas complètement, spectateur, lors du procès montré, à lui jeter la première pierre. Et c'est vrai, l'unique rescapée (avec sa mère) de cet holocauste local se retrouve quarante ans après, tandis que l'autre végète en prison à la recherche d'une dignité à reconquérir, nageant à New-York  dans une mer auto-satisfaite de luxe et de pognon. Et tout ça ce n'est pas pour freiner quelque antisémitisme cryptique qui serait à courir, par-ci, par-là ...

Il faudra reprendre ça après lecture du roman. Voir ce qui y est dit. Voir ce qui en a été fait. Essayer de réfléchir. Mais enfin, là, dans le fauteuil d'une salle obscure, c'est l'histoire d'amour, biaisée, improbable et néanmoins vraisemblable, romantique et désespérée dans les lâchetés de fait et les mythifications de l'éloignement qui l'emporte, et c'est sur la psychologie des personnages qu'on se penche, et c'est sur la nécessité du non-pardon qu'on s'interroge, et c'est de nous qu'on doute en regardant Fiennes, mutique et troublé, inconséquent, déstabilisé, perdu, sans repères, devant ce qu'il ne sait ni comprendre, ni pardonner, en même temps qu'à revivre en lisant à voix haute devant un magnétophone ce temps hors de l'Histoire qu'elle lui a donné, il ne peut pas oublier.

Oui, touché, troublé, ému. La suite, après le bouquin de Bernhard Schlinck.

 

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11 juin 2009

Au théâtre ce (mardi 09/06/009) soir …

Cochons d’Inde – Patrick Chesnais

Molières 2009.

L’occasion s’est présentée l'autre soir d’aller au Théâtre Hébertot. Un nommé Sébastien Thiéry, dont j’ignore à peu près tout, a donc signé le ‘Meilleur spectacle comique’ de l’année, que met en scène une non moins inconnue de moi Anne Bourgeois (mais je sais si peu de ce milieu).

L’auteur est aussi acteur, dans un rôle qui n’est pas si facile et qu’il conduit bien d’ahuri écrasé par son destin d’imbécile.

Il s’agirait, en déchiffrant, d’une parabole.

Les humbles (ici Sébastien Thiéry, donc, modeste employé de banque) sont écrasés par les riches (Patrick Chesnais, agent immobilier de petite origine, fort enrichi depuis), lesquels dans la foulée méprisent les femmes (en l’occurrence la directrice d’agence, patronne de l’ahuri (Josiane Stoleru)).

Mais comme il y a une justice, au besoin incarnée en improbable ressortissant des Indes lointaines mandaté par les nouveaux  propriétaires de la Banque où le riche dépose et où l’ahuri végète tandis que la directrice officie, personnage que joue Parha Pratim Majunder dont le patronyme exotique peut laisser à penser qu’il vient effectivement de là-bas et que le flot sonore qu’il nous sert se rapproche du bengali, comme il y a une justice, donc, le mandaté indien s’affirme Dieu, fait pleuvoir des jambons (de Bayonne !)  et  dépouille intégralement le riche de ses avoirs,  forcément mal acquis puisque atteignant le ratio de 64,6 quand on en fait le quotient par la valeur des maigres biens des braves bordelais qui lui ont donné le jour et que d’ailleurs il n’honore même plus depuis quinze ans de ses visites.

J’ai résumé.

Il y a quelques péripéties.

J’ai souvent ri et j’ai été assez déçu. Mélange inattendu ?

Les acteurs sont bons (l’indien ne fait que passer, jargonner et sourire ; la cliente puis maman bordelaise tient sa place (Anna Gaylor, semble-t-il, avec des risques d’homonymie car le Net donne, sous ce nom, un meilleur espoir féminin 2000 (cinéma) et, à voir l’âge de la dame …)). Mais …

Allons, pourquoi : Mais … ?

En termes de gestuelle, je n’ai pas aimé quelques ondulations de Patrick Chesnais (Molière 2009 du meilleur comédien sur ce coup là, quand même !) , qui n’excelle – et c’est ce à quoi essentiellement malgré tout il se tient – que dans la retenue, et j’ai franchement été dérangé par les mimiques obscènes imposées par le metteur en scène à Josiane Stoleru dans une séquence assez … inattendue où, pour avoir été sous le coup de la colère traitée de « secrétaire mal baisée » par son riche client très énervé, elle se transforme en folle de son corps qui exige d’immédiats services sexuels avec force mouvements du croupion destinés à en faciliter l’accomplissement et commentaires haut de gamme pour créer l’ambiance dont « viens me défoncer le cul » est un exemple anodin. « Tout ce qui est excessif », dit-on depuis Talleyrand, « est insignifiant », mais quand même, et les rires féminins, complices et satisfaits ( ?) entendus dans la salle m’ont laissé quelque peu rêveur…

Pour le reste, c’est vrai, l’absurde de la situation (être enfermé dans sa banque et menacé de finir ses jours en cellule au sous-sol pour s’être assuré par son dynamisme professionnel des revenus trop supérieurs à ceux de ses parents, performance assimilée par la nouvelle direction indienne à un changement de caste et dès lors inacceptable) donne lieu à des échanges comiques qui fonctionnent. Mais enfin, je suis resté sur ma faim et même en passant l’éponge sur quatre contorsions sexuelles, je n’ai pas eu l’impression d’une qualité de rire  satisfaisante. On peut prétendre lire une idée de fond (le scandale des inégalités sociales, l’irrespect dû aux femmes), deviner l’esquisse d’une métaphore irrationnelle originale pour l’aborder, mais au bout du compte … on est un peu passé à côté, avec de bons et de moins bons moments, de bons (presque tout du long) acteurs et un certain manque de densité sans doute dans une mécanique des événements qui ne sait guère que tourner en rond à travers des rebondissements inégalement bondissants….

Recommandé au bout du compte ? On peut, je crois, s’en passer.

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20 mai 2009

Gavalda-Breitman : Je l’aimais

C’est un joli petit film sur un joli petit roman. Mais guère davantage. J’avais envie de voir Auteuil dans ce rôle de sexagénaire fatigué, ému par l’effondrement de sa belle-fille abandonnée par son propre fils, et renvoyé vingt ans en arrière à une liaison qu’il avait reçue comme un miracle, et piétinée.

Le petit roman d’Anna Gavalda – il vient de ressortir avec une image du film en couverture  (Éditions  J’ai lu) – est enlevé, agréable à lire, mais pas plus que le film, qui lui est très fidèle, ne parvient à donner une véritable chair à un improbable coup de foudre . Et la relation assez fantasmatique de l’industriel coincé dans sa quarantaine besogneuse et conjugale et de la trentenaire hypervitaminée, polyglotte et rieuse qui lui tombe littéralement du ciel en traductrice lors d’une mission commerciale délicate à Hong-Kong fournit quelques bons moments de cinéma sans guère acquérir de crédibilité.

Le roman fouille mieux que le film les raisons de l’échec - au fond désiré du côté du partenaire masculin – d’amours trop suspendues au fragmentaire, à l’improvisation, à l’hôtel de luxe et à la pratique aéroportuaire d’un couple dépendant des démarches à l’international de la petite entreprise que dirige Daniel Auteuil (Pierre Dippel). Il est convenu qu’on ne se voit « qu’à l’étranger », faute de passer le Rubicon du divorce. Et puis, au bout de cinq ans et sept mois, le constat d’échec. Game is over. 

Tout ça n’est pas mal raconté, avec une prime au roman pour la partie actuelle, plus développée, qui fait le cadre du récit, le huis clos dans un chalet de montagne du beau-père, conteur  consolant, et de la belle-fille délaissée, lestée de ses deux gamines, même si la mise en images de Zabou Breitman est très bien venue .

Sur la question de fond, la pulsion de départ, les raisons égoïstes de n’y pas céder, les coups de pouce du sort, on suit l’affaire avec intérêt mais il me semble qu’on reste assez extérieur. Pourquoi une fille lumineuse jette-t-elle son dévolu sur un assez médiocre interlocuteur amoureux ? On voit trop mal ce qui peut plaire dans ce Pierre Dippel par ailleurs peut-être confié maladroitement à Auteuil qui tire le personnage vers une humanité dont le roman ne le créditait pas. On aurait davantage vu  un Bruno Crémer dans le rôle. Non, décidément, on n’arrive pas à sentir Marie-Josée Croze (Mathilde Courbet ) amoureuse.

Malgré toutes ces réserves, l’ensemble livre-film reste un divertissement conseillé. Parce que le thème nous concerne tous, parce qu’il y a de belles images de cinéma, parce que les acteurs sont de qualité, avec – déjà repérables dans le livre – deux scènes d’anthologie, d’une part celle de l’explication conjugale dans une pizzeria à partir du classique « Je sais tout », d’autre part celle de la séduction en pleine séance de présentation des vertus d’une cuve plus ou moins isotherme à des acheteurs potentiels chinois et hilares. À côté des deux premiers rôles déjà cités (Daniel Auteuil / Marie-Josée Croze), les prestations de  Christiane Millet (Suzanne, l’épouse) et de Florence Loiret-Caille (Chloé, la belle-fille, touchante) sont convaincantes.

Zabou Breitman a modifié de façon particulièrement heureuse et inspirée la chute du livre, remplaçant la parabole qui voulait en tirer en quelque sorte la morale par un long et très beau plan  intégrant le visage progressivement revenu à l’espoir de  Chloé. On est face à un magnifique lever de soleil sur la montagne, au sortir de cette nuit blanche où tout fut raconté, quand, laissant son beau-père endormi sur l’épuisement de sa réminiscence, la jeune femme  se porte sur le seuil du chalet. Il reste encore à vivre.

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27 février 2009

Ford Gran Torino 1972

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Donc, le dernier arrivage Eastwood :  Gran Torino.

On a paraît-il été 40 000 ce mercredi 25/2 à s’y précipiter ...

Ça m’arrive rarement, mais Eastwood… C’est un bon film, indiscutablement. « Le grand œuvre crépusculaire de Clint Eastwood » titrait Le Monde  (Jean-Luc Douin) daté du jour. Télérama (Louis Guichard) avait préféré : « Chasseur blanc, cœur d’or / Eastwood peaufine sa légende », avec une critique finalement assez en demi-teinte. Non, c’est excellent.

Mais ce qui m’étonne, c’est que dans aucun de ces deux « papiers » (ailleurs ? peut-être …), il n’est envisagé de chercher la leçon du film, d’en évaluer la portée et la pertinence.

Car à l’évidence, Eastwood a indiqué une piste, et laissé le spectateur conclure sur la question de son efficacité.

Le Monde sent l’affaire, mais n’en déduit rien : « Après ‘Dirty Harry’, une ‘manière plus intelligente’ de régler les problèmes … ». Voire. Et c’est de cela qu’il faut dire deux mots.

Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, copieusement aigri, raciste et bougon, récemment veuf, plus qu’en délicatesse avec ses deux rejetons mâles, insupportablement américains et glorieusement « beaufs » à la manière outre-atlantique, géniteurs de gamins insupportablement ‘Iphone’, etc.

Walt Kowalski s’entête à tondre sa pelouse, siffler ses bières et manger son bœuf séché en compagnie de sa chienne Daisy, vague golden retriever bonasse et vieillissant, et au cœur d’un quartier  qui se remplit d’asiatiques en voie d’américanisation dont les particularismes de tous ordres alternativement l’accablent et lui déclenchent des poussées d’adrénaline. Et Walt Kowalski, irrécupérable fumeur, crache du sang.

Sur cette toile de fond – parfaitement bien peinte – les tentatives de « protection » d’une bande de voyous en situation affirmée mais non avérée de cousinage à l’endroit de ses immédiats voisins vont le conduire plus ou moins contre son gré à se retrouver en position, au propre et au figuré, de chevalier blanc. Et dans un premier temps, effectivement, sur une ligne de conduite qui peut rappeler le Dirty Harry  de ses débuts.  On sort le flingue, on tabasse un voyou et …. et  voilà la rupture scénaristique : loin de régler les problèmes, on déclenche l’escalade de la violence et ce sont ceux qu’on a pris sous son aile qui paient les pots cassés.

Dans le tableau d’ensemble de ses relations avec ses voisins asiatiques  au bénéfice desquels, comme disait le peu regretté Jospin, Kowalski a « brisé l’armure », dans la peinture de ses relations avec le « puceau de 27 ans sur-éduqué » (c’est de lui) qui fait le pasteur dans le coin, dans ses relations à l’agressivité verbale ludique, chaleureuse et communautariste (on se perçoit et s’insulte au second degré comme irlandais, polak, rital …) avec son réseau de vieux copains, dans sa prise en main – pour en faire un homme, un vrai – du petit coréen timide d’à côté, le film est beaucoup plus riche que la ligne schématique qu’esquisse le paragraphe précédent ne pourrait le laisser supposer, mais elle pointe le problème essentiel : peut-on sortir de la violence sans en passer par la violence ?

Car ce que le film dessine, dont on ne sait en fait s’il le propose ou s’il veut prouver  l’aporie (l’impasse, l’absence d’issue rationnelle, raisonnable …) de la situation en soulignant l’absurdité de l’alternative indiquée, ce que Kowalski tente, prenant acte de l’engrenage dans lequel il est - et malgré eux ses protégés – engagé, ce que Kowalski tente pour s’arracher à la spirale de la vengeance itérée, c’est le sacrifice christique et pour finir, lui, les bras en croix sur le trottoir, criblé de balles, un briquet à la main, un briquet l’instant d’avant volontairement brandi dans une gestuelle de duel au revolver, assumée et  assurée de déclencher la fusillade. Il s’est arrangé pour donner à l’affaire des témoins. Les voyous vont partir cette fois « pour longtemps » sous les verrous. Le quartier va pouvoir retrouver un équilibre. Il n’est pas mort pour rien. Il le veut, il le croit, on nous le laisse croire ….  et on se demande, in fine, si c’est bien le message d’Eastwood, si c’est du lard  ou du cochon….

Car l’absurde de ces affaires, c’est que le mal est déjà, et largement, fait, dont une gentille, intelligente, ouverte et dynamique Sue a fait les horribles frais, un mal qui ne se répare pas à coups de bons sentiments et de messages d’espoir.

Car l’absurde, c’est qu’on ne peut sans doute rien attendre des effets thérapeutiques de l’emprisonnement de voyous incultes dont la rédemption par cheminement carcéral relève – il y en a …- de l’exception statistiquement inefficace.

Car l’absurde, en conséquence de ce qui précède, c’est  que le film n’envisage que la mise à l’écart  provisoire de jeunes à problèmes qui sortiront donc un jour en moins jeunes à plus gros problèmes.

Car l’absurde, c’est qu’à vouloir interrompre l’escalade de la violence, Kowalski a seulement choisi de s’en appliquer  l’aboutissement extrême et qu’en se sacrifiant, il a quoi qu’il en soit opposé à la violence de l’autre celle qu’il a décidé de s’infliger, ne faisant qu’imposer  à Dirty Harry de changer  de cible. Le problème est du coup résolu pour lui. À y bien réfléchir, pas pour ceux qui restent. 

S’en sortir sans prêchi-prêcha ? Je ne crois pas à la « récupérabilité » des jeunes qu’on nous montre. La solution est nécessairement en amont, très en amont, dans une modification complète des règles de fonctionnement social, dans un changement de société qui, par l’éducation et l’école, par la redécouverte chez les adultes installés d’une forme de vertu altruiste ouverte qui permette l’accueil de l’autre, « change complètement la donne ». Or cela paraît impossible.

Si  on ne trouve pas le moyen de parier, dans l’action politique, sur ce genre d’utopie, et je suis persuadé que subliminalement, c’est ce que le film souligne, c’est l’impasse et  qui ne laisse subsister qu’un retour aux  fantasmes éradicateurs de Dirty Harry. Sans une prise de conscience qu’Eastwood ne souligne pas, n’évoque pas, n’indique pas, par l’échec à mon avis potentiel du sacrifice individuel qui clôt le film, seule reste ouverte la voie des massacres à suivre. 

Tout, y compris la crucifixion que choisit Walt Kowalsky dans son beau costume tout neuf, avec ses cheveux fraîchement coupés pour la circonstance, tout est plus facile que l’effort pesant, quotidien, entêté, de la tolérance, de l’ouverture à l’étranger, du partage des acquis, du sacrifice des avantages, du primat de l’intérêt général sur l ‘intérêt particulier, tout.

Et c’est pourquoi ce  film, beau divertissement qui m’a réjoui en tant qu’Eastwoodmaniaque, ne m’a pas rendu optimiste. Au train où nous sommes partis, et qu’il nous montre, il ne fera pas jour demain.

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15 février 2009

Trois Sorties

.... et trois spectacles .

Les ai-je vraiment choisis ?

Des circonstances familiales m’y ont jeté et ma foi, autant être dès lors spectateur bonhomme et attentif.

Dimanche matin 8/2 :  J’ai dû assurer la nuitée des trois petits-enfants et j’avais promis un film matinal à suivre à l’UGC Cité-Ciné des Halles. On s’est couchés un peu tard la veille et on a raté la première séance. On est prêts pour celle de 11h05. Ce sera « Volt, star malgré lui » (Disney, Studios Pixar. Film d’animation). Télérama est content et j’avais lu la présentation de Pariscope : « Elevé dans un studio de cinéma, un jeune chien, star d’une série télé, est persuadé qu’il possède les pouvoirs que le scénario lui a attribués. Un jour il s’échappe et, perdu, tente de retrouver sa jeune maîtresse en découvrant la vraie vie. Une folle randonnée pleine d’aventures et de rencontres ».

Ça devrait aller.

Et effectivement, ça va.

La salle était bondée de parents ou grands-parents privés de messe* (?) et promus accompagnateurs de bambins surexcités, sur un principe qui semble s’apparenter à celui des charters car le quota d’enfants par adulte m’a paru anormalement élevé. Procréerions-nous tant que cela ?

Enfin, tout le monde s’est bien amusé. Le film est très enlevé, un peu difficile peut-être au départ pour les moins de sept ans car il faut repérer l’emboîtement / mise en abyme, « film dans le film », des séquences télé. Celle qui sert d’ouverture est d’ailleurs époustouflante. Mais les petits personnages annexes sont épatants (un hamster nommé Rhino, groupie de Volt ; une chatte de gouttière noire et blanche, compagne d’abord contrainte puis consentante de l’expédition, qui répond au nom de Mitaine et dont le pouvoir de séduction est indiscutable (je l’ai trouvée carrément irrésistible)) et le spectacle est réjouissant. Bien sûr, c’est très « américain », plein de morale et de bons sentiments, mais enfin il y a quelques clins d’œil plus décapants et on ne regrette pas le voyage. 

·        À propos de messe, mon anticléricalisme viscéral s’est régalé, au hasard d’une relecture cette semaine de La Nausée (Sartre) de cette notation : « C’est dimanche : (…) dans les églises, à la clarté des cierges, un homme boit du vin devant des femmes à genoux » .

Fin d’après-midi, même jour: J’avais la charge diurne (nuitées dans un hôtel convenable du quartier) et pour quatre jours d’une très dynamique nonagénaire (largement nonagénaire !) niçoise (descendue d’avion à Orly vers 14h) dont le programme de sorties comportait deux prestations théâtrales pour lesquelles j’étais sommé de jouer les escort boys.

Le programme du premier jour : Tous les algériens sont des mécaniciens, de Fellag, avec Fellag et Marianne Epin. Au Rond-Point des Champs-Elysées à 18h30.

Le théâtre du Rond-Point offre  - et c’est relativement rare – une assez large palette de tarifs selon le statut et l’âge, de 10 à 33 euros. Notre statut commun de « seniors » nous classait sur l’échelle à 24. Ma suggestion à la caisse de distinguer entre « vieux » (moi) et « très-très vieux » (ma cavalière) pour tirer encore un peu son tarif vers le bas n’a pas été retenue ….

La critique (en tout cas celle de Fabienne Darge dans Le Monde de Jeudi 29/1) était prometteuse.

Promesse non tenue. J’ai trouvé le spectacle un peu poussif. Marianne Epin n’a rien et ne fait rien pour passer pour une femme de « là-bas ». Fellag a écrit un texte sans grand génie, qui détaille tranquillement les difficultés d’un quotidien qu’on voit miné par la pénurie et qui joue, dans une provocation émoussée, de l’aspiration de l’algérien de base à venir profiter de la sécurité sociale de l’ex-colonisateur. Les sketches sont étirés et Fellag accroche de temps en temps son texte.

Mais la salle, comble, était visiblement remplie à 99% d’inconditionnels, et les quelques rares répliques en arabe déclenchaient des houles – au demeurant sympathiques – de complicité avec le public. Des pieds-noirs ? Des fils de pieds-noirs ? Sinon ? Rien dans le look dominant ne faisait particulièrement penser à des spectateurs venus de l’immigration. Étonnant. En tout cas, l’aimable douairière qui me donnait le bras en manteau de vison (mais si !) et qui ne quitta qu’à regret Oran en 1962 était enchantée.

Lundi soir 9/2 : Il fallait se transporter pour 21h30 à l’Aktéon Théâtre, 11, rue du Général Blaise, dans le XI° arrdt. « On » avait une amie d’Avignon qui avait vu le spectacle cet été dans le festival « Off » et l’avait recommandé. L’actrice était délicieuse et pétillante, « on » pouvait y aller de confiance, etc.

À 94 ans et par grand-froid, même en manteau de vison, c’est en taxi qu’on se déplace. Et comme un escort boy n’est pas là pour engager des frais mais seulement pour faire des grâces ( ?), on lui confie son épais porte-monnaie : « Écoutez, gardez-le, occupez-vous de régler, je suis trop maladroite avec l’argent liquide ». Il y a une station de taxi en bas de la rue Soufflot, au pied de l’immeuble, et il y a même en quasi permanence des taxis à la station. On montait dans une grosse Mercedes grise à 20h45.

Dans la vie de mon chien est un « seule en scène » écrit et joué par Isabelle Jeanbrau. Mise en scène de Laurent Maurel. Le lundi et le mardi jusqu’au 3 mars. C’est excellent.

Le Figaroscope de ce  mercredi 11 a rendu compte du spectacle à l’unisson de mes impressions : « Loustic est un petit chien malicieux et surtout très observateur. Il ne se lasse pas de scruter les mœurs et coutumes de ses amis bipèdes. Et principalement deux d’entre eux, Stella et Paul, ses maîtres patentés (…) Vue par Isabelle Jeanbrau, l’expression « vie de chien » perd vraiment tout son sens. Ce loustic-là a une bonne nature et prend la vie avec une philosophie joyeuse. Il faut dire que Mlle Jeanbrau lui prête son sourire, son enthousiasme et sa bonne tête. Elle est étonnante dans ce rôle de chien. Au-delà de sa performance de comédienne, c’est de grâce qu’il s’agit. On sort du spectacle avec le cœur léger ».

Oui, c’est à peu près ca, en mieux même. Et j’ai trouvé très touchant, derrière quelques morceaux au franc comique, ce portrait humoristique d’un couple en échec peint par un beagle rempli d’un étonnement empathique et distancié.

Quant à la « performance de la comédienne », elle m’a semblé, ce lundi-là, assez extraordinaire. Recommandé.

Ensuite, l’escort boy a pu lever le pied, mais on lui a substitué le cuistot et je me suis lancé, non sans talent, dans la purée (la vraie !) - saucisse, le poivrons sautés - boudin, le poulet-frites, le couscous (incontournable, Fellag, etc.)  et la soupe de légumes. Le coup de  fourchette invité était solide. Il faut se maintenir, à ces âges … 

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14 octobre 2008

Appaloosa

Comment ? Vous aviez un rendez-vous, un livre à terminer, un cours à préparer, un article à finir… ? Tant pis, décommandez, posez tout et filez voir Appaloosa ! Le film d’Ed Harris est une apothéose des poncifs du western, renouvelés par l’introduction de deux personnages féminins vrais, un mineur, comme on n’en voyait pas (Jeanne Moreau, peut-être, dans le Monte Walsh des années 1970…), et un majeur (incarné par Renée Zellweger, convaincante) mené par le sexe et l’intérêt à d’étonnants réflexes de survie. Renouvelés aussi dans ce cheminement à l’amble, confiance absolue et mutique, du shérif Virgil Cole (Ed Harris) et de son adjoint Everett Hitch (Viggo Mortensen), chacun à sa façon tellement trop humain (et comment là encore, ne pas accepter malgré tout un coup de chapeau à  Lee Marvin et Jack Palance dans Monte Walsh déjà cité ?). Renouvelés enfin par ce regard de dérision lucide porté sur les tâtonnements comportementaux d’hommes d’action confrontés, ébahis et déstabilisés, à l’émergence de sentiments dans l’exigence des fusillades.

Un magnifique film, lent et dense, classique et inattendu, riche d’un scénario ciselé dont les conventions sont dépassées par des beautés de mise en scène et qui va à l’émotion dans l’échec programmé d’une happy end en porte-à-faux, où la mythologie des amitiés viriles vient s’engluer dans les affadissements sans espoir des emprisonnements féminins, où le fidèle entêtement amoureux du héros, en quelque sorte prévenu et « eyes wide shut », nous le refait Samson, cheveux coupés, force partie, et nous en laisse tristes, dans le départ obligé et amer de l’équipier, de l’autre, qui a vu, et compris.

Ed Harris, minéral qui s’effrite, et Viggo Mortensen, chien fidèle efficace, sacrificiel, sentimental et éperdu épaississent de présence le silence loquace des longues prises de vue, quand la fatalité de péripéties pourtant cent fois vues redessine un cheminement où renaît le tragique. Un magnifique travail de cinéma et un enchantement de spectateur.

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18 novembre 2007

Promenades ciné-télé-lecturantes ...

Les circonstances m’ont jeté ces derniers temps dans le discontinu, à picorer de-ci de-là, sans autre ligne directrice que l’occasion courte qui passe, pour temps disponible haché. Ce qui donna jusqu’à hier soir:
Un cinéma et ... Un secret, de Claude Miller, avec Cécile de France, Patrick Bruel et quelques autres...
Trois débuts de soirée sur “Arte”:
Une Guerre de 14-18 (Documentaire Allemand ... en français!)
Un Docteur Folamour de Kubrick avec Peter Sellers et consorts
Un René Bousquet en Daniel Prévost (ou l’inverse): Le grand arrangement
Une après-midi (tronquée) de lecture (exhaustive): Un homme, le dernier Philip Roth.

Cinéma. Pierre Murat dans Télérama avait aimé (n° 3012). Il y avait lu l’angoisse personnelle de Claude Miller, et récité linéairement l’intrigue, dont à la vérité on s’étonne surtout qu’elle repose “sur des faits réels” tant elle apparaît construite et ... mélodramatique. C’est plus ou moins la vie de Philippe Grimbert, psychanalyste et écrivain, et qui l’a racontée dans une autofiction. Le film n’est pas trop long, on passe un bon moment de cinéma, mais enfin on ne voit pas un chef d’œuvre. Quelque chose là dedans est froid, y compris la soi-disant pulsion amoureuse qui jette Patrick Bruel contre Cécile de France, et réciproquement, sans que ni l’un ni l’autre ne donne tellement, par son jeu, de chair à cette passion d’abord charnelle. Ouais. “Miro me mira” .... à cette réserve près que je ne garantis pas mon espagnol tâtonnant. On se regarde. C’est ça, l’amour? Bruel fait la gueule, Cécile de France monte gracieusement l’escalier du plongeoir de dix mètres et ... sa doublure plonge bien. Elle, évidemment délicieuse, reste néanmoins loin de son irrésistible charme de l’Auberge espagnole, ou des Poupées russes, ou de Fauteuil d’Orchestre. Mais j’ai dîné l’autre soir à côté d’un convive introduit dans le milieu et qui, pour l’avoir côtoyée, m’a garanti qu’elle justifiait tous les adultères, donc .... Mathieu Amalric est à l’accoutumée hagard et excellent. Peut-être excellent parce que hagard? En bref on peut y aller ... ou pas.

Arte.

Le documentaire sur la Grande guerre était intéressant (mercredi 14), documents d’archives à l’appui et, hors les tranchées, on y soulignait des points quelquefois moins présents: l’invasion de la Belgique, l’invention des tanks, le coup de fouet donné à la production industrielle ... et à la chirurgie, sans oublier, éternelle et immonde, l’absurdité des massacres. Mais pourquoi avoir interviewé des survivants dont l’extraordinaire longévité ne s’accompagnait pas d’une aptitude avérée à l’échange? L’un d’entre eux était incompréhensible, mâchouillant des lambeaux de phrases ininterprétables. Je ne suis pas certain de l’impact positif de tout grand vieillard effondré qui peine à valoriser le message pédagogique dont il est porteur.

On nous fait régulièrement tout un flan du Docteur Folamour, chef d’œuvre comique de Kubrick, numéros d’anthologie de Peter Sellers, etc. Ça ne vaut pas tripette. On sourit un peu, ici ou là, mais un peu seulement et on s’ennuie ferme. Quelques vagues gags téléphonés, quelques situations potaches et, sur la fin, Peter Sellers exécutant une demi-douzaine de pantomimes dont notre Robert Hirsch national n’a pas à être jaloux. Très décevant. On nous explique que faire passer deux dizaines de responsables et militaires américains pour des andouilles est (était, en 1963) d’une audace folle ... Télérama: “Le cinéaste ridiculise l’état-major américain de façon admirable”. Boff ... Même pas rigolo!

Daniel Prévost est décidément un excellent acteur. Son René Bousquet était très convaincant. Le téléfilm est instructif, bien construit ... et j’ai trouvé éclatant le charme de Macha Méril dans le rôle de la veuve Baylet, directrice à la mort de son mari de la Dépêche du Midi. Cette affaire, si on extrapole en gommant l’excès au positionnement des hauts fonctionnaires face à la collaboration, n’est comme d’habitude simple et claire qu’après coup. Ils sont inexcusables aujourd’hui et couverts du manteau d’infamie, mais cela vaut de se poser la question de savoir quelle position personnellement nous aurions prise. On est nu dans les périodes de troubles extrêmes et incapable de prévoir, au calme, ce qu’on aurait décidé dans la tempête. Certains s’y révèlent, d’autres s’y effondrent. Mais la vraie question est: Et moi? Et reste peut-être sans réponse. Le vrai courage ne se lit pas dans le marc de café, ni ne s’énonce dans les conversations de comptoir. Certains l’ont eu. On peut toujours espérer ...

Everyman.

C’est le titre original du livre de Philip Roth. Un petit Roth, m’a-t-il semblé, loin des imaginations étonnantes de sa trilogie (Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste, Le complot contre l’Amérique). Et puis d’abord, traduire Everyman par Un homme, était-ce optimal? Je me demande si, malgré la connotation religieuse, on n’aurait pas pu oser: Ecce homo, en donnant à cet “homo”-là un sens tout générique, qui semble bien être celui de cette peinture. Moi, différent des autres, et pourtant moi, comme tous les autres, et - pour paraphraser Sartre, sauf erreur - que tous les autres valent, et qui vaut n’importe qui.

Une réflexion assez brève, bien construite parce que Roth a beaucoup de métier, mais dont la profondeur ne dépasse guère au fond ce qu’on se dit, chaque matin de doute, face à sa glace et dans sa salle de bains. Un septuagénaire, et qui n’en deviendra pas pour autant “octo”, puisqu’on l’enterre au premier chapitre, se repasse le film de ce qui fut et que fut sa vie. Et alors? Trois femmes, une première “chieuse”, une deuxième ensoleillée jusqu’au prénom (Phœbe) et néanmoins trahie pour de jolies rondeurs fessières plus jeunes... qui seront épousées pour justifier la trahison et, faisant la troisième, se révéleront incapables si j’ose dire d’asseoir un couple. Trois enfants de deux lits dont une fille chérie, un frère aîné sportif et protecteur, des parents bien-aimés, une pincée - incontournable chez Roth - de judéité distanciée et ici bijoutière, des ennuis de santé, deux pages de tripotages inélégants sous des jupes courtes pour marquer que, quand même, on est là pour baiser un peu et le raconter ... Une sorte de routine lasse sans réelle originalité s’installe, à la fois “Faut bien vivre” et “On se demande un peu ce qu’on fout là, entre deux chatouillis de braguette” ... Oui, décidément, un tout petit Roth... Le “misérable tas de petits secrets” de Malraux n’est pas loin...

Ça se lit vite, facilement, avec un certain plaisir, c’est très “américain”, il y a quelques jolis passages mais on sait que ça s’oubliera plus vite encore que ça ne s’est lu... C’est à la fois touchant et anodin, émouvant et quelconque, ce peut être attachant et c’est banal.

Décidément, ce n’était pas ma semaine?

À noter statistiquement la prégnance juive dans tout cet échantillon médiatico-culturel, signature d’une préoccupation constante et marque indélébile d’un XX° siècle qui ne comprend toujours pas comment il a pu en arriver là, du Secret de Claude Miller à la collaboration de Bousquet et, dans une marginalité éclatante par rapport à la Shoah, évidence d’une emprise intellectuelle dans le quotidien de l’intelligentsia littéraire outre-atlantique.

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27 octobre 2007

Parcours Littéraires au Louvre ...

Je reçois du Louvre, courant Septembre, une brève notice et ce discours introductif:

Écrit-on sur commande à partir d’une œuvre? Le récit peut-il naître délibérément de la rencontre avec un tableau de genre, un portrait florentin, un retable ou un sarcophage? C’est le pari que nous faisons: laisser aux auteurs le choix des œuvres du musée qui deviendront la trame, le matériau ou l’arrière-plan d'un texte original. Nous leur passons commande de ce récit. Une seule contrainte: être une fiction inspirée d’une œuvre du Louvre.
Les spectateurs sont invités à suivre les auteurs dans le musée et à les écouter lire leur création devant l’œuvre qui les a inspirés. Les auditeurs seront équipés d’écouteurs. Ainsi, une certaine intimité, une connivence, viendra-t-elle enrichir le plaisir de la lecture.

On était prié de venir essuyer les plâtres le mercredi 17 octobre, avec deux sessions successives à 19h puis à 20h30 pour deux “parcours” différents en parallèle et la possibilité d’enchaîner : 1 puis 2 ou 2 puis 1. Pour nous, ce fut 2 puis 1. Le descriptif a priori était:

Parcours 1:

- Charles Dantzig devant le Portrait des princes palatins Charles-Louis 1er et son frère Robert d’Anton van Dyck (Dpt des peintures, Richelieu, ét.2, salle 26)
- Agnès Desarthe devant Le Cheval Pie de Paulus Potter (idem, salle 38)
- Frédéric Boyer devant Le Code d’Hammurabi (Dpt des Antiquités orientales, Richelieu, R-de-C, salle 3)

Parcours 2:

Gérard Macé devant L’Astronome ou plutôt l’Astrologue de Jan Vermeer (Dpt des peintures, Richelieu, ét.2, salle 38)
Lydie Salvayre devant La Vierge et l’Enfant entourés d’anges, de saint Frediano et de saint Augustin, dite Pala Barbadorie de Filippo Lippi (Dpt des peintures, Denon, ét.1, salle 4)
Marie Darrieussecq devant un Buste d’inconnu, Capella di Picenardi, province de Crémone (Dpt des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Denon, R-de-C, salle 22)

Pour la mise en bouche, on avait droit - et l’opération se place sous ce patronage et en prend le nom - à un court extrait de la mort de Bergotte dans À la recherche du Temps perdu (Le petit pan de mur jaune) dont je redonne ci-dessous le totalité:

Il (Bergotte, donc) mourut dans les circonstances suivantes: Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la “Vue de Delft” de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffisait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. “C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune”. Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. “Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être dans les journaux du soir le fait divers de cette exposition”.
Il se répétait: “Petit pan de mur jaune avec auvent, petit pan de mur jaune”. Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et revenant à l’optimisme se dit: “C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien”. Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre , où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.

Nantis de ce viatique, vers quoi nous dirigions-nous et qu’allaient faire “nos” auteurs? Quant aux plâtres à essuyer, il y en eut moisson! Le fonctionnement des écouteurs se révéla en première heure des plus aléatoires au milieu de consignes d’utilisation assez approximatives et dont il eût été préférable qu’elles fussent données dès le départ. Et puis le Louvre se confirma un vaste labyrinthe où s’obstinaient à s’égarer les jeunesses inquiètes des guides qui nous étaient affectés, partant en estafette avec quelques zélés puis revenant récupérer les retardataires hagards qu’un défaut momentané d’attention avait détachés de leur progression audacieuse, tant et si bien que tous retards cumulés, nous dûmes nous passer, respect des horaires de fermeture des salles oblige, de la prestation de Frédéric Boyer dont la version du Code d’Hammurabi devait être - qui sait? - le point d’orgue de notre course à l’inspiration.

Bah, nous partions pour six... nous en avons eu cinq. De quoi se faire un brin de religion quand même, sur le principe et sur le fond. Et puis sur les “auteurs”!

L’Astronome dit aussi l’Astrologue (l’intitulé change au sein même des notices qui nous sont fournies, de “ou plutôt” à “dit aussi”) de Vermeer n’est pas un grand format (0,51mx0,45m). Le tableau est connu, “thème traditionnel dans la peinture hollandaise du savant-philosophe dans son cabinet de travail” , nous rappelle-t-on aimablement. Vers 1670. Assis face à la fenêtre, la main gauche appuyée à l’angle de la table, le cheveu fort long, pensif, il regarde sa main droite, largement ouverte, l’index levé, la pouce et le majeur appuyés sur “un globe céleste indiquant les constellations”. Mesure-t-il un écartement? Joue-t-il à faire pivoter, comme un enfant distrait, le globe sur son axe? Étude, méditation ou ennui? Rêverie? L’Astronome amoureux?
Gérard Macé se lance: “Promesse, tour, prestige sont les trois moments d’un spectacle de magie. Cette dramaturgie très simple est faite d’apparitions et de disparitions, d’illusion et de retour à la réalité, de doutes et d’enchantement. On pourrait en dire autant de la poésie, mais aussi de notre rapport au monde: l’alternance des jours et des nuits, le parcours de la naissance à la mort, les métamorphoses et les questions sans réponse obéissent à la même dramaturgie. ... Etc.”

Autant dire combien j’ai peu apprécié! J’entendais mal; il parlait un peu dans sa barbe (courte et grise; on lui donne plus que ses 61 ans; chemise blanche et col ouvert, veste noire, pantalon écru, petites lunettes, calvitie professorale) et ce marmonnement était censé soutenir ce qu’il nous avait annoncé comme “un ensemble poétique, un mélange de prose et de vers” , dont je n’ai cessé de me demander en quoi Vermeer avait bien pu l’inspirer et en quoi il était intéressant. Quelques banalités sur les bidonvilles et les indiens d’Amérique du sud me sont venues à l’oreille, et puis rien, il s’était tu. D’un texte qu’il voulait ambitieux et qui m’a paru creux, il ne m’est resté que la déception d’une imagination qui m’a semblé bien pauvre. J’ai saisi Locke au passage et sa vision d’une langue inutilisable mais poétique, toute faite de noms propres; j’ai entendu Swift ; puis j’ai perdu le fil ... L’Astronome rêvait et Macé ânonnait ... Il aurait dû nous lire Le bateau ivre ...

Lydie Salvayre n’est pas très grande mais m’a paru agréable et très rousse dans sa petite robe noire découpée en carré dans le dos, très rousse et très appliquée, sérieuse, soucieuse d’être près du sujet, du tableau de Filippo Lippi et des anges qui y sont peints. Elle lit son texte en bonne élève, c’est à dire qu’elle accroche beaucoup ... Elle tient à nous situer Lippi (1406 - 1469), peintre favori des Médicis, élève de Masaccio et maître de Botticelli, Lippi moine scandaleux qui enleva la nonne Lucrezia Butti , religieuse à Prato quand il était en train d’en décorer la cathédrale d’une Vies de saint Stéphane et de saint Jean, pour lui donner deux enfants. Le garçon, Filippino (l’autre fut une Alessandra), sera peintre à son tour et de Botticelli l’élève. Et puis les anges, auxquels Lydie Salvayre revient, les anges avant toute chose, des anges descendus de leur angélisme conventionnel pour devenir, comme Masaccio déjà les y incitait, de plus en plus incarnés et terrestres, et humains. Elle dit: “Dieu habite désormais le visage de l’homme”. Joli. Elle cite Saint Augustin, souligne combien les anges sont forcément muets - puisqu’ils ne parlent que quand ils ont quelque chose à dire -et risque une courte réflexion littéraire dont le fond n’est jamais que cette sagesse populaire qui veut que le bonheur n’ait pas d’histoire: Seul le mal mérite d’être écrit... Elle dit Amen en terminant et dans un rire réprimé, confus et charmant, avoue reconnaître qu’elle a trop psalmodié: J’ai l’impression d’avoir lu un sermon. Elle aura au moins gagné notre sympathie et montré qu’elle aimait ce tableau. Le Monde des Livres de ce vendredi 19 fait par la plume de Josyane Savigneau une recension fort élogieuse du dernier livre de Lydie Salvayre : Portrait de l’écrivain en animal domestique , en titrant: La gaieté féroce de Salvayre. Au Louvre, elle n’était que souriante et concentrée.

On retrouvait Marie Darrieussecq devant un petit buste en bronze (38 cm) daté de 30-35 avant Jésus-Christ. Ce buste - son modèle - n’est pas attribué. Il plaît à Marie Darrieussecq de penser qu’il s’agit d’un portrait d’Ovide, fondant sa conviction, outre sa fantaisie, sur l’appendice nasal du représenté, “son long nez fin” dit-elle, et sur le surnom attaché au poète: Nason, dont le nom latin complet était: Publius Ovidius Naso. Donné pour né en 43 avant J.C., l’Ovide modèle du buste aurait donc eu entre 8 et 13 ans ... ce qui, au vu du résultat, semble parfaitement invraisemblable, la représentation étant celle d’un homme peut-être jeune, mais assurément fait. Mais Marie Darrieussecq est en train de terminer la traduction des Tristes et des Pontiques, poèmes épistolaires qu’Ovide envoya à Rome à ses amis pendant dix ans, depuis Tomes en Roumanie, delta du Danube, où la disgrâce d’Auguste l’avait relégué en l’an 8 après J.C., pour avoir “vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir”.

Pascal Quignard, dans Le sexe et l’effroi, consacre une page à l’affaire, renvoyant dès l’abord à la légende d’Actéon, chasseur mythique de Thèbes qui, ayant surpris Artémis (la Diane latine) nue au bain, fut métamorphosé par la déesse en cerf avant d’être poursuivi et dévoré par ses propres chiens sur les pentes du Cithéron.

Il écrit: Actéon ne savait pas qu’il allait surprendre la nudité de Diane. Les chiens ont dévoré le regard face à face. Le regard subit la passion de ce qu’il ignore. Le désir de voir est l’inconnu. Auguste reçut Ovide, le frappa de relégation selon la loi qu’il avait promulguée “en quelques mots sévères et tristes”, pour avoir vu ce qu’il ne devait pas voir et que nous ne saurons jamais. Ce sont les vers 103 du II° livre des Tristes: “Pourquoi ai-je vu quelque chose? (Cur aliquid vidi?) Pourquoi ai-je rendu mes yeux coupables? Pourquoi n’est-ce qu’après mon imprudence que j’ai compris ma faute (culpa mihi)?”. Ovide propose lui-même la comparaison avec Actéon (inscius Actæon). “La divinité ne fait point grâce à l’offense involontaire. Du jour où m’entraîna une fatale erreur (mala error) date la perte de ma maison (domus)”. Auguste exila Ovide au bout du monde: sous “l’axe glacial” de la vierge Parrhasia. “Personne ne s’est vu assigner une terre qui fût plus lointaine. Au-delà de moi, rien. L’eau de la mer pétrifiée par les glaces”. Ce sont les premières pages de la conscience de soi. “Je suis celui qui veut en vain devenir pierre. Dans mes écrits c’est de moi que je parle. Je m’efforce de ne pas mourir en silence. Écrire des livres est une maladie que menace la folie”. Il y a une relation d’échange qui ne peut s’interrompre entre l’objet perdu, l’objet sans prix, le monstrum, la chimère, le prodige, l’art. “Deux fautes m’ont perdu: mes vers et mon égarement (Perdiderint cum me duo crimina: carmen et error). Sur la seconde faute je dois me taire (silenda culpa)”.

On peut tout inventer sur le second motif de la relégation d’Ovide - et c’eût pu être un (bon) thème pour Marie Darrieussecq - mais il est en tout cas clair que le seul motif officiellement avancé - que les vers de L’art d’aimer avaient dans leur impudeur déplu à l’empereur - n’est que très partiellement le bon.

Échos de sa douleur d’exilé, les vers d’Ovide ont quoi qu’il en soit suscité chez Marie Darieussecq, normalienne et sans doute par là latiniste, le désir de les retraduire et le projet de les publier en 2008 (deux mille ans après le bannissement) sous le titre Tristes Pontiques (probable clin d’œil aux Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss). Ce travail est en train, elle a choisi d’en réinvestir un court montage au Louvre, s’amarrant au prétexte (assez peu convaincant , sauf licence poétique) de ce buste inconnu provenant de la Capella di Picenardi et renversant probablement - mais Gérard Macé avait à l’évidence suivi le même chemin - la logique de la proposition qu’on lui avait faite. Non plus: Quelle inspiration textuelle faire surgir de quelle œuvre d’art?, mais: Quelle œuvre d’art exposée pourrait bien résonner avec de(s) texte(s) que je porte?. Petite trahison et vilain contresens.

Marie Darrieussecq est grande, longue figure pâle, cheveux châtains mi-longs, directe, jupe noire en cuir, chemisier à motifs sur fond vert, bonne voix. Elle vient de publier Tom est mort en toute polémique avec Camille Laurens qui lui conteste le droit de faire de la fiction avec ce que d’autres (elle, Laurens) peuvent avoir vécu... et écrit.

À l’aise, sympathique, dynamique et disert, une allure à la Luc Ferry, avec costard et cravate, Charles Dantzig que j’ai dû entendre à la radio l’an passé ou plutôt fin 2005 à l’occasion de la promotion de son Dictionnaire égoïste de la littérature française se lance dans un historique érudit et plaisant (il recueillera quelques applaudissements ...) à propos des deux princes palatins de Van Dyck, qu’il a choisis, Charles-Louis qu’il nomme Charles-Louis et son frère Robert, qu’ il préfère désigner par son surnom de Prince Rupert, acquis au commandement de la cavalerie de Charles 1er d’Angleterre, son oncle. Rupert, personnage extravagant, flamboyant, d’une obstination dans la témérité qui lui vaudra des faits d’armes glorieux et des revers militaires et qui finira à Londres en 1682, retiré des combats, gouverneur de Windsor, dans la chimie, la physique, l’hydraulique et la gravure, est présenté, dans les Mémoires du Chevalier de Gramont d’Antoine Hamilton (écrivain irlandais d’expression française (XVII° siècle) et beau-frère du susdit Chevalier): “... (portant sur lui) son grand air dur de réprouvé ”. Guère évident sur le tableau où il est vaguement songeur et un peu moins laid que son frère.

Charles Dantzig (Dantzig est le nom allemand de Gdansk et de cette double dénomination vient peut-être son attachement à Rupert comme miroir de Robert ...) tient Van Dyck pour un artiste parmi les plus grands, sous estimé, et nous entraîne incidemment vers d’autres tableaux de lui, pour y attirer notre attention sur son traitement du noir, un noir varié, un noir profond, un noir expressif et multiple dont il se demande ce qu’en pense ou en penserait Soulages : Van Dyck est le maître du noir.

Du noir? Les sources consultées me disent de Rupert : "... il pratiqua et perfectionna certains procédés de gravure dans la manière noire". Alors? Rupert peint à dix-huit ans par le maître du noir et qui, la cinquantaine venue, reconverti de guerrier en graveur, s’investira dans la manière noire, cela me semble assez joli, non? Dantzig n’en a rien dit. Dommage peut-être ...

Renseignements pris: “... la technique de gravure dite de "Manière noire" consiste à relever des petites particules de métal sur une plaque de cuivre avec un outil appelé berceau. Cet outil est en forme de demi-lune, il est strié et en acier. Lorsque l'artiste le “berce” dans un mouvement de balancier sur la plaque de cuivre, il remonte des petites lamelles de métal en faisant ce qu'on appelle un “tour”, en diagonale, de droite à gauche, de gauche à droite, de haut en bas et de bas en haut. II obtient ainsi tout un quadrillage de petits poils de métal comme une sorte de velouté de peau de pêche ou de velours. Après avoir fait plusieurs tours, il encre cette plaque et l'imprime sur un papier. Il obtient alors un noir absolu, d'où le nom de "Manière noire". De ce noir absolu il va pouvoir ensuite tirer des dégradés de couleur jusqu'au blanc le plus pur, lorsqu’avec un autre outil que l'on appelle un brunissoir (ou un grattoir), il va aplatir plus ou mois les petites particules de métal obtenues avec le berceau...”.

A l’issue du traité de Versailles (1919), la ville de Dantzig est dotée d’un statut international sous mandat de la SDN (Société des Nations). Sa souveraineté est limitée (statut de novembre 1920 et accord de Varsovie du 24 octobre 1921) au profit de la Pologne, qui l’englobe dans sa frontière douanière, assure sa défense, utilise son port et exploite ses moyens de communication. Un corridor, dit «couloir de Dantzig», large de 147 km - 1966 km2, 412 000 h -, sépare la Prusse orientale du reste du Reich et donne à la Pologne un accès à la mer. Hitler exige sa restitution le 28 avril 1939. Le 1er septembre, la Wehrmacht envahit la Pologne et le gauleiter Forster proclame le rattachement de Dantzig et du corridor au Reich (Source: Internet; site Hérodote). Sacré Charles D., quelle idée d’avoir un nom de couloir, et des responsabilités dans le second conflit mondial ....

Et voilà qu’au lieu de se faire tout petit, il se proclame exagérément grand! De la taille de Rupert, exactement, dit-il, formulant ainsi qu’on pouvait, le regardant, se faire une idée de la stature du modèle, là, le prince de droite, sur le tableau ... Mais il énonce: Six pieds, quatre pouces. Vantard! Le pied anglais, qui se divise en douze pouces, vaut 0.3048 m. Six pieds quatre pouces, c’est donc 1,93m. Je prends les paris: Charles Dantzig nous fait au mieux son mètre quatre-vingt-sept ... et ce n’est déjà pas si mal! Vous me direz: Bah! Pour deux ou trois pouces .... Et puis c’est vrai, je n’ai pas la toise “dans l’œil”.

On a fini avec Agnès Desarthe. Elle est grande, elle n’est pas blonde, elle est en jean, elle est très drôle. Très plaisante. On la regarde et invinciblement, on pense à Carole Bouquet, façon de bouger, visage mobile en disant son texte, sourire soudain déclenché, étonnant de chaleur, complice. Un plaisir.
Elle nous roule un peu dans la farine. Elle a choisi Paulus Potter (un ancêtre d’Harry?) et son Cheval Pie de 1653, aux naseaux mal dessinés, dans un paysage sans âme. Un travail parfaitement insignifiant ... avouera-t-elle penser, questionnée après coup. Mais alors pourquoi lui? Mais justement, pour ça ! Car la nouvelle qu’elle a composée, la très amusante nouvelle, la très imaginative nouvelle, la très enlevée et très bien lue, réclamait un objet, quelque part, au fond d’un tiroir, un objet sans valeur et sans aspérités, un objet dont on se demandât bien pourquoi il avait été élu, d’un choix absurde et non signifiant, quelque chose comme la reproduction sur carte postale d’un tableau plat sur un sujet banal, médiocrement traité, quelque chose comme ... Le Cheval pie, de Paulus Potter.
On a du mal à résister au charme d’Agnès Desarthe. On a écouté, on a ri, on a applaudi et on a pardonné.
Agnès Desarthe a beaucoup écrit - mais pas seulement - pour la jeunesse et publié à l’école des loisirs, en 1990: Je ne t’aime pas, Paulus. Avec une suite, en 2003: Je ne t’aime toujours pas, Paulus. C’est N. qui me l’a fait remarquer. Coïncidence?

Voilà... Et je l’ai dit, ensuite, on est partis. Plus: on nous a “jetés”. De Frédéric Boyer, né en 1961 à Cannes, inspiré par la stèle du Code de lois d’Hammurabi, nous n’avons rien appris, sauf qu’il a été professeur à la prison de la Santé. À se voir dispensé de sa prestation, il était tard et lui peut-être fatigué, qui sait s’il ne s’en est pas refait une?

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19 septembre 2007

La vérité ou presque ...

Le film ainsi titré de Sam Karman vient de bénéficier d’une critique qui m’a d’abord semblé excellente dans Télérama, non en ce sens qu’elle proclamerait qu’excellent, ledit film l’est - dans la classification iconique de l’hebdomadaire, le verdict est seulement “Pas mal” - mais par l’effort à première vue assez réussi qui y est fait de restitution fine des fils conducteurs du scénario et de la mise en scène. À première vue. Mais ensuite?

Cinq personnages principaux, plus trois autres, secondaires mais non négligeables. Anne a été mariée à Marc qui s’est remarié avec Caroline qui a couché une fois avec Thomas, nouvel époux depuis dix ans d’Anne qui se laisse, elle, néanmoins aller à recoucher avec Marc, tandis que débarque Vincent dont la bonhomie homosexuelle et lumineuse conduira Anne à la tendresse confiante et poussera Marc à l’expérience crapoteuse. Voilà pour les principaux.
Rose-Marie a été le professeur d’Anne, Lucas est le petit ami de Vincent, Mélanie gère avec Lucas une boutique d’improbables antiquités à moins que ce ne soit d’incertains arts de la décoration, j’ai mal compris. Mélanie est lesbienne et ma foi Rose-Marie, qui fait des succès de librairie en mettant en mots le deuil qu’elle affiche de son mari mort, peut-être bien (certainement!) aussi, et plus encore, par la grâce de la première .... Cela nous fait trois secondaires.
Et puis il y a Gérald, que j’allais oublier. Il va sur les dix ans. C’est le fils d’Anne et de Thomas. Il a l’obésité pâtissière et précoce, revêche et revendicative aussi, dans le rejet maternel, sous l’œil tolérant de papa....

Anne fait dans la télévision, Thomas dans la littérature (côté profs), Vincent aussi (côté biographes), Marc est plutôt dans l’architecture (ou plus largement le BTP), Caroline se contente de sa grossesse. Anne a l’angoisse speedée, Thomas l’indulgence compréhensive, Marc le téléphone greffé à l’oreille, Vincent la gay-attitude élégante et Caroline ... est enceinte.

On se croise, on s’observe, on se frôle, on s’interroge et on vit, dans une inquiétude sexuelle constante, une petite crise collective qui trouvera, après son paroxysme en quelques péripéties fiscales et météorologiques, dans l’heureux aboutissement d’une enquête jazzy qui sert de joli fil conducteur à la partie émergée du scénario, son apaisement, que signe une happy-end un peu convenue valorisant la philosophie du “Moins on en sait, mieux on se porte”....

Tout ça, au fond, Télérama (Guillemette Odicino-Olivier) le dit fort bien. Mieux même, dans une approche plus aérée et un hommage aux comédiens qui va très au delà - et c’est justice - de la grimace de modeste contentement exprimée par le petit bonhomme qu’utilise l’hebdomadaire pour synthétiser graphiquement ses opinions cinématographiques.

Néanmoins ... c’est dans cette volonté de dédramatisation des conduites - un peu marginales face aux conventions de comportement qu’ils maintiennent par ailleurs - où les personnages se laissent entraîner par leurs inclinations ou leurs curiosités sexuelles (peut-être par une vague lassitude et l’incertaine envie d’en connaître un peu plus), c’est dans cette volonté disais-je, ou dans ce constat que rien finalement n’a de véritable importance, que le film est un peu ambigu. Peut-on réellement, avec sérénité, s’épanouir dans le flottement d’existences à vérités multiples, partielles, parsemées de demi-essais, de demi-succès, de demi-échecs, ni vraiment très content, ni vraiment très déçu, ni vraiment là, ni complètement ailleurs? Sam Karman semble affirmer que oui. Ou bien s’agirait-il non de s’épanouir, mais d’accepter la vie, soi, et du coup les autres, dans l’insincérité bonasse d’un compromis apaisé, tissé de micro-satisfactions ponctuelles, de petits détours discrets, de courts passages furtifs derrière le rideau, de demi-mensonges affables? On est ici très loin des dessous sulfureux de la bourgeoisie truqueuse et guindée de Chabrol. On ment, on ment tout le temps, bien sûr. Mais si l’on cède, avec une gentille constance, à sa dimension sexuelle, elle est petite et tout étriquée, craintive et minorée, on ne sait pas lui dire non mais elle ne pèse rien, ce sont petites choses, à moitié abouties, on baise un peu, comme ça, mais au fond rien ne vaut et pourquoi faire un drame?

À y mieux réfléchir, ce personnage de Gérald, ce gros gamin joufflu qui ne pense que bouffe et qui fait des gâteaux, peut-être est-ce lui, le véritable sens caché du film, sa clé d’interprétation. Sa gourmandise enfantine, c’est peut-être notre sexualité adulte à venir. Il est enfant, il peut l’afficher tout comme il peut, déchargé par ailleurs de responsabilités, s’y consacrer. Il va franchir la puberté, la chair va remplacer le sucre, les soucis de l’insertion professionnelle vont venir, le désir de s’intégrer socialement va développer les comportements conventionnels, des équilibres s’installent, fragiles, à respecter, mais l’hormone est tapie et elle est là, qui veille et guette l’occasion, sans trop d’excès quand-même, car le gros garçon était au fond un bon garçon, il restera adulte modéré. Pas de vague bien sûr, mais un éclair au chocolat, un mille-feuilles, de loin en loin, ça ne peut pas faire de mal, il suffit de ne pas le crier sur les toits ... et de remettre à temps de l’ordre à sa tenue. Il y a toujours un bon embouteillage pour justifier un petit retard ....

On serait dans le doux-amer ? Et dans les petits dérapages sans réel enthousiasme, sans réelles conséquences et sans aspérités? Pourtant la vie n’est pas tout à fait ça. Et Sam Karman a fait jouer à ses acteurs, Karin Viard, François Cluzet, André Dussolier et quelques autres, tous formidables, une petite comédie dont on sort enchanté mais qu’en fait nul, dans cette demi-teinte, ne saurait vivre. Non, non, “La vérité ou presque”, c’est presque la vérité, mais seulement presque. Ou alors ...

Posté par Sejan à 11:07 - Sorties / Spectacles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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