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J'ai beaucoup de mal avec François Busnel. Pour tout dire, épidermiquement, je ne l'aime pas, je lui trouve tous les défauts que ma femme appelle ses qualités. Son air gourmand (je dis faux-cul), ses ronds de jambe, ses petites mines, sa barbe de trois jours soi-disant virile, et ce mercredi, pour couronner mes allergies, ses phalanges embagousées. Je ne regarde jamais l'émission. J'en entends, de la pièce voisine, les échos et parfois, parce que tel ou telle invité(e) prend la parole, je viens jeter un oeil. J'ai dit jamais, c'est une règle, il lui faut donc son exception. Pour Alain Finkielkraut et  pour Pascal Bruckner, j'ai pris place avant-hier soir dans le canapé, face à l'écran.

Il y avait d'ailleurs deux autres invités. Marie Darieussecq, qui m'avait dans le temps amusé avec son premier grand succès, Truismes, mais dont je n'ai, sauf erreur, ensuite plus rien lu, et Louis-Philippe Dalembert, au patronyme homophone de l'inventeur avec Diderot de la Grande Encyclopédie du XVIII° siècle, avant cela monarchiquemen prénommé, et à part cela, pour moi, inconnu au bataillon.

En une période d'ailleurs où les suspicions systématiques de racisme planent au-dessus de toute prise de parole comme de toute opinion écrite, j'ai été surpris que Busnel, un peu enivré par la présence de Finkielkraut et Bruckner, ait à ce point laissé dans l'ombre, potiche ininterrogée, ce grand haïtien calme, dont la notice wikipédia montre qu'il a une oeuvre non négligeable et un parcours intéressant. Du moins sur la durée de ma présence, car peu après 22 heures, pour cause de lever tôt prévu le lendemain, j'ai décroché. J'espère, pour LP Dalembert, qu'il a eu ensuite le temps de s'exprimer. Mais enfin, son roman Mur Méditerranée, en lice pour le Goncourt 2019, s'intéresse si j'ai bien compris à la crise migratoire, de même que celui de Marie Darieussecq, La mer à l'envers, et il m'aurait paru plus logique de faire parler d'abord, sur ce thème, ces deux auteurs, avant de glisser aux interrogations du monde dont celui-ci est une récente facette et que les démarches intellectuelles habituellement plus globalisantes de Finkielkraut et Bruckner auraient pu remettre en perspective sur le long terme de leurs parcours. Façon aussi de sortir ces deux intellectuels du nombrilisme qui les a poussés à écrire l'un - Finkielkraut - seulement pour se défendre des accusations qui le poursuivent (réactionnaire, sioniste, raciste et j'en passe), l'autre - Bruckner - semble-t-il pour expliquer combien il vieillissait dans le bonheur (je n'ai pas lu son bouquin, j'improvise à partir de Busnel).

Je le redis, j'ai décroché vers 22 heures, avant Marie Darrieussecq donc - même si elle est un peu intervenue sur Finkielkraut pour dire qu'elle l'aimait bien, qu'il ne connaissait rien aux questions de "genre" (protestations de l'intéressé), que quand elle l'écoutait, elle avait noté que ça commençait toujours bien et que ça finissait en désastre (accablement de l'intéressé) - et Louis-Philippe Dalembert, impassible sur son coin de canapé et qui donnait l'impression génante d'être relégué.

On n'a pas appris grand-chose, on n'apprend d'ailleurs jamais grand-chose dans ce genre d'émission. Busnel essaie de servir la soupe, les autres font plus ou moins ce qu'on attend d'eux, peu en général, se montrer, rester dans le cadre. Finkielkraut n'était pas à l'aise, Bruckner davantage, mais dans une indifférence bienveillante et molle aux propos échangés. Il n'a d'ailleurs énoncé que des banalités, visiblement fatigué à l'idée de réfléchir. Alain Finkielkraut, au contraire, est touchant dans le penchant qui est le sien de vouloir obsessionnellement penser, mais avec ce travers  de pédagogue anxieux qui consiste à s'abriter constamment derière les citations de quelques grands auteurs, chez lui d'ailleurs presque toujours les mêmes, parmi lesquels Péguy, Arendt, Kundera, surnagent, accompagnés cette fois de Camus et même de Sartre. J'en oublie. C'est un peu irritant. Parfois utile, mais enfin, oui, souvent irritant. Un Luchini pousse cela à la caricature, mais un Luchini n'est qu'un histrion de talent, on ne lui demande pas d'avoir réellement une pensée propre et on se contente de se régaler la plupart du temps de son cinéma, s'il arrive à freiner. Finkielkraut, je le crois, veut penser et, adossé à de vastes lectures comme au souci constant de les faire fructifier, peut le faire. Mais il a peut-être tendance à vouloir penser trop vite, en s'ouvrant insuffisamment à l'époque, ce qui peut le conduire à des prises de position hâtives et à des jugements infondés. Là, plus consistant de Bruckner, il est seulement resté bloqué sur des esquisses de plaidoyer pro domo un peu aigri et moins intéressant que ce qu'aurait pu être un débat succédant à la présentation des ouvrages de Darrieussecq et Dalembert. Il vieillit, sans doute, même s'il s'en défend, dans une certaine angoisse.

J'hésite à aller lire son livre.