Aux confins de la Haute-Garonne et de l'Ariège - j'y suis jusqu'à la fin du mois -  on lit La Dépêche du Midi. Le gros titre du jour intrigue, d'autant qu'on nous annonce deux pleines pages (pages 2-3) sur le sujet et le Ministre. 

Le bilan est assez triste : le problème est dans la classe, dans les classes et ledit ministre raisonne hors-sol. Il veut "une école fondée sur le discernement". Ah bon? Ce qui veut dire? Ses notions sur la maîtrise d'une classe agitée de collège (c'est-à-dire l'immense majorité) sont assez floues. Ainsi, sur la question de l'interdiction des portables, il affirme sans rire : "Il existe différentes modalités possibles (...) Dans certains cas, le portable sera seulement déposé en bout de table et pourra, si le professeur le permet, être utilisé pour un usage pédagogique." Déposé sagement, en toute soumission et en bout de table? On croit rêver ... J'attends par ailleurs qu'on m'explique ce que peut être un "usage pédagogique du portable en classe". 

Tout ça n'est qu'une vaste rigolade. 

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La visite ministérielle a concerné d'abord un centre de loisir des Francas (Mouvement d'éducation populaire fondé en 1944, reconnu d'utilité publique et agréé par le Ministère de l'Education Nationale), à Foix, et a été l'occasion pour JM Blanquer de "quelques brasses dans une eau à 15° aux côtés des enfants, face à un courant violent" (Quel homme !)

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...........avant dans l'après-midi de se transporter à Ax-les-Thermes, pour participation à l'université d'été Ludovia (qui en est à sa quinzième édition et s'organisait cette année en interventions, débats et colloques autour du numérique à l'école). "Comment utiliser de nouveaux outils mais aussi comment apprendre aux élèves à s'en servir au mieux ?" Un pompeux questionnement que je vois se traîner tout au long des intentions pédagogiques ministérielles depuis la fin des années 1960 et l'expérience dite "des 58 lycées", ce qui fait un passé d'à peu près 50 ans de foutaises. Car en termes d'impact efficace sur l'ensemble du système éducatif et ses performances, il n'est jamais rien sorti de tout cela, et ça va continuer, puisque le problème est ailleurs. Enfin là, "présent au milieu des participants", le ministre " a tour à tour découvert des outils numériques (mon Dieu !) et participé à des interviews sur une web télé (Nooooon!)" . Le redressement de la performance scolaire est à l'évidence en marche. 

La fumisterie des journées de pré-rentrée, instituées sauf erreur pour la première fois à la rentrée 1984 (rentrée des professeurs le mercredi 05/09/1984 - rentrée des élèves le vendredi 07/09/1984) est - pour prendre un seul exemple - caractéristique de cette incapacité de l'Education Nationale à se réinventer autour d'autre chose que l'individu dans sa classe, seul maître à bord (et souvent débordé) du bordel ambiant. Les chefs d'établissement et les enseignants sont là devant comme des poules devant un couteau. En gros, ils n'en font rien.  Et cela fait plus de trente ans que dure cette mascarade.

Le peuple enseignant est une multitude immature qui ne parvient pas à prendre conscience de ses responsabilités ni à concevoir que ses missions doivent à la fois s'adapter aux évolutions de la société et peser d'un poids décisif sur celles-ci, car elle tient dans ses mains maladroites l'avenir des générations. Et cette multitude est livrée à elle-même, c'est-à-dire à un chaos conceptuel au sein duquel (et aux marges duquel) des éclats de voix inefficaces, éventuellement réactionnaires et inopportuns, se font entendre tandis que la grande masse, adepte du moins disant, glisse mollement vers l'abîme  des ratiocinations infécondes. Avec à sa tête, derrière le brouillard des mots et de l'argent gâché, quel qu'il soit, le ministre, X, Y ou ... Blanquer.

Je ne verrai pas de mon vivant aboutir la révolution pédagogique que j'appelle de mes voeux. Pour utiliser une image digne de JP Raffarin : "Le mammouth est un fleuve qu'on sort trop difficilement de son lit!" Je demeure néanmoins persuadé qu'elle sera un jour inévitable. 

Mais sans se décourager, reprenons quelques points de la plaidoirie.

Regardons par exemple du côté des réformistes (?). L’Aurore, think-tank de gauche récemment déclaré, a produit sous la plume d'un professeur de collège parisien quelques éléments plutôt décevants en termes de prospective éducative , les mots - ah! les mots! Words, words! - l’emportant sur les idées. Car il ne s’agit pas de théoriser,  il faut faire des propositions, des propositions concrètes. Le système fonctionne mal?  Demeure la question de Lénine : Que faire ? Et il faut la poser globalement, loin des gadgets ministériels.

 

Par là

La difficulté de fond, implicite dans la dénomination de Collège unique, mais en réalité présente à toutes les étapes de la formation généraliste initiale, du CP au Baccalauréat, est l’aporie que représente la volonté de donner à tous un bagage minimum de bon niveau sans interdire à chacun de viser son optimum d’excellence. De là un salmigondis d’approches qui veulent mélanger le ludique et l’érudit, l’accessible par tous et la rigueur spéculative pour aboutir à un décrochage collectif des idéaux culturels et à une démarche du moins disant qui laisse la grande masse sans connaissances réelles et sans compétences utilisables.  L’inflation des mentions au niveau du Brevet des Collèges montre assez à quel point on s’attache désormais à répondre à l’échec de la formation par un déni que conforte la survalorisation des réponses à des contrôles qui ne valident pas l’assimilation réelle des programmes. Il semble pourtant évident qu’une possibilité existe, de dépassement de l’aporie soulevée.

 

A un problème double, on peut essayer de répondre par une dichotomie.

 

En l’occurrence celle du temps scolaire : un mi-temps consacré à la construction pour tous et par tous d’un bagage minimum de bon niveau - que l’on peut d’ailleurs rattacher à une culture du Vivre Ensemble - et un mi-temps personnalisé à vocation d’excellence individuelle.

 

Le premier mi-temps s’adresse à des groupes-classes hétérogènes et sa pédagogie, spécifique, s’appuie sur la mise en commun et l’exercice collectif guidé d’acquis de base  orientés vers la pratique à terme d’une compréhension du monde commune, dans son histoire, sa géographie, sa sociologie, les courants qui le traversent, les techniques élémentaires qu’exige la communication sociale et l’émergence d’une tolérance éclairée etc. Lire, écrire, compter, comprendre, réfléchir, parler …. Cette pédagogie, son ingénierie, ses méthodes, ses maîtres sont à inventer, mais l’objectif doit être clair : cette école enseigne et éduque, cette école ouvre au monde et aux autres, cette école pose des valeurs sur des connaissances préliminaires, cette école se ressaisit de l’individu comme être social éclairé. 

 

Le second mi-temps s’adresse à l’élève, à l’individu en construction pour en valoriser les qualités, l’aider dans la prise de conscience de ses possibilités, le guider dans l’organisation de ses progrès vers l’optimum de ses accomplissements. Il s’agit là de repérer et de suivre ses lignes de forces. Les choix disciplinaires sont optionnels. Les enseignements – champ disciplinaire par champ disciplinaire - sont en petits groupes homogènes en termes de niveau et d’acquis. Les progressions sont validées discipline par discipline via des unités de valeur. Les maîtres sont d’abord d’excellents spécialistes académiques, ensuite formés à une pédagogie parfaitement classique, magistrale et attentive, bienveillante et rigoureuse. Cette école construit, autour d’axes de compétence qu’il a choisis, un pré-adulte aux savoirs et savoir-faire clairement dessinés et parfaitement maîtrisés au niveau défini dans chaque discipline par le cumul des unités de valeur obtenues.   

 

S'arracher les cheveux

Bien entendu, ces prolégomènes supposent une révision des modes de fonctionnement des établissements scolaires, une réactualisation du profil des maîtres, une relecture de la notion de gouvernance et d’équipe pédagogique, et une réécriture architecturale des locaux, tant, pour donner son plein effet, il faudra s’efforcer de mettre à la disposition de la refonte à promouvoir des enseignants davantage présents et davantage disponibles dans des locaux adaptés (à termes, des bureaux individuels et a minima, des open spaces disciplinaires … bien équipés ). Etc.

 

Mais je crois que le principe de départ, dont devrait découler la réflexion sur les contraintes et les renouvellements qu’il entraîne, reste celui de la dichotomie indiquée. Et c’est autour de cela que j’aurais voulu voir les réflexions de l’Aurore tourner. Je ne pense pas qu’on puisse sauver autrement la formation initiale des marais où elle s’englue .

 

Nous sommes loin du professeur providentiel qui m’a semblé constituer le substrat non-dit des propos relayés par L'Aurore, fausse piste s'il en est.