Thomas Mann

Résumé Wikipédia :

Le livre, dont l’intrigue se déroule au tout début du XX° siècle, relate l’expérience singulière de Hans Castorp, jeune ingénieur originaire de Hambourg venu rendre visite à son cousin Joachim Ziemssen, en cure à la station alpine de Davos, au sanatorium Berghof. Le héros, fasciné par le microcosme des ''gens d’en haut'' et bercé par leur rythme de vie, finit par contracter une pathologie atypique, bénigne mais résistant aux traitements, et s'installe là dans la durée.

Son séjour lui donne l’occasion de découvrir une galerie de personnages incarnant chacun une facette de l’époque : l’Italien Settembrini,franc-maçon, avocat de la Raison et du Progrès; le mystique jésuite Naphta, contempteur implacable de la société bourgeoise ; l'hédoniste Pepperkorn et son ensorcelante compagne Clawdia Chauchat, personnification de la volupté qui lui rappelle un camarade de lycée (Pribislav Hippe), le docteur Krokovski, adepte de la psychanalyse.

Ébranlé et transformé par ce faisceau d’influences, Hans Castorp, dont le séjour ne devait initialement durer que trois semaines, ne redescendra de la ''Montagne magique'' que sept ans plus tard (après avoir vu mourir nombre de ses amis, à commencer par son cousin) pour plonger avec violence dans la Première Guerre Mondiale (l'histoire s'achève ainsi, l'auteur laissant son personnage en plein combat).

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                          Désespérément appauvrissant – mais peut-on faire autrement? - ce résumé de la notice Wikipédia n'en donne pas moins l'essentiel de la ligne proprement narrative du roman. Mais les objectifs sont ailleurs ...

Un millier de pages. J'ai dû m'accrocher, assez profondément lassé par la mise en place lente, immobile presque, isostatique, d'un déroulé dont on devine très vite qu'il va opter pour le piétinement. Il m'a fallu trois cents pages pour parvenir à mémoriser le nom du héros, Hans Castorp. Thomas Mann s'adresse à nous directement, nous prévenant qu'il ne peut pas tout nous dire, affirmant que son personnage central est un type assez simple, dont il ne faut pas trop attendre, dessinant par petites touches, parfois amusantes, le microcosme dans lequel il va nous engluer avec son héros pour sept longues années. Les échanges entre Settembrini et Naphta sont prétextes à de très longs développements théoriques sur des sujets qui intéressent l'auteur et touchent à la philosophie de l'existence et au fonctionnement de la société comme aux idéologies qui la traversent. Il n'est pas rare qu'on ait envie de regarder par la fenêtre. Bref, on s'ennuie beaucoup.

Mais voilà, Thomas Mann, prix Nobel 1929 de Littérature, et ce bouquin, réputé chef d’œuvre … Il fallait bien, un jour ou l'autre, y aller. Il y a heureusement Clawdia Chauchat, et l'amour romantique, mal assumé, étrange et malheureux d'Hans Castorp pour elle fournit au lecteur quelques moments plus mobilisateurs. Et puis, l'un dans l'autre – et ceci sans rapport grivois avec la relation précédente – on finit par s'attacher au pensum. Certains passages retiennent malgré tout, et même, Thomas Mann, compréhensif, se décide parfois à nous donner une clé de lecture de nature à mieux justifier nos patients efforts.

Ainsi de ces lignes sur la question du temps :

Peut-on raconter le temps en lui-même, comme tel et en soi? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. Un récit où il serait dit: ''Le temps passait, il s'écoulait, le temps suivait son cours'' et ainsi de suite, jamais un homme sain d'esprit ne le tiendrait pour une narration. Ce serait à peu près comme si l'on avait l'idée stupide de tenir pendant une heure une seule et même note, ou un seul accord, et si l'on voulait faire passer cela pour de la musique. Car la narration ressemble à la musique en ce qu'elle ''accomplit'' le temps, qu'elle ''l'emplit convenablement'', qu'elle le ''divise'', qu'elle fait en sorte ''qu'il s'y passe quelque chose'' – pour citer, avec la piété mélancolique que l'on voue aux paroles de défunts, des expressions familières à feu Joachim, des paroles qui ont retenti il y a fort longtemps – et nous ne sommes pas certains que le lecteur se rende clairement compte depuis combien de temps. Le temps est l'élément de la narration comme il est l'élément de la vie: il y est indissolublement lié, comme aux corps dans l'espace. Le temps est aussi l'élément de la musique, laquelle mesure et divise le temps, le rend à la fois précieux et divertissant, en quoi, comme il a été dit, elle s'apparente à la narration, qui, elle aussi, (et d'une tout autre façon que la présence immédiate et éclatante de l’œuvre plastique, qui n'est liée au temps qu'en tant que corps), n'est qu'une succession, est incapable de se présenter autrement que comme un déroulement, et a besoin de recourir au temps, même si elle essayait d'être tout entière en un instant donné. (...)

Et la dissertation continue sur deux pages pour avouer in fine:

C'est un fait que nous ne venons de soulever la question de savoir s'il est possible de raconter le temps, que pour avouer que c'était bien là notre dessein dans l'histoire en cours.

Il y a sur ce thème tout un court chapitre, intitulé Promenade sur la grève, aux réflexions, aux développements réellement passionnants.

Ici ou là, on a des étonnements, comme devant cette défense et illustration indirecte de l'abattage rituel, développée à propos de Léon Naphta:

Lorsque Léon, ou Leib comme on l'avait appelé dans son enfance, avait vu son père remplir ses fonctions rituelles, avec le secours d'un formidable aide, jeune homme de type juif, mais véritable athlète à côté duquel le frêle Elie, avec sa barbe blonde, paraissait encore plus fragile et délicat, lorsqu'il l'avait vu brandir contre l'animal ligoté et bâillonné, mais non pas étourdi, son grand coutelas consacré, et lui porter une entaille profonde dans la région de la vertèbre cervicale, tandis que l'aide recueillait le sang fumant qui jaillissait en des écuelles aussitôt pleines, le jeune garçon avait considéré ce spectacle de ce regard d'enfant qui par-delà les apparences sensibles pénètre jusqu'à l'essentiel, d'un regard qui était bien celui du fils d'Elie aux yeux étoilés. Il savait que les bouchers chrétiens étaient tenus d'étourdir leurs bêtes d'un coup de massue ou de hache avant de les tuer, et que cette prescription leur avait été faite afin d'éviter aux animaux un traitement trop cruel; tandis que son père, bien qu'il fut tellement plus délicat et plus sage que ces rustauds, bien qu'il eut des yeux étoilés comme aucun d'entre eux, agissait selon la loi, en portant à la créature non étourdie le coup qui l'égorgeait, et en la laissant perdre son sang jusqu'à ce qu'elle s'écroulât. Le jeune Leib avait le sentiment que la méthode de ces lourdauds de goyim était déterminée par une sorte de bonté nonchalante et profane qui ne rendait pas à cet acte sacré un honneur égal à celui dont témoignait la cruauté solennelle dont usait son père, et l'idée de piété s'était liée chez lui à celle de cruauté, de même que, dans son imagination, l'aspect et l'odeur du sang qui jaillissait étaient liés à l'idée de ce qui est sacré. Car il voyait bien que son père n'avait pas choisi ce métier sanglant par le même goût brutal qui y avait incliné de jeunes et vigoureux chrétiens, voire son propre aide juif, mais pour des raisons spirituelles – malgré sa fragilité physique, et en quelque sorte, dans le sens de ses yeux étoilés.

des étonnements un peu écœurés, pour tout dire. Ces abattements rituels rejoignent l'ignominie des courses de taureaux, avec d'ailleurs au fond, chez les tenants de la chose, des justifications qu'on peut prétendre apparentées et qui sont obscènes.

Publié en 1924, on sursaute à lire un couplet sur ou plutôt contre l'école que signeraient tel quel à deux mains nos étudiants agités bloqueurs d'université d'aujourd'hui, un couplet mis dans la bouche de Léon Naphta qui prend... :

le temps de se livrer à de nouvelles incursions contre l'idéal de la culture classique, contre l'esprit littéraire et rhétorique de l'école et de la pédagogie européenne, contre son souci d'un formalisme grammatical qui n'était qu'un accessoire de la domination de la classe bourgeoise, mais qui était depuis longtemps pour le peuple un objet de risée. Oui, l'on ne se doutait pas à quel point le peuple se moquait de nos titres de docteur et de tout notre mandarinat universitaire et de l'école primaire obligatoire, de cet instrument de la dictature bourgeoise des classes, dont on usait dans l'illusion que l'instruction du peuple était la culture scientifique délayée. Le peuple savait depuis longtemps où chercher , ailleurs que dans ces pénitenciers officiels, la culture et l'éducation dont il avait besoin dans sa lutte contre le règne vermoulu de la bourgeoisie, et les moineaux sifflaient sur les toits que notre type d'école, tel qu'il est issu de l'école monastique du Moyen-Âge, constituait un anachronisme et une vieillerie ridicule, que personne au monde ne devait plus sa culture proprement dite à l'école, et qu'un enseignement libre et accessible à tous par des conférences publiques, par des expositions et par le cinéma était infiniment supérieur à tout enseignement scolaire.

Propos dans lesquels surnagent par ailleurs, hélas encore à l'ordre du jour, des aspects critiques qui peuvent ouvrir sur une discussion.

Et puis ? Et puis on voit passer la Carmen de Mérimée devenue celle de Bizet ..

Et puis ? Et puis il y a Clawdia Chauchat, reine étonnante des désirs.

Ah, Clawdia ...

Clawdia Chauchat