La Douleur

J'ai repris le livre de Marguerite Duras ce week-end, comme préalable au film en ce moment sur les écrans. De fait, je dispose d'une édition de 1985 qui comprend une succesion de nouvelles centrées sur la même période 1944-1945: La Douleur - Monsieur X dit ici Pierre Rabier - Albert des Capitales - Ter le milicien - L'ortie brisée - Aurélia Paris.

Emmanuel Finkiel, réalisateur du film, a judicieusement regroupé les deux premières (et plus importantes) de ces nouvelles pour tisser son scénario.

De fait, la première, La Douleur, décrit l'attente du retour des camps de Robert Antelme, que Marguerite Duras avait décidé, avant même son arrestation et sa déportation, de quitter pour Dionys Mascolo, avec qui elle restera mariée, de 1947 à 1956, et dont elle aura un fils, Jean. Le roman décrit cette attente et le retour d'Antelme de façon à la fois intime et extérieure, dans une perspective psychologique déstabilisante en raison du décalage entre la décision déjà prise de rupture et la dévastation affirmée de l'attente du retour. 

La deuxième nouvelle, Monsieur X dit ici Pierre Rabier, est le compte rendu de la relation ambigüe entretenue par Marguerite Duras, pendant la période d'internement d'Antelme à Fresnes, avant sa déportation, avec un gestapiste français, désigné comme Pierre Rabier, qui, sensible à Duras, écrivain (il a des fantasmes de bibliophile) en même temps que persuadé (ce qui est vrai) qu'elle a au moins des renseignements sur le réseau de résistance auquel appartient Antelme et que pilote, sous le pseudonyme de Morland, François Mitterrand, cherche à l'utiliser. 

Le second texte est moins impliqué que le premier. Emmanuel Finkiel a, avec raison, nettement découpé sa progression filmique en deux temps. Une première partie entièrement centrée sur la relation avec Rabier, pour une seconde partie transcrivant de près le texte de La Douleur. De fait, s'il fallait définir des thèmes, la partie Rabier correspondrait à une angoisse - Antelme à Fresnes: Que va-t-il lui advenir ? Comment utiliser Rabier et avec quels enjeux, quels risques, pour soi et le réseau? -  quand la partie suivante, filmiquement beaucoup plus forte, est réservée davantage à l'attente qu'à la douleur, terme qui semble mal faire le tour de la situation.  

Les textes de départ de Duras, dans leur haché factuel, n'ouvrent pas vraiment sur l'intime de la narratrice. En ce sens, le traitement d'Emmanuel Finkiel, servi par l'étonnante profondeur du jeu de Mélanie Thierry, va plus loin, crédibilise davantage, dans la seconde partie du film, le personnage, entrouvrant une petite fenêtre sur les ressorts de son comportement: obstination psychotique de l'attente parallèle à un détachement progressif de son objet. Le traitement de l'épisode Rabier très illustratif, parfaitement réalisé, est moins intérieur. Tous les acteurs sont excellents.  

La Douleur 1

 

La Douleur 2

 

La Douleur 3

 

Mélanie Thierry (Duras), Benoît Magimel (Rabier), Benjamin Biolay (Dionys Mascolo)

Mais je voudrais revenir sur une hypothèse - parfaitement gratuite et certainement scandaleuse - dont le seul intérêt, ici ludique, est de rationaliser le comportement aberrant de la narratrice (Duras, de fait) vis-à-vis de Robert Antelme, tel qu'il est présenté dans le texte de départ (La Douleur). 

Antelme a été dénoncé. Et si le dénonciateur avait été une dénonciatrice, et en l'occurrence Marguerite Duras elle-même? Tout deviendrait clair. Elle a pour amant Dionys Mascolo. Elle souhaite quitter Antelme pour lui, dont elle veut un enfant. Quel meilleur moyen de régler le problème que de laisser à la police allemande le soin de s'en occuper?

Mais voilà que la conscience s'en mêle, dont on sait depuis Hugo, que son œil est même dans les tombes. Et Marguerite prend conscience des conséquences (in)humaines de son geste,  rongée par un remords qui va de l'inquiétude sur le sort de l'incarcéré de Fresnes, puis de l'angoisse de le deviner déportable en Allemange, à la terrifiante culpabilité de le savoir, par sa seule faute, voué à la mort dans un camp de concentration. Ne compte plus alors, se substituant aux vestiges d'une affection dépassée par l'amour pour un autre, que la terrible douleur de se savoir coupable d'un crime absolu, et le désir obsessionnel, à travers une attente devenue pathologique, de croire au retour d'Antelme, comme seule possible rédemption, désir qui submerge tout et, mésinterprété par des proches qui ne savent pas, peut se lire comme un attachement qui a passé toutes les limites. 

C'est à peu près la seule hypothèse qui tienne, et dont on peut s'étonner qu'elle ne soit pas venue à l'esprit de Dionys Mascolo. D'autant qu'Antelme revenu, Marguerite (et son texte - le film en gomme les descriptions les plus difficiles - est totalement explicite sur le sujet) se lance à corps perdu dans une mission de retour du déporté à la vie qui pendant dix-sept jours porte son dévouement à la hauteur de la sainteté, avant, la santé de celui-ci revenue, de confirmer, intérieurement rédimée, à celui à qui elle vient de prodiguer toutes les apparences de l'amour le plus sacrificiel, qu'elle n'a pas changé d'avis et qu'elle le quitte. Elle a rattrapé la faute. Elle a payé le prix. Elle s'estime lavée. Elle reprend le fil du discours.

Cette grille de lecture me semble à peu près la seule qui donne au comportement décrit par le texte de Duras une assise rationnelle . 

Comme aurait dit le regretté Pierre Desproges : Etonnant, non?