gabriel Jourde

Le déni d'Anna 3

Comment dire la perte ? Pierre Jourde, après le décès le 17 mai 2014 de son fils Gabriel, tente un livre : Winter is coming. Publié chez Gallimard, le 9 mars 2017. Isabelle Jeanbrau a perdu sa mère au petit matin du 11 novembre 1985. Sur ce départ et la gestion familiale de la suite, elle a écrit une pièce, à l'affiche du théâtre du Lucernaire, à Paris, depuis le 15 mars 2017. Le déni d'Anna. Cancer dans les deux cas. Un jeune homme (20 ans), une femme jeune (42 ans). Un jeune artiste lumineux et prometteur, une mère jeune, lumineuse, professeur de Lettres classiques.

Deux façons de dire adieu, ou peut-être au-revoir?

Winter is coming est sur le registre tragique. Fatum. Le destin est en coulisse. Pierre Jourde, obstinément, dit les jours, les longs jours immobiles et agités de la marche vers la perte, de juin 2013 à mai 2014, de la pleine santé ouverte sur l'avenir au dernier souffle épuisé, désespérant. Les faux espoirs, les hôpitaux, les médecins, les souvenirs qui remontent, le refus de comprendre, l'injustice du sort, la révolte inutile, la peine. Son livre, sur la pile, rejoint ceux de Philippe Forest (L'enfant éternel, etc.), qu'il n'avait jamais eu le courage, s'il s'agit de courage (?), de lire. Peut-on écrire sur la perte d'un enfant? La preuve est faite que oui.  

A quoi, à qui cela sert-il?

Thérapie? Catharsis? La mise en scène de la douleur la plus intime, la plus absolue, vaut-elle contre-feu? Le cri parfois soulage. S'agit-il d'un cri? Un livre est long à construire, là où un cri est un jaillissement bref et spontané. Un cri ne s'adresse à personne. Un livre veut un lectorat.

Etrange affaire.

Et le lecteur? Voyeur d'un désespoir? Pourquoi lire cela? Parce qu'on a déjà lu Jourde et pour mieux le connaître ? Car c'est lui qui se dit, étonnamment, ici. Jérome Garcin, dans la brève recension qu'il livre (http://bibliobs.nouvelobs.com/critique/20170309.OBS6332/kid-atlaas-le-fils-perdu-de-pierre-jourde.html) parle à propos de l'hommage au fils disparu d'un portrait à la sanguine. Simple formule. C'est surtout - et c'est de Pierre qu'il s'agit, non de Gabriel - le portrait d'un sanguin. Préoccupé de muscle et de virilité, le coup de poing facile, la violence théoriquement refusée et qui, recours immédiat, affleure au premier obstacle, Pierre Jourde a des effondrements de colosse . On a parfois l'impression que l'activité intellectuelle qui fait le fond, professeur d'université, écrivain, critique, de sa vie professionnelle, n'est qu'un placage et que tâtonne, dessous, toute une nature fruste, paysanne et brutale, de cette brutalité des êtres simples qui n'ont pas la parole pour s'expliquer. Etonnant paradoxe avec lequel il semble se battre, et aussi se débattre.

Phénomène peut-être incontournable d'écriture où le récit d'une perte illimitée détourne l'objet de la perte en dévoilement du narrateur. Ecrire ce qu'on a perdu en s'efforçant, consciemment ou pas, de revivre la douleur, c'est ainsi d'abord s'écrire. Pierre Jourde, qui y fait allusion ici, a produit un travail sur Littérature et Authenticité. La question apparaît effectivement, le lisant, centrale.

le-deni-d-anna

 

Dans Le déni d'Anna, c'est le groupe familial qui est au cœur de l'affaire, réduit à son noyau et déployé dans ses facettes comiques, autour de la figure paradoxale du père. L'agonie, ce sont des accords de guitare; l'au-delà, d'autres accords; la morte est une ligne mélodique que soutient une batterie. Le réel ce sont les vivants, dans leurs automatismes, dans la volonté du père de passer outre les conventions, d'avancer sans céder sur rien, quoi qu'il advienne, pour maintenir en vie les survivants, pour qu'aucun obstacle n'ait de prise, qui interromprait le courant vital, qui permettrait au chagrin de prendre le dessus sur l'exigence essentielle: continuer. La morte est là, toujours, partout, et qui peut-être regarde, triste, attendrie, amusée, toutes ces agitations ridicules autour de son absence jamais oubliée, au milieu du kaléidoscope des comportements individuels, des tensions non dites, à la recherche, là encore, d'une authenticité de la restitution.

Foin du registre tragique, ici. Pas de fatum, pas de destin. L'auteur était en classe terminale, son jeune frère – à la scène Daniel Jea, qui signe, et qui exécute à la guitare, la musique – en classe de troisième, quand le rideau, une première fois, est tombé.

Reconstruction de souvenirs, vingt ans, trente ans après, impressions laissées, nébuleuse des images mémorielles, dans la distance voulue du rire. Anti-pathos roboratif. Le premier devoir que l'on doit aux morts, c'est de s'appliquer à bien vivre.

Le théâtre décentre l'attention. L'auteur s'efface derrière ses personnages. Le lecteur est un témoin de seconde main. Le spectateur, lui, assiste, aux premières loges. Et rit. Anna vit intensément dans les pirouettes de ceux qui l'ont aimée. Et je suis certain qu'on peut penser qu'elle rit elle aussi,  pleine de tendresse indulgente, accoudée aux nuages, en se disant : "Mais j'y crois pas!", devant tant de gesticulations en son honneur. Peut-être faut-il paraphraser Camus, à la fin du Mythe de Sisyphe, et risquer : Il faut imaginer des deuils heureux.

Winter is coming

                         Le Déni d'ANNA - L'affiche