Houellebecq

Le bouquin, que je n'avais pas lu à sa sortie, est tout à fait passionnant. Aussi passionnant que son auteur est (cf. photographie) peu appétissant. On le trouve en poche (le livre!) pour 8.40 €

Ce serait dommage de passer à côté.

Les tirages ont été énormes. Je n'ai pas de chiffres à jour mais en deux ou trois mois, au moment de sa parution, il en était parti 500 000 exemplaires.

Chacun sait, en gros, qu'il s'agit disons d'une utopie ou d'une dystopie, selon la sensibilité du lecteur, fondée sur l'hypothèse de l'élection en France et en 2022 d'un président de la République musulman, bien décidé à promouvoir un islam soft. Le buzz médiatique autour de cette perspective a sans doute, avec la personnalité atypique de Houellebecq  et la proximité des attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes en janvier 2015, beaucoup pesé sur le chiffre des ventes.

Car, sur le contenu, je suis extrêmement étonné qu'un texte aussi "intello" ait rassemblé autant de lecteurs "réels". Les références littéraires discutées, la réflexion développée autour de Joris-Karl Huysmans, écrivain aujourd'hui assez peu connu du grand public, les pages politico-économiques de type journalistique, constituent un fond narratif qui ne me semble pas justifier les tirages obtenus.

Il y a bien entendu - mais quoi, deux fois deux pages ? – quelques joyeusetés pornographiques bien senties et puis, cerise sur le gâteau (?), un assez ahurissant éreintement, double d'ailleurs car à deux endroits du roman, de François Bayrou, mais enfin, je ne pense pas que ce soit un support marketing décisif.

Non, c'est l'idée (la France en voie d'islamisation) qui a provoqué l'achat, j'en suis sûr, et je serais prêt à parier qu'en termes de lectorat effectif, Houellebecq  n'a pas dû dépasser 5 à 6% de ses ventes.

Les lectures de Houellebecq sont assurément vastes et j'ai été assez impressionné par la précision de ses formulations philosophiques et littéraires, comme par ses curiosités économiques. La polyvalence de sa formation de départ (Ingénieur agronome, curiosité, comme Alain Robbe-Grillet) lui ouvre quelques horizons supplémentaires.

La litanie des références est assez spectaculaire, même si peu sont développées. Sauf le cas Bayrou, exceptionnel, que je traiterai ensuite, on croise, plus ou moins par ordre d'entrée en scène : Toynbee (Arnold-Joseph; historien britannique; 1889 – 1975) et son affirmation selon laquelle les civilisations meurent par suicide et non par meurtre; le distributivisme, philosophie économique de « troisième voie » entre le socialisme d'État et le capitalisme, formulée par les penseurs catholiques Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) et Hilaire Belloc (1870-1953) comme une tentative d'application des principes de justice de la doctrine sociale de l'Eglise catholique romaine, en vertu de quoi Chesterton et Belloc pensent que la propriété des moyens de production devrait être aussi répandue que possible dans la population); Charles Peguy (Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle / Mais pourvu que ce fut dan une juste guerre etc. – ou encore – Mère voici vos fils qui se sont tant battus etc.); Joris-Karl Huysmans, qui court tout au long du roman et dont le héros, universitaire, est spécialiste (thèse, etc.), égrenant sa narration de références et de commentaires (intéressants) le concernant; Rémy de Gourmont (1858-1915), homme de lettres aujourd'hui assez oublié, journaliste qui fut lié à Huysmans; Clausewitz (prussien; 1780-1831)  et Sun Tzu (chinois; 544-496 av. J.C.), tous deux généraux qui, le premier avec De la Guerre et le second avec L'Art de la Guerre, sont des références constantes dès qu'il s'agit de stratégie militaire ou de résolution des conflits; Maupassant, Mallarmé, Maurras (1868-1952; L'Action française), Jacques Bainville (1879-1936; journaliste, historien, proche de Maurras), André Breton, Arthur Rimbaud, Boris Cyrulnik (1937 - ; l'homme qui inventa la résilience!), Renaud Camus (que Houellebeck présente malicieusement jouant à la plume de Marine le Pen sous la surveillance de Florian Philippot), Balzac, Flaubert, Léon Bloy (1846-1917; romancier et polémiste virulent, proche de Huysmans puis, caricaturé par celui-ci dans Là-bas, fâché avec …), Jean Moreas (1856-1910; poète symboliste grec d'expression française – bien oublié), Tristan Corbière (1845-1875; "poète maudit" à l'unique recueil - Amours jaunes - dont la poésie est réputée brutale, heurtée, difficile d'accès), Baudelaire, Jules Laforgue (1860-1887; poète symboliste et l'un des inventeurs du vers libre), Nerval, Barbey d'Aurevilly (1808-1889; haute figure littéraire de la seconde moitié du XIX° siècle, dandy et polémiste, qui inspirera Léon Bloy et Huysmans), Matthias Grünewald (1480-1528; peintre: le Retable d'Issenheim), Jérôme Bosch (1450-1516), Bernanos, Zola, Edouard Drumont (1844-1917; polémiste, écrivain, homme politique, nationaliste et antisémite, grande figure de l'antidreyfusisme; fondateur en 1892 de La Libre Parole), Jean Lorrain (1855-1906; chroniqueur, écrivain, dandy homosexuel et scandaleux (autoproclamé: "l'enfilanthrope") – il eut un duel avec Marcel Proust), Sartre, Camus, William Bouguereau (1825-1905; peintre français, académique), Platon, Nietzsche, Lactance (250 – 325; le "Cicéron chrétien"; rhéteur lu et apprécié jusqu'au XVIII° siècle, méprisé par Voltaire, tombé dans l'oubli et qui a bénéficié d'un regain d'intérêt au XX° siècle), Angèle de Foligno (1248-1309; franciscaine italienne, mystique chrétienne), Jean Paulhan (1884-1968; grande figure de la République des lettres de toute la première moitié du XX° siècle), Dominique Aury ( 1907-1998; auteur sous le nom de Pauline Réage d'Histoire d'O; compagne secrète des quinze dernières années de la vie de Jean Paulhan), René Guénon (1886-1951; "figure inclassable de l'histoire intellectuelle du XX° siècle" lit-on dans Wikipédia, dont les ouvrages ont trait à la métaphysique et à l'ésotérisme), Newton, Einstein, Shakespeare, Dom Jean-Pierre Longeat (1953 - ; ex-abbé de l'abbaye de Ligugé où Huysmans fit retraite).  

Ensuite, on a une volée de personnalités diverses, qui traversent le texte quasiment sans commentaire: David Pujadas, Jean-Marie et Marine Le Pen, Michèle Cotta, Jean-Pierre Elkabbach, un Duhamel (sans savoir s'il s'agit d'Alain ou d'Olivier), Angela Merkel, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, Thierry Lhermite, Stéphane Bern, Tariq Ramadan, Lionel Jospin, Manuel Valls, Christophe Barbier, Renaud Dely, Yves Thréard, Nick Drake (1948-1974;  j'ignorais ce nom – chanteur britannique, guitariste, tellement gai de nature qu'il meurt d'une overdose d'antidépresseurs. D'après Wikipédia : "Son œuvre n'est guère reconnue de son vivant, mais elle a lentement acquis une notoriété et une reconnaissance de plus en plus larges, au point que Nick Drake est aujourd'hui considéré comme l'un des auteurs-compositeurs les plus influents de la seconde moitié du XX° siècle."  Par curiosité, je suis allé écouter un peu, sur Youtube, sans du tout accrocher).

Last but not least et, je l'ai dit, cerise sur le gâteau, l'éreintement de François Bayrou. 

Bayrou

J'ignore pourquoi il est le seul des politiques cités à bénéficier d'un tel traitement, assez accablant à la lecture, je pense, pour l'intéressé, s'il s'y est risqué. Cela se fait en deux temps.

I- Tout d'abord, le candidat musulman à la Présidence de la République, Mohamed Ben Abbes, rallie à sa candidature François Bayrou en lui proposant de former un "ticket", avec à la clé le poste de premier ministre:

Le vieux politicien béarnais, battu dans pratiquement toutes les élections auxquelles il s'était présenté depuis une trentaine d'années, s'employait à cultiver une image de "hauteur", avec la complicité de différents magazines; c'est-à-dire qu'il se faisait régulièrement photographier, appuyé sur un bâton de berger, vêtu d'une pèlerine à la Justin Bridou, dans un paysage mixte de prairies et de champs cultivés, en général dans le Labourd. L'image qu'il cherchait à promouvoir dans ses multiples interviews était celle, gaullienne, de "l'Homme qui dit non". (…) Ce qui est extraordinaire chez Bayrou, ce qui le rend irremplaçable, c'est qu'il est parfaitement stupide, son projet politique s'est toujours limité à son propre désir d'accéder par n'importe quel moyen à la "magistrature suprême", comme on dit; il n'a jamais eu, ni même feint d'avoir la moindre idée personnelle; à ce point, c'est tout de même assez rare. Ça en fait l'homme politique idéal pour incarner la notion d'humanisme, d'autant qu'il se prend pour Henri IV, et pour un grand pacificateur du dialogue interreligieux; il jouit d'ailleurs d'une excellent cote auprès de l'électorat catholique , que sa bêtise rassure. C'est exactement ce dont a besoin Ben Abbes …

II - Ensuite, une fois élu, le président musulman organise une allocution télévisée pour expliquer sa nouvelle politique:

Toutes ces réformes visaient à "redonner toute sa place, toute sa dignité à la famille, cellule de base de notre société", avaient déclaré le nouveau Président de la République et son premier ministre dans une étrange allocution commune, où Ben Abbes avait trouvé des accents presque mystiques, et où François Bayrou, le visage auréolé d'un large sourire béat, avait à peu près joué le rôle de Jean Saucisse, le "Hanswurst" des vieilles pantomimes allemandes, qui répète sous une forme exagérée – et un peu grotesque – ce qui vient d'être dit par le personnage principal.

Hans Wurst

 

Assez terrible! Et le potentiellement drôle, depuis le récent ralliement de François Bayrou à la candidature d'Emmanuel Macron, c'est qu'on a le sentiment qu'à la substitution près du nom de Ben Abbes au sien, cette charge vient d'être écrite ! 

Bref, et pour s'en tenir là, Soumission me semble une lecture tout à fait recommandée aux curiosités politico - érotico (une pincée) - prospectives teintées de goût pour la littérature et disons, un peu déprimées, à qui elle redonnera quelques moments d'entrain!