MARA II

Sauver le collège, dit le sous-titre.

Pas vraiment.

Les moments de vécu du blog de Mara Goyet, qui entre à cette rentrée dans sa troisième année et qu'héberge lemonde.fr, moments qu'elle s'attache à transformer en petits poèmes en prose, trouvent ici à se recycler, dans leur diversité éclatée et, c'est à souligner, leur indiscutable talent . Mais l'ensemble, dont le livre s'attache à réorganiser le disparate, ne restitue pas, au-delà du lyrisme des professions de foi, le dessin d'un projet de renouvellement opérationnel pour un enseignement à reconstruire.

Tranches de vie de classe, réactions fougueuses et réflexions impétueuses d'une enseignante douée pour la pastille narrative, au persiflage adossé à des références d'ex- khâgneuse, cette succession ininterrompue d'instantanés pédagogiques traduit surtout un phénomène de réécriture du réel, de réinvention du factuel, de re-création de l'élève, de projection du souhaité sur l'accompli  qui ne conduit le lecteur qu'à un vœu : y aller voir, in situ.

Le même phénomène se produisait avec le livre de Catherine Henri, De Marivaux et du Loft, qui faisait plus ou moins pendant au regrettable film d'Abdelatif Kéchiche, L'esquive, par ailleurs encensé par une critique sans connaissance de la vérité de l'enseignement en zone difficile et ivre d'admiration pour la tchatch de banlieue.

Curieusement, et dans les deux cas, je me suis  enquis  auprès de ces professeurs, lecteur curieux et pédagogue étonné, de la possibilité d'être invité dans leur classe. Double refus, l'une s'abritant du caractère artificiel d'une telle observation, l'autre de son chef d'établissement à l'esprit étroit. Bref, on ouvre la porte de sa classe à condition de n'y voir entrer personne.

A lire Mara Goyet, c'est au livre  (et ensuite au film) Entre les murs qu'on pense, à Bégaudeau et à son formidable bouquin, indépassable, à son adaptation cinématographique par Laurent Cantet, où il joue son propre rôle. Le livre de Mara Goyet, c'est l'anti Entre les murs. Bégaudeau se demande comment faire et fait ce qu'il peut. Et en toute empathie, on y croit. Mara Goyet affirme qu'elle sait faire et  on doute, et l'on se dit que c'est beaucoup trop beau pour être vrai.

Dans le détail, il y a d'excellents passages (le dimanche de Bouvines, par exemple, le  fameux dimanche 27 juillet 1214); il y a des réflexions parfaitement justes, ainsi sur le décalage entre la volonté affirmée du Collège unique d'enseigner à tous et l'inaptitude absolue du système éducatif, depuis la création en 1975 dudit Collège, quand il s'agit de donner à cet idéal un contenu et des méthodes efficaces.

Mais Mara Goyet voit la solution du problème au prisme d'une modification individuelle des approches pédagogiques du professeur, forte de l'affirmation, au terme de dix-sept ans de son encore jeune carrière, qu'elle est venue, qu'elle a vu et qu'elle a vaincu. S'en défendît-elle (le faux-cul de la page 209 : Juste des enseignants normaux. Comme la plupart d'entre nous. Comme moi), c'est bien son inventivité personnelle, son imagination pédagogique propre, sa pétulance innée, sa culture renouvelée, terreau où s'ancrent ses capacités étonnantes d'improvisation, qu'elle met en avant, qu'elle donne - pas même implicitement- en exemple. Regardez-moi, imitez-moi, et vous serez sauvés. Dit-elle.

Mara Goyet reprend son blog Alchimie du collège à cette rentrée, après un été de brèves chroniques matinales sur le fait divers et sur France-Culture. On la suivra, pour voir. Mais son vrai talent de plume, qui lâche (trop) volontiers la bride à l'esprit de chapelle (ah! La khâgne, ses sous-entendus et ses clins d'œil pour initiés, le plaisir secret d'utiliser sans éclairer l'interlocuteur les termes fleuris de ses chères études, sotériologie, cardo et decumanus, hypallage, conopée, tenure, bourrée lourée, étimasie (avec ici, exception confirmant la règle, la clé : représentation d'un trône vide) pour n'en citer que quelques-uns ..), s'il excelle à (re)peindre dans des enluminures ciselées souvent parfaitement réussies des situations individuelles de classe où l'auto-dérision n'est peut-être que le second degré d'une autosatisfaction thérapeutique, ne permet pas, quoi qu'elle en ait, de voir se dessiner les prolégomènes d'un ressaisissement du système éducatif qui ne saurait se dispenser d'une remise à plat complète et préalable des structures, enfin mises au service d'objectifs clairs.

Non que ces objectifs, elle n'en voie pas les lignes de force, mais parce que le succès collectif ne passera pas comme elle le croit et le clame par le seul canal des charismes individuels, fussent-ils avérés. Dont le sien.

Post-Scriptum. Mara Goyet était ce matin l'invitée de France-Inter. On pourra s'amuser à comparer son intervention avec celle, rentrée 2012, de Princesse Soso, une autre enseignante, professeur d'anglais en collège,  qui tenait alors elle aussi un blog éducatif émérite au ton extrêmement décapant, Food'amour.

On notera un article intéressant dans Libération.fr , dont photo ci-dessus: Mathieu Zazzo, consultable gratuitement, et un billet de Maryline Baumard dans LeMonde.fr (consultation: 2€!) . Etc. Ô, médiatisation!