Il va donc falloir voter. Pour Mélenchon au premier tour. Pour la Gauche au second.

Il était à France-Inter, invité du 7-9, Mélenchon, hier matin. Peut-être un peu en demi-teinte les premières minutes, les toutes premières ; et puis il s’est lancé. Bien ; amusant à entendre ; très amusant ; ce qui l’était aussi, c’était de l’écouter accuser Cohn-Bendit d’être un spécialiste du coup de poignard dans le dos alors qu’il ne cessait lui-même de cribler de flèches François Hollande. Enfin, tonique et sportif. J’aime bien.

Mais il n’a rien dit de l’école.

 Mélenchon

Du coup – ce que je n’avais jusqu’ici pas fait – je suis allé voir un peu ce qui en était du côté du programme du Front de Gauche. Misère. Quelle pauvreté. Mais il n’y a rien là-dedans, sinon des protestations idéologiquement convenues et des vœux imprécis et peut-être pieux concernant la nécessité de mieux faire et l’affirmation qu’on fera mieux. Ainsi :

Nous combattrons la mise en concurrence des établissements et reviendrons sur toutes les mesures qui visent sous couvert d’autonomie à instituer un marché de l’éducation. Nous affirmons la nécessité d’une politique nationale de l’éducation dans une logique de service public, pour une véritable gratuité et égalité d’accès aux savoirs sur tout le territoire. Nous agirons concrètement pour que la production de connaissances et la formation soient libérées de la logique du marché et de la rentabilité financière et permettent l’établissement d’une culture scolaire commune pour tous par l’appropriation de savoirs ambitieux.

Nous construirons une école émancipatrice qui permette l’élévation pour tous du niveau des savoirs acquis et des qualifications reconnues. Pour ce faire, nous allongerons le temps scolaire : droit à la scolarité dès 2 ans, scolarité obligatoire de 3 à 18 ans.

Pour combattre son éclatement, nous reconstruirons une école qui élève pour toutes et pour tous le niveau des connaissances communes et prépare les élèves – par des pédagogies adaptées à chacun – à poursuivre leurs études jusqu’à 18 ans et le plus possible au-delà du lycée. Nous repenserons la progressivité entre les niveaux d’études, tout en conservant le cadre des disciplines.

Nous redéfinirons les programmes, et plus globalement l’école, en prenant comme point de référence l’élève qui n’a que l’école pour apprendre. Le soutien scolaire sera assuré par le service public de l’Éducation nationale.

Nous soutiendrons la relance de la recherche en éducation, le développement de la formation initiale et continue, et la création de temps d’échanges pédagogiques dans les établissements.

Nous lancerons un plan de lutte contre les inégalités sociales à l’école. Nous mettrons en place des observatoires des inégalités rassemblant dans les territoires des élus, des parents, des enseignants, l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale et des élèves à partir du collège ainsi que des personnalités associées. Les représentants des personnels constitueront 50 % de ces observatoires. Nous soutiendrons les projets des communautés scolaires qui créent les conditions d’une vie d’établissement contribuant à la réussite des élèves. Nous rétablirons une nouvelle sectorisation scolaire avec plus de moyens pour les établissements qui en ont le plus besoin.

Je ne discuterai pas – question d’incompétence - le démarrage de la scolarité obligatoire à 3 ans, mais je trouve qu’il y a plus urgent que le prolongement à 18 ans d’icelle. C’est la tranche 6-16 qui m’intéresse, au sein d’une école unique, fusion du primaire et du collège, et je n’en vois pas l’esquisse. Il n’y a là-dedans aucun projet méthodologique du domaine de la pédagogie. Affirmer qu’on construira une école émancipatrice, élevant le niveau des connaissances acquises par des pédagogies adaptées à chacun est un discours creux parfaitement adapté aux ambitions des promoteurs du collège unique, il y a de cela bientôt quarante ans. On sait ce qu’il en est advenu. Etc. Beaucoup trop imprécis.

Il ne s’agit pas d’un désaccord frontal sur les principes, j’adhère même à nombre d’entre eux. Simplement, cela me semble superficiel et largement incomplet, y compris dans les intentions.

Comme le site visité du Front de Gauche offrait une possibilité de dialogue, j’ai dit mon dépit. On m’a répondu, gentiment d’ailleurs, en me fournissant différents liens me renvoyant à des pétitions, des textes/prises de position et des vidéos. J’ai passé un moment là-dessus, pour compléter mon information. Il faut reconnaître que le punch de Mélenchon est efficace et que les interventions proposées (Passage à RTL (5/1/12) - Vœux à la communauté éducative (30/1/12) – Face à la FCPE (17/3/12) ) relèvent le côté fade du programme ci-dessus ; mais on reste quand même trop dans le général et l’idéologique. Enfin, bon. Il fallait sans doute s’y attendre et quand on se promène du côté des penseurs éducatifs du PS, on ne trouve pas non plus beaucoup de grain efficace à moudre.

Le Monde, dans son numéro daté de ce Mercredi 11/4/12 , consacre une double page à un comparatif « en infographie » des projets éducatifs de ceux qu’il convient d’appeler les deux principaux candidats. Instructif et bien fait. Page de gauche, comme il se doit, pour François Hollande, de droite pour Nicolas Sarkozy.

Instructif et un peu déprimant. Car pour qui s’essaie à repenser l’école, et se croit de gauche (enfin … vote à gauche), il apparaît qu’en dépit d’options politiques contraires, le schéma sarkozyste se prête mieux que le hollandais, parce que plus musclé et plus dessiné, à une discussion précise aidant à tracer des pistes d’action. Paradoxal.                                                                 

Les journalistes « Education » du monde on relu le programme Hollande sous le chapeau Refondation – Réussite pour tous, et placé le programme Sarkozy sous la bannière Autorité – Autonomie – Responsabilité. On peut avantageusement retenir la réunion des cinq objectifs, sous réserve de savoir ce qu’on met dedans et ce qu’on en fait.

Hollande    Le cheminement attribué à Hollande est : Le primaire en priorité n°1, avec La classe comme lieu où tout se joue, où Le maître est le personnage clé, caractérisé en Prof classique s’adressant à un élève indifférencié à conduire à l’excellence entre autres par le numérique. 

Sarkozy   Le cheminement attribué à Sarkozy est : Le Collège en priorité n°1, avec L’Etablissement comme lieu où tout se joue, où le Chef d’établissement est le personnage clé, caractérisé en Patron de Flexi-profs s’autorisant si nécessaire le tri pédagogique et pas encore acquis à la supériorité de la tablette numérique sur le tableau noir.

Sans abandonner l’objectif prioritaire d’une fusion du primaire et du collège, je crois que c’est bien au niveau du second qu’est effectivement la difficulté majeure et qu’il est bon de le souligner. Partant de là, la question de l’établissement et du chef d’établissement passe avant celle de la classe.

Parler de la classe comme le fait la gauche, c’est ne pas voir qu’elle n’est plus tenable au sens qui a prévalu en gros jusqu’à la fin des années 1960. Cette classe-là ne peut retrouver sens et valeur qu’avec des groupes d’élèves suffisamment homogènes au moins dans la motivation et pour être efficace, dans les acquis. Elle ne peut donc survivre que partiellement, au sens d’une gestion du cursus de formation qui permette à des tris intelligents (quand on prononce ainsi l’impensable, on dit pour faire bien et en latin : horresco referens (en gros : je frémis de l’évoquer)) de cohabiter avec la mise en place efficace de séquences réalisant l’effort commun (savamment : opérant la coalescence)  des aptitudes et des acquis les plus diversifiés. J’en ai souvent parlé : mi-temps d’activités par classes d’âge (pourrait-on, sans trop de ridicule, évoquer la mise en œuvre encadrée-guidée par les enseignants d’une intelligence collective ?), mi-temps d’excellence individuelle par cumul d’unités de valeur disciplinaires dans des groupes d’acquis, de motivation et de niveau identiques.

Et ce que je viens d’énoncer (sans doute de façon trop condensée) renvoie en aval à l’établissement, à ses structures d’accueil, à son statut d’espace d’étude et de vie scolaire, à son ergonomie, à ses espaces de travail pour les élèves (salles d’étude) et les professeurs (bureaux individuels équipés). A l’établissement aussi en tant qu’entité pédagogique vivante, avec une véritable équipe éducative, maîtresse largement de ses modes de fonctionnement, capable de générer elle-même un projet et, émanation de ce projet, désigné par elle, un responsable ( fonctionnellement : un chef d’établissement, non plus octroyé, mais élu)  chargé de l’animer.

Comment former cette équipe ? Comment la mettre en place et en route ? Bien sûr, la question est pendante. Il y a des réponses, qui s’ancrent d’abord dans la question du recrutement et de la formation initiale (puis continue) des enseignants, et ensuite dans une redéfinition complète de l’encadrement (corps d’inspection) du système éducatif, avec, dans la phase initiale, la réquisition à ces fins de tout ce que cet encadrement compte actuellement de membres, à qui ajouter tous les chefs d’établissement en place, basculés l’arme au pied en facilitateurs de l’émergence du nouveau système avant un retour dans le rang annoncé, mission accomplie.

Je pourrais préciser.

La gauche est dans la même erreur si elle adhère à ce que Le Monde désigne sous le vocable de « prof classique ». Le « prof classique » est obsolète et irrécupérable. Faut-il en déduire que le flexi-prof de droite est la panacée de remplacement ? Oui et non. Oui s’il est maître en équipe du « flexi », et non s’il devait être sarkozystement « à la main » de quelque « petit-chef d’établissement ». C’est dans l’établissement,  gestionnaire collectivement de ses moyens, que ses modalités de fonctionnement, en adéquation avec les objectifs du programme pédagogique local (mais inscrit dans la logique et les frontières du dessein éducatif national) et ses compétences propres, seront définies.  Au sein d’un effort d’équipe, il n’en restera pas moins clair que c’est sur la base d’une présence à temps plein (rappel : dans des locaux impérativement adaptés à cette fin) que l’enseignant fournira la totalité de son effort professionnel (interventions, préparation des interventions, participation à la vie pédagogique et éducative). Pour un salaire considérablement augmenté (j’ai déjà dit : 3000 € mensuels en début de carrière ; une seule catégorie (type CAPES – à redéfinir) , recrutée à Bac+5). Etc.

Je m’autorise à en rester là, pour le moment. Mais le chantier, immense, ne me semble guère esquissé dans la bonne direction, quelque page « infographique » du Monde qu’on analyse, même si, je le répète pour le re-déplorer, les mauvaises intentions du plan Sarkozy se prêtent mieux à la restructuration arc-boutée que les affirmations insipides de la « bien-pensance » hollandaise.

La semaine précédente, le même Monde avait ouvert ses pages Débats à quatre prises de position sous le chapeau d’ensemble : Quelle école pour le prochain quinquennat ? Deux sociologues (François Dubet, Nathalie Mons), un écrivain  (Alexandre Jardin), un ancien recteur (Bernard Toulemonde - flanqué de Gérard Moreau, secrétaire d’Académie honoraire, assurément honorable mais moins connu et dont je n’ai pas trouvé de photographie).

 Dubet F.D.   Alexandre Jardin  A.J.  images B.T.

  et N.M. Nathalie Mons ..........       Alexandre Jardin, sarkozyste déclaré en guerre contre les 60 000 «profs en plus» de Hollande, a raison de souligner le problème que pose le collège, se montre dynamique et séduit par l’agressivité de Jean-Luc Mélenchon ; Bernard Toulemonde produit un court plaidoyer pour une accélération de la décentralisation, en termes d’accroissement des responsabilités éducatives, ce qui ne me semble pas à rejeter, au contraire, si le dessein national est très ferme, fermement défini, fermement guidé, et les recteurs bien choisis (le profil et le recrutement des recteurs est un vrai problème) ; François Dubet fait du François Dubet, opère une analyse droite-gauche sérieuse et s’en tient prospectivement là, avec une formule finale amusante et pertinente - Le problème de la droite, c’est que les enseignants ne votent pas pour elle ; celui de la gauche, c’est qu’ils votent pour elle - car elle indique assez les motifs de la fadeur frileuse de la pensée éducative hollando-centrée (… surtout, ne  pas les contrarier !) ; Nathalie Mons livre un propos anti-sarkozyste sans surprise … et sans proposition alternative, ce qui est à la fois regrettable et prévisible, puisque elle pense à gauche.

La récolte est maigre.

Une dernière chose, pour ne pas conclure. J’ai découvert plus ou moins par hasard qu’Antoine Compagnon, au travail duquel je m’intéresse depuis qu’il a inauguré sa chaire de littérature au Collège de France en 2006 - avec un cours sur Marcel Proust -tient un blog sur le site du Huffington Post dont on a récemment un peu parlé quand on a su que les rênes en étaient confiées à Anne Sinclair. Un blog d’humeur. Et sur ce blog, son dernier « post » (du 9/4/12) intitulé Gabegie numérique dans le 93 jette, par le petit bout de la lorgnette, un œil affligé – rien de surprenant quand on a été longtemps de la maison – sur la distance qu’il y a de la coupe aux lèvres, sur la fragilité des effets d’annonce, sur la poudre aux yeux des grandes affirmations réformistes, bref, sur la réalité de toute expression usitée qui souligne combien il ne faut pas croire ce qu’ils racontent quand on entend ses promoteurs dire que le système éducatif innove et que la révolution numérique y est en marche. J’ai malheureusement participé, à ma place, à la mascarade dans les années 1970-1980 .

Comlpagnon        A.C. (http://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon)