L’ancienne Ecole Polytechnique, sur la Montagne Sainte Geneviève, est maintenant affectée au Ministère de la défense et abrite divers organismes connexes. Les locaux ont été rénovés mais l’aspect global des bâtiments est intact. Et on a gardé la piscine, petit bassin de 20 mètres sur 8 où des générations de polytechniciens nageurs se sont entraînées en vue de glorieux affrontements universitaires. La tête et les jambes. Passons. Les lieux abritent aussi le Collège International de Philosophie (CIPh), fondé en 1983 par François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt, structure de réflexion et de recherche très ouverte qui dépose ses programmes semestriels dans un présentoir à l’entrée des bâtiments. L’utilisateur privilégié du petit bassin de natation passe devant et deux fois par an, je récupère un programme et y jette un coup d’oeil au cas où quelque activité m’y paraîtrait attirante. Je regarde en particulier les séminaires Philosophie / Education.

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En Mai dernier, j’étais allé écouter François Dubet (cf. mon C.R.)

Hier soir, je suis retourné sur les chaises inconfortables des préfabriqués décourageants qui défigurent depuis des décennies la cour Musset du Lycée Henri IV.  Salle N 34. Corinne Enaudeau, professeur de philosophie en classes préparatoires dans la maison et à Janson de Sailly intervenait dans le cadre général du séminaire Transformations de l’enseignement, mutation de société : un changement d’époque ? et sur le thème particulier L’école : la ronde des identifications.

Il y avait là le public étique déjà croisé voici un an. Outre la conférencière, les deux responsables du séminaire, Jean-François Nordmann, toujours trop long dans sa présentation comme dans sa conclusion, et Martine Meskel-Cresta, chargée semble-t-il de la prise de notes informatisée,  qui enseignent la philosophie à l’Université de Cergy-Pontoise, et puis une petite, très petite dizaine de clampins, dont un redoutable bavard auteur cette année comme l’an passé d’une de ces questions à tiroir qui découragent le dialogue et cherchent à s’instituer en conférence-bis. Une toute jeune fille représentait sans doute l’échantillon minimum des élèves 2012-2013 de Corinne Enaudeau. 

Je me suis contenté d’écouter. Exposé magistral classique, rythme lent, soigneusement préparé, habillant de références reconnues (Aristote, Arendt, Castoriadis, Levinas, Lyotard (dont Corinne Enaudeau est la fille), …) des réflexions justes mais sans originalité particulière et une théorisation un peu superfétatoire autour de la place de l’école comme sas entre la sphère privée et la sphère publique et sur le rôle de l’enseignant dans ce sas. Pas désagréable à suivre, mais rien qui fasse réellement avancer la pensée. Du constat analytique. Du cela-va-sans-dire dont on accepte sans protester qu’il soit énoncé.

Venu le temps des questions, j’ai posé celle-ci : « Ayant dit ce que vous avez dit et comme vous l’avez dit, votre réflexion vous a-t-elle conduite aux linéaments d’une démarche visant à améliorer une situation d’enseignement dont le bilan n’est pas favorable ? »

Réponse : « Non. Si j’avais une solution… Mais … Et puis il faudrait affiner le constat, avant d’envisager d’agir, etc.»

Bref, l’explicitation de cette évidence : on s’acharne à penser l’école pour n’en rien faire.

Triste, mais répandu.

Dans ce souci constant de l’exigence d’un « agir » éducatif qui est le mien, j’avais à chaud, ce dernier mercredi matin, envoyé au Monde,  qui n’en fera rien, le billet qui suit.  Je demeure persuadé que le problème de fond est là, et que les faits divers tragiques ne devraient pas être regardés au seul filtre des angoisses sécuritaires de court terme, passage obligé qui ne règle rien. Mais personne ne veut l’entendre, et les penseurs de l’Ecole, en outre,  ne sont pas efficacement prospectifs. Quant aux politiques, ils sont incapables de se pencher, hors effets de manche, sur une question dont l’horizon excède les échéances électorales les plus proches.

 

Billet : Tragédie nationale ou Education nationale ?

Même "Le Monde" cède à la surréaction! Cette affaire de Toulouse-Montauban, quelque tragique qu'elle soit, soulève une fois encore une regrettable logorrhée médiatico-politicienne qui défie l'intelligence.

Je ne rentrerai même pas dans les détails. La démarche la plus proche du raisonnable aura sans doute été celle de François Bayrou qui a refusé la mise entre parenthèses grimacière de la campagne électorale à laquelle les autres candidats se sont cru obligés, évacuant ainsi par un renoncement intéressé l'indispensable réflexion.

Si la Patrie est ici en danger, comme on aurait pu mardi, à "les" entendre, le croire, ce n'est pas parce que des individus ou groupuscules néo-nazis transformés ce mercredi matin en déséquilibré(s) de la mouvance salafiste seraient sur le point de faire s'effondrer la République, c'est - et je pèse mes mots - parce que le système éducatif s'avère incapable de prendre en charge l'ouverture de tous à l'intelligence et à la réflexion qu'un système de valeurs en perdition et des structures parentales éclatées et pusillanimes ont laissé entre les mains du hasard, du refus de l'effort, de la haine de l'autre et de l'explosion technologique, au sein d'une société dominée par l'égoïsme et l'esprit de lucre.

Les structures policières et du renseignement semblent à l'heure où j'écris sur le point d'achever de faire la preuve de leur efficace efficacité, mais c'est là une "réaction-aval" qui n'empêche aucun drame. Il faut "agir-amont".

Le creuset d'une société ouverte à l'équilibre, sûre et sécurisante, c'est l'Ecole, avec le combat pour l'intelligence qui s'y doit conduire... et qui, depuis trop de décennies, ne s'y mène plus. Et les sarkhollanderies de campagne électorale autour de la question éducative montrent assez combien le problème sera d'autant moins réglé qu'il n'est même pas compris.

L'humanisme est en deuil. C'est à l'école qu'il peut s'apprendre. Une autre école, à réinventer, dont je ne vois chez les batteurs d'estrade et les experts dont ils s'entourent, ni les prémices, ni les prémisses.

                                                                       (rédigé mercredi matin 21/03/2012)