On trouve Stéphane Hessel et son petit opuscule cités partout. Référence absolue de la bascule 2010-2011. Lu deux fois. Il faut dire qu’on en a vite fait le tour.  Trop de gentilles généralités, trop d’eau tiède. Pas de réel désaccord, mais enfin tout ou presque est dit dès le départ, dans un appel à une société dont nous soyons fiers : « … pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis (…) ». C’est vrai, il y a tant à discuter, mais le problème, c’est la nuance, et la difficulté, c’est l’examen d’une question sous tous ses aspects, avec parfois le risque de s’y noyer . À moins de trancher le nœud gordien, façon Mélenchon : « Qu’ils s’en aillent, tous… ». Cela dit, pourquoi pas ? Il est clair que devant certains salaires et avantages annexes, l’envie de meurtre peut parfois sembler légitime, sachant que le passage à l’acte est vivement déconseillé.

Je ne suis pas certain qu’on sorte très motivé de la lecture de Stéphane Hessel. Son indignez-vous n’est pas me semble-t-il de ceux qui dopent. Trop vague, avec ce côté ancien combattant qui ne suscite pas l’adhésion. C’est Don Diègue agitant sa grandeur passée, on n’est pas outre mesure tenté de suivre.

Et puis, à quoi bon s’indigner s’il ne s’agit que de cela ? Proposer des solutions, agir, oui, mais s’indigner ? On risque fort de se retrouver en pleureuses. Injonction pour injonction, plutôt je crois : Impliquez-vous !

Peut-on changer la société et puis, cela posé, comment ?

La voilà, la question.

La réponse est universelle : L’école.

Et dès lors soit, je veux bien y aller de mon indignation préalable et du constat indigné des conditions dans lesquelles elle est ou pas ou mal posée !

Il faut à ce propos rendre hommage à Antoine Compagnon et à André Brahic, le premier professeur de Littérature (Collège de France), le second astrophysicien. Voici pourquoi :

Dans son numéro tri-daté des 01-02-03 janvier 2011, le quotidien Le Monde ‘‘a demandé à des personnalités de divers horizons de commenter leur propre sujet d’indignation’’

On dispose de vingt-huit réponses, dont les deux précédentes, que j’ai isolées.

Boris Cyrulnik, avec bon sens, s’indigne qu’on lui demande de s’indigner, et non de raisonner.

Jean-Marc Borello, ‘‘Fondateur du groupe SOS’’  se plaint du non-accès de la tranche d’âge 18-25 ans aux dispositifs sociaux.

Serge Hefez, ‘‘psychiatre, psychanalyste’’  s’en prend à la façon dont est traitée la psychiatrie  et à la représentation des malades mentaux.

Jean-François Rial, ‘‘PDG de Voyageurs du Monde’’, n’a pas digéré l’affaire des Roms.

Françoise Héritier, ‘‘professeur honoraire au Collège de France’’, est révoltée par l’injustice faite aux femmes.

Katherine Pancol, ‘‘écrivain’’ (merci de nous avoir épargné écrivaine !), a été indignée par ce que montre le film Inside Job : « les mensonges des banquiers , leur complicité avec de grands universitaires et la corruption des gouvernements ».

Christian Gourcuff, ‘‘entraîneur  [et sauf erreur père de Johann]’’ est indigné par l’épisode Anelka-Afrique-du-Sud.

Didier Porte, ‘‘humoriste’’, ne supporte pas le traitement inégal réservé aux otages, projecteur médiatique sur ceux d’Afghanistan, journalistes à France 3 et nommément désignés, et anonymat pour les employés d’Areva, au Mali.

Christian Boltanski, ‘‘plasticien’’ ? Lui aussi : les Roms.

Alex Türk, ‘‘président de la CNIL’’, s’inquiète de la protection de la vie privée à l’heure du numérique.

Michel-Edouard Leclerc, s’indigne des indignations sans lendemain qui ne servent qu’à se donner bonne conscience.

Jean-François Roverato, ‘‘PDG d’Eiffage’’, sent la crapulerie dans les milieux économiques.

Guy Pavan, ‘‘ex-délégué syndical chez Molex ‘’, s’en prend au traitement des problèmes du travail dans les médias

Jean-Pierre Jouyet, ‘’ président de l’AMF’’, s’afflige de la renaissance des populismes.

Thierry Déau, ‘‘PDG de Méridiam’’, critique la vision à court terme dans la réforme des retraites.

M° Eolas, ‘‘avocat et blogueur’’, critique la position française sur la garde-à-vue.

Olivier Torrès, ‘‘président de l’Observatoire Amarok’’, pointe la souffrance patronale.

Claude Alphandéry, ‘‘président du Laboratoire d’économie sociale et solidaire’’, évoque le sentiment d’hébétude qu’engendre l’impuissance à transformer la société.

Cédric Klapisch vise la dérive autiste du gouvernement, incarnée par Eric Wœrth.

Patrick Benezit, ‘‘éleveur de bovins’’, s’étouffe des marges des distributeurs.

Jean-Marc Fedida, ‘‘avocat’’, voit partout des dénis de la loi … et juge l’indignation « une imposture morale ».

Maylis de Kérangal, ‘‘écrivain’’ (merci bis), s’indigne des menaces  d’expulsion d’un lycéen  chinois.

Michel Broué, ‘‘mathématicien’’, se porte aux côtés du soldat Manning (affaire WikiLeaks)

Ophélie Latil, ‘‘Génération précaire’’, déplore le sort fait aux jeunes et l’indifférence face à leur désenchantement.

Philippe Cury, ‘‘biologiste’’, dénonce la razzia systématique des ressources mondiales.

Etienne Klein, ‘‘physicien’’, décalé et assez touchant, est choqué, au plus profond de lui-même, par la mort des êtres d’exception dont il ne comprend pas qu’ils meurent, exactement comme tout le monde.

Vingt-six réactions, ici, un petit peu à la Prévert, globalement dans l’air du temps, assez souvent pro domo (c.à.d  dans le droit fil des préoccupations professionnelles de l’auteur, ce qui est – reconnaissons le - la pente naturelle), mais en fait, toutes, en aval du problème.

Et puis Antoine Compagnon et André Brahic.

Leurs réponses sont courtes.

Elles méritent la recopie exhaustive.

Antoine Compagnon :

Cent cinquante mille élèves achèvent chaque année leur scolarité obligatoire sans une maîtrise de la langue et des sciences qui leur permettra de s’employer et de vivre bien.

Ayant donné beaucoup de temps à des commissions, comités, conseils, sur l’école, le collège, le lycée, l’enseignement supérieur, la recherche, j’ai constaté que tous les problèmes étaient connus depuis longtemps, qu’il existait de nombreux et excellents rapports, vieux de dix, vingt, cinquante ans ou plus, qui diagnostiquaient les maux de notre système éducatif et proposaient des remèdes auxquels il n’y a pas grand-chose à ajouter.

André Brahic :

Ce qui m’indigne est la faim « physique » : il est inacceptable que nous tolérions que des hommes meurent de faim, et la faim « intellectuelle »: tous les enfants du monde devraient avoir accès à l’éducation et non être la proie des « bourreurs de crâne ». Ils devraient tous pouvoir fréquenter l’école laïque rêvée par la III° République. Ainsi nous aurions peut-être moins de fanatiques religieux, moins de violence, moins de chômage, moins de victimes des marchands d’illusions – astrologie, vie éternelle, soucoupes volantes, remèdes miracles, sources d’énergie non polluantes, etc.  Tout ceci me renvoie à une phrase de Victor Hugo : « C’est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. »

Ces intervenants, ces deux seuls intervenants sur vingt-huit, soit  seulement 7% du panel interrogé, ont placé l’école au cœur de la résolution des problèmes qui peuvent susciter l’indignation. Cela donne une idée des possibilités performatives (l’énonciation créatrice de ce qu’elle promeut ou annonce)  d’un discours réformiste sur l’école. Et cela est navrant.

Reste que quand Antoine Compagnon affirme que les maux sont, de longtemps, diagnostiqués et des solutions proposées, il galèje un peu. Je ne nie pas qu’en pratiquant le syncrétisme (retenir de chaque rapport ce qu’il a de meilleur pour une synthèse optimisée) on pourrait aboutir à un constat critique performant, mais je conteste l’existence lisible d’un projet cohérent et global de remédiation. De ce  côté-là, tout reste à inventer.

D’ailleurs, sans nul doute dans le but de me donner raison, Le Monde du 4 janvier, autrement dit le numéro suivant celui dont on vient de parler, se fendait d’une double page  très caractéristique des questionnements sans issue qu’on ne se lasse pas de consacrer au problème, avec cette triple accroche :

-         Pourquoi l’école française ne corrige-t-elle pas les inégalités ?

-         Faut-il rechercher la réussite de tous ou seulement de quelques-uns ?

-         Qu’en disent les professionnels sur le terrain ?

L’échec français en termes de scolarité obligatoire  est patent, on ne cesse d’en faire le constat éploré. Le journal, une fois de plus, le met en scène, avec cette triste et évidente observation : « L’objectif d’améliorer les conditions de la réussite scolaire pour tous a été abandonné » (Yves Rochex, professeur en Sciences de l’éducation – Paris VIII – Saint Denis).

Les politiques « d’emplâtre sur jambe de bois » qu’on ne cesse de mettre en œuvre empilent leurs prévisibles ratages et leur coûteuse inefficacité.

On ne lit nulle part de proposition de refonte. Aucune des initiatives prises depuis la tentative de sursaut des ZEP (1981-1982) n’ayant obtenu de résultats, on en est aujourd’hui à pratiquer la technique de l’arbre qui cache la forêt en s’ingéniant à extraire d’une masse en déshérence  des réussites individuelles à exhiber, méthode, pour schématiser, « à la Richard Descoings ».

En deux pages, Le Monde parvient à imprimer seulement une phrase réellement prospective et malheureusement condamnée à l’incantation : « Il faudrait faire éclater la forme scolaire traditionnelle » (Benjamin Moignard, maître de conférences en sociologie à l’université Paris-Est-Créteil).

Personne, semble-t-il, n’est disposé à ouvrir la porte à un tel courant d’air. On trace quelques perspectives ? L’interlocuteur devient sourd. Alors, dans son confinement, l’école sombre, la société se dégrade, l’avenir a perdu l’espoir. Attendre Godot ou le Messie fatigue …….