AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

20 octobre 2009

Leçons finkielkraltiennes (V)

Sebastian Haffner : Histoire d’un allemand

Alain Finkielkraut a sous-titré : L’encamaradement des hommes, substantivant le néologisme verbal encamarader qu’Haffner a introduit pour synthétiser son expérience dans un camp de travail nazi du début des années 1930.

Il n’a pas outre mesure déployé son commentaire autour du livre, se limitant pour l’essentiel à un résumé et à quelques compléments factuels, pour nous apprendre ainsi  par exemple que Raimund Pretzel est le véritable patronyme de Sebastian Haffner . Au passage, il donne une interprétation  musicologique du choix du pseudonyme : Sebastian en hommage à Bach, Haffner en référence à Mozart et, dit-il, au titre de « dédicataire d’une sonate ». Il me semble en fait que c’est plutôt via sa Symphonie n°35, dite Haffner, composée en  1782, que Mozart à ouvert au maire de Salzbourg qui lui avait commandé une Sérénade les portes de la postérité.  Sigmund Haffner ayant après coup annulé sa commande, Mozart a réutilisé le travail entrepris pour passer à la forme symphonie (K-385). Détail…

Je ne connaissais pas l’Histoire d’un allemand. Lecture facile, dont l’intérêt ne serait pas évident si l’on n’y  trouvait une tentative d’analyse de la montée du nazisme comme phénomène lié à la fois aux frustrations de la défaite de 14-18 et à une forme collective de veulerie molle dont cette affaire d’encamaradement pourrait être un aspect (l’effondrement des ressorts d’une morale individuelle exigeante dans les facilités des régressions de groupe). Le figure de témoin d’Haffner n’en sort pas vraiment grandie et malgré ses réticences théoriques, son suivisme inscrit dans l’inéluctable l’extension du mal qu’il dénonce. Tout au plus lui accordera-t-on qu’il a, in fine, choisi l’exil avant le point de non-retour, avant le basculement dans la participation. 

Description assez plate de nos petitesses, la narration, qui pourrait aussi se comprendre comme un effort de déculpabilisation du rédacteur, jalonne un parcours sans gloire de remarques critiques et désabusées sur la déstructuration éthique d’une génération, la génération post-Grande Guerre, trop avide de facilités pour ne pas s’aveugler sur l’insidieuse montée d’un mal collectif qui la dispense de s’impliquer personnellement.

De cette longue description, par le petit bout de la lorgnette, de la tragédie dominante du XX° siècle, on sort avec le sentiment – installé par l’auteur – que rien n’était écrit : « Dans de nombreux milieux [Hitler] était encore en 1930 un personnage plutôt fâcheux (…). Son aura personnelle était parfaitement révulsante pour l’Allemand normal, et pas seulement pour les gens ‘‘sensés’’ : sa coiffure de souteneur, son élégance tapageuse, son accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et trop longs qu’il accompagnait de gestes désordonnés d’épileptique, l’écume aux lèvres, le regard tour à tour fixe et vacillant . Et le contenu de ces discours : plaisir de la menace, plaisir de la cruauté, projets de massacres sanglants. La plupart des gens qui l’acclamèrent en 1930 au Sportpalast auraient probablement évité de lui demander du feu dans la rue. » 

Et pourtant : « Mais déjà se montrait ici un phénomène étrange : la fascination qu’exerce précisément, dans son excès même, la lie la plus écœurante. Nul n’aurait été surpris si, dès le premier discours du personnage, un sergent de ville l’avait saisi au collet pour le mettre au rancart dans un endroit où l’on n’aurait plus jamais entendu parler de lui et où il eût été sans nul doute à sa place. Mais rien de tel ne se produisit. »

Etonnant tableau, mais qui donne aussi l’impression d’un plaidoyer pro-domo : « Je ne pouvais individuellement rien faire - Voyez ce qui s’est passé - Le phénomène est absurde, mais collectif, et nous échappe - Etc. » Il a manqué en quelque sorte un simple sergent de ville audacieux… L’excuse est peut-être facile.

Et Haffner ne se remettrait-il  pas, simplement,  de sa propre impuissance et, en ayant pris acte, de sa fuite ?

La plupart de ses notations sur notre manque généralisé de vertu sont pertinentes, font mouche, mais enfin cette distanciation mi-lucide, mi-cynique, cette mise en perspective du moi dans son impossibilité d’agir reste assez banale. Et peut-être pas entièrement convaincante. Ou peut-être, au contraire, totalement explicative. Nous serions donc condamnés, usuellement, par essence, à demeurer les spectateurs passifs de nos propres descentes aux enfers.

Ce livre désabusé n’est pas un livre de sursaut. Et si Sebastian Haffner n’en a pas voulu la publication de son vivant, peut-être est-ce aussi qu’il avait conscience que le témoignage, tout bêtement, n’était pas en sa faveur. On pourrait le déchiffrer dans le très long plaidoyer qui en ouvre la troisième partie intitulée L’Adieu (après le Prologue et La Révolution). Il dit en substance, au fond: Je suis Fabrice mais, je vous en assure, je vais vraiment, me racontant, vous raconter Waterloo… Ce qu’on pourrait quand même lire : Je sais,  j’ai été lâche, mais que voulez-vous, nous l’étions tous. Injuste ? Excessif ? Je m’interroge.

Pourquoi ce choix de Finkielkraut ?

Il y saisit en tout cas l’occasion d’une assez longue digression sur les deux acceptions du mot race dont l’une lui est  chère , qu’il lit chez Haffner, mais aussi chez Péguy, ou dans la bouche de l’instituteur d’Albert Camus disant à son élève : « … je savais que tu étais de la bonne race ! ». Quant à l’autre, qu’il honnit, c’est la race « selon Hitler », non plus une haute exigence, mais un attribut imbécile.

Finkielkraut est assurément un nostalgique d’une méritocratie dont il ne trouve plus la trace dans les discours caricaturalement droits-de-l’hommistes qu’il voit partout refuser l’émergence des meilleurs par volonté de ne pas stigmatiser les médiocres.

C’est ainsi du moins qu’il vit – et fort mal – tant le relativisme culturel du jour (Mozart et Diam’s , même génie ?) que le courant dit pédagogiste qu’il croit voir sévir à l’école et dans les formations initiales et qui, à force de vouloir mettre l’élève au centre du système, selon la si maladroite formule de Lionel Jospin il y a vingt ans, en est arrivé à en exclure la connaissance et sa rigueur.

Il nous fait bénéficier ce faisant d’un distinguo de Paul Ricœur, quand, partant de deux termes latins désignant une identité, idem et ipse, il peut affecter du second l’acception noble de la race, qui n’est que l’excellence d’une personnalité, néologisée en ipséité, et abandonner le premier à des similitudes d’état-civil, à des caractéristiques sottement physiques.

Et sous les effondrements provoqués par l’encamaradement dénoncé par Haffner, on sent assez la sensibilité, la souffrance même de Finkielkraut face aux uniformisations culturelles de l’époque, en quoi il lit un refus généralisé de chercher à se porter vers le meilleur et qui le conduisent -  en ce sens-là peut-être comme Haffner, en lequel dès lors il pourrait partiellement se reconnaître -  malgré quelques emportements médiatisés irrépressibles, vers un renoncement lassé.

Sans doute est-ce là le ressort chez lui de la forme d’empathie qu’il manifeste pour le texte qu’il a retenu, comme en témoigne, si je la saisis bien, la conclusion de sa lecture :

« Mais le livre de Sebastian Haffner est bien davantage qu’un témoignage de première grandeur sur un passé qui n’a pas fini de nous abasourdir. Avec l’encamaradement, Haffner a mis au jour un territoire  très fréquenté de l’existence, une possibilité présente et bien vivante du monde humain. Nous avons tous, à un moment ou à un autre, cédé à son attraction. Et il faudrait être  sourd pour ne pas entendre déferler aujourd’hui son grand rire avilissant et fusionnel. »

Oui … Face à quoi et face à quel récit  je me suis personnellement maintenu dans un intérêt un peu tiède et distant. Et puis, tant qu’à dénoncer et vomir une mentalité collective, comme on est loin des éructations polémiques et anti-autrichiennes d’un Thomas Bernhard, autrement roboratives. Mais ceci est assurément une autre histoire encore …

Recommandation: Voir aussi la très intéressante analyse du livre d'Haffner faite par Mme de Véhesse.

Posté par Sejan à 18:39 - Etudes / Essais - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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