AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

23 septembre 2009

Lectures finkielkraltiennes [I]

Joseph Conrad : Lord Jim.

« Quand on me demande quelle matière j’enseigne à l’École Polytechnique, je suis embarrassé, je bafouille, je ne sais jamais quoi répondre, »  écrit Alain Finkielkraut  à la première ligne de présentation des quatre leçons (d’Histoire des idées ?) qu’il a regroupées sous le titre « Nous autres, modernes » et publiées en 2005 chez Ellipses.

Peut-être, sans doute, y a-t-il de cet embarras à la fois dans le roman de Joseph Conrad qu’il présente dans son récent essai « Un cœur intelligent » (Stock/Flammarion) et dans les développements critiques que ce roman lui inspire. Enigme d’un « cœur insondable » chez Conrad. Interrogation chez Finkielkraut : Lord Jim, « martyr de l’esprit de l’escalier » (causticité peu amène !), héros marqué du sceau infâme d’une faute première, âme égarée et qui progresse en trébuchant sur le chemin d’une assomption ?

Ambiguïté initiale, Finkielkraut a titré sa ‘‘lecture’’: « La tragédie de l’inexactitude ». J’avais lu (mal) … de l’incertitude , ce qui ne me paraissait pas en contradiction avec mon souvenir du texte. Rectification faite, je me suis interrogé sur ce qu’avaient d’a-logique ou de contraire à la vérité les ressorts ou les personnages d’un roman qu’il m’allait bien falloir relire - et même qu’il m’allait falloir bien relire – en préalable obligé à l’examen du ‘‘ressenti’’ finkielkraltien.

Fausse piste. L’inexactitude évoquée est en fait  celle qu’ignore la politesse des rois. Et il ne s’agit pas ici d’un shakespearien Être ou ne pas être, mais d’un prosaïque Être à l’heure ou pas.

Enfin, n’exagérons rien, l’angoisse du retard n’est pas strictement horlogère. C’est avec son destin que l’on a rendez-vous et c’est du tragique enchaînement des conséquences induites pour qui manque à l’appel qu’il s’agit.

Le personnage de Conrad, qui fut baptisé James et qui devient Lord Jim, est un jeune homme à l’âme romanesque, un rêveur d’exploits,  qu’un effondrement de toute volonté agissante la première fois que s’offre à lui l’occasion de concrétiser va transformer en chevalier déprimé et solitaire de la conquête du Graal d’une seconde chance. Au terme d’un long chemin, il ira, apaisé, vers une mort  qu’il juge héroïque et rédemptrice, le regard clair et fier de s’être, enfin, porté à la hauteur de ses aspirations.

On pourrait résumer autrement. On pourrait même aller jusqu’au parcours d’un sot, enivré de gloire inutile, coupable d’une immaturité orgueilleuse enracinée dans des rêves d’enfants cultivés dans des pages de Walter Scott, incapable d’assumer un moment de faiblesse (qui fut au demeurant, et c’est essentiel, sans conséquence dommageable pour quiconque) et sacrifiant pour finir les réalisations de l’humble possible et  les modestes joies des affections humaines sur l’autel absurde de ses idéaux désespérément inaccessibles.

Finkielkraut est moins dur, et il veut sauver Don Quichotte de l’opprobre du paragraphe précédent, discernant en Lord Jim un membre de « cette chevalerie officieuse [des] individus qui veulent donner forme à leur identité et non lui donner libre cours, qui s’efforcent de ressembler à ce qu’ils souhaitent être plutôt que de régler leur apparence sur leur être profond. La vérité leur importe au plus haut point mais ‘‘vrai’’, pour eux, ne veut pas dire ‘‘naturel’’, la vérité qu’ils recherchent se confond avec la valeur  et la valeur se révèle dans l’épreuve. Souvent ils échouent, ils s’égarent, ils négligent, au profit de l’idéal qui les hante et de la figure à laquelle ils travaillent, les obligations qu’ils ont contractées dans le monde réel. Mais ce qu’ils représentent dans l’univers démocratique et psychologique des subjectivités déliées de leur rôle institutionnel, de leur rang social ou de leur inscription généalogique, c’est la persistante aspiration à la noblesse. » Peut-être. Mais gardez-nous Seigneur, de cette ivresse des héros.

J’ai disposé d’une récente réédition Folio Gallimard. Traduction d’Henriette Bordenave. Faute de lire le texte original, comment asseoir un jugement de style ? Mais enfin on est transporté dans une littérature qui renvoie le lecteur à ses souvenirs de Bibliothèque Verte, aux romans de H. Rider-Haggard, Les mines du roi Salomon, La cité sous la montagne, ou de Réginald Campbell, Terreur dans la Forêt, La mort du Tigre. C’était simple, direct, vivant, passionnant. Conrad aussi ? Hum… Alors ? Complexité psychologique en plus ? Pas si sûr. Le comportement de Lord Jim est certes bien inscrit dans les contours d’un échec fondateur, mais les causes de celui-ci ne sont pas analysées, sinon l’affirmation d’un trou noir tétanisant  devant la nécessité d’agir, et ce comportement est ensuite restitué, tout au long – je l’ai dit - d’une quête du Graal qui se veut rédemptrice et que scandent des fuites quand le spectre de la tâche initiale resurgit, par un narrateur porté à l’empathie mais assez approximatif tant Jim , dans ses blocages, ne lui consent l’aumône que de confidences  lacunaires formulées avec incohérence  dans un non-dit aussi constant que bafouillé. À partir de quoi, Marlow (c’est lui, le narrateur indulgent) construit pour nous, en l’augmentant de réflexions d’un simplisme désabusé sur l’âme humaine, le portrait en pied d’un cœur en perdition entouré de silhouettes stéréotypées dans leur pureté ou leur ignominie.

Un seul personnage - en première analyse secondaire - m’a paru intéressant., « Montague Brierly, commandant de l’Ossa, possesseur d’un chronomètre en or gravé d’une inscription et d’une jumelle à monture d’argent attestant l’excellence de [ses] talents de navigateur et [son] indomptable sang-froid ». Montague Brierly, dont on a le portrait brillant, mettant en valeur combien il a exhibé, tout au long du procès de Jim où il était juré, « son contentement de soi [qui] offrait au monde une surface aussi dure que le granit », avec cette chute, aussi terrible qu’inattendue : « Il se suicida très peu de temps après. »

Peut-être y a-t-il là un ressort du roman que Finkielkraut n’a pas retenu, un personnage qui a compris plus profondément qu’un autre la faille de Lord Jim parce qu’elle a à voir avec ce qu’il cache – à tous et à lui-même - sous son arrogante armure. Un personnage qui décide dès lors d’en finir avec les faux-semblants.  Là où Jim voit une tragédie, et Finkielkraut semble-t-il avec lui, il a vu lui, Montague Brierly, la farce. Sa conclusion est immédiate. Hypothèse …

Mais Finkielkraut n’est pas dans ce détail. Ou bien plutôt, il le néglige. Et il regarde ailleurs.  Et relisant Conrad, il se fait, pour beaucoup, le lecteur de lui-même. Il voit Lord Jim créé pour donner corps à cette possibilité humaine qu’est la trahison idéaliste du monde réel, et on peut se demander s’il ne remue pas, là, de l’intime.

De digressions sur Sartre en auto-dérision amère autour de Mai 68 (Un rêve héroïque d’ouragans et de grands périls redoublait notre révolte hédoniste contre le poids des conventions et le corset des bienséances. De là notre véhémence éperdue quand nous scandions « CRS-SS » ou « Nous sommes tous des juifs allemands ! ». Nos valeureux continuateurs font pareil), il parle de lui, tout autant que de Jim, rejoignant ce leitmotiv du roman qui accompagne nombre d’évocations: « …il était l’un de nous ».

Savoir : il était faible, il se trompait, au propre, dans l’erreur, en faisant fausse route, mais aussi sur son compte, comme nous. Sauf qu’il ne l’a pas supporté, Jim, lui qui « au moins, ne se paie pas de mots », et qu’il y a laissé la vie dans un sursaut d’orgueil, comme peut-être, j’y reviens,  Brierly dans un éclat de rire.

« Vivre, » écrit Finkielkraut, « c’est se  raconter ce  qu’on vit : en allant au-devant d’une mort certaine, Jim veut écrire lui-même le dernier mot de son histoire. En se sacrifiant, il ne choisit pas de s’effacer mais de s’approprier l’instant ultime. Sa fin doit être son point final, son châtiment  doit être son œuvre, sa disparition doit coïncider avec son apparition en pleine lumière. » Christique, peut-être …

Amère histoire en tout cas, fort amère, du parcours éperdu d’un idéalisme que l’on peut révérer comme juger de pacotille, qui se détache sur fond de décors disparus - et de stéréotypes colonialistes - et qui marche au supplice dans l’exotisme chromo d’une jungle d’aventures enfantines. Daté, me semble-t-il. Terriblement daté.

Dans le miroir que lui tendait Conrad, Finkielkraut a peut-être cru voir le dessin d’un Don Quichotte déprimé qui ressemblait fort à un frère. Je n’ai pas partagé cette émotion. Et j’ai plutôt pensé : Décidément, Lord Jim, quel sot projet de vouloir à tout prix ériger  sa statue.

Posté par Sejan à 10:38 - Etudes / Essais - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

"Sot" projet

Je n'aurais pas osé porté ce jugement et supprimant ce qualificatif je suis pleinement d'accord pour traiter ce projet d'enfantin (à mes yeux la plupart des hommes sont d'éternels enfants),de dérisoire et de vain. Il nous focalise sur notre ego et nous fait oublier les petits bonheurs qui sont peut-être les seuls vrais bonheurs...

Posté par nico, 01 novembre 2009 à 10:26

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