AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

02 avril 2009

Le jour ''Jupe'' de l'année...

Dimanche dernier, vers 14 heures, devant le cinéma l’Arlequin, rue de Rennes, Paris VI° arrdt, Bertrand Tavernier discutait avec quatre ou cinq … amis ? collaborateurs ? relations de travail ? Facilement reconnaissable Tavernier. Il a recommandé à un jeune type qui le quittait The Chaser, un film noir et premier long métrage de Na Hong-Jin dont Télérama n’avait pas dit que du mal (dans son numéro 3088). J’ai noté.

C’est quand-même une référence, Tavernier, même si son dernier travail rencontre des réserves avant même sa sortie (le 15 avril prochain). Le roman de James Lee Burke dont il est tiré et que j’ai dû lire l’an passé: In the Electric Mist with Confederate Dead (Dans la brume électrique, avec les morts confédérés), ne m’a laissé que le souvenir d’un bon moment de lecture, sans vraiment plus. Il est publié dans la collection Rivages/Noir et date de 1992 (1995 pour la traduction). 

Mais enfin, bon, Tavernier, c’est un hasard et je ne sais pas les raisons de sa présence là, sauf s’il sortait du spectacle dans la file duquel j’étais, pour la séance suivante : La Journée de la Jupe, avec Adjani pour la remplir (généreusement !).

J’ai déjà dit que j’avais raté les trois diffusions d’Arte, dont je viens d’apprendre qu’elles n’auraient finalement été qu’une, pour ne pas nuire, paraît-il, à la carrière du film en salle, après le tabac qu’il a fait (plus de deux millions de téléspectateurs) lors de son premier passage, vendredi 20 mars sauf erreur.

Par contre, j’avais commencé à suivre l’inévitable polémique déclenchée par  le thème traité et surtout la façon de le faire. Du coup, je vais repartir de là, et m’appuyer dessus.

Le billet de Luc Cédelle, journaliste au journal Le Monde, mis en ligne le 25 mars sur son blog (http://education.blog.lemonde.fr) me semble optimal pour aborder la question et je crois que le mieux est encore d’y renvoyer. D’autant qu’il y a fourni les liens nécessaires à la prise en compte de deux voix du républicanisme pédagogique en marche, celles de Jean-Paul Brighelli et d’Alain Finkielkraut.

Le schéma scénaristique a été assez médiatisé : Sonia Bergerac (Isabelle Adjani) enseigne le français dans un collège visiblement très difficile. Elle est pédagogiquement débordée par les adolescents dans ce qu’elle continue à croire sa mission enseignante. Au détour d’un incident de classe elle se retrouve en possession d’un pistolet (car je rappelle à Luc Cédelle qui parle, avec d’autres, de revolver, que le revolver est à barillet (le Colt des westerns ; en général six balles) quand le pistolet est alimenté par chargeur (qui peut contenir jusqu’à 32 balles) ). Le pouvoir change de camp. Pendant que Sonia-Isabelle se demande qu’en faire (du pouvoir), ce qui ressemble à une prise d’otages (elle s’est enfermée avec sa classe dans la petite salle de théâtre de l’établissement) entraîne l’intervention du RAID et, aux péripéties près, l’affaire tourne mal.

Le film se présente en thriller psychologique autour de trois personnalités bien dessinées : Sonia-Isabelle (déjà citée), le brigadier Labouret (Denis Podalydès, formidable), négociateur du RAID chargé de l’affaire, et le chef d’établissement (très savoureux et efficace Jackie Berroyer en principal de Collège… d’anthologie, même si celui d’Entre les murs n’était déjà pas mal). L’affaire se complique un peu de tragédies intimes (Sonia-Isabelle, Labouret), mais essentiellement, on a affaire à des types (laissons le policier de côté) : l’enseignant(e) dépassé(e) par ses élèves, le chef d’établissement dépassé par sa mission, confrontés à une situation dont le caractère limite permet de basculer dans le thriller mais qui s’installe et se poursuit dans des conditions pédagogiques qui font le fond et l’intérêt du film.

Les premières minutes, jusqu’à l’apparition du pistolet, sont excellentes. En elles-mêmes, elles ont valeur documentaire, elles sont suffisantes pour faire sentir ce qu’est actuellement – schématisons en disant en ZEP - le climat général d’une montée en cours, d’une entrée en classe (Sonia-Isabelle plaquée contre la porte par le flot qui s’engouffre est de trop) et d’une installation de séance, dans un climat constant d’agressivité et d’échanges ‘‘déconnants’’ entre élèves qui ignore la présence de l’enseignant(e) et signe la négation de son autorité.

Le huis-clos, ensuite, du professeur et des élèves (ils sont, je l’ai dit, dans un local réservé à des représentations, avec une scène de théâtre,  sans fenêtres, insonorisé, dont Sonia-Isabelle a cadenassé la seule issue) est  la partie faible du film, sans doute parce qu’Adjani plombe l’affaire dans un jeu hystérisé que le metteur en scène n’aurait pas dû laisser s’installer et qui nuit à ce qui pourrait/veut être le message : où peuvent/pourraient conduire les situations actuelles de l’enseignement quand elles s’incarnent dans l’attitude montrée  des élèves qui, Finkielkraut le souligne à juste titre, n’est pas une caricature mais relève du constat. 

L’affrontement à ce niveau-là d’une enseignante qui a perdu ses repères et d’élèves qui n’en ont pas manque de crédibilité (opinion subjective, les a priori sur les situations extrêmes sont friables) et plus encore de pertinence.

Côté adolescents, il y a néanmoins une excellente observation des outrances langagières de toute la partie de la jeunesse qui a basculé dans le vocabulaire des cités. D’excellentes notations aussi sur cette insolence insupportable qui détourne tous les codes du respect (de l’autre, de la religion, de la règle, des valeurs du dialogue en général) au seul profit de l’immense demande de prise en considération de sa seule petite personne et d’une revendication de liberté qui n’est que celle de n’en faire qu’à sa tête. La bêtise profonde qu’aucun acquis intellectuel ou culturel n’ouvre à un quelconque recul est bien montrée, évidence aux conséquences inendiguables, sinon par la force, probablement alors solution provisoire sans espoir de lendemain.

Côté enseignante, on a droit par contre à une cyclothymie absurde entre l’immaturité pédagogique (dans « l’avant-pistolet ») de l’exigence de répliques apprises par cœur, ânonnées au milieu d’un hélas non-invraisemblable bordel ambiant, et (après/avec-pistolet), la sotte lecture d’une notice biographique en guise d’ersatz de cours, puis, au terme de diverses péripéties et bouffées convulsives, l’empathie déresponsabilisante de la fin, suite au dérapage dramatique d’un gamin. Le schéma événementiel retenu est mal exploité. Et je le redis, Adjani est mal (ou pas ?) dirigée.

Ce huis-clos central du film, Sonia-Isabelle et sa classe dans leur strict enfermement, rassemble une grande série de « situations » qui sont favorables au débat, et en ce sens, il est très intéressant. Mais son impact est diminué, je l’ai dit, par le traitement retenu.

Au lieu de nous montrer comme s’il s’agissait d’un possible modèle – et il est tout à fait navrant, scandaleux même, que tant Finkielkraut que Brighelli soient tombés dans ce panneau-là – ce que j’ai noté plus haut (‘‘la sotte  lecture - j’aurais pu dire enfantine - d’une notice biographique en guise d’ersatz de cours’’), il aurait fallu laisser au personnage Sonia-Isabelle assez de lucidité pour amorcer, fût-ce pistolet en main, cet indispensable dialogue que les blocages de l’avant-pistolet avaient assez rendus évidents et sans lequel il n’y a pas de pédagogie possible.

Engager le « pétage de plombs » dans les possibilités d’un vrai questionnement : « Nous sommes vous et moi bloqués : Qu’est-ce qui bloque ? », dans une maïeutique si j’ose dire pascalienne, arme au poing : « Faites semblant de dialoguer et bientôt, vous dialoguerez » ?  Les choix scénaristiques exprimés (clivages dans la classe, hétérogénéité des profils, des sensibilités, des histoires individuelles et des réactions des élèves) en portaient à l’évidence l’éventualité. Je regrette que l’on n’ait pas saisi cette opportunité éducative.

Hors huis-clos, s’exhibent quelques tableaux savoureux du ridicule managérial en établissement scolaire et de la lâcheté pédagogique dans la recherche d’une solution de survie. Certes, Jackie Berroyer n’incarne pas dans sa généralité le principal de collège fuyant ses responsabilités, mais il pose assez bien le problème de l’inadaptation des structures actuelles à la ressaisie - dans le cadre d’une autonomie vraie des équipes d’établissement - du délitement éducatif . Lequel problème ressortit au jacobinisme imbécile du fonctionnement à l’amble d’une armée enseignante infantilisée, maintenue dans un individualisme fragilisant, et encadrée - quoi qu’il en soit des affirmations officielles, sans compter celles des premiers intéressés - à côté des exceptions estimables qui sont là pour confirmer la règle, par quelques beaux produits de la loi de Peter, énoncée en 1969 ( … je rappelle : ‘‘Tout individu, dans sa progression professionnelle, évolue vers son seuil d’incompétence’’ . Loi suivie du Corollaire de Peter : ‘‘Avec le temps, tout poste sera occupé par un incompétent incapable d’en assumer la  responsabilité’’).

Un ou deux collègues traversent le champ de la caméra et, ma foi, pour des saynètes qui ne manquent pas de faire sourire, éventuellement jaune quand on est (ou a été) du métier et qu’on y reconnaît quelques accablantes figures de l’auto-aveuglement pédagogique. On ne peut nier au film, sur ce plan-là, la qualité de son information. 

Mais bon, tout ça, pour quel bilan ?

Comme à l’accoutumée, rien, une fois la dénonciation posée, ne vient fournir les linéaments d’une esquisse de solution. Le renouvellement éducatif reste à inventer. Et comme il est plus facile – au lieu de le faire – de lire  le constat exhibé comme la mise en évidence des errements du camp idéologique adverse, les républicains et les pédagogues (aux yeux des premiers, les pédagogistes), trouveront là surtout l’occasion d’échanger quelques insultes, à défauts d’horions. Luc Cédelle, dans son blog, a renvoyé à deux opinions républicaines. En voici, en face, deux pédagogues (ou, selon son camp, pédagogistes), celles de Philippe Meirieu (http://www.meirieu.com/ACTUALITE/journee_de_la%20Jupe.htm  … long texte riche, mesuré et intéressant) et de l’un de ses épigones, qui signe Lubin, beaucoup plus excessif et très brighello-haïssant (c’est toujours instructif, voire amusant … http://journaldecole.canablog.com/archives/2009/03/30/13199918.html )

Oui, je disais, quelle(s) solution(s) ?

Mais toutes celles qui sont derrière l’ambition générale d’un rééquilibrage du système et d’une remotivation des élèves par le biais de cursus dichotomisés (mi accès aux bases d’une formation citoyenne / mi ouverture individualisée sur l’émergence d’une excellence personnelle) confiés à des enseignants eux-même remotivés (pour moitié polyvalents (formation citoyenne), pour moitié spécialistes (excellence individuelle)), travaillant par équipes éducatives d’établissement autonomes (pour adaptabilité aux situations locales d’enseignement) dans des locaux dont la remise à niveau leur ouvrira les conditions matérielles de qualité (bureaux, bureautique) dignes de l’investissement à temps renforcé qu’exigera le renouvellement de leurs missions, le tout avec des traitements respectueux de leur responsabilité dans l’avenir de la société…

Bien entendu, tout ça, et au-delà, mérite d’être développé. Mais j’ai déjà souvent donné dans ce sens … 

Posté par Sejan à 17:47 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Tavernier !

De passage par ici, via le blog de L. Cédelle, je voulais vous dire que je me retrouve bien dans votre analyse critique de "La jupe" et ses à-côtés.

Et puis aussi tenter de vous faire bisquer en vous confiant que pour mon dernier anniversaire mon épouse m'a offert le Tavernier dernière réédition : "L'ami américain". Une extase cinéphilique à toute les pages !

;-)

Posté par Jean-Louis B, 04 avril 2009 à 10:22

> Jean-Louis B.

Trop aimable ...
Il paraît par ailleurs que Tavernier se trouvait là pour cause d'avant-première de son "Dans la brume électrique" (qui avait eu lieu à 11h).
Caramba! Encore raté!

Posté par Sejan, 06 avril 2009 à 16:11

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