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Donc, le dernier arrivage Eastwood :  Gran Torino.

On a paraît-il été 40 000 ce mercredi 25/2 à s’y précipiter ...

Ça m’arrive rarement, mais Eastwood… C’est un bon film, indiscutablement. « Le grand œuvre crépusculaire de Clint Eastwood » titrait Le Monde  (Jean-Luc Douin) daté du jour. Télérama (Louis Guichard) avait préféré : « Chasseur blanc, cœur d’or / Eastwood peaufine sa légende », avec une critique finalement assez en demi-teinte. Non, c’est excellent.

Mais ce qui m’étonne, c’est que dans aucun de ces deux « papiers » (ailleurs ? peut-être …), il n’est envisagé de chercher la leçon du film, d’en évaluer la portée et la pertinence.

Car à l’évidence, Eastwood a indiqué une piste, et laissé le spectateur conclure sur la question de son efficacité.

Le Monde sent l’affaire, mais n’en déduit rien : « Après ‘Dirty Harry’, une ‘manière plus intelligente’ de régler les problèmes … ». Voire. Et c’est de cela qu’il faut dire deux mots.

Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, copieusement aigri, raciste et bougon, récemment veuf, plus qu’en délicatesse avec ses deux rejetons mâles, insupportablement américains et glorieusement « beaufs » à la manière outre-atlantique, géniteurs de gamins insupportablement ‘Iphone’, etc.

Walt Kowalski s’entête à tondre sa pelouse, siffler ses bières et manger son bœuf séché en compagnie de sa chienne Daisy, vague golden retriever bonasse et vieillissant, et au cœur d’un quartier  qui se remplit d’asiatiques en voie d’américanisation dont les particularismes de tous ordres alternativement l’accablent et lui déclenchent des poussées d’adrénaline. Et Walt Kowalski, irrécupérable fumeur, crache du sang.

Sur cette toile de fond – parfaitement bien peinte – les tentatives de « protection » d’une bande de voyous en situation affirmée mais non avérée de cousinage à l’endroit de ses immédiats voisins vont le conduire plus ou moins contre son gré à se retrouver en position, au propre et au figuré, de chevalier blanc. Et dans un premier temps, effectivement, sur une ligne de conduite qui peut rappeler le Dirty Harry  de ses débuts.  On sort le flingue, on tabasse un voyou et …. et  voilà la rupture scénaristique : loin de régler les problèmes, on déclenche l’escalade de la violence et ce sont ceux qu’on a pris sous son aile qui paient les pots cassés.

Dans le tableau d’ensemble de ses relations avec ses voisins asiatiques  au bénéfice desquels, comme disait le peu regretté Jospin, Kowalski a « brisé l’armure », dans la peinture de ses relations avec le « puceau de 27 ans sur-éduqué » (c’est de lui) qui fait le pasteur dans le coin, dans ses relations à l’agressivité verbale ludique, chaleureuse et communautariste (on se perçoit et s’insulte au second degré comme irlandais, polak, rital …) avec son réseau de vieux copains, dans sa prise en main – pour en faire un homme, un vrai – du petit coréen timide d’à côté, le film est beaucoup plus riche que la ligne schématique qu’esquisse le paragraphe précédent ne pourrait le laisser supposer, mais elle pointe le problème essentiel : peut-on sortir de la violence sans en passer par la violence ?

Car ce que le film dessine, dont on ne sait en fait s’il le propose ou s’il veut prouver  l’aporie (l’impasse, l’absence d’issue rationnelle, raisonnable …) de la situation en soulignant l’absurdité de l’alternative indiquée, ce que Kowalski tente, prenant acte de l’engrenage dans lequel il est - et malgré eux ses protégés – engagé, ce que Kowalski tente pour s’arracher à la spirale de la vengeance itérée, c’est le sacrifice christique et pour finir, lui, les bras en croix sur le trottoir, criblé de balles, un briquet à la main, un briquet l’instant d’avant volontairement brandi dans une gestuelle de duel au revolver, assumée et  assurée de déclencher la fusillade. Il s’est arrangé pour donner à l’affaire des témoins. Les voyous vont partir cette fois « pour longtemps » sous les verrous. Le quartier va pouvoir retrouver un équilibre. Il n’est pas mort pour rien. Il le veut, il le croit, on nous le laisse croire ….  et on se demande, in fine, si c’est bien le message d’Eastwood, si c’est du lard  ou du cochon….

Car l’absurde de ces affaires, c’est que le mal est déjà, et largement, fait, dont une gentille, intelligente, ouverte et dynamique Sue a fait les horribles frais, un mal qui ne se répare pas à coups de bons sentiments et de messages d’espoir.

Car l’absurde, c’est qu’on ne peut sans doute rien attendre des effets thérapeutiques de l’emprisonnement de voyous incultes dont la rédemption par cheminement carcéral relève – il y en a …- de l’exception statistiquement inefficace.

Car l’absurde, en conséquence de ce qui précède, c’est  que le film n’envisage que la mise à l’écart  provisoire de jeunes à problèmes qui sortiront donc un jour en moins jeunes à plus gros problèmes.

Car l’absurde, c’est qu’à vouloir interrompre l’escalade de la violence, Kowalski a seulement choisi de s’en appliquer  l’aboutissement extrême et qu’en se sacrifiant, il a quoi qu’il en soit opposé à la violence de l’autre celle qu’il a décidé de s’infliger, ne faisant qu’imposer  à Dirty Harry de changer  de cible. Le problème est du coup résolu pour lui. À y bien réfléchir, pas pour ceux qui restent. 

S’en sortir sans prêchi-prêcha ? Je ne crois pas à la « récupérabilité » des jeunes qu’on nous montre. La solution est nécessairement en amont, très en amont, dans une modification complète des règles de fonctionnement social, dans un changement de société qui, par l’éducation et l’école, par la redécouverte chez les adultes installés d’une forme de vertu altruiste ouverte qui permette l’accueil de l’autre, « change complètement la donne ». Or cela paraît impossible.

Si  on ne trouve pas le moyen de parier, dans l’action politique, sur ce genre d’utopie, et je suis persuadé que subliminalement, c’est ce que le film souligne, c’est l’impasse et  qui ne laisse subsister qu’un retour aux  fantasmes éradicateurs de Dirty Harry. Sans une prise de conscience qu’Eastwood ne souligne pas, n’évoque pas, n’indique pas, par l’échec à mon avis potentiel du sacrifice individuel qui clôt le film, seule reste ouverte la voie des massacres à suivre. 

Tout, y compris la crucifixion que choisit Walt Kowalsky dans son beau costume tout neuf, avec ses cheveux fraîchement coupés pour la circonstance, tout est plus facile que l’effort pesant, quotidien, entêté, de la tolérance, de l’ouverture à l’étranger, du partage des acquis, du sacrifice des avantages, du primat de l’intérêt général sur l ‘intérêt particulier, tout.

Et c’est pourquoi ce  film, beau divertissement qui m’a réjoui en tant qu’Eastwoodmaniaque, ne m’a pas rendu optimiste. Au train où nous sommes partis, et qu’il nous montre, il ne fera pas jour demain.