28 novembre 2008
Aux Amériques …
Dans un billet daté du Monde (27/11/2008) et sous le titre School is money, une « Lettre d’Amérique » de Corine Lesnes me laisse rêveur, qui mériterait la reproduction intégrale. On pourra s’y reporter.
Mais je voudrais revenir sur deux ou trois de ses informations :
« C’est décidé. Malia et Sasha iront dans le privé. Après avoir visité les meilleures écoles de Washington, Michelle Obama a choisi Sidwell Friends, un établissement fondé en 1883 par un quaker et réputé être le « Harvard » des collèges de la capitale. Chelsea Clinton y a fait toute sa scolarité. C’est là que les figures de la scène politico-médiatique locale inscrivent leurs enfants (Bob Woodward, George Stephanopoulos, Mark Penn). Les frais annuels de scolarité s’élèvent à 28 442 dollars pour Sasha, qui est en CE1. Et 29442 pour Malia, en CM2. Soit près de 45 000 euros pour les deux fillettes âgées de 7 et 10 ans.
Le choix est sans surprise. Le dernier président à avoir opté pour le public est Jimmy Carter (pour sa fille Amy) en 1976. Carter était un moraliste. Dans son discours de la convention démocrate, il avait fustigé les élites qui envoient leurs enfants dans le privé. Aujourd’hui, ce type de raisonnement paraît simpliste. Barack Obama met ses enfants à Sidwell, mais il connaît bien le problème de l’éducation dans les quartiers défavorisés, Michelle, encore mieux. Et pourquoi les Obama devraient-ils, plus que d’autres, prêcher par l’exemple ? »
Pourquoi ? La réponse est tellement évidente qu’on est surtout surpris que la question soit posée. On retrouve ici – avec un peu de bonne volonté dans la transposition – la critique de Marx que je rapportais dans le précédent billet, formulée dans sa onzième thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières mais ce qui importe, c’est de le transformer ». On pourrait lire : « Les politiques ne font qu’interpréter le monde etc. ». Car comment comprendre le choix des Obama sinon comme un simple constat face à des structures éducatives dégradées, et surtout comme un renoncement annoncé devant l’ampleur des réformes à entreprendre.
En ce sens, ils prêchent quoi qu’il en soit par l’exemple. Mais c’est le plus mauvais.
D’autant qu’au prix où se paie cette démission idéologique, le scandale des inégalités sociales prend à la gorge. Et Obama, est démocrate ! Comme le fut le rigoureux Carter, accusé aujourd’hui dans son honnêteté intellectuelle de « simplisme », et qui, au moins sur ce point, a marqué une cohérence.
La décision des Obama est d’autant plus regrettable que « le maire de Washington, Adrian Fenty, un supporteur de la première heure d’Obama, aurait été assez content de recevoir un coup de pouce présidentiel. Il faut dire qu’il s’est lancé dans une tâche herculéenne : réformer un système scolaire en faillite depuis vingt ans. » Tiens …
La description qui suit de l’état local du système est, j’en conviens, de nature à relativiser nos déplorations hexagonales, mais ce qui frappe surtout, et que l’on ne peut que mettre à l’actif d’un pays où il est possible – quoi qu’on pense de celles retenues – de « tenter des solutions en dehors de la boîte », c’est le caractère drastique et – par rapport aux usages établis – révolutionnaire des décisions prises. On est loin de nos réformettes lénifiantes qui ne remettent rien de fondamental en cause et ratent du coup la cible.
Ainsi : « Le 12 juin 2007, Adrian Fenty, 38 ans, a procédé à l’équivalent administratif d’un coup d’Etat. Il a pris le contrôle des écoles, outrepassant le suffrage populaire (les écoles dépendent de districts scolaires dirigés par les conseils d’administration élus par la population). Et il a installé Michelle Rhee, 37 ans, au poste de chancelière de l’éducation. En un an, elle a licencié 24 directeurs d’école [il y a 146 établissements publics sur Washington], y compris celui de l’école de ses enfants. Elle a remercié 250 professeurs et 500 assistants, jugés non performants. Elle a décidé la fermeture de 23 écoles en sous-efficacité chronique [en 2007, 9% seulement des élèves accédaient à terme à un diplôme universitaire sur Washington]. Et elle est en train de négocier un système de paie au mérite, selon lequel les enseignants qui accepteront de renoncer à la sécurité de l’emploi verront leur salaire doubler. »
Il peut être utile de préciser que je suis sur le fond – a priori - à l’opposé de la philosophie ultra-libérale qui sous-tend ces mesures. Mais à défaut de connaître le dossier (des licenciements en particulier, ou des fermetures), j’admire la pugnacité d’une démarche qui, mise au service d’autres conceptions, serait indispensable pour quitter d’un vigoureux coup de rein le sillon que creusent, ici, nos laxismes frileux. Je crois à la nécessité d’une certaine violence administrative, une fois sainement établis les attendus de ses décisions. Il y a certes là un art difficile. Mais je ne vois guère d’autre issue.
Pour en revenir aux « solutions qui sortent de la boîte » made in USA, il en est, quoi qu’il en soit, qui laissent au moins songeur. Ainsi de la « méthode Fryer » :
Roland Fryer, 30 ans, un jeune chercheur qui a passé une partie de son enfance dans un laboratoire de fabrication de crack en Floride, qui a vu une partie de sa famille finir en prison et qui est néanmoins devenu le plus jeune professeur de la faculté d’économie à Harvard (et le plus jeune Africain-Américain à y avoir jamais été recruté), dirige l’American Inequity Lab, un laboratoire où il étudie les inégalités .
[Sa] méthode est déjà utilisée à New-York et à Chicago. Depuis fin septembre, 3000 élèves des collèges de Washington peuvent recevoir 100 dollars de prime mensuelle (2 dollars le point) pour peu qu’ils soient arrivés à l’heure, aient fait leurs devoirs et obtenu de bonnes notes (…) Comme l’a dit une enseignante au New-York Times, « nous sommes en concurrence avec la rue. Les enfants peuvent faire 50 dollars comme ils veulent ».
On a du mal à y croire. Il y a là évidemment un biais ahurissant, qui est celui de tous les renoncements : Allons dans le sens de la pente et tâchons d’y rouler plus vite que les autres. La réponse « Fryer » semble indéfendable, même dans sa prétention au réalisme – après quoi, ayant dit cela, il faudrait en faire la contre-proposition, adossée au pari rousseauiste d’une nature humaine fondamentalement bonne, ce qui est « de gauche », mais pas gagné ! Car quoi qu’il en soit du fond, de ce côté-ci de l’atlantique, j’avais en 2003-2004 des classes de collège dont l’argument dirimant, face à mes exhortations au sérieux et à mon éloge du travail, était, proféré en ricanant: « Oui, évidemment, vous, vous êtes payé pour ça, tandis que nous on nous donne rien ». Les bras m’en tombaient. Les mains m’en démangeaient. Fryer, lui, puise dans la cassette, comme un artiste qui paierait les spectateurs pour qu’ils supportent son numéro. Comment en est-on arrivé là et n’y a-t-il vraiment pas d’autres solutions, qui feraient par exemple appel à la soif d’apprendre, au sens civique et à l’intelligence ? Si ces mots ont un sens … Effrayant.
Il faut remercier Corine Lesnes de son travail d’information. Et ce qu’elle nous dit nous donne beaucoup à réfléchir. Mais dans cette dispute de la poule et de l’œuf qu’est la définition du rôle de l’école dans l’émergence d’une société plus juste et plus équilibrée, les politiques, je le crains, n’ont pas le quart d’un début d’idée.
Pour s’en tenir aux candidats déclarés ou devinés à la fonction suprême en 2012 (c’est demain, nous a prévenus Ségolène), ils pourraient opportunément axer leurs pré-préparatifs de campagne sur l’élaboration d’un plan détaillé de refonte du système scolaire, seule façon de s’affirmer soucieux d’avenir. Un vrai plan. Prioritaire sur tout le reste puisque tout le reste en découle.
Hélas, ils vont passer quatre ans à se battre sur des questions de réduction d’impôts ou de redevance télévisuelle … ou d’enfermement de mineurs que, responsables irresponsables, leur aveuglement quant aux exigences de la mise en route d’une vraie formation initiale aura conduits – faute d’apprendre à penser – au pire.
Et pendant ce temps-là , Sasha et Malia Obama poursuivront leur éducation de petites américaines privilégiées, tournant le dos à une guerre éducative dans laquelle on aurait aimé que, sur ce premier symbole, leur père s’affirme totalement engagé, une guerre éducative mère de toutes les autres si on accepte de la perdre, et la seule qui vaille vraiment d’être menée.
Quant à nous, Martine à l’école et Ségolène au pensionnat, Nicolas au spectacle et Carla à la guitare, et Bayrou partout et nulle part, on ira à la pêche en attendant que quelque gamin déboussolé nous pousse à l’eau. Faut le comprendre ce petit. Faut bien passer le temps quand on ne sait pas lire.
25 novembre 2008
Deux lectures.
Muriel Barbery – L’élégance du Hérisson.
J’avais négligé le livre lors de sa parution, et du succès qui l’a accompagnée. J’avais eu tort. Il traînait sur un angle de la bibliothèque. J’y suis venu un peu par hasard voici quelques semaines. Il est excellent. On y rencontre beaucoup d’intelligence et de réflexion, percevant assez vite que l’auteur sait être ce qu’elle est, agrégée de philosophie, sans pesanteur.
Roman à deux voix, celle de Renée, concierge des beaux quartiers de son état et crypto-intellectuelle que la nature a dispensée des atouts de la beauté, celle de Paloma, gamine lucide et surdouée que navre l’imbécillité des adultes. Roman gai, enlevé, profond, ironique, ponctué de morceaux de bravoure notables (formidables et hilarants décryptages husserliens), relevé d’aveux signant des goûts hétéroclites, du panache musculeux d’un rugbyman exceptionnel (avec en transparence Jonah Lomu) aux sonorités apaisées de la poésie japonaise et des hokkus de Bashô.
Ce livre est plusieurs fois un régal qui ne se raconte pas, ou alors il faut tout recopier. On y devine la passion de l’auteur pour Tolstoï (Guerre et Paix avant tout), pour le Japon (Muriel Barbery est actuellement pensionnaire de la Villa Kujoyama), pour le cinéma d’Ozu et la musique de Purcell (Didon et Enée).
Pour les peintres hollandais du XVII° siècle aussi, qui nous valent de très belles réflexions sur l’art et un excellent sujet de dissertation : « L’Art, c’est l’émotion sans le désir ». Elle a oublié d’ajouter : « Commentez. »
On a droit à quelques pages étonnantes de pertinente alacrité sur les sorbonneries thésardes, avec en ligne de mire Guillaume d’Ockham, moine franciscain et philosophe logicien du XIV° siècle, préoccupé de la Querelle des universaux (débats qui ont opposé du XI° au XIV° siècle les tenants du nominalisme, pour qui les concepts universels ne sont que des mots, tant n’existent que des êtres individuels, et les partisans du réalisme de tradition platonicienne, qui leur confèrent une réalité). L’analyse concilie la profondeur et le divertissement. On ne peut que savourer et puis applaudir.
Et tout cela tenu dans un fil narratif serré, prenant, dont la tension conduit nécessairement à la rupture, mais dans l’élargissement émouvant d’un humanisme qui évite la niaiserie et qui sait passer le témoin, de Renée à Paloma, d’une intelligence sans concession dénonçant le farcesque de nos vacations dans la pertinence sans défaut d’une observation affûtée.
Au début du roman, Muriel Barbery évoque Marx et sa onzième thèse sur Feuerbach (Ludwig – 1804/1872 - une des références formatrices initiales du grand Karl): « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières mais ce qui importe, c’est de le transformer » . Roman refermé, on s’aperçoit que Muriel Barbery - montrant plus qu’interprétant un monde - vient un peu, pour notre plaisir de lecture, dans une dédramatisation et une complicité maîtrisées, ironiques, cultivées et distanciées, de le transformer à notre bénéfice en un théâtre étonnamment divertissant, instructif, émotion incluse.
David Lodge – La vie en sourdine.
J’étais là aussi sur le point de passer à côté. Mais il ne s’agissait que d’un évitement provisoire et … radin. Le prix du livre décourage les porte-monnaie plats et j’étais bien décidé à attendre – pour m’éviter un débours de 21,50 euros – son inévitable parution l’an prochain en format Poche. Et puis une main amie me l’a offert. Grâces lui soient rendues.
Je n’aimais pas le titre. Maladroite traduction de Deaf sentence, jeu de mots appuyé sur Death sentence . Mais si on est habitué à entendre prononcer Sentence de mort, le traducteur à bronché devant Sentence de surdité. A-t-il eu raison ? Tant qu’à faire, Une vie assourdie m’aurait semblé meilleur, ou moins mauvais. Voire, osant le néologisme : Une vie débruitée… ou encore Une vie qui se débruite. Oui, pas mal le dernier, pour le jeu de sens et d’assonance analogique, de « débruite » à « délite ».
C’est un très bon roman, c’est un bon Lodge, ce n’est pas son meilleur. Comme si l’investissement autobiographique – avoué, assumé – bridait un peu la fantaisie, l’ironie des décapantes envolées de nombre de ses analyses précédentes. Il a 64 ans, il devient sourd , il faut vivre. Et pour cela le raconter. Du coup, pour nous, beaucoup de plaisir à le lire, qu’il serait sot de bouder.
Il se trouve par ailleurs que les hasards biographiques ont très sensiblement décalqué de la narration proposée nombre d’épisodes personnels (j’entends : à moi personnels) plus ou moins récemment traversés. Même âge, même situation familiale, même veuvage au même moment pour les mêmes raisons, ascendants de profils analogues dès que Lodge cadre les caractères, mère sacrifiée, père vaguement despotique devenu vieillard caractériel, même fin dans les mêmes circonstances. Tout à fait étonnant, et le sentiment de lire un compte-rendu de mes deux dernières décennies. Je néglige le piment sulfureux dont Lodge a tenu à épicer sa ligne narrative tout en restant dans cette veine de la dérision sarcastico-universitaire qui est malgré tout partie de son fond de commerce. Peut-être d’ailleurs les similitudes notées ont-elles à la fois retenu mon attention et biaisé mon jugement…
Peu importe. Le roman est très agréable. Peut-on dire qu’il est profond ? Sereinement philosophe plutôt, dans l’apaisement mi-résigné, mi-satisfait des premières misères d’un troisième âge qui n’a pas renoncé à tout mais qui, sachant que l’heure approche, doit apprendre à savourer ce qui pour l’instant se maintient. Sans illusion et sans vain désespoir. Descendre, ce n’est pas nécessairement dégringoler. Et la pente douce peut encore réserver quelques joies. Carpe diem. Cueillir le jour … et si possible les jours, enfin, ce qu’il en reste, tant qu’il en reste, et comme ils viennent.
21 novembre 2008
À côté de la plaque, la grève ….
Éducation Nationale : l’obstination des défilés à manquer la cible accable. Les disputes itérées, procès d’intention, querelles de chiffres, cris d’alarme au manque de moyens et invectives idéologiques diverses épuisent, dans la reconduction de leur fatale inutilité ….
L’image des enseignants dans le public ? Dans une courte chronique sur France-Inter, jeudi 20/11 matin, peu avant 8 heures, l’humoriste Didier Porte a fait un tour percutant de la question. Et même en enfourchant des poncifs hasardeux (… des feignasses habillées « minable », « baba-cool », vont revendiquer pour conserver leurs quatre mois de vacances …), il a tapé où ça fait mal : le peuple enseignant est hébété d’immaturité infantile et pleure sur un destin qu’il refuse de prendre en main.
Cette immaturité, et l’incapacité qui va avec de quitter la déploration pour l’invention, on en entendait l’écho la veille ou l’avant-veille dans les « J’accuse » (ridicules) à la Zola d’une Ségolène Royal dont ma foi je souhaite la ré-émergence, mais sans aucune illusion quant à son aptitude à saisir le ou à se saisir du problème éducatif dans son épaisseur.
Cette incapacité, on la retrouve dans le bloc-notes de Philippe Meirieu, brodant sur le mouvement de ce jeudi dans le ressassement des mêmes fariboles sur l’assassinat voltairien d’une école qu’on aurait peur de confier à Rousseau, envolées qui dispensent de proposer des solutions concrètes ou des angles d’attaque immédiats, directs et … responsabilisants.
Et malheureusement, les politiques en place – aujourd’hui, c’est Darcos, mais hier ou avant-hier ce fut Jack Lang, ce fut Jospin – gestionnaires d’un quotidien compliqué qu’ils ne savent pas traiter comme Alexandre le nœud gordien, cachent le sein qu’ils ne veulent pas voir, le joli sein plein de promesses d’une éducation nationale à confier, enfin … à ses enseignants.
Ne plus toucher pour l’heure aux textes .
Décréter l’autonomie des établissements.
Donner mission aux corps de contrôle et d’inspection de libérer cette autonomie dans une inventivité hors de toute crainte, mission de l’y accompagner dans l’émergence et la prise de responsabilités des équipes éducatives locales …
Voilà quel devrait être l’immédiat préalable.
C’est d’abord cela qu’il faut exiger
Et le cas échéant imposer, dans une mutinerie pédagogique affirmant « le droit des établissements à disposer d’eux-mêmes » dans leur diagnostic éducatif local et dans le choix des remèdes à y opposer aux pathologies constatées …
Et le reste suivrait, inévitablement :
Prise de conscience de la nécessité d’une autre formation des maîtres
Prise de conscience de la nécessité d’une autre définition des services
Prise de conscience de la nécessité d’une autre architecture / ergonomie des établissements
Prise de conscience de la nécessité d’une autre organisation que celle de l’heure de cours disciplinaire
Prise de conscience de la nécessité d’une formation intégrant à égalité un volet d’apprentissage des éléments de comportement et de culture nécessaires à la vie sociale et un volet d’accès à l’excellence individuelle
Prise de conscience de la priorité absolue à donner à la scolarité obligatoire en fondant-unifiant en un seul cursus en continu l’école et le collège
Etc.
Mais qui s’intéresse à cela, s’investit vers cela ?
L’heure est éternellement à l’attente du Deus ex machina …
« Aucu, Aucu, Aucune hésitation !
Râler, Râler, Y a que ça de bon ! »
18 novembre 2008
Bégaudeau-Gracq (II-2)
Prolongements ou prolongations ?
Seconde partie et suite de II-1 (précédent). L’Antimanuel.
Reprise ….J’en étais resté là :
(Et Bégaudeau là-dedans? Qu’avais-je donc noté de plus, et laissé de côté, chez Bégaudeau?
….)
Ce sont en fait les textes retenus, chapitre par chapitre, pour illustrer son propos réfléchi bien qu’iconoclasto-potache, que j’avais commencé à « lister ». En classant par catégories d’auteurs …
Rubrique Contemporains & Copains –
Adler (Aurélie)
On la trouve répertoriée sur le Net comme « doctorante au Celam » (Centre d’études des littératures anciennes et modernes / Université Rennes 2 / Hte Bretagne) et on repère sa participation à un ouvrage yourcenarien collectif publié en 2007 avec cet « abstract » :
Partie du Labyrinthe du monde de M.Yourcenar, qui a opéré un renouvellement de l’écriture autobiographique par son esthétique du décentrement, Aurélie Adler montre dans « Devenir du modèle autobiographique yourcenarien » comment Pierre Michon dans Vies minuscules et Pierre Bergounioux dans La Toussaint ont d’abord perpétué puis reproblématisé le modèle yourcenarien en l’adaptant aux pratiques d’écriture contemporaines marquées par « l’ère du soupçon ». Mais le « paradoxe terminal » que relève Adler, pour parler comme Kundera, c’est que le décentrement du sujet yourcenarien ne récuse pas littéralement l’entreprise autobiographique mais l’autorise par le détour de l’autre (la famille, le milieu culturel et intellectuel). C’est ce qu’elle appelle « l’heuristique de soi sur l’axe vertical du temps des ascendants ». Sous forme de célébration de figures comme Descartes, Hegel, par le narrateur de Bergounioux, elle se présente à l’envers, chez Michon, par la profanation de Rimbaud. Au plan énonciatif, si Yourcenar exerce une certaine autorité sur le lecteur, Bergounioux et Michon avancent par hypothèse et déduction qui produisent une narration striée.
Bantegnie (Gaëlle)
Professeur de philosophie. Cosignataire d’un ouvrage collectif sur le féminisme (14 femmes – Pour un féminisme pragmatique- Editions Gallimard – oct.2007), elle apparaît impliquée dans les Escales philosophiques de Nantes, manifestation annuelle (début années 2000) organisée (alors) avec la collaboration de la Société Nantaise de Philosophie, l’Université de Nantes … et le Piano’cktail de Bouguenais. En 2006, je vois qu’elle présente le film de Mike Nichols (Qui a peur de Virginia Woolf ?) aux Rencontres de Sophie, de nouveau connexes à la Société de philosophie nantaise. Etc. On me dit d’elle : Femme touche-à-tout…
Cadiot (Olivier)
Extrait d’un article en forme d’essai d’interview du Monde des livres daté du 12 janvier 2007 :
« Depuis vingt ans, cet écrivain inclassable navigue entre poésie et roman, instillant dans chacun de ses ouvrages de petites formes expérimentales. «Un nid pour quoi faire» est son texte le plus romanesque.
Une conversation en hiver. Intérieur-nuit, dehors il pleut. Deux verres sur un plateau, ti-punch, darjeeling ; deux bougies, un micro. Il fronce les sourcils après un silence : « C'est un portrait ? » Mais il hésite : « Vous faites comment d'habitude ? Vous racontez la vie des gens ? » ; On le rassure comme on peut, prévenu pourtant par sa fiche-auteur laconique sur le site de son éditeur, POL : « Né en 1956. » Bon, pas question de lui faire le coup de ‘Une vie, une œuvre’. »
Chevillard (Eric)
(Ce qu’en dit Wikipédia :) … né à La Roche-sur-Yon en 1964
D’abord remarqué pour son appartenance à un groupe d'écrivains publiés par les éditions de Minuit à partir des années 1980, parmi lesquels on peut citer Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint ou François Bon, plus remarquables en fait par leurs différences que par leurs — rares — points communs.
Dès le premier roman de Chevillard, Mourir m'enrhume, la critique salua son humour décapant et son jeu avec les conventions narratives, qui le placent dans la lignée du nonsense britannique et du grand maître de l'antiroman, Laurence Sterne. D'un ton souvent incongru, faussement désinvolte, le style de Chevillard se plaît à détourner les conventions linguistiques et à faire jaillir, de situations apparemment anodines ou anecdotiques, les événements les plus absurdes afin de mettre en question les fausses évidences sur lesquelles repose notre rapport au monde et aux choses.
Dans la mesure où elle remet en question les codes de la représentation, son œuvre, riche en audaces narratives, a été parfois classée dans le courant post-moderne.
En marge de son travail romanesque, Éric Chevillard a aussi publié deux volumes de textes brefs ainsi qu'un essai poétique inspiré par la peinture de Gaston Chaissac qui fut associé un peu abusivement à l'art brut et qui est mort en 1964 à La-Roche-sur-Yon.
Echenoz (Jean)
Né le 26 décembre 1947 à Orange (précision piquée sur une quatrième de couverture). Entre Ravel en 2006 et Courir (Zatopek) cette année, on en parle suffisamment. Et puis il a eu le Goncourt en 1999 pour Je m’en vais, dont je crois avoir déjà dit que je l’avais (très probablement) lu et qu’il avait glissé sur moi comme l’eau sur les plumes du canard…
Fat Mike
Bassiste et chanteur du groupe californien Nofx fondé en 1983 … J’ai glané peu de renseignements sur le Net sinon les innombrables changements de composition de ce quatuor, avec apparemment Mike (dit Fat Mike) en pivot stable. La catégorie musicale semble être celle du « punk rock bordelique » ….
Forest (Philippe)
Je sais déjà qu’il est professeur de Lettres modernes (ou de Littérarture comparée ?) à l’Université de Nantes. J’ai glané ici et là qu’il est né en 1962, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et docteur ès lettres, qu’il a enseigné la littérature française à Cambridge (Saint-Andrews), qu’il est l'auteur d’essais sur l'histoire des courants d'avant-garde (notamment sur Tel Quel et sur Philippe Sollers ). On me dit : « Ecriture marquée par le thème de disparition de l'enfant (sa fille est morte d'un cancer à l'âge de quatre ans) ce qui constitue le sujet de ses premiers romans, L'enfant éternel et Toute la Nuit, ainsi qu'un essai écrit dix ans après, Tous les enfants sauf un. Lauréat de la Villa Kujoyama, il a effectué un long voyage au Japon. Dans Sarinagara, il se rapproche de trois artistes japonais, dont Soseki, pour rendre sensible leur œuvre, ce qu'ils ont en commun, loin d'un exotisme factice. » On me l’affirme : « Son style rappelle celui de Tatsuo Hori ».Impossible de donner un avis personnel là-dessus…
Leténia (Jean-Luc)
En fait : Jean-Luc Le Ténia.
Le pseudo semble avéré… Je découvre. Auteur-compositeur-interprète underground ( ?). Dans la logique sans doute de l’affection de Bégaudeau pour les Wampas ? Mais est-ce vraiment le Leténia bégaudalien? « Chanteur atypique, médiathécaire à la ville du Mans dans le civil, Jean-Luc Le Tenia a été élu par Didier Wampas "meilleur chanteur français du monde". » On peut aller se faire une petite idée à l’adresse suivante où j’ai trouvé ma « citation »: {http://www.m-la-music.net/article.php3?id_article=1268}. Il y a une photo. A vue d’œil, un trentenaire…
Sorman (Joy)
Je résume, après un petit tour sur le net et une citation en forme d’acte de foi de cette fille de l'essayiste Guy Sorman, née en 1973, qui a d'abord été professeur de philosophie: « L'objectif, ce n'est plus l'égalité des sexes. C'est qu'il n’y ait plus qu'un seul sexe » . Evidemment ….
Joy Sorman s'est reconvertie post-enseignement dans les événements culturels, avant de se consacrer à l'écriture. Elle continue (?) à aimer 'L'Education sentimentale' ou 'A la recherche du temps perdu'. En 2005, elle signe avec 'Boys, boys, boys' (Prix de Flore) sa première oeuvre. Entre fiction et autobiographie, ce récit mi-roman, mi-essai, est une révolte contre la société qui a défini les rôles sexuels et contre les femmes qui restent silencieuses dans les dîners composés d'une majorité d'hommes. D’où sans doute la citation ci-dessus.Selon Frédéric Beigbeder, membre du jury du Prix de Flore, la jeune femme a 'un style saganien, mélancolique et tendre comme les films de Sofia Coppola'. Le titre du roman de Joy Sorman, 'Boys, boys, boys', fait référence au refrain d’une fameuse ( ?) chanson chantée par l'Italienne Sabrina dans les années 1980 (… ce qui ne me dit strictement rien).
Deuxième roman de Joy Sorman, paru en 2007 : Du bruit, éditions Gallimard-NRF. Ode semblerait-il au rap en général et à NTM (Joey Starr – Kool Shen) en particulier. Le livre est assez sévèrement critiqué, mais avec encouragements à poursuivre, sur le Net (par exemple : www.culture-cafe.net/archive/2007/04/05/joy-sorman-tague-la-blanche.html) où on parle de « Roman peu abouti… ».
Tresvaux (Xavier)
Il semble, comme Bégaudeau, collaborer aux Cahiers du Cinéma. On le trouve co-signataire en 2007 d’un ouvrage collectif consacré au rugby : Rugby 2007 / Le guide de la coupe du monde pour les jeunes passionnés de rugby . Le site de la Fnac ne signale pas d’autre ouvrage qu’il ait signé ou co-signé. C’est un probable « trente-quarante ans » …
Vasset (Philippe)
Notice sur le Net :
36 ans. Journaliste de formation, Philippe Vasset a étudié la géographie ainsi que la philosophie à Paris et aux Etats-Unis où il a exercé dans un cabinet d'investigation.. Son dernier roman s'intitule Un livre blanc (2007). C’est son quatrième livre, sous-titré « récit avec cartes ». Le titre révèle d’emblée un parallèle serré entre un projet : l’exploration, pendant un an, d’une cinquantaine de zones blanches figurant sur la carte n° 2314 OT de l’Institut géographique national couvrant Paris et sa banlieue, et le texte imprimé.
Citation :« J’étais dans les zones blanches comme avant le surgissement du texte, dans un grand vide où rien ne se fixe, où les expressions les plus contradictoires passent et repassent sans interférence et, au lieu de chercher à m’en extraire, je me complaisais dans cette languide plénitude infra-langagière, retardant au maximum le moment où un concept, une intuition finirait par polariser la langue. »
Point commun à toutes ces zones blanches ? L’auteur nous le livre en guise de non-conclusion : « Terrains d’excursions balisés, les jungles, les déserts et les montagnes ont cessé d’être des terrae incognitae : la frontière du monde connu passe désormais aux portes des villes. Les mégalopoles s’indifférencient sur leurs marges, et les zones blanches sont les avant-postes de cette transformation, les points par où Paris, Lagos et Rio communiquent comme les bassins d’une écluse. Un double mouvement rapproche les grands centres urbains : à l’internationale, grossièrement mise en scène, des sièges sociaux et des salons VIP répond celle des terrains vagues et des bidonvilles, zones poreuses, reliées entre elles par un réseau de correspondances fines comme des vaisseaux capillaires et qui peuvent permettre de voyager sans bouger.»
Wampas (Les)
Groupe de rock assez difficilement classable (surtout par moi !) créé en 1983 et qui semble encore en pleine jeunesse, autour de Didier Chappedelaine, dit Didier Wampas, auteur-compositeur et chanteur du groupe. Ils semblent assez marginaux dans l’univers du rock français et assez décapants. Un saut sur le site <http://wampas.com> permet d’écouter, mis en ligne le 06/11/2008 (et même de regarder (Clip)) une performance intitulée Universal que j’ai trouvé très réjouissante.
Rubrique « XX° siècle » …
Barthes (Roland) 1915 – 1980 …
Beckett (Samuel) 1906 – 1989 …
Bernanos (Georges) 1888 – 1948 …
Camus (Albert) 1913 – 1960 …
Cortazar (Julio) 1914 – 1984 …
Deleuze-Guattari (Gilles – Félix) 1925 – 1995 / 1930 – 1992 …
Eluard (Paul) 1895 - 1952
Faulkner (William) 1897 – 1962 …
Genet (Jean) 1910 – 1986 …
Gombrowicz (Witold) (x3) 1904 – 1969 …
Guyotat (Pierre) 1940 - …
Jauffret (Régis) 1955 - …
Michaux (Henri) 1899 – 1984 …
Perec (Georges) 1936 – 1982 …
Queneau (Raymond) 1903 – 1976 …
Rancière (Jacques) 1940 - …
Sarraute (Nathalie !) 1900 – 1999 …
Sartre (Jean-Paul) 1905 – 1980 …
Simon (Claude) 1913 – 2005 …
Supervielle (Jules) 1884 – 1960 …
A cheval XIX° / XX° ….
Bierce (Ambrose) 1842 – 1913 …
Conrad (Joseph) 1857 – 1924 …
Kafka (Franz) 1883 – 1924 …
XIX° siècle …
Balzac (Honoré ; « de ») 1799 – 1850 …
Flaubert (Gustave) 1821 – 1880 …
Melville (Herman) 1819 – 1891 …
Nietzsche (Friedrich) 1844 – 1900 …
Rimbaud (Arthur) 1854 – 1891 …
Stendhal (Henri Beyle) 1783 – 1842 …
Vallès (Jules) 1832 – 1885 …
XVIII° siècle …
Diderot (Denis) 1713 – 1784 …
XVII° siècle …
Pascal (Blaise) 1623 – 1662 …
Molière (Jean-Baptiste Poquelin) 1622 – 1673 …
Racine (Jean) 1639 – 1699 …
XVI° siècle …
Cervantés (Miguel de) 1547 – 1616 …
Du Bellay (Joachim) 1522 – 1560 …
Statistiques …..
En fait, l’Antimanuel de Bégaudeau, qui fait ses 307 pages, se détaille dans sa composition comme suit :
Page de garde et sommaire : 5 pages
Crypto-préface : 4 pages
Avertissement : 2 pages
Illustrations et vides: 47 pages
Texte théorique (Bégaudeau): 164 pages
Textes d’auteurs (extraits fournis) : 73 pages
Glossaire : 8 pages
Auteurs cités (partiel)-Présentation: 4 pages
Le texte théorique proprement dit et les textes à son appui occupent ainsi respectivement environ 55% et 24% de la surface éditoriale. L’Antimanuel assied donc son effort « pédagogique » pour une grosse moitié sur les réflexions de Bégaudeau et pour un quart sur l’exemplarité d’un mélange de textes littéraires voire, pour quelques-uns, antilittéraires. Le discours de Bégaudeau m’a amusé, je l’ai dit et déjà ailleurs, et je l’ai trouvé globalement enrichissant. Mais je me réservais de relire, à côté, les pages qu’il a retenues pour essayer d’y trouver, ou non, une forme, et laquelle, d’ouverture à la … littérature.
Le XX° siècle est représenté par 32 auteurs, dont 7 qu’on pourrait dire être des « copains ».
Trois auteurs sont à cheval sur le XX° et le XIX°, qui nous en offre, par ailleurs et en outre, 7 .
Diderot à lui seul est le XVIII° siècle.
Ils sont 3 au XVII°, 2 au XVI° et puis l’oubli, en deça, recouvre l’expression écrite.
Il ne s’agit donc pas à l’évidence d’un panorama de l’effort littéraire à travers les âges mais d’un échantillonnage d’humeur correspondant à la formation (et à l’auto-formation) de l’auteur aux fins de scander le monologue de son amour-haine pour les lettres et leurs gardiens du temple.
Et là, après une certaine adhésion au « décalage » de ses propos, le suit-on facilement dans ses choix ? Plus simplement, les textes qu’il a retenus sont-ils intéressants, riches, toniques et porteurs de cette possiblité d’ouverture et de dialogue pédagogique qui reste le souci premier et de Bégaudeau (je le présume !) et d’une formation à renouveler ?
Survol, par ordre d’apparition …..
Witold Gombrowicz – Journal, tome 1, 1953-1958 :
[1] un texte « à idées », intéressant à discuter, sur les écrivains faux-culs de la Pologne
d’avant-guerre (celle de 39-45)
[2] idem, cette fois sur les poètes et les rapports de l’art de versifier avec la réalité
[3] idem, avec une réflexion critique dont on démêle mal s’il faut la prendre au premier ou au second degré autour « du virus qui est le secret scandale de la littérature et qui fait qu ‘elle n’attire et ne charme plus personne ».
Friedrich Nietzsche – Crépuscule des idoles (1889) :
Un extrait (qui exige le commentaire) de l’avant-propos donné par Nietzsche à son essai
où il annonce vouloir s’autoriser, pour se délasser de réflexions philosophiques
épuisantes, le divertissement d’ausculter les idoles … à coups de marteau.
Blaise Pascal – Pensées - Fragment 680 (Le Pari) :
Probablement « incontournable » ; mais devrait toujours être abordé en collaboration avec le professeur de mathématiques pour mettre à plat (calcul des probabilités) le fond rigoureux de l’argument qui relève de la notion d’espérance de gain.
Molière – Tartuffe - « Le pauvre homme.. » : Rien à dire. Savoureux.
Jean Racine – Phèdre (« Hé bien ! Connais donc
Phèdre et toute sa fureur .. ») : Rien à dire. Exemplaire.
Jules Vallès – L’enfant (1879) :
Un formidable passage de révolte contre le manque d’amour des parents et l’école, avec
des envies de fuite (être matelot) et un passionnant et argumenté « rêve de nègre » (Oh !
comme j’ai désiré longtemps être nègre) qui ouvre la porte à un possible et très
approfondi dialogue avec les classes mélangées d’aujourd’hui.
Balzac – Illusions perdues (1843) :
Un intéressant morceau des débuts du roman, dans le salon des Bargeton à Angoulème,
qui nécessitera une mise en perspective du parcours de Lucien de Rubempré, parcours qui
n’en est là qu’à ses prémices.
Stendhal – Lucien Leuwen (1894 – Inachevé) :
Passage intéressant (S’embarquer pour l’Amérique ?) qui ouvre sur de bons thèmes de discussion : indications sur le caractère de Lucien ; vision de la mentalité américaine ; positionnement « républicain » et sensibilité « sociale » . Méritera là aussi d’être réinséré dans une présentation du projet romanesque de Stendhal.
J.Rancière – (Mallarmé, la politique de la sirène/1996):
Un texte théorique de clarification, précis, quant au regard qu’on peut porter sur
Mallarmé, observateur de son temps. Par la richese de ses allusions, ouvre sur un
important travail de contextualisation, à faire. Et sous-entend une nécessaire prise de
contact avec la poésie de Mallarmé …
Beckett – (Compagnie – 1980):
Texte difficile, très « cérébral », livré hors contexte sous le titre : Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer. La question principale étant même : quel est le sens (c’est-à-dire le but) de ce passage ? De combien va-t-il au-delà de ce qu’il dit ?
Intéressant, assurément.
Jean Genet – (Les Nègres – 1959) :
Début de la pièce avec indications scéniques (didascalies) et premières répliques . Une théâtralité qui exige la mise en perspective et la contextualisation (l’intérêt en soi ne saute pas aux yeux, sauf à donner la priorité aux arrière-plans). Il y a aussi là un fort potentiel d’exercices (… ouverts ! Par exemple : Quelle pièce peut-on imaginer à partir de ce seul extrait ? ). On expliquera au passage « in partibus infidelium » (à/s évêque in partibus)
Cervantès – (Don Quichotte) :
Une amusante ébauche de portrait liminaire du héros … Exploitation me semble-t-il facile.
Jean-Paul Sartre – (Les Mots – 1964) :
Un très intéressant extrait sur la fascination « familiale » pour les livres et sur la déréalisation qu’induit leur trop extrême fréquentation.
Philippe Forest (Le Nouvel Amour – 2007) :
Après la mort de sa fille, l’écriture comme bouée de sauvetage et comme trou noir. Discussion possible, oui.
Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres – 1899) :
Se souvenir que le roman a inspiré Coppola (Apocalypse Now). Ce qui renvoie à un de ces couplages enrichissants Littérature – Septième art que j’affectionne. Sinon…
Un fragment mystérieux, isolé de son contexte romanesque, une apparition de Kurtz. La mise en scène offerte est intéressante.
Que pourrait-on aussi - comme à propos de Genet ci-dessus - induire comme « histoire » à partir de là ?
Herman Melville (Bartleby le scribe – 1856) :
Une occurrence du fameux « I would prefer not to ». Amusant.
Diderot (Le Neveu de Rameau – publication 1891, posthume) :
Un beau passage dans une prose des plus « enlevées ».. Le morceau de musique autour duquel s’articule le texte - Les lamentations d’Ioumelli, selon la forme donnée - est plus exactement à titrer Les lamentations du prophète Jérémie pour le Mercredi Saint et à attribuer à Nicola (ou Niccolo) Jommelli, compositeur italien (1714-1774) adulé puis un peu oublié, mais qu’outre Diderot ont apprécié Rousseau, et Balzac.
Olivier Cadiot (Un nid pour quoi faire – 2007) :
Un texte primesautier, dialogue à une seule voix ( !), assez amusant à lire et, assurément, à « expliquer / ouvrir».
Du Bellay (Les regrets – 1558) :
Le premier sonnet, sauf erreur, modeste présentation par le poète de son projet ou non-projet (Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure / Je me plains à mes vers (….)/ Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires). On est loin de la Bérécynthienne, telle que dans son char …
Flaubert (Bouvard et Pécuchet – publication 1881, posthume) :
Aux trois premiers paragraphes près, occultés (Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert etc …), c’est le début de l’ouvrage, la rencontre fondatrice de Bouvard et de Pécuchet (qu’on apprendra plus précisément et plus loin être François-Denys-Bartholomée Bouvard et Juste-Cyrille-Romain Pécuchet !). Une page amusante, of course.
Faulkner (Le Bruit et la Fureur – 1929) :
Un extrait difficile. Exigera d’être beaucoup mis en situation. Hors contexte, interprétation mystérieuse et ouverte … mais ce peut être ici encore un exercice.
Deleuze – Guattari (L’Anti-Œdipe – 1972) :
Une page au demeurant fort intéressante – mais sans doute un peu difficile à aborder avec des élèves (niveau ?) – sur la schizophrénie. Elle est spectaculairement illustrée de photographies d’un couple et de leur fils, adulte, successivement et mimétiquement grimé en chacun de ses parents. Très étonnant. Très. Une réussite !
Pierre Guyotat (Prostitution – 1975) :
Un texte totalement incompréhensible dont l’intérêt (traduire ?) n’est pas évident. Qu’en faire ?
Ali à la blond’, palpez-vos, saphiqu’,a, just’les mâl’ vos frôl’t, ovrez pétal’, etc
Une page entière comme ça …
Pourquoi ce choix ?
Commentaire de Bégaudeau dans le corps de son texte théorIque: « Sacre des marginaux de Prostitution (…) Si on avait l’impétuosité de la moule et l’insolence de l’huître, on dirait que la langue est anarchiste, comme son homonyme Fritz et à rebours de son frère Jack ».
Mouais …. On peut sourire à ces blagues de troisième, mais passés les calembours, quelle sera l’exploitation pédagogique ? Pas évident. S’il n’est pas interdit d’espérer, on manque malgré tout de pistes …
Roland Barthes (Le degré zéro de l’écriture – 1972) :
Texte très intéressant sur la « valeur-travail» de l’écriture et la « flaubertisation » des écrivains après 1850.
Paul Eluard (Capitale de la douleur – 1926 et L’Amour, la poésie – 1929)) :
Successivement deux poèmes nettement surréalistes, où l’absurde fait sa petite musique. Certains aimeront.
Franz Kafka (in Un artiste de la faim et autres récits – 1919) :
Description technique « distanciée » et par là épouvantable d’une machine de torture et de mort (À la colonie pénitentiaire). Un texte exemplaire et glaçant.
Nathalie Sarraute (Ouvrez – 1997) :
Amusante mise en scène d’une quête grammaticale autour des formulations qu’introduit « Vous êtes ». Petit drame linguistique. Doit plaire à des élèves.
Jules Supervielle (Débarcadères – 1922) :
Joli poème en prose sur une montagne rêvant de la mer …
Albert Camus (L’étranger – 1942) :
Où l’on voit passer le vieux Salamano et son chien, figure forte bien qu’anecdotique du roman, et puis Raymond, qui cogne une femme. Figures d’Algérie, d’Oran et de partout. Un bon extrait.
Henri Michaux (Un certain Plume – 1938 et Lointain intérieur – 1938) :
Le premier texte (Plume a mal au doigt) est délicieusement hilarant. Très bien. Très propice au dialogue de classe.
Le second (L’animal mange-serrure) est un court extrait mêlant le fantastique et l’absurde. Poétique à ce titre …
Julio Cortazar (Cronopes et fameux – 1962 in Nouvelles, Histoires et autres Contes) :
Au fond une jolie parabole presqu’hugolienne (Et s’il n’en reste qu’un …) ! Amusant.
Les Wampas (Never Trust a Guy – 2003 et Kiss – 2000) :
Deux textes de chansons extraits des albums référencés (je suppose).
Titre 1 - Le Télégramme de Brest : Le n’importe quoi ‘rocker’ en concurrence au fond avec l’Eluard ci-dessus. Pourquoi pas ? Les deux absurdes syncopés se valent en première lecture …
Titre 2 - Aubusson 99 : Idem.
Ces choix « d’époque » ne sont pas indignes.
Joy Sorman (Du bruit – 2007) :
Un court hymne au rap du groupe NTM. Pourquoi pas ? Mais il faudra relativiser.
Aurélie Adler (Papillon de mai – Inédit) :
Excellent. Une leçon de parler « djeune » ouvrant nécessairement sur un intéressant dialogue de classe. Oui, excellent.
Xavier Tresvaux (Docile – Inédit) :
Un long texte intéressant sur deux parents alternativement au chevet d’un fils dans le coma. Crédible, lucide, acéré. Très bien.
Gaëlle Bantegnie (France 80 – Inédit) :
Un texte « porno-hard » dont je ne vois pas le positionnement … pédagogique. Impossible d’inscrire ça dans un dialogue explicite de classe de français. Que reste-t-il comme cadre d’examen? En accompagnement d’une séance d’éducation à la sexualité et pour dénoncer le non-usage du préservatif ? Bizarre.
Eric Chevillard (Sans l’orang-outan – 2007) :
Pourquoi pas ? Un texte d’humour-philosophant, sans grand génie mais pas désagréable faisant de l’orang-outang l’alter ego sage et distant de nos facéties . Oui, pourquoi pas ? Peut ouvrir une bonne discussion de classe.
Jean Echenoz (Je m’en vais – 1999) :
Un extrait assez amusant de chasse au lapin avec furet d’appoint sur le domaine des aéroports de Paris. Pas de reproche. Très exploitable.
Regis Jauffret (Jeux de plage – 2002) :
Intéressant. Une page où l’écrivain se satisfait de l’être et où il essaie de dire pourquoi.
Accessoirement, je suis en train de lire (à doses homéopathiques !), son Microfictions, gros succès de librairie, ses 1000 pages et ses (à la louche) 500 mini-drames.. Assez obsessionnel (pornographie, tendance gore). Fait de temps en temps douter de la santé mentale du bonhomme. Mais je n’en ai lu qu’une centaine …. Prix du livre France Culture-Télérama 2007 ? Ben mon colon …
Fat Mike (Conférence sur l’humour / Transcription – 2007) :
Un texte au statut incertain qui ne semble rien devoir au dénommé Fat Mike que j’ai référencé plus haut mais par contre tout à Bégaudeau himself. J’ignore donc les motifs de son « titrage ».
Sur le fond, quelques réflexions amusantes – et très personnalisées - sur le thème « trouve ton clown », moquant les consignes données aux apprentis comédiens.
Ambrose Bierce (Le dictionnaire du diable – 1911 (entrée : Lourdaud)) :
J’ignorais tout de ce « nouvelliste » américain réputé par ailleurs « journaliste virulent, dénonçant, sous une forme toujours humoristique, la bêtise, l'hypocrisie, la violence, l'exaction et le racisme et s'attaquant aux élus, aux capitalistes et aux notables ».
Le dictionnaire du diable est un recueil d'aphorismes où l’on peut lire par exemple des définitions telles que :
Bien-être: état d'esprit produit par la contemplation des ennuis d'autrui.
Raseur: personne qui vous parle quand vous souhaitez qu'elle vous écoute.
Médire: faire le portrait d'un homme comme il est, quand il n'est pas là.
On a ici un texte plus développé qui ne m’a pas semblé excellent démarrant sur le Lourdaud comme « membre de la dynastie régnante, dans les lettres et dans la vie ».
Claude Simon (La bataille de Pharsale – 1969) :
Il faudrait reprendre le livre pour se resituer. Difficile d’accès. Il n’est, à le feuilleter, qu’incompréhensible.
Le titre fait référence à Pharsale, ville de Grèce du nord (Thessalie) où - en 48 avant J.C. - César vainquit Pompée.
Lors de sa parution en 1969, le livre s’était vu tresser des couronnes par la critique .
Ainsi Claude Mauriac dans Le Figaro: « Comment a-t-on pu parler d'arbitraire ? Claude Simon écrit de façon somptueuse, mais rigoureuse. La Bataille de Pharsale est, comme tous ses romans, gouvernée. Le désordre apparent des sensations et des souvenirs, s'organise en un tout composé. Ligne après ligne, paragraphe après paragraphe, on ne voit d'abord qu'un grouillement de sons, de couleurs, de mots. Avec le recul, chacun des éléments dont une page est faite prend sa place, dans ce tableau, La Bataille de Pharsale. »
La page proposée, sans ponctuation, n’est pas des pires. À s’en tenir à elle, c’est à un texte cohérent et probablement assez beau dans ses descriptions, mêlant des observations directes et des souvenirs, dont on aurait ensuite aléatoirement ôté des membres de phrase, qu’elle pourrait faire penser.
Raymond Queneau (L’instant fatal – 1948) :
Un joli petit poème non rimé sur … la poésie.
Jean-Luc Leténia (Listes et autres commissions – 1997) :
Un texte amusant sur les joies du « lire » mais dont la formulation d’une des questions préliminaires (… préfèrerait-il qu’on le prive de cunnilingus ou de livres ?) semble limiter le champ d’application pédagogique à d’assez grandes classes (!) alors qu’il est par ailleurs très accessible à tous.
Georges Bernanos (Les grands cimetières sous la lune – 1938) :
Un beau texte, développé sur l’incipit : « Je ne suis pas un écrivain », à la fois simple, familier, sincère et humain.
Georges Perec (Les Choses – 1965) :
Un bon texte, à double tranchant, sur le cheminement émerveillé de l’immaturité amorphe des enfances à la veulerie consommatrice de l’âge adulte.
Philippe Vasset (Un livre blanc – 2007) :
Un bon texte descriptif. Tout à fait intéressant. Sur une « zone » .
Artur Rimbaud (A-Une saison en enfer (x3) – 1873 / B- Lettres de la vie littéraire de Rimbaud – 1931 (posthume)) :
[A]
- Alchimie du verbe . Deux extraits. À moi. L’histoire d’une de mes folies … et … La vieillerie poétique …
- Matin . N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable …
[B]- Lettre au directeur du Bosphore égyptien. Une longue missive , détaillée, sur des questions techniques compliquées de transport commercial de sel.
Textes tout à fait passionnants par les deux versants qu’ils proposent du Rimbaud visionnaire (souffle inspiré du texte) auquel a succédé le Rimbaud commerçant (alacrité précise de la plume et traitement renseigné, exhaustif, du sujet).
Pour Quel Bilan ?
Il y a là un « fonds » tout à fait étonnant par son caractère hétéroclite, comme l’émergence d’un fatras sympathique et spontané, curieux et indocile de lectures par tout temps.
Pour éveiller les intelligences et la réflexion, tout fait ventre, alors pourquoi pas cet échantillonnage assez irrespectueux des traditions et des passages obligés dont il est inutile de vouloir dénoncer le caractère aussi partial que lacunaire et dont il vaut mieux rêver avec gourmandise à ce qu’en peut faire, s’il sait se montrer à la hauteur de ses ambitions un peu déglinguées, l’auteur.
Car c’est cela en fait qu’on aimerait suivre : après le discours qui les introduit, le cours un soupçon « déjanté » - ou peut-être un peu plus - qui pourrait les prendre pour support.
Bégaudeau-Gracq (II-1)
Prolongements ou prolongations ?
Coupure de quelques jours autour du 1er Novembre pour cause de vacances scolaires et au retour, comme un remords de n’avoir pas tout dit le 28/10/2008. En lisant Gracq et Bégaudeau, j’avais pris quelques notes dont plusieurs interrogatives. Alors …
Un certain pédantisme larvé m’avait agacé chez Gracq, dans l’utilisation de mots rares, précis à en devenir abscons, sauf effort vers le dictionnaire. Il y a un charme, c’est vrai, des sonorités de la langue qui parfois pousse le « scripteur », en son vocabulaire, à la sophistication. Mais autant on s’enchante de ses trouvailles, quand on cède, écrivant, à sa propre poussée de préciosité, autant elle agace chez les autres lorsque, lisant, on se gratte la tête. L’affaire ne prend sans doute pas des proportions statistiquement dérangeantes, mais enfin élation (orgueil naïf ; noblesse exaltée du sentiment), congéable (à qui l’on peut donner congé), variantable (refusé par les ouvrages consultés – probablement: susceptible de variations, comme orientable l’est d’orientations), blandices (cajoleries, flatteries trompeuses – manœuvres de séduction) ou embu (d’un verbe emboire au sens proche d’imbiber) ne fleurissent pas souvent sous les pas du cheval écrivant. La question est de s’assurer que le texte y gagne et… je dois reconnaître qu’il n’y perd pas et qu’on reste, obstacle franchi, étonné par la finesse et l’acuité des analyses que parsèment par intervalles ces quasi-apax (l’apax est un terme à référence unique, non une seconde fois rencontré. De fait souvent « inventé » : Ptyx chez Mallarmé). Ce qui me fait penser que j’ai omis apex : point de la sphère céleste vers lequel semble se diriger le système solaire. Gracq parlait, lui, de l’apex dramatique d’un texte … et que j’aurais peut-être pu ajouter amphibologie (ambiguïté de sens due à la construction de la phrase : Le magistrat juge les enfants coupables – Ils sont coupables et il les juge, ou juge-t-il qu’ils sont coupables ?)
On a ici un interlocuteur qui nous fait l’honneur d’un champ culturel vaste, celui de ses goûts et de ses lectures, où il va de soi que, puisqu’il nous le suppose commun (?), s’il s’y promène avec nous au gré de sa fantaisie et dans le souci de nous faire partager ses enchantements ou ses irritations, il n’a pas celui (le souci) d’offrir une béquille à nos hésitations.
Passe encore pour le 9 thermidor (à compléter : An II et le cas échéant traduire : 27 juillet 1794) qui voit l’arrestation, de Robespierre (guillotiné dans la foulée le 10), passe encore pour la Sainte Alliance (1815 – Pacte prétendument mystique à valeur éthique et chrétienne signé entre le tsar, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse que Metternich transformera rapidement en union de puissances alliées contre les mouvements libéraux et nationalistes), ou pour le général de Boisdeffre, empêtré dans sa volonté d’étouffement de l’affaire Dreyfus « pour l’honneur de l’armée », ou pour le général Gamelin, accusé au procès de Riom, monté par Vichy, d’être parmi d’autres (dont Léon Blum) responsable de la débâcle de 1940… mais j’avais, impardonnable, oublié, trop loin d’Atala, que le Meschacebé n’était que l’ancien nom du Mississipi qui plaisait tant, dans son exotisme, à Chateaubriand et – j’avoue tout – j’ai dû chercher pour isoler, sans nulle certitude, dans le cens, la dîme et le trois pour cent, ce dernier comme la rente arrêtée en 1878 pour aérer les finances publiques, sur avis sans enthousiasme de Gambetta et sous Mac-Mahon, une rente qui se distinguait en ceci qu’elle s’accompagnait d’un amortissement obligatoire par tirage au sort.
J’ai ensuite laissé Saint John Perse à son Récessionnal, pour initiés, non répertorié mais très nécessairement : lieu où il aimait à se retirer, et emporté par mes doutes, j’ai noté pour me souvenir de m’en moquer qu’en cours de lecture, page 275, parce que le contexte était assez ampoulé, j’ai même pris gaufrier pour un mot savant … avant d’y reconnaître le « moule à gaufres » vulgaire et l’une des insultes favorites du capitaine Haddock .
À se promener avec Gracq, à côté des aînés incontournables du XIX° siècle, qu’il prolonge jusqu’en 1922 pour permettre à Marcel Proust d’achever son périple glorieux, indépassable et fascinant, à côté de Flaubert (il faut reprendre la Tentation de Saint Antoine ? Bien, on reprendra), de Balzac (il faut décidément que je lise Béatrix et relise Les Chouans), de Baudelaire (il n’aime pas Élévation (Mon esprit tu te meus avec agilité / Et comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde …) , c’est bien son droit !), de Stendhal, objet de dilection (plus simplement : tant aimé), à côté de Tolstoï ((re?)lire Les cosaques) préféré à Dostoïevsky, de Tchekov ((re?)lire La steppe), à côté d’autres non notés parce que suffisamment connus, j’ai fait des découvertes ou réveillé des souvenirs vagues, dans des renvois par ailleurs deux ou trois fois témoins de cette proximité de Gracq avec le surréalisme dont je n’étais pas conscient.
Par exemple Germain Nouveau (1851-1920) qui l’était vraiment pour moi, poète qui a fréquenté la bohème littéraire et Verlaine et Rimbaud, avant de préférer le renoncement chrétien et le mysticisme.
Par exemple Charles-Albert Cingria (1883-1934), poète suisse des plus confidentiels mais présenté quand on se renseigne comme quasi-précurseur des surréalistes …
Je n’ai non plus probablement jamais lu aucun des 61 poèmes en prose de Paul Claudel qui – connexes à ses séjours de diplomate en Chine – sont rassemblés dans Connaissance de l’Est.
Je n’avais qu’une très lointaine idée de l’existence d’Achim von Arnim (1781-1831), représentant du romantisme allemand fort goûté par André Breton, dont Gracq, parmi ses Contes bizarres, apprécie tant : Les héritiers du majorat, une affaire assez compliquée d’échange d’enfants (pour conserver un majorat – bien inaliénable attaché à un titre de noblesse et transmis avec le titre à l’héritier du titulaire ; merci Larousse) avec à la clé quelques morts violentes.
À propos de romantisme allemand, Jean-Paul m’a demandé une vérification : Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean-Paul (1763-1825), « romantique du roman » qu’on me dit influencé par Rousseau et dont je sais n’avoir jamais rien lu… ni Maria Wuz, ni La loge invisible, ni Le Titan, ni Hesperus … diable ! Aller feuilleter en bibliothèque ?
J’aurais probablement aussi fort peu disserté sur les Vieux Coppées de Verlaine, auxquels Gracq revient à plusieurs reprises et dont l’histoire m’a amusé. Outre l’admiration de ses contemporains, réelle (succès considérable et Académie Française), François Coppée (1842-1908), chantre du prosaïsme et de la simplicité, s’est vu l’objet de quelques moqueries. Anatole France, devant une couronne mortuaire portant l’inscription : « Offert par les joueurs de boules de Neuilly », n’aurait pu retenir : « Tiens ! Un vers de Coppée… ». Et pour se moquer du « maître », et de ses dizains (ou dixains : groupes compacts de dix alexandrins), la jeune insolence de Verlaine, Rimbaud, Charles Cros … et Germain Nouveau (bis) s’amusait à en composer sous la désignation, donc, de Vieux Coppées. Ainsi l’incipit de Verlaine à une série d’entre eux :
Pour charmer tes ennuis, ô temps qui nous dévastes,
Je veux, durant cent vers coupés en dizains chastes
Comme les ronds égaux d’un même saucisson,
Servir aux amateurs un plat à ma façon.
Tout désir un peu sot, toute idée un peu bête
Et tout ressouvenir stupide mais honnête
Composeront le fier menu qu’on va licher.
Muse, accours, donne-moi ton ut le plus léger,
Et chantons notre gamme en notes bien égales,
À l’instar de Monsieur Coppée et des cigales.
Dans les « de-moi-oubliés », Tristan Corbière (1845-1875) a resurgi, avec sa santé fragile et ses Amours jaunes, qui serait resté seul, dans le confidentiel de sa Bretagne natale et l’amertume de sa passion douloureuse pour une Marcelle, si le susdit Verlaine n’avait pas fait sa promotion (Poètes maudits). Et Gracq trouve « admirable » sa Rapsode foraine …
Si tu la rencontres, Poète
Avec son vieux sac de soldat :
C’est notre sœur … donne - c’est fête –
Pour sa pipe un peu de tabac.
Tu verras dans sa face creuse
Se creuser, comme dans du bois,
Un sourire, et sa main galeuse
Te faire un vrai signe de croix.
Voilà, à peu près, pour les quelques notes prises en cours de lecture et que je m’en voulais d’avoir l’autre jour négligées. Je passe sur Novalis (Friedrich, baron von Hardenberg. 1772-1801) qu’il va falloir que je me décide à aller (un peu) lire et sur Huysmans (1848-1907) dont j’avais à vingt ans beaucoup aimé À vau-l’eau et Là-bas, mais dont j’ai trop oublié À rebours qu’arpente Des Esseintes auquel on ne cesse de se voir ici ou là renvoyé et qu’il faut bien décidément que je reprenne.
Je glisse aussi sur Edgar Allan Poe (1809-1849), que j’ai un temps pratiqué – comme tout le monde ; on n’oublie pas le Double assassinat de la rue Morgue, même si nombre d’Histoires extraordinaires ne m’ont laissé que le souvenir assez vague d’installations de contextes gothiques où finalement rien n’aboutit, à quoi je ne suis pas certain de ne pas amalgamer H.P. Lovecraft (1890-1937) … et puis il faut absolument que je me décide à lire Les aventures d’Arthur Gordon Pym – Poe, donc, dont justement je ne connaissais pas la nouvelle qui plaît à Gracq : Le domaine d’Arnheim. On s’en procure facilement la lecture sur le Net, ce que du coup j’ai fait. J’y ai retrouvé les impressions de mes souvenirs et cet art, pour moi assez décevant, de la mise en perspective de promesses inouïes et d’effets d’annonce de l’ordre du fantastique dans des atmosphères où jouent l’inavouable et le merveilleux mêlés… pour ne déboucher in fine sur rien. Mais Baudelaire étant passé par là et mon échantillonnage de Poe étant regrettablement étriqué, je me hâte de déplorer l’impudence de ce jugement.
Et Bégaudeau là-dedans? Qu’avais-je donc noté de plus, et laissé de côté, chez Bégaudeau?
Ce sera en partie 2 !
13 novembre 2008
Le Monde de l’Éducation
J’ignore s’il y a eu du Rififi au Monde de l’Éducation.
Je ne l’achète pas assez régulièrement pour ne pas manquer de temps en temps des chapitres, mais enfin, le numéro de cet été (Juillet-Août 2008 – n°371) abritait sa rédaction et la suite sous la férule de Brigitte Perucca (Rédactrice en chef), flanquée de Marc Dupuis (Rédacteur en chef adjoint), quand celui de Novembre (n° 374) ne revendique plus en tête de gondole et re-titré « Responsable éditorial » que le seul Marc Dupuis.
Exit Brigitte Perucca.
Comme disait Hugo en se grattant la tête (Les pauvres gens) : Diable, diable !
Bon. On a le droit aussi de changer d’activité. Mais enfin, ma curiosité s’interroge…
Je m’étais offert le numéro 371 parce qu’il m’annonçait, dispensées par des maîtres glorieux, dix-huit « leçons pour penser et apprendre le monde », et le numéro 374 pour me passer les nerfs sur Françoise Dolto. Dans les deux cas, peu d’efficacité.
L’été d’abord, fût-il passé.
N° 371 - …
On m’y a offert quelques pensées de Pascal, façon classe de première.
Jean-Pierre Luminet m’a ensuite informé de ce que : « …l’univers n’est pas infini, mais fini sans bord. Si vous prenez une fusée et que vous filez droit devant vous, un jour, après des milliards d’années, vous vous retrouverez à votre point de départ, dans quelque direction que vous soyez parti ». L’ânerie logique est évidente. Dans quelques milliards d’années, je doute d’être en état de reconnaître quoi que ce soit, d’autant que le Soleil se sera éteint. Ah ! C’était façon de parler ? Bien, bien … Il en profite, JP Luminet, pour m’informer aussi que c’est Edgar Allan Poe qui dans Eurêka, en 1848 « eut le premier l’intuition de la résolution de l’énigme scientifique du noir de la nuit ». Renseignements pris, il semble que Mark Twain de son côté ait eu une égale intuition.
Fort vieille histoire, effectivement…
Connue sous le nom de « Paradoxe d’Olbers » et formalisée par celui-ci en 1826, mais en réalité introduite depuis la fin du XVI° siècle et l’ouverture de la révolution copernicienne à l’hypothèse d’un univers infini que devraient illuminer, Soleil ou pas, une infinité d’étoiles : Pourquoi la nuit est-elle noire ?
En escamotant toutes les étapes, la réponse est de fait très récente (Edward Harrison – 1985). L’Univers, né avec le Big Bang, est trop jeune (dix milliards d’années) et nous ne pouvons donc recevoir de lueurs que de celles des étoiles à moins de dix milliards d’années-lumière de nous, le rayonnement émis par les autres ne nous étant pas encore parvenu. Il n’y en a pas assez dès lors qui pour nous « luisent » et puissent nous rendre le ciel nocturne lumineux.
Théodore Monod survient, qui me donne des leçons d’humilité écologique en citant Mirabeau : « Les hommes sont comme les pommes : quand on les entasse, ils pourrissent ». La phrase pourrait resservir d’éclairage au malaise des cités …
Nicolas Hulot lui succède, qui en appelle à une éducation « écologique ». Il est suivi de près par Jared Diamond qui a mis en lumière dans son ouvrage Effondrement comment les habitants de l’Île de Pâques ont disparu par sabordage : auto-destruction de leur environnement … et qui produit, à l’appui de ses thèses, des plaisanteries à la Compagnon. Je rappelle que dans ses réponses à la question soulevée du déclin de la culture française, Antoine Compagnon notait anecdotiquement (cf. son livre de dialogue avec Donald Morrison) que personne ne se serait intéressé à l’hypothétique disparition de la culture belge ! Et bien Diamond nous le refait version Berlusconi : « … pensez-vous qu’il y aurait des soldats américains en Irak si la principale exportation de ce pays était les brocolis ? ».
On a ensuite une pincée de Claude Levi-Strauss (né en 1908 et toujours bon pied, bon œil !) sur la diversité des cultures humaines (un extrait de Race et Histoire – 1952) avec en prolongement une longue interview qui m’a semblé pleine de banalités (peut-être du cela-va-sans-dire-mais-mieux-en-le-disant ?) de Françoise Héritier (elle lui a succédé au Collège de France) qui veut « relativiser le relativisme culturel ».
Un texte « amusant » » de Sigmund Freud sur l’illusion religieuse, dérivée du désir enfantin d’être protégé par un père tout-puissant, précède un entretien ma foi agréable avec Jean-Claude Carrière qui veut « être aux aguets du merveilleux », ce qui est sympathique quand on se rafraîchit comme lui de la naïveté charmante du grand consolamento des religions tout en soulignant qu’elles sont « un dérèglement des sens, particulièrement du sens critique ».
Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote et universitaire éminent qui s’est fait une tête de notable du Second Empire (ou peut-être de la Troisième République), plaide pour un ancrage géopolitique de la réflexion avec un vrai bon sens pédagogique : « La géopolitique [doit être ouverte] à ces futurs citoyens que sont les jeunes. C’est en cela que le rôle des professeurs d’Histoire-Géographie est fort important, dans la mesure où ils peuvent montrer à leurs élèves comment on peut confronter les représentations antagonistes de tel ou tel conflit. Celles-ci passent [d’ailleurs] non seulement par l’Histoire, la Géographie, ou la Presse plus ou moins partisane, mais aussi par le cinéma et le roman. En cela, le rôle de leurs collègues philosophes et littéraires peut être novateur et précieux. »
Michel Lussault (Université de Tours) souligne que « nous sommes tous des urbains » et qu’il « est temps d’apprendre aux jeunes la nouvelle condition urbaine » (mais encore ? Pour qu’ils cessent de brûler des voitures ?) et Gérard Noiriel (Directeur d’études à l’EHESS) plaide pour un enseignement de l’histoire de l’immigration, soulignant à quel point « les préjugés envers les Italiens ou les Polonais dans l’entre-deux-guerres ne le cèdent en rien en violence à ceux dont sont aujourd’hui victimes les populations issues de l’Afrique ». Son plaidoyer est convaincant.
Dans le topo qui suit , de Jacques Le Goff, sur l’identité européenne, à peu près tout est éclairant. Avec une adresse critique à Xavier Darcos : La constitution de la personnalité européenne passe avant tout par la connaissance de [ses] sédiments, de [ses] héritages, de [son] histoire. Aussi la réforme (…) proposée par le ministre de l’éducation nationale (…) me paraît-elle manquer un des objectifs fondamentaux de l’enseignement : celui de la transmission des processus historiques de constitution de la personnalité européenne. (…) Ce savoir, autant que celui du français et des mathématiques, doit être un axe fondamental de l’éducation aujourd’hui. On comprend … et je suis d’accord, mais sans occulter le reste de la planète. L’humanisme doit être très large, surtout s’il veut faciliter l’intégration. D’où viennent « les autres »? …
J’ai quoi qu’il en soit été très intéressé et curieux d’apprendre l’existence (Editions De Boeck / 2007) d’un impressionnant manuel d’histoire de la littérature européenne (150 universitaires européens et 1000 pages !) sobrement intitulé : Lettres européennes. Essayer d’y aller voir, assurément …
On a droit ensuite à différentes choses inégalement enrichissantes, sur la philosophie à l’usage des petits (Derrida, Deleuze ; mouais …) ou sur ce qu’on appelait autrefois les pédagogies actives (un C.R. du livre de Luc Cédelle dont j’ai par ailleurs parlé ; deux très bons textes de Célestin Freinet ; une expérience alternative à Montpellier du type trop-beau-pour-être-vrai (il faudrait observer sur place)) ; suivent quelques vaticinations paradoxales de Michel Serres et un reportage sur un lycée pilote proche du Futuroscope de Poitiers (qui « prépare les futurs citoyens de l’ère numérique » …) dont je n’ai guère retenu que l’adresse internet de son site (http://www.lpi.ac-poitiers.fr). Y faire un saut ?
Un bilan somme toute un peu maussade, insuffisamment fidèle au programme annoncé : Leçons pour penser et apprendre le monde ….
C’est de l’effet d’annonce, ça. Et j’ai acheté le numéro.
À Dolto, maintenant.
N° 374 - …
Oui, enfin, c’est un titre. De fait, la stricte partie « Dolto » du numéro n’a rien de passionnant. Et puis les témoignages convergent. Il n’y a pas de « méthode Dolto », à tout le moins pas de méthode « transportable».
Son « à ma façon » ne semble pas avoir eu les potentialités pour devenir un « à la façon de ».
La démarche s’efface avec son concepteur.
Ce qui ne me déplaît pas.
Les approches pédagogiques gagnent à être observées (j’entends qu’on gagne à les observer, les analyser, les discuter, pour forger son propre outil), pas à être imitées ; c’est la personnalité du maître qui fait la qualité de sa méthode. Idem probablement Dolto. Et puis Carlos, entre nous …
J’ai plutôt retenu, sous le titre étonnant de « Tueries en Finlande », un papier assez anti-finlandais d’Olivier Truc (« Notre envoyé spécial à Helsinki ») qui n’est pas loin (et tout à fait près subliminalement) de faire porter au système éducatif local, sous les succès flatteurs des enquêtes PISA, la responsabilité d’une jeunesse dépressive (« La société finlandaise est dure. On ne parle que de compétition » / On a longtemps entendu ça du Japon …). Peut-être. Il est certain, quoi qu’il en soit, que ce n’est pas par la compétition qu’on peut réaliser l’éducation de tous dans l’excellence de chacun … J’avais pourtant déduit d’enquêtes précédentes qu’il y avait là-bas les prolégomènes d’une piste intéressante.
Sous le titre « La Fac forme, l’état recrute », Benoît Floc’h évoque la maquette des nouveaux concours de recrutement d’enseignants. Je trouve qu’on complique inutilement des choses simples et qu’on devrait en rester à ce principe à deux étapes : - [1] proposer, dans des filières spécifiques de l’enseignement supérieur, des mastères de haut niveau scientifique orientés soit vers la polyvalence (où se recruteront les professeurs référents d’un cursus-élève à revoir et d’abord dans le champ de la scolarité obligatoire), soit vers la spécialisation (pour la charge à venir d’enseignements strictement disciplinaires) - [2] pré-recruter, sur la base de ces mastères et pour un « Compagnonnage formatif», des aspirants-professeurs qui fonctionneront pendant (au moins) une année scolaire comme assistants permanents de titulaires chevronnés dont ils assureront progressivement la co-responsabilité des charges. La titularisation n’interviendra (sur dossier / entretien / micro-soutenance d’un mémoire) qu’au terme de ce temps de compagnonnage. Les laissés-pour-compte pourraient se voir proposer une année d’aide à la reconversion.
La prétention à une pré-professionnalisation des concours est une ânerie. On n’accède aux dimensions de ce métier qu’en situation, sur le tas, un tas soigneusement encadré, guidé, soutenu.
Et ce compagnonnage serait une bonne façon d’introduire efficacement d’indispensables pratiques de travail en équipe.
J’exécuterai d’un mot l’article sur Les enjeux de la nouvelle seconde, j’entends : ce dont il rend compte. Tout ça est à côté du problème et lamentablement frileux.
Sophie Blitman est allée regarder du côté des « télés éducatives » qu’elle dit « à l’assaut du net ». L’utilisation de vidéos en classe (sous réserve d’équipements !) peut se révéler un outil efficace, mais je déplore qu’on se jette sur le numérique sans se souvenir qu’on a raté les possibilités du télévisuel. Le vrai but devrait être aujourd’hui ce qu’il était déjà – et qu’on a occulté - il y a trente ans : mettre en route une autre pédagogie en faisant prendre en charge les élèves par des équipes.
Dans les années 80, à la place qui était la mienne (Corps d’Inspection/ niveau régional), j’avais tenté de proposer au ministère une action globale d’échanges pédagogiques en direction du corps enseignant sur la base de séquences de classe filmées suivies de débats, action qui se serait appuyée sur les moyens (à redéfinir) des CRDP (Centres Régionaux de Documentation Pédagogique). Flop.
C’est pourtant à ce niveau, en permettant par ce biais aux enseignants de comparer puis de discuter leurs pratiques , que des prises de conscience – gelées dans les solidifications conservatrices qui avaient succédé au mouvement de mai 68 – auraient pu se faire jour. Car c’est le maître dans sa classe comme membre de l’équipe éducative de son établissement et co-responsable d’un projet pédagogique local à faire émerger qu’il fallait toucher et faire réfléchir.
Cette exigence demeure. Et j’ai le sentiment que ce que décrit Sopie Blitman ne le prend pas en compte, croyant une fois de plus que les solutions peuvent être individuelles, par une aide-au-maître-avec-des-outils-de-préparation-de-son-cours, ou par des modules-informatisés-de-soutien-au- élèves. Et c’est une grossière erreur.
J’ai trouvé intéressantes les pages consacrées aux Etats-Unis : L’éducation, grande oubliée des priorités. Et oui, là-bas aussi … Le thème y serait, paraît-il, kitchen-table issue (un sujet de table de cuisine, sans importance en somme). Dramatique. Mais nous ne faisons pas mieux. L’éducatif, chez nous, ça ne se met sous la dent que pour la grand-messe annuelle du baccalauréat ou quand les lycéens s’accordent quelques congés supplémentaires et bruyants dans la rue. Avant et après, on oublie. En 2001 pourtant, Georges W. s’est secoué et a fait voter la NCLB : No Child Left Behind (Aucun gamin décroché). Il y aurait depuis quelques progrès, mais seulement quelques … (réf. Hélène Harrer . Centre d’Histoire Américaine de Paris-I) et le constat dressé … par Barack Obama serait sévère. Mais enfin, comme chez nous, c’est un discours du vœu pieu qu’on trouve dans sa bouche : faire de l’enseignement scientifique une priorité nationale / lutter contre le taux d’échec au collège en incitant les districts scolaires à changer de stratégie / accroître les compétences des cadres de l’éducation/ … On connaît. C’est la suite qui compte et qu’on attend. L’Arlésienne …
Deux pages d’Antoine Prost (Université : La loi Faure a 40 ans) viennent nous rappeler le souvenir du seul grand ministre de l’Éducation Nationale que nous ayons eu, en tout cas sur la période de ma vie d’observateur-utilisateur, de mes classes de lycée à ma retraite. Il scintillait d’intelligence et de finesse et savait – au meilleur sens du terme, quoi qu’on lui ait plus souvent attribué le mauvais – sentir le vent. Il n’a pas et, c’est regrettable, survécu au référendum d’Avril 1969 avec démission du Général à la clé.
Nicolas Truong a interviewé Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, et Dominique Ottavi dont il commence par nous annoncer que dans Conditions de l’éducation (Stock – 2008), prétexte de l’entretien, ils « éclairent d’un jour nouveau la crise de l’autorité et des savoirs scolaires ». L’ennui, avec tous ces gens qui ne cessent de nous éclairer sur la crise, c’est qu’ils ne nous donnent aucune lumière sur les façons d’en sortir. Ce ne sont pas les analystes qui manquent. Ce sont les propositions ! Et l’entretien du jour le confirme !
Je note pour terminer que – tenant à me donner tort – Philippe Meirieu « propose dix renversements nécessaires pour (re)construire une école démocratique » dans son dernier essai : Le devoir de résister / ESF éditeur. Bon, j’irai voir. Mais enfin je pratique régulièrement Meirieu en ses écrits. Quoi qu’il en soit de ses qualités et d’une réflexion en général intéressante, je le trouve propositionnellement souvent timide, ou timoré….
Bien. Pensum terminé.
Pourquoi m’imposer ces comptes-rendus ? Dieu seul sans doute et ma conscience, qui se garde bien de me le préciser, le savent.
Peut-être simplement pour, laissant une trace écrite, ne pas avoir « lu pour rien ».
Scripta manent (Les écrits restent - … faisant le pendant à Verba volent (Les paroles s’envolent)).
Seules valent les idées qu’on s’est donné la peine de mettre en forme.
08 novembre 2008
Bad Godesberg sauce Darcos
Les "Propos recueillis par Luc Cédelle" en page 11 du numéro du Monde daté de ce samedi 08 Novembre me laissent incertain quant à savoir si je dois rire ou pleurer. Car sur le fond, et pour qui voudrait voir aborder le coeur des problèmes, il est itérativement navrant de constater que les ministres de l'Education nationale en général et, aujourd'hui, Xavier Darcos en particulier, se contentent de passer sous les fourches caudines de l'état de fait en accompagnant leur soumission à l'inertie hébétée du système de décisions en dentelles qui sont seulement la cigarette du condamné à mort.
On ne peut rien changer à un fonctionnement pédagogique qui court sur son erre et à sa perte en ne sachant pas intégrer l'ensemble des classes d'âge qu'il affirme former? Et bien, se dit le responsable politique, dans l'hypothèse optimiste où il en est conscient, prenons en acte et faisons de l'accompagnement, du soin palliatif, ça soulagera un peu les derniers instants du malade et je pourrai me défiler tranquillement avant l'extrême agonie.
Du coup, on s'occupe de gestion comptable du nombre d'enseignants, on lâche quelques primes, de début de carrière ("d'entrée dans le métier":1500 €), d'encouragement à mieux évaluer "nouvellement" les élèves de CM1/CM2 (400 €), on concède quelques avantages, cultureux (un "pass" pour se pinacothéquiser et autres compléments esthétiques - cela dit, c'est en soi une excellente chose et qui signe une juste reconnaissance du rapport particulier et qu'il faut faciliter de l'enseignant à la culture; simplement ça n'a rien à voir avec les questions de fond à traiter) ou immobiliers (prêt à taux zéro pour faciliter la réinstallation suite à une mutation; ça séduira mais c'est broutille quand il faudrait revoir les traitements pour accorder le rang social du professeur à l'importance de son rôle), etc.
Manoeuvres de contournement. Ce qu'elles manifestent, c'est qu'on renonce à transformer le système installé et qui s'est pédagogiquement pérennisé sur de mauvaises bases, totalement inadaptées à la volonté de gagner le combat de la formation de tous dans l'excellence de chacun. On renonce à ce qui aurait pu naître des essais brouillons de prise de conscience de 1968 et, faute de révolution, on gère au moins mal (?) ce qu'on sait (le sait-on?) être l'abandon du seul idéal qui vaille, celui de l'intelligence pour tous, en accompagnant de menus gestes "sociaux" la défaite en marche, et bien avancée, de la pensée collective.
Gestion sociale de l'économie de marché (Bad Godesberg) / Focalisation gestionnaire de l'accompagnement d'un désastre pédagogique (Darcos). Même non-combat.
En précisant que pour d'autres raisons et d'autres analyses, j'adhère au premier repliement, quand je dénonce le second. L'économie de marché ne me choque pas, mieux gérée. Le désastre pédagogique me désespère.
05 novembre 2008
L’après Subprimes et Obama…
Pour une cohérence éducative à long terme.
Je ne comptais pas y revenir une fois encore, mais à suivre un peu tant la crise des Subprimes et ses conséquences financières que la montée à la Maison Blanche de Barack Obama – et à lire les commentaires autour – ne cesse de s’imposer cette évidence itérative que tout se traite en amont et que tout dépend de l’école.
Et que ce n’est pas pris en compte.
Ce changement profond des mentalités, qui englobe tout dans ses exigences et aussi bien les questions raciales et les affrontements de toutes sortes à travers la planète que le scandale des inégalités aux deux extrémités duquel s’exhibent les misères et l’existence indéfendablement dorée des gros revenus, ce changement profond qui suppose une autre vision du monde pour s’opérer, c’est seulement à l’école qu’on peut l’enraciner. Et cela ne relève pas des palinodies étriquées sur les programmes et les apprentissages auxquelles se livrent les cabinets ministériels successifs - aujourd’hui celui de Xavier Darcos – et contre lesquelles se lèvent immédiatement et sans hauteur de vue les automatismes frileux des syndicats.
Juste deux points, deux thèmes seulement, puisqu’il faut bien commencer et sortir des « Y-a-qu’à ».
[1]
On ne règlera les problèmes de formation intiale de masse qu’en réinventant une prise en charge homogène des enfants de la scolarité obligatoire (6 ans – 16 ans) dans une école refondue (primaire + collège) dédiée à cette spécificité. En sautant à pieds joints par dessus le collège pour s’occuper de la réforme du lycée après avoir parlé du primaire, Xavier Darcos manifeste assez qu’il n’a pas vu le problème. La définition d’une E.S.O. (École de la Scolarité Obligatoire) est la cheville ouvrière de tout ressaisissement scolaire.
Deux principes y devront être à l’œuvre.
La progression au long d’une formation citoyenne assise sur des activités d’ouverture à l’intelligence du monde et à l’intelligence des rapports humains dans toutes leurs dimensions (compréhension, échange, communication, dialogue, …) s’y doit faire à mi-temps, par le biais de groupes d’âge laissés à leur hétérogénéité naturelle et suivis par des professeurs référents polyvalents.
La poursuite choisie d’une excellence individuelle s’y doit développer à mi-temps, par le biais de groupes mobiles par champ de connaissances ou de techniques, de niveau homogène sans référence à l’âge, confiés à des spécialistes de la matière, acquérant cumulativement des unités de valeur disciplinaires et construisant leur profil optimal à venir d’entrée dans la vie active ou de prolongement d’études.
[2]
On n’obtiendra pas la réinsertion indispensable des populations scolaires dans les voies d’une formation désirée, motivante et efficace sans passer par la souplesse et les marges d’adaptation et d’initiative d’une autonomie vraie des établissements, porteurs d’un projet que devront investir des équipes pédagogiques travaillant sur un principe de temps plein, à l’écart des individualismes magistraux strictement minutés du lycée napoléonien qui sont encore aujourd’hui le fond des pratiques enseignantes.
Or il n’est pas possible de parler d’autonomie, de temps plein et d’équipes dans les locaux actuels tant ces notions supposent des conditions de travail et de travail confortable, dans un environnement bureautique adapté, implanté dans des bureaux individuels et des salles de réunion à disposition.
On nous parle de perspectives épouvantables de chômage endémique, suite à la crise financière, on nous dit en même temps que le secteur du BTP est en dégringolade … Et bien, voilà une bonne opportunité : la mise à niveau, dans la perspective d’une redéfinition cohérente du métier d’enseignant, de tous les établissements scolaires. Quoi de mieux qu’une politique de grands chantiers pour occuper des bras disponibles ? Et relancer à court terme la machine économique et puis, dans la foulée et enfin, la machine pédagogique ?
Il faudrait – on peut – développer. Mais d’abord, qui écoute ?