AutreMonde

Réflexions sur l'actualité de l'Education Nationale et... Commentaires divers et parfois développés (humeur, lectures, spectacles) .

24 septembre 2008

Entre les Murs : Et après ?

Il n’y avait pas grand monde en salle ce matin. Séance de onze heures, MK2 Odéon, Paris V° arrdt. Une grosse demi-douzaine de « troisième âge », deux ou trois trentenaires. Des profs sans doute.

La question posée était finalement : Peut-on rendre, vraiment, la vérité du collège ?

La réponse est hésitante. Ce n’est pas oui. Mais ce n’est pas si mal. Encore que ….

Bégaudeau se défend bien avec sa quatrième, même si ses gamins ne sont pas de la race des pires, et j’ai trouvé sa classe presque calme, assez concentrée sur l’enseignant, risquons le mot, plutôt docile. Pas d’affrontements incessants pour des casquettes, des capuches, des foulards qu’on ne veut pas ôter, pas de déplacements browniens à tout propos, pas de jets de stylos, de crayons, de gommes, d’effaceurs (ah ! les envols d’effaceurs  dans les classes de collège en devoir surveillé …), pas de borborygmes divers avec hurlements de rire collectifs aux imitations réussies de flatulences ; et puis au bout du compte, une pratique bon enfant de l’insulte entre élèves.

Il me semble qu’on a adouci le tableau.

Les gamins, à savoir qu’ils jouaient, ne sont pas rentrés dans cette violence ingérable qui est le quotidien des conflits de classe.

Grâce de l’enseignant ? Charisme ? Bégaudeau semble certes parvenir à établir une véritable esquisse de dialogue avec ses élèves … mais on a le sentiment que les gosses font largement la moitié du chemin. Avec ce reproche que la classe est en fait réduite à trop peu d’interlocuteurs, qu’il n’y a pas de vision collective du groupe, depuis le bureau, manque essentiel. 

Le réel est beaucoup plus noir, les entrées en classe plus homériques, les conflits bien plus durs si on ne les voit pas venir de très loin. A plusieurs reprises, des erreurs pédagogiques patentes (amorcer un ordre dont il est prévisible qu’il ne sera pas nécessairement exécuté et, devant un refus, insister) se diluent dans une surprenante bonne volonté des récalcitrants n’ayant  fourni au fond qu’un raidissement initial de pure forme.

Trois situations malgré tout vont à leur terme. Koumba, qui ne veut pas lire une page du journal d’Anne Franck, et Souleymane, qui semblait assez accommodant dans son inertie scolaire et passe au tutoiement un jour avant, le lendemain, de faire monter la mayonnaise en dégâts collatéraux sur un incident qui ne le concerne même pas au départ.

Dans le premier cas, Bégaudeau a tort d’insister ; c’est lui qui crée l’affrontement, sur une opposition où finalement la gamine (Koumba) se montrera – sur mon expérience personnelle de ce genre de situation -  exceptionnellement modérée.

Dans le deuxième cas, la décision de Bégaudeau de conduire personnellement et immédiatement l’élève chez le principal est aberrante et invraisemblable. Il est absolument exclu de laisser sa classe sans surveillance, absolument. Je ne conçois pas que qui a enseigné puisse entériner cette situation « cinématographique ». Si on prétend traiter l’ affaire qu’on nous montre à chaud (elle est en fait vénielle dans le contexte actuel des collèges difficiles), il faut envoyer un délégué de classe chercher le CPE pour qu’il prenne en charge l’élève … et c’est de toute façon ici disproportionné.

Dernier cas, la sortie violente de classe de Souleymane. Elle lui vaut un conseil de discipline puis une exclusion définitive. La mise en scène de la sortie est crédible, pas ses conséquences. Ce qu’on nous dit et qu’on nous fait voir de l’élève ne vaut pas exclusion et n’y conduirait pas en situation réelle. Par contre, les palinodies de Bégaudeau qui gère mal l’incident et induit lui-même une procédure dont il désapprouve les conclusions ne sont pas à porter à son crédit pédagogique. Il est vrai que personne n’est parfait.

Sinon ? Les enseignants ne sortent pas excessivement grandis de cette histoire, encore qu’elle soit à ce point Bégaudeau-centrée que le peu d’espace qu’on leur laisse les condamne à la caricature. On ne sent pas d’ailleurs, dans sa profondeur, le malaise qu’installe l’attitude des élèves dans ce type d’établissement, ses répercussions profondes sur le psychisme des professeurs. Quelques réactions épidermiques ne donnent pas l’ampleur du problème.

En ce sens comme en plusieurs autres, le film hésite au bord de la vraie dénonciation qu’on pouvait espérer… Constat semi fictionnel de la solitude de l’enseignant – clairement perceptible – il laisse au spectateur la charge de deviner la faible inventivité managériale du chef d’établissement et la nette incapacité de l’équipe éducative à se percevoir comme telle pour examiner les difficultés sous un angle d’attaque collectif. Dommage, vraiment dommage.

Car ce faisant, il entretient l’illusion d’une question pédagogique reposant sur des aptitudes individuelles à  la bonne ou à la mauvaise gestion de classes hétérogènes et multiethniques sans faire comprendre qu’elles sont, ces classes, le signe en soi encourageant d’un violent effort social d’intégration qui se heurte à l’inadéquation du système obsolète dans lequel on le maintient.

Le film est triste et Bégaudeau touchant et le premier plan (Bégaudeau sifflant un petit noir avant de descendre dans l’arène) comme le dernier (la salle vide et en désordre  où résonnent les bruits de la cour) portent toute l’émotion du métier. Mais ce métier justement est à bas. Et pour le reconstruire en répondant positivement à l’exigence d’intégration sociale citée plus haut, c’est aux structures qu’il faut s’attaquer, ce sont les services qu’il faut redéfinir, la formation des maîtres qu’il faut remettre à plat, la « gouvernance » des établissements qu’il faut revoir, le découpage et le contenu des activités scolaires qu’il faut repenser, la gestion d’ensemble d’un système éducatif terreau d’une société meilleure qu’il faut réorganiser en profondeur dans l’oxymoron de réseaux d’établissements scolaires localement cohérents et nationalement coordonnés mais farouchement autonomes.

Las le politique, la tête dans le sable, délègue à quelques hauts fonctionnaires la responsabilité de penser des questions sur lesquelles ils n’ont aucune expérience et de concevoir des propositions visant à faire boire des ânes qui n’ont pas soif. Inutile gageure.

L’espoir changea de camp, disait Hugo, Le combat changea d’âme.

Et c’est là qu’on en est. Et c’est là la question : Comment donc redonner à ces gosses l’espoir ? Car le reste suivra.

Vous avez dit : Comment ?

Michel Jonasz, jazzant,  a depuis fort longtemps esquissé la réponse : Changer tout !

Posté par Sejan à 18:04 - Système Educatif - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 septembre 2008

L'hippocampe de Proust ... et de Saint-Augustin

HIPPOCAMPE  n.m. (gr. hippos, cheval et kampé, courbure). 1. Poisson marin à tête chevaline etc. (...) 2. ANAT. Zone du lobe temporal de chaque hémisphère cérébral faisant partie du rhinencéphale* et jouant un rôle dans le comportement. 3. MYTH. GR. Animal fabuleux, mi-cheval, mi--poisson.

*- Rhinencéphale: partie la plus primitive du cortex** cérébral, formant un anneau à la face interne de chaque hémisphère, intervenant (...) dans le comportement, les émotions et la mémoire chez les mammifères.
**- Cortex: couche de substance grise située à la surface des hémisphères cérébraux, contenant les corps cellulaires de neurones et responsable des fonctions les plus élevées du cerveau.


In: Le petit Larousse illustré (dernière édition).

C’est la définition anatomique ci-dessus qui servait de support, sous le titre L'hippocampe de Proust, au premier *** de six articles consacrés cet été aux Métamorphoses de la mémoire, articles publiés quotidiennement du mardi 15 au dimanche 20 juillet dans le journal Le Monde . Ils étaient signés - homonymie et coïncidence - Hervé Morin.
*** ... Au premier et au plus intéressant. La suite le fut decrescendo ...

Je renonce à résumer et je donne d'abord le texte dans sa totalité.
J'essaierai de commenter-prolonger (?) ensuite....

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Que sait la science de ce qui, dans la tête d'un Proust, abrite les souvenirs, les entretient et les ressuscite ? Tout converge vers l'hippocampe, leur gardien mystérieux. Et la madeleine ? C'est la clé sans  laquelle le passé serait à jamais perdu ...

Longtemps,science et littérature ont fait chambre à part. Marcel Proust les a réconciliées. Outre la montagne d'exégèses qu'a suscitée son oeuvre, le "phénomène proustien" a engendré une foule d'analyses psychologiques et neurobiologiques.
Ce "phénomène", c'est bien sûr celui attaché à l'épisode de la madeleine, relaté au début d'A la recherche du temps perdu .

Le narrateur, goûtant chez sa mère un biscuit trempé dans du thé, est soudain assailli par une vive émotion. Intrigué, il cherche en lui-même et découvre la cause de ce trouble. Le voilà transporté des années en arrière, le dimanche matin à Combray, lorsque sa tante Léonie lui offrait un morceau de madeleine trempé dans son infusion de thé. Souvenir en apparence ténu, anodin.
Mais, écrit Proust, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

J'ai tout un dossier d'articles qui tentent de réinterpréter scientifiquement cet épisode, témoigne la neurobiologiste Pascale Gisquet (CNRS - université Paris-Sud), qui a bien voulu mettre ses archives à notre disposition. J'ai moi-même été très inspirée par Proust, confesse-t-elle. Étrange attrait... tant le premier réflexe des scientifiques est de se défier d'un témoignage subjectif. Mais Proust fascine les spécialistes de la mémoire. Sans doute, avance le neuropsychologue Francis Eustache (Inserm-université de Caen), parce que ce visionnaire a eu bien avant nous l'intuition que la mémoire est au centre du psychisme: elle permet la rencontre intime avec soi et avec I'autre, présent ou absent. Peut-être aussi parce que chacun de nous, un jour, a cru mordre dans sa madeleine...

Qu'a donc découvert la science de ce qui, dans la tête d'un Proust, mais aussi sous nos crânes, abrite les souvenirs, les entretient et les ressuscite ? 0n sait des choses, mais on en ignore plus encore, prévient Serge Laroche, du laboratoire de neurobiologie de l'apprentissage, de la mémoire et de la communication (CNRS-Paris-Sud). La science de la mémoire est très jeune et porte sur un organe longtemps reste inaccessible, le cerveau. Depuis un siècle, les scientifiques ont compris que celui-ci est organisé en ensembles interconnectés, et que son unité cellulaire de base est le neurone. Le neuroanatomiste espagnol Santiago Ramon y Cajal (1852-1934) avait supposé que c’étaient des modifications de "protubérances" neuronales qui étaient responsables de la mémorisation. Ses successeurs lui ont donné raison.

Chaque neurone est en effet capable de transmettre de l'information, sous la forme d'influx électrochimique et de synthèses moléculaires, et aussi d'entrer en contact avec des milliers d'autres neurones. Les points de contact, ce sont les "protubérances" de Cajal, Ies synapses. Les études sur l'animal ont montré que l’activité de ces synapses peut être renforcée, voire qu'elles peuvent se multiplier au fil de l'apprentissage, et ce de façon durable, dans un remodelage à long terme qui implique des cascades complexes de gènes. Sur des souris mutantes, on en a déjà identifié 165 qui jouent un rôle important dans le fonctionnement synaptique, dit Serge Laroche.
Avec un milliard de millions de connexions, la combinatoire de ces réseaux est hallucinante !
Que serait donc un souvenir dans cette jungle neuronale ? Il serait un motif particulier d'activation cellulaire de réseaux neuronaux, répond Serge Laroche. Concrètement, chacun des sens du jeune Marcel, sollicité, entraîne l'activation d’une portion de son cerveau. Tout un réseau neuronal est impliqué. Les noeuds de ce réseau  (les synapses) sont renforcés par la sollicitation extérieure qui devient perception. Un souvenir correspond à une réactivation du réseau dans la configuration que la perception a créée. A chaque souvenir correspond un réseau qu'il faut activer pour se le remémorer, avance Serge Laroche.

Pour ce qui est de la mémoire simple, comme celle qui intervient dans la modification des réflexes d'évitement d’un organisme basique tel que l'aplysie, un escargot de mer que j’ai étudié, nous comprenons très bien ce qui se passe, dit l'américain Éric Kandel, Prix Nobel de médecine en 2000. Mais pour des choses plus complexes comme l'odorat, modalité sensorielle très vaste, combinée parfois avec la perception visuelle, c'est plus compliqué. Nous ne comprenons pas exactement comment tout cela est traité au niveau de l'hippocampe.


L'hippocampe ! Depuis un demi-siècle, cette structure profonde du cerveau fait l'objet de tous les soins des spécialistes de la mémoire. Comme souvent, c'est un cas clinique qui a tout déclenché. En I'occurrence H. M., un jeune américain épileptique qui a subi en 1953 une ablation de l’hippocampe et d'une portion des lobes temporaux, censée mettre fin à ses crises. Depuis lors, H. M. est prisonnier du temps: ses souvenirs, dégradés, se sont figés à la période précédant son opération. Ses capacités intellectuelles sont intactes, mais il est incapable de retenir une information nouvelle plus de quelques secondes. Sans mémoire, impossible de construire ... l'avenir.

La psychologue Brenda Milner a pu montrer que son amnésie n'était pas absolue: H.M. a bien enregistré que ses parents étaient morts, et que Kennedy avait été assassiné, sans doute en raison de la charge émotionnelle de ces événements. Il a aussi pu apprendre à recopier un motif en le regardant dans un miroir, une compétence qui  mobilise la mémoire inconsciente. Mais après des décennies de consultations, il ignore toujours qui est Brenda Milner. Grâce à H. M., grâce aussi aux psychologues expérimentaux, les sciences cognitives distinguent plusieurs types de mémoires, reliées par des passerelles cérébrales qui restent à identifier. D'un côté, la mémoire à court terme, ou de travail, de l'autre celle à long terme. Celle-ci peut être implicite ou procédurale. Elle nous permet de faire du vélo "inconsciemment". Elle peut aussi être explicite (consciente). Raffinement supplémentaire, on ne confond pas dans cette dernière ce qui est sémantique (connaissance): Combray n'est pas éloigné de Guermantes, et ce qui  est épisodique (histoire personnelle): J'allais voir tante Léonie le dimanche matin.

Pour mieux cerner cette mémoire autobiographique, l'équipe de Francis Eustache a interrogé des femmes de 65 ans sur leur passé. Quelle que soit l'ancienneté du souvenir évoqué, la période de vie concernée, c'était bien l'hippocampe qui était activé, indique le chercheur.
Et la madeleine, quel est son rôle ? C'est la clé sans  laquelle le passé serait resté  perdu: Il dépend du hasard que nous rencontrions [le passé] avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas, écrit Proust. Son narrateur eut plusieurs fois la chance de tourner cette clé: à Guermantes, un pavé disjoint  le  projette en pensée à Venise, sur les dalles inégales de la place Saint-Marc. Ou le tintement d'une cuillère le transporte vers un sous-bois, où son train avait stoppé jadis....

Les chercheurs ont préféré s'intéresser aux odeurs. Celles-ci sont supposées souveraines pour ouvrir ces vases disposés sur toute la hauteur de nos années, comme I'écrit Proust, où sont encloses autant de sensations passées. L'aromachologie (la psychologie de l'olfaction) tente de déterminer leur rôle dans la résurgence des souvenirs anciens. Mais en laboratoire, les odeurs ne se sont pas révélées un indice très puissant dans les tests de mémorisation où elles sont associées à des chiffres, des images ou des actions. Au point que le psychologue expérimental Alain Lieury (Rennes-II) soupçonne que, plus que l'odeur,  c'est peut-être la vue de la madeleine qui fut efficace.

Une expérience conduite par John Aggleton et Louise Waskett (université de Cardiff) autour d'un musée de la ville de York consacré aux Vikings montre pourtant leur puissance d'évocation. L'exposition associait une fragrance particulière à chaque scène présentée - terre, bois brûlé,viande... Un interrogatoire, auquel ont été soumis des visiteurs, six ans après l'avoir parcourue, a montré qu'en présence de ces odeurs, ils étaient capables de se souvenir de détails plus nombreux (+ 20%) que lorsqu'on les aspergeait - ou non - d'autres parfums.

De telles observations ne cernent pas réellement le "phénomène proustien", qui implique l'évocation, chargée d'émotion, de souvenirs forts anciens. Simon Chu et John Downes, de l'université de Liverpool, ont exposé des sexagénaires à des odeurs ou à des indices verbaux, et leur ont demandé de décrire les expériences passées qui leur venaient. Alors que les mots renvoyaient les "cobayes" à  des souvenirs datant de la période où ils avaient de 11 à  25 ans, les réminiscences induites par les odeurs remontaient à leur petite enfance, à l'âge où I'on se voit offrir des madeleines.

Récapitulons: le jeune Marcel - en faisant l'hypothèse que Proust s'est inspiré d'événements réels - va le dimanche grignoter une madeleine chez sa tante. Cette expérience multisensorielle renouvelée se traduit dans son cerveau par une poussée de connexions neuronales, impliquant des phénomènes à la fois électrochimiques et la production de protéines, qui stimule et renforce durablement certains circuits. Ceux-ci vont constituer un souvenir, "stocké" dans l’hippocampe. Des décennies plus tard, une saveur oubliée réactive ce réseau délaissé, sous la forme d'une émotion qui, d’abord sans contexte et sans objet finit (miracle !), dans l'écheveau des neurones, par s'annexer des configurations qui avaient accompagné sa mise en place  originelle.

Le reste est littérature: Tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé...

*********** ]

De fait, relire le long passage où Proust décrit pour la première fois l'expérience de la madeleine après avoir lu l'article ci-dessus est assez fascinant, tant le processus de remontée des souvenirs qu'il y détaille "colle" au schéma évoqué de configurations neuronales particulières enfouies au sein d’une soupe de configurations en vrac, stockées dans les profondeurs de l'hippocampe, et que de confus courants de convection peinent à ramener à la surface au choc d’une impulsion extérieure.

Je redonne intégralement ce long passage de la Recherche:


(...) un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais q'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.


Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s'agit.

Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Extraordinaires pages d’analyse, bien sûr. Proust les avait fait précéder de quelques lignes qui encore une fois semblent un quasi démarquage des affirmations des scientifiques d'aujourd’hui, comme si c'étaient eux qui avaient bâti un modèle sur la base de ses intuitions. Son approche est "poétisée" bien entendu, mais comment ne pas la lire en métaphore du modèle scientifique ultérieur. Ainsi:

Tout cela [le passé] était en réalité mort pour moi. Mort à jamais? C'était possible. Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.


Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas
.

Pour fascinante que soit une modélisation physico-chimique de la question, éclaire-t-elle davantage le phénomène?
J'évoquais il y a peu de temps Saint Augustin et, dans les Confessions, ses méditations - entre autres - sur la question. Dans de longues pages sur la mémoire, Augustin en vient à l'oubli, et l'évocation qu'il en fait montre combien il s'installe déjà dans cette conception d'une mémoire  immense vrac de souvenirs, de configurations mémorielles qu'on nous donne aujourd’hui pour neuronales,  plus ou moins aisément mobilisables et qui navigueraient confusément, aléatoirement, dans des convections très imparfaitement maîtrisables. Ainsi (Chapitre 19 - Livre X) :

L'oubli n'est jamais total.

(...) lorsque la mémoire elle-même laisse échapper un souvenir, comme il arrive quand nous oublions et que nous cherchons à nous rappeler, où cherchons-nous en fin de compte sinon dans la mémoire elle-même? Qu'elle nous offre une chose pour une autre, nous la repoussons jusqu'à ce que se présente celle que nous cherchons. Et lorsqu'elle paraît, nous disons: "C'est elle". Nous ne le dirions pas si nous ne la reconnaissions pas, et nous ne la reconnaîtrions pas si nous ne nous en souvenions pas. Il est certain, pourtant, que nous l'avions oubliée.

Ou serait-ce qu'elle n'était pas sortie toute de notre mémoire, mais que nous nous servions de la partie conservée pour chercher l'autre ? La mémoire, dans cette hypothèse, aurait conscience de ne pouvoir, à son ordinaire, dérouler le souvenir dans son ensemble, et, comme tronquée et boiteuse dans ses habitudes, elle réclamerait le membre manquant.

C'est ce qui arrive lorsque nous apercevons une personne connue de nous, ou que nous pensons à elle sans pouvoir nous rappeler son nom. Nous la cherchons et si un autre nom que le vrai nous vient à l'esprit, il ne s'associe pas à l'idée de la personne, car nous n'avons pas l'habitude de le penser en même temps qu'elle; aussi nous l'écartons jusqu'à ce qu'en survienne un qui obtienne l'adhésion totale de notre représentation coutumière de la personne. Mais d'où vient ce nom, si ce n'est de la mémoire elle-même? Il en vient aussi, lorsque quelqu'un nous le rappelle et que nous le reconnaissons. Car nous ne l'admettons pas comme une connaissance nouvelle, mais nous nous en souvenons et convenons que c'est bien celui qu'on nous dit. S'il était tout à fait aboli dans notre conscience, on nous le rappellerait vainement. Nous n'avons pas encore totalement oublié ce que nous nous souvenons d'avoir oublié. Nous ne pourrions pas rechercher un souvenir perdu si l'oubli en était absolu
.

Et c'est bien d’une soupe primitive progressivement constituée que nous tirons ce que nous sommes de ce que nous avons rencontré, construisant peu à peu un second monde parallèle aux origines duquel Augustin voudra aller deviner Dieu ... et Proust, s'y immergeant, gagner l’éternité .
On peut relire le chapitre 8 du livre X des Confessions:

Et j'arrive aux plaines, aux vastes palais de la mémoire, là où se trouvent les trésors des images innombrables véhiculées  par les perceptions de toutes sortes. Là sont gardées toutes les pensées que nous formons, en augmentant, en diminuant, en modifiant d'une manière quelconque les acquisitions de nos sens, et tout ce que nous avons pu y mettre en dépôt et en réserve, si l'oubli ne l’a pas encore dévoré et enseveli.


Quand je suis là, je fais comparaître  tous les souvenirs que je veux. Certains s'avancent aussitôt; d'autres après une plus longue recherche: il faut, pour ainsi dire, les arracher à de plus obscures retraites; il en est qui accourent en masse, alors qu'on voulait et qu'on cherchait autre chose: ils surgissent , semblant dire: "Ne serait-ce pas nous...?". Je les éloigne avec  la main de l'esprit du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que celui que je veux écarte les nuages et du fond de son réduit paraisse à mes yeux. D'autres enfin se présentent sans difficulté, en files régulières, à mesure que je les appelle; les premiers s'effacent devant les suivants, et disparaissent ainsi pour reparaître, quand je le voudrai. C'est exactement ce qui se passe quand je raconte quelque chose de mémoire.
C'est là que se conservent, rangées distinctement par espèces, les sensations qui y ont pénétré, chacune par son accès propre: la lumière, toutes les couleurs, les formes des corps, par les yeux; tous les genres de sons, par les oreilles; toutes les odeurs, par les narines; toutes les saveurs, par la bouche; enfin, par le sens épars  dans tout le corps, le dur ou le mou, le chaud ou le froid, le doux ou le rude, le lourd ou le léger, les impressions qui ont leur cause hors du corps ou dans le corps. La mémoire les recueille toutes dans ses vastes retraites, dans ses secrets et ineffables replis pour les rappeler et le reprendre au besoin. Elles y entrent toutes, chacune par sa porte particulière et s'y disposent. Au reste, ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui entrent dans la mémoire, mais les images des choses sensibles, pour s'y mettre aux ordres de la pensée qui les évoque. Comment ces images se sont-elles formées, qui saurait le dire, encore que l'on voie bien par quels sens elles sont recueillies et renfermées au-dedans de nous? J'ai beau être dans les ténèbres et le silence, je peux, à mon gré, me représenter les couleurs par la mémoire, distinguer le blanc du noir, et toutes les autres couleurs les unes des autres; mes images auditives ne viennent pas troubler mes images visuelles: elles sont là aussi cependant comme tapies dans leur retraite isolée. S'il me plaît de les appeler, elles arrivent aussitôt. Même lorsque se repose ma langue et que se tait ma gorge je chante autant que je veux; et les images des couleurs, qui n'en sont pas moins là, ne viennent pas se jeter à la traverse et interrompre, pendant que je fais usage de l'autre trésor qui me vient des oreilles. Pareillement, les impressions introduites et amassées en moi par les autres sens je les évoque comme il me plaît; je discerne le parfum des lis de celui des violettes, sans humer aucune fleur; je peux préférer le miel au vin cuit, le poli au rugueux, sans rien goûter ni rien toucher, seulement par le souvenir.

C'est en moi-même que je fais tout cela, dans l'immense palais de ma mémoire.

Certes, on navigue là dans la mémoire "volontaire", quand Proust ira chercher beaucoup plus loin, mais le magma originel est en place... Augustin veut encore le souligner:

C'est là que je me rencontre moi-même, que je me souviens de moi-même, de ce que j'ai fait, du moment, de l'endroit où je l'ai fait, des dispositions affectives où je me trouvais en le faisant; c'est là que se tiennent tous mes souvenirs, ceux qui sont fondés sur mon expérience ou ceux qui ont leur source dans ma croyance en autrui. Du même dépôt je tire des analogies formées d'après mes expériences personnelles ou d'après les croyances que m'ont fait admettre ces expériences; je rattache les unes et les autres au passé et, à le lumière de ces connaissances, je médite l'avenir .....


Ce n’est pas l’expérience proustienne, loin s'en faut, mais l'idée de souvenirs chaînés, de configurations qui peuvent s'induire, s'appeler l'une l’autre, d'un écheveau sur lequel, le premier fil trouvé, on tire, est bien là. Banalités sans doute, qui recoupent l'expérience de chacun et de tous, mais qui montrent assez à la fois l'ancienneté des préoccupations, l'étroite adéquation du schéma intuitif à la modélisation scientifique proposée dix-sept siècles plus tard, à moins que ce ne soit tout simplement l'inverse, mais aussi, dans un descriptif  plat, n'approchent pas le mystère, d'un autre ordre, de l'accès, par la mémoire involontaire de l'expérience proustienne, à une forme d'extase extra-temporelle.

Et pourtant, à y bien regarder, il y a chez Saint-Augustin une interrogation sur les caractéristiques qualitatives de la résurgence mémorielle qui ouvre la voie à cette création  qu'opère la mémoire involontaire chez Proust, une re-création très nettement distincte d'une pure et simple reproduction. Chapitre 14 du livre X, à propos du souvenir des sentiments:

Cette même mémoire renferme aussi les états affectifs de l'âme, non point tels qu'ils sont dans l'âme quand elle les éprouve, mais tout autrement, comme le veut la puissance de la mémoire.


Il me souvient d'avoir été joyeux sans que je le sois de nouveau, j'évoque ma tristesse passée sans être triste; je me rappelle avoir eu peur une fois sans avoir peur encore; le souvenir d'un désir de jadis ne s'accompagne pas de ce désir. Parfois au contraire, je me souviens avec joie de ma tristesse ancienne et avec tristesse de ma joie.
Il n'y a là rien d’étonnant, quand il s'agit d'émotions simplement organiques; car autre chose est l'âme, autre chose est le corps. Que je me réjouisse au souvenir d'une souffrance physique passée, ce n'est pas tellement surprenant. Mais l'esprit, c'est la mémoire elle-même.  (...) S'il en est ainsi, d'où vient qu'à l'instant où je me souviens avec  joie d'une tristesse passée, il y ait de la joie dans mon esprit et de la tristesse dans ma mémoire; que mon esprit se réjouisse de la joie qui est en lui, mais que ma mémoire ne s'attriste pas de la tristesse qui est également en elle? La mémoire serait-elle étrangère à l'esprit? Qui le prétendrait?
Sans doute la mémoire est-elle comme l'estomac de l'âme, et la joie ou la tristesse comme un aliment  doux ou amer; lorsque ces sentiments sont confiés à la mémoire, après avoir passé, en quelque sorte, dans cet estomac, ils peuvent s'y enfermer, mais ils ont perdu leur saveur. Il serait ridicule de penser que ces choses se ressemblent, pourtant elles ne sont pas de tous points dissemblables.
(...) c'est de ma mémoire que je tire la distinction entre les quatre émotions: le désir, la joie, la crainte, la tristesse (...) Je ne sens cependant aucune de ces émotions quand ma mémoire les évoque. Avant même que je m'en souvinsse pour en traiter, elles y étaient; c'est pourquoi j'ai pu, à l'aide du souvenir, les en tirer.
Peut-être le souvenir ramène-t-il de la mémoire ces émotions, comme la rumination ramène de l'estomac les aliments. Mais alors pourquoi celui qui raisonne des passions, en d'autres termes, qui s'en souvient, ne sent-il pas à la bouche de la pensée la douceur de la joie ou l'amertume de la tristesse?

Il dira, un peu plus tard:    

Pour moi, Seigneur, je m'exténue sur cette recherche, et c'est donc sur moi que je m'exténue: je suis devenu pour moi-même une terre de difficultés et d'excessives sueurs. (...) C'est moi qui me souviens et, moi, c'est mon esprit. Que tout ce ce qui n'est pas moi soit loin de moi, ce n'est point surprenant. Mais qu'y a-t-il de plus près de moi que moi? Et voilà qu'il m'est impossible de comprendre la nature de ma mémoire, sans laquelle je ne pourrais pas me nommer.

Je n’irai pas plus loin, sans vraiment  conclure, sinon, au delà de la convergence évidente des préoccupations évoquées du mystique, du romancier, du neurobiologiste, que depuis la nuit des temps et l'aube de la "sapience", nous n'avons plus cessé, dans l'inquiétude, de penser  nos pensées ...
Saint Augustin quand il se souvient, se demande qui se souvient, tandis que Proust s'exalte de se laisser se souvenir et tous deux, chacun à sa manière, s'approchent  d'un mysticisme qui tantôt, chez Augustin, dissout le moi dans la béatitude, tantôt, chez Proust,  le sublime dans une réminiscence-résurrection qui change tout grain de vie en oeuvre d'art; Augustin et Proust, en marche tous deux vers l'éternité.
...... Et pendant ce temps-là, nos modestes connexions neuronales cheminent par paquets, dans le brouillard confus de nos cortex ébahis, à la recherche de chemins les arrachant à l'oubli, là-bas, aux confins obscurs de nos hippocampes.....

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16 septembre 2008

"Austerlitz "- Auteur:W.G.Sebald

Une seule précision: Il ne s'agit ni de la bataille, ni de la gare ..... juste d'un type, et  qui s'appelle, tout advient, Austerlitz.

J’ignorais de W.G.Sebald jusqu’à son existence. Né en 1944 en Bavière, mort en décembre 2001 après une carrière enseignante à l’université de Norwich (Angleterre), il est considéré, nous dit son éditeur, comme l’un des meilleurs écrivains de langue allemande en Europe et aux Etats-Unis. Dont acte..

Je suis venu à ce livre sur un conseil ami. J’en suis ressorti réservé, vaguement maussade, agacé par ce qui me semblait être un « à la manière de » assez médiocre, le démarqué étant en l’occurrence Thomas Bernhard. Je l’ai dit. On m’a répondu. Constat de désaccord.

Mais enfin, alors que j’avais abandonné Austerlitz à son sort et repris autre chose, je me suis souvenu, recevant  le dit constat par la poste, qu’appliqué comme un collégien sexagénaire, j’avais parsemé ma lecture de quelques notes interrogatives, me promettant de les éclaircir plus tard, et que j’allais laisser comme à l’accoutumée dormir leur sommeil, sinon  sous une  humble pelouse, du moins dans la tiédeur d’un carnet. En un sursaut volontariste …

Il est bien des façons de lire. Noter au fil des pages des termes incertains, des références qu’on ne perçoit qu’approximativement en est une. Ce n’est ni la meilleure, ni la pire. Le livre s’y dissout. Mais l’exercice, dans un rebond post-aoûtien,  m’a amusé. Et, relisant mes notes, je me venge de Sebald en parlant surtout d’autre chose.

La suite a le désordre de mes inquiétudes au fil des feuillets tournés … La pagination éventuelle est celle de l’édition Folio (Gallimard) dont je dispose.

Les renseignements, précisions, extraits fournis ont été puisés à des sources diverses, si possible croisées, et que je ne redonne pas systématiquement. L’essentiel provient d’Internet. Et la contribution de Wikipedia n’y est pas négligeable …

********************

[1] Protohistoire 

Le terme « Protohistoire » renvoie à plusieurs notions distinctes : d'une part, il a un sens méthodologique et s'applique à des populations ne possédant pas elles-mêmes l’écriture, mais qui sont mentionnées par des textes émanant d’autres peuples contemporains ; d'autre part, il a un sens chronologique et désigne, en Europe occidentale et en particulier en France, la période correspondant aux âges des métaux (âge du Bronze et âge du Fer – Autour de ~1000). En outre, le sens du terme intègre aujourd'hui des paramètres économiques et sociaux et s'applique pour certains auteurs aux populations ayant adopté une économie de production. Cette polysémie peut être source d'ambiguïté et le terme n'aura pas la même signification selon le contexte, notamment géographique.

[2] Usnée : 

Usnea est un genre de lichen filamenteux de la famille des Parmeliaceae. Ce sont les usnées. Plusieurs espèces sont appelées Barbe de Jupiter ou Usnée barbue (notamment Usnea barbata et Usnea filipendula )

[3] Une citation ni traduite ni référencée (page 55) :

… And so I long for snow to sweep across the low heights of London from the lonely railyards and trackhuts – London a lichen mapped on mild clays and its rough circle without purpose – because I remember the gap for clarity that comes before snow in the north and I remember the lucid air’s changing sky and I remember the grey-black wall with every colour imminent in a coming white the moon rising only to be displaced and the measured volatile calmness of after and I remember the blue snow hummocks the mountains of miles off in snow-light frozen lakes – a frozen moss to stand on where once a swarmed drifting stopped. And I think – we need such a change, my city and I, that may be conjured in us that dream birth of compassion with reason & energy merged in slow dance.

Il s’agit d’un poème de Stephen Watts, littérateur visiblement encore vivant en 2007 : Il tient un blog … Il semble depuis janvier 2006 être une pièce importante d’un projet communautariste et poétique concernant les HI (Highlands and Islands, hautes terres et îles d’Ecosse, une entité qui a une université et une réalité économique etc.) : The Embedded Poets Project”. Stephen Watts serait plus particulièrement chargé de travailler sur le thème du suicide dans les Highlands et Islands. Il y a plus gai … Quant à tenter une traduction (pourquoi Sebald et Gallimard la jugent-ils inutile ?)…

Ceci peut-être, certainement truffé  de contresens que je prétendrai … sous licence poétique

« Et ainsi je languis de la neige envahissant les bas quartiers du Londres des dépots et des baraquements isolés – Londres, lichen couvrant des argiles molles en un disque grossier dénué de sens - parce que je me rappelle le moment de clarté qui vient avant la neige, dans le nord, parce que je me rappelle l’aspect soudain brillant du ciel changeant, parce que je me rappelle le mur gris-noir avec chaque couleur prête à virer bientôt au blanc, que je revois la lune se levant seulement pour sembler déplacée, et le calme mesuré, volatil, d’après, parce que je me rappelle les monticules bleus des montagnes enneigées, des milles au loin, sur les lacs gelés inondés de sa lumière – comme une mousse glacée sur laquelle un essaim de congères s’est levé. Et je le pense, nous avons besoin d'un tel changement, ma ville et moi, qui puisse nous faire croire que la naissance rêvée d’un acquiescement au monde plein de raison et d’énergie  adviendrait dans une valse lente … »

[3] Chevalement

Le chevalement est un assemblage de madriers et de poutres qui supportent un mur ou une partie de construction. Le chevalement est utilisé en réhabilitation de bâtiments, pour reprendre provisoirement les charges de la structure existante dans un autre plan et permettre ainsi sa réfection en sous oeuvre.

Cas particulier: le chevalement de mine .

Dans l'industrie minière, c'est la structure qui sert à descendre et remonter les mineurs, ainsi que le minerai, via une cage d'ascenseur. Qu'il soit en bois, en métal ou en béton, le chevalement remplit toujours la même fonction: il supporte les molettes par dessus lesquelles passent les câbles d'extraction qui, mus par la machinerie, plongent au droit du puits pour retenir la cage. Élément essentiel d'une exploitation minière souterraine, le chevalement en est le bâtiment de loin le plus visible et le plus haut avec les terrils et, de fait, le plus symbolique. C'est pourquoi sa fonction va au delà du lien entre "le jour" et "le fond": par la diversité de son architecture (aucun chevalement n'étant identique à un autre), il souligne la particularité du paysage minier, mais permet également d'identifier la compagnie minière qui l'a élevé. Dans le nord de la France, les chevalements du bassin houiller étaient parfois désignés par le terme "beffroi", en raison de leur forme rappelant les tours municipales des villes flamandes. En Belgique, on trouve également la dénomination "belle fleur" ou "châssis à molettes", tandis qu'en France le terme chevalet est également employé. Dans le bassin de la Loire on utilise systématiquement le terme chevalement.

Au delà de cette diversité, la forme des chevalements revêt néanmoins des formes répétitives, essentiellement en fonction de l'emplacement de la machine d'extraction: lorsque celle-ci est située au sol (dans un bâtiment dédié ou dans le même hall que le chevalement), la tour du chevalet s'élèvera jusqu'au niveau des molettes et s'appuiera sur de forts jambages obliques afin de contrer les forces de traction du câble aussi bien que des cages au sein du puits; lorsque le constructeur choisit de placer la machine au haut du chevalet, ce dernier prendra généralement la forme d'une tour en béton ou en acier (avoisinant les 60 mètres).

Les chevalements sont étroitement associés en France à l'extraction du charbon. Malgré la fermeture de la presque totalité des bassins miniers en France (à l'exception notamment des gisements d'ardoise et de sel), de nombreux chevalements ont été conservés et même classés monuments historiques, comme symboles historiques de la Révolution industrielle et du développement économique de régions entières (charbon dans le Nord-Pas-de-Calais, la Moselle, mais aussi potasse dans le département du Haut-Rhin).

[4] La pandiculation :

La pandiculaton est l'action souvent associée au bâillement, caractérisée par un étirement généralisé des muscles. Elle est présente chez l'homme et les animaux, fréquente au réveil ou, pour les grands animaux, après le relever. La pandiculation consiste à porter les bras au-dessus de la tête, renverser la tête en arrière, tout en étirant les muscles des cuisses et des mollets. Un creusement du dos est également remarqué. Chez le cheval, les deux postérieures sont fréquemment tendues vers l'arrière

[5] Le professeur est sur le dos … (Page 100).

Extrait :

« Si les heures d’histoires dispensées par Hilary se sont gravées dans les mémoires de la plupart d’entre nous, dit Austerlitz, c’est peut-être et surtout parce que fréquemment, sans doute à cause de douleurs chroniques provoquées par une hernie discale, il nous faisait cours allongé par terre sur le dos, ce qu’en aucune manière nous ne ressentions comme comique car il s’exprimait alors avec d’autant plus de clarté et d’autorité. Son morceau de bravoure est resté sans conteste la bataille d’Austerlitz. Etc. »

… où j’apprends (page 103) que Davout était myope et portait des lunettes sur le champ de bataille !

Il y a d’ailleurs là un beau passage.

[6] La bataille était indécise… (Page 102) .

Dans sa forte sobriété, j’ai cru à une citation de Victor (Hugo) .. ou plutôt, à la réflexion, d’Hérédia, la musique me faisant venir : Le choc avait été très rude (in Soir de bataille). Et puis, rien. Google, interrogé, n’a daigné aider mes aléas mnémoniques qu’en deux renvois hors poésie. Que voici :

(a) in Napoléon, de Thierry Lentz (publié par Le cavalier bleu - 2001)

Citation : « 18 juin 1815. La bataille était indécise. Les anglais de Wellington s’accrochaient désespérément au terrain. Dieu fasse que la nuit ou Blücher arrivent, avait lâché celui que demain on surnommerait  le duc de fer ».

(b) in La bataille de Rocroi , article Wikipédia 

Note : La bataille de Rocroi eut lieu le 19 mai 1643 dans le cadre de la guerre de Trente Ans, opposant les armées du roi de France sous les ordres de Louis de Bourbon, duc d'Enghien (le futur Grand Condé) et les armées d’Espagne commandées par Francisco de Melo.

Extrait de l’article :

« En ce moment la bataille était indécise et les chances semblaient à peu près égales. Enghien, parvenu au centre de la ligne ennemie vit ce qui se passait. Saisi d'une inspiration de génie, il abandonna le combat, passa derrière les fantassins espagnols et alla charger en queue la cavalerie de l'aile droite et la réserve ennemies etc. »

Le futur Grand Condé avait 22 ans.

[7] Celtius et Farenheit :

Je ne cesse de l’oublier . Comment avoir fait quelques études de physique et l’avouer? Ce qui me rappelle l’histoire de ce grand amiral, invaincu au combat, qui portait toujours sur lui un petit carnet sur lequel il avait écrit : « Tribord est à droite / Babord est à gauche ».

Donc, Celtius et Farenheit…. Allons-y. Relations ?

d°F = (( 9 x d°C ) / 5 ) + 32                                      

ex: 20°C devient 68°F

d°C = (( d°F - 32 ) x 5 ) / 9                                       

ex: 14°F devient -10°C

On rétablit les formules si on se souvient ( ?) que la relation est linéaire, que l’eau gèle à 32°F et bout à 212°F

Dans le texte de Sebald, il est quelque part question d’une température inférieure à 50°F. Après conversion, elle est donc inférieure à 10°C !

[8] Estran 

L'estran est la partie du littoral située entre les niveaux connus des plus hautes et des plus basses mers. On utilise aussi pour la désigner le terme « zone de marnage » ou l'anglicisme « zone intertidale » (de l'anglais tidal signifiant « relatif à la marée ») ; en termes administratifs et juridiques, on emploie aussi l'expression "zone de balancement des marées".

L'estran est donc (au moins en partie) recouvert lors des pleines mers et découvert lors des basses mers. La durée d'exondation des différentes parties de l'estran (la durée « hors d’eau », importante pour l'installation des organismes inféodés à ce biotope) dépend de leurs emplacements par rapport au niveau moyen de la mer et du nombre (deux sur les côtes atlantiques de la France mais une dans certaines régions du globe) des marées par jour.

[9] Notion de Soleil moyen (page 141)

On trouve la notion citée au début d’une méditation sur le temps :

« Le temps, dit-il dans le cabinet aux étoiles de Greenwich, le temps était de toutes nos inventions de loin la plus artificielle et, lié aux étoiles tournant autour de leur axe, il n’était pas moins arbitraire que s’il eut été calculé à partir des cernes de croissance des arbres ou de la durée que met un calcaire à se désagréger ; sans compter que le jour solaire auquel nous nous référions ne fournissait pas de repère précis et que pour mesurer le temps il nous fallait avoir recours à un soleil moyen, imaginaire, dont la vitesse de déplacement ne varierait pas et qui dans son orbite ne serait pas incliné vers l’équateur. »

Cette notion de « soleil moyen » est de fait un peu complexe.

On sait que le champ des étoiles cher à Victor Hugo est en fait modélisé par une sphère où leur répartition est réputée fixe, d’où son nom de Sphère des fixes. Et pour l’observateur antique, cette sphère pivote autour de l’axe de la Terre (qui devient aussi le sien) quand c’est la rotation de la Terre qui fait croire à ce pivotement. Le Soleil, dans son mouvement apparent autour de la Terre, trace sur la sphère des fixes un chemin (un grand cercle) appelé écliptique, situé dans un plan incliné à 23°27’ par rapport au plan de l’équateur. A l’intersection de l’écliptique et de l’équateur, le Soleil change d’hémisphère. On appelle  point gamma (g) l’intersection correspondant au passage de l’hémisphère sud à l’hémisphère nord. L’intervalle (de temps) séparant deux passages consécutifs du point gamma dans le plan méridien d’un lieu est le « jour sidéral ». Sa durée est de 23h 56 min. L’intervalle (de temps) séparant deux passages consécutifs du Soleil dans le plan méridien d’un lieu est le « jour solaire vrai ».Il est un peu plus long que le jour sidéral car pendant que la Terre tourne autour de son axe, le Soleil se déplace sur l’écliptique dans un sens qui provoque un décalage-retard d’environ 4 min. D’où un « jour solaire vrai » de 24h.

Mais si le « jour sidéral » est invariable, il y a des fluctuations dans le « jour solaire vrai » car le mouvement du Soleil sur l’écliptique n’est pas d’une régularité parfaite tandis que l’obliquité de l’écliptique par rapport à l’équateur n’arrange pas les choses. On a donc procédé au fil du développement de l’histoire astronomique à l’invention d’un « jour solaire moyen », engendré par un « Soleil moyen » virtuel, résultat statistique d’une longue durée de mesures permettant de lisser les fluctuations du « jour solaire vrai » à la valeur moyenne de 1,0027379 « jours sidéraux ». Ce « Soleil moyen » est un mobile fictif qui décrit l’équateur céleste d’un mouvement uniforme garantissant au « jour solaire moyen » tel que calculé sa durée.

Le « temps civil » est défini à partir du « temps solaire moyen ». Le « temps solaire vrai » peut être lu sur un cadran solaire. Le calcul du « temps solaire moyen » nécessite le recours à une courbe assez mal dénommée « équation du temps » (puisqu’il ne s’agit pas d’une équation !) où se lit concrètement la correction (positive ou négative et qui  n’excède jamais le quart d’heure) à appliquer au « temps solaire vrai ». Ces acrobaties rectificatives ont pris force de loi à Paris en 1816.

***Annexe. Mesure du temps. Problème de la mesure de référence (syndrome de la Poule et de l’œuf) !:

La seconde, étalon de mesure du temps.

La définition de la seconde, unité SI (Système International)de temps, a été adaptée aux possibilités techniques de chaque époque.

  • Elle a d’abord été définie comme la fraction 186400 du jour solaire terrestre moyen (1j=24h=24x3600s=86400s); définition tacite, puisqu’il n’y a jamais eu aucun texte officiel la donnant. L’échelle de temps associée est le temps universel TU.

  • En 1956, pour tenir compte des imperfections de la rotation de la Terre, notamment dues aux marées, elle a été basée sur la révolution de la Terre autour du Soleil et définie comme une fraction de l’année tropique 1900 (année tropique : durée de la révolution du soleil sur l’écliptique), la fraction : 131 556 925,9747. C’est la seconde du temps des éphémérides (calendrier) TE.

  • Depuis 1967, la seconde n’est plus définie par rapport à l’année, mais par rapport à une propriété de la matière ; cette unité de base du système international a été posée dans les termes suivants : « La seconde est la durée de 9 192 631 770 périodes de la radiation correspondant à la transition entre les niveaux hyperfins F=3 et F=4 de l’état fondamental 6S½ de l’atome de césium 133»

La seconde, étalon de mesure du temps, est ainsi un multiple de la période de l’onde émise par un atome de césium 133 lorsqu’un de ses électrons change de niveau d’énergie. On est passé de définitions (en quelque sorte descendantes) dans lesquelles la seconde résultait de la division d’un intervalle de durée connue en plus petits intervalles, à une définition ascendante où les autres mesures de temps sont des multiples de la seconde.

Lors de sa session de 1997, le Comité international a confirmé que « cette définition se réfère à un atome de césium au repos, à une température de 0 K (zéro Kelvin ; zéro absolu : -273,15 °C)  »… précision exigée quand la température a cessé d’être négligeable par rapport aux autres sources d’incertitude des mesures.

On dispose aujourd’hui d’une exactitude allant jusqu’à la 14e décimale (10-14). La stabilité et l’exactitude de l’échelle dite du Temps atomique international (TAI) obtenue principalement à partir d’horloges atomiques à jet de césium sont environ 100 000 fois supérieures à celles du temps des éphémérides. C’est d’ailleurs l’unité du SI la plus précisément connue.

De nombreuses expériences en cours sur des transitions atomiques à des fréquences beaucoup plus élevées que celles de la définition actuelle de la seconde indiquent clairement que les performances obtenues avec l’atome de césium sont ou seront dépassées de plusieurs ordres de grandeur dans un avenir proche. Il faut s’attendre à ce qu’une nouvelle définition de la seconde voie le jour dans la décennie 2010-2020, dès que le meilleur des différents atomes candidats (calcium, ytterbium, strontium, mercure…) aura été désigné par l’expérience. Elle sera toujours liée à une transition atomique. Cette nouvelle définition coïncidera peut-être avec l’abandon des secondes intercalaires et donc avec une définition de l’échelle de temps internationale de référence purement atomique, indépendante de la rotation terrestre.

Remarque : Temps et durée

La définition de la seconde met en lumière la notion de temps et de durée. Bien que généralement on parle de « temps » exprimé en des unités comme la seconde, la définition de cette dernière n’est finalement qu’un nombre, ni plus ni moins. La notion du temps se rapporte habituellement à une variable t continue et linéaire, comme dans les équations de la mécanique. Il est cependant difficile de lui donner une signification propre, alors que finalement la définition de la seconde correspond à la mesure d’une durée, c’est-à-dire un intervalle de temps. Cette subtilité est d’importance dans la compréhension de la physique fondamentale, et notamment de l’utilisation du calcul différentiel (où la vitesse est définie comme une limite pour un intervalle de temps tendant vers 0). *****

Il y a, dans la méditation d’Austerlitz sur le Temps, des remarques dont l’absence relative d’originalité n’en renvoie pas moins au problème toujours posé (donc important ?) de la possibilité ou de la négation de la possibilité de s’abstraire du temps, de penser hors du temps ou sans le temps. Il a certes pris une première position en parlant « d’invention du temps», mais encore … ? Ainsi :

«  …En quoi des choses plongées dans le temps se distinguent-elles de celles qui n’ont jamais été en contact avec lui ? (…) Pourquoi en un lieu le temps reste-t-il éternellement immobile tandis qu’en un autre il se précipite en une fuite éperdue ? (…) Les morts n’étaient-ils pas hors du temps ? (…) De fait dit Austerlitz (…) avoir l’heure m’a toujours paru quelque chose de ridicule, de fondamentalement mensonger, peut-être parce qu’une nécessité interne que je n’ai jamais moi-même réussi à comprendre m’a toujours fait regimber contre le pouvoir du temps et me tenir à l’écart de ce qu’on a coutume d’appeler l’actualité, dans l’espoir me dis-je aujourd’hui, dit Austerlitz, que le temps ne passe pas, ne soit point révolu, que je puisse revenir en arrière et lui courir après, que là-bas tout soit alors comme avant ou, plus précisément, que tous les moments existent simultanément, auquel cas rien de ce que raconte l’histoire ne serait vrai, rien de ce qui s’est produit ne s’est encore produit mais au contraire se produit juste à l’instant où nous le pensons, ce qui d’un autre côté  ouvre naturellement sur la perspective désespérante d’une détresse perpétuelle et d’un tourment sans fin … »

Outre que très souvent, examiner une question « philosophique » conduit d’abord à se demander si elle a seulement un sens, cette question de « l’hors-du-temps » me renvoie (simple coïncidence de lecture)  aux questionnements de Saint-Augustin dans ses Confessions. Par exemple :

« … En aucun temps vous [Dieu] n’êtes donc resté sans rien faire, car vous aviez fait le temps lui-même. Et nul temps ne vous est coéternel car vous demeurez immuablement ; si le temps demeurait ainsi, il ne serait pas le temps. Qu’est-ce en effet que le temps ? Qui serait capable de l’expliquer facilement et brièvement ? Qui peut le concevoir même en pensée assez nettement pour exprimer par des mots l’idée qu’il s’en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? Quand nous en parlons, nous comprenons sans doute ce que nous disons ; nous comprenons aussi si nous entendons un autre en parler.

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé ; que si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps à venir ; que si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.

Comment donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité. Donc si le présent , pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à ne plus être… »

L’espoir d’Austerlitz d’un temps immobile, d’un hors-du-temps stable, ouvre sur un désespoir personnalisé, là où Augustin, fasciné par sa propre rhétorique, indexe le temps à notre pauvre condition et en exonère l’éternité, flottement indéterminable où Dieu n’est peut-être au fond, comme dans ces planisphères qui semblent nier que la Terre soit ronde, que la simultanéité révélée de ce que nous avions cru être l’Histoire.

[10] Ambulacre, Aîtres, Majolique

AMBULACRE : En horticulture, se dit d'un lieu planté d'arbres en rangées régulières. ÉTYMOLOGIE : Ambulacrum, promenoir, venant de ambulare, se promener.

AÎTRES : Du latin atrium. Sens divers.

Au Moyen Âge, le terrain libre qui entoure une église et qui sert de cimetière.

Lieu, délimité par des croix, où doit s’exercer la « Paix de Dieu », étendant celle-ci au-delà du refuge des églises.

Galerie servant d’ossuaire, dans laquelle on introduit les os par des lucarnes ménagées dans le toit.

Parvis de certaines églises.

Bâtiment ou partie d'un bâtiment.

MAJOLIQUE : Une majolique (de l'italien maiolica qui désignait l'île de Majorque (XVe siècle)) est, en français, le nom générique qui désigne une faïence italienne de la Renaissance, ou une des premières faïences françaises, soit fabriquée par des Italiens, soit fabriquée selon la technique et le goût italiens (aux XVIe et XVIIe siècles).

Principalement réalisée en Toscane et en Émilie-Romagne, la faïence italienne de la Renaissance est ainsi appelée car sa production aurait été stimulée par l'importation de céramiques espagnoles qui transitaient par l'île de Majorque. Ces céramiques espagnoles étaient caractérisées par leurs reflets métalliques dus à une technique d'origine proche-orientale parvenue en Europe par le biais de l'Espagne mauresque à la fin du Moyen Âge.

Aujourd'hui, en italien, maiolica est synonyme de « faïence ».

[11] Mémoire et Pavés disjoints ….(Page 209)

« Déjà, quand je parcourus le dédale des ruelles, que je traversai les cours des immeubles entre la Vlasska et la Nerudova, et surtout remontai pas à pas la colline en sentant sous mes pieds les pavés disjoints de la Sporkova, j’eus l’impression que j’avais autrefois emprunté ces chemins, que la mémoire me revenait non en faisant un effort de réflexion mais parce qu’à présent mes sens, qui avaient été si longtemps anesthésiés, à nouveau s’éveillaient ».

Mémoire de la Littérature … et clin d’œil proustien?

[12]  Stéréométrie, stéréoduc

La stéréométrie est la science de la mesure des solides. L’étymologie renvoie au terme grec stereos (solide) à partir de quoi, un stéréoduc est un dispositif de transport des solides comme un aqueduc est un dispositif  de transport de l’eau …

[13]  Tommaso Campanella (1568-1639) : La Cité du Soleil .

Cité, en passant …

Je découvre.

La Cité du Soleil est le titre d'une utopie sociale et politique composée (en latin) par Campanella durant un séjour en prison en 1602, à l'exemple, et en grande partie à l'imitation de la République de Platon et de l'Utopie de Thomas More   

Cette version ne sera publiée qu'au XXe siècle.

Une seconde version - de 1613 – a été éditée en 1623[

La Cité du Soleil a moins d'originalité dans l'ensemble que de bizarrerie dans quelques détails.

Résumé succinct :

Un capitaine de vaisseau génois raconte au grand maître des Hospitaliers comment ses voyages l'amenèrent un jour dans un pays inconnu, où, rencontré par une troupe d'hommes et de femmes armés, il fut conduit à la Cité du Soleil. Cette ville est formée de sept enceintes, pour correspondre aux sept planètes [les sept connues à l’époque….]. Au centre est le temple, tout rempli d'emblèmes astronomiques, où brillent continuellement sept lampes d'or, et desservi par quarante-neuf prêtres (7 fois 7). Le chef de ces prêtres est le souverain et le magistrat suprême des Solariens. Ils l'appellent HOH, "mot qui, dans leur langue, signifie Soleil, et que nous traduirions par Métaphysicien." Trois chefs l'assistent, Pon, Sin et Mor, c'est-à-dire Puissance, Sagesse et Amour. Puissance s'occupe de la guerre et de la paix, des armées, des fortifications, etc.; Sagesse, des arts, des sciences, des écoles; Amour, de la nourriture, de l'éducation, on ne saurait dire des mariages, en raison de la communauté des femmes. Les magistrats inférieurs, qui, comme leurs supérieurs, sont investis du caractère sacerdotal, portent également le nom des différentes vertus : Magnanimité, Courage, Justice, etc.

La communauté des biens est la base du système social. Les principaux points de son organisation sont : une éducation commune aux enfants des deux sexes, et dirigée en vue de la manifestation des aptitudes; un travail obligatoire et modéré, dans lequel l'agriculture tient le premier rang; une vie simple et commune; un costume uniforme; des repas au réfectoire; un ensemble de règles assez douces, mais inflexibles, et qui ne tiennent aucun compte de la liberté individuelle.

Le gouvernement de la Cité est un mélange de démocratie et de théocratie. Les quatre premiers magistrats, élus sous de certaines conditions par le peuple, choisissent les magistrats inférieurs. Le pouvoir de chacun d'eux est presque absolu. Le Soleil lui-même(HOH) peut bien faire grâce, mais non pas casser les jugements des autres magistrats. En fait de justice criminelle, le talion est le grand principe. Quand il s'agit d'un crime capital, ce sont, suivant les cas, le peuple, les témoins, l'accusateur qui ont mission d'exécuter la sentence, ou bien le coupable est mis en demeure de mourir de sa propre main. Campanella, comme la plupart des utopistes, se console d'ailleurs de ces dures nécessités par l'espoir que les vertus des Solariens ne donneront que bien rarement l'occasion d'y recourir. C'est également par amour de la paix qu'il prétend donner une puissance redoutable à l'établissement militaire.

Les dernières pages de la Cité du Soleil sont consacrées à l'exposition du système religieux et philosophique des Solariens. Sur le premier point, les dogmes fondamentaux et même certaines pratiques du catholicisme (la confession, par exemple) se trouvent bizarrement unis au culte des astres et aux croyances astrologiques. La philosophie des Solariens est naturellement celle de Campanella lui-même. Les êtres inférieurs procèdent de deux principes, l'un mâle, l'autre femelle : le Soleil et la Terre. Le monde est un être animé. Ils admettent aussi deux principes métaphysiques : l'Être, c'est-à-dire Dieu, et le néant, d'où provient le péché comme d'une cause déficiente. L'immortalité des âmes n'est pas douteuse, non plus que le libre arbitre.

[14]  Néerlandophonie ou …phobie ? (page 291)

Pourquoi n’avoir pas traduit les mystérieuses citations oniriques d’Austerlitz ?

« … calm en rustig van ons heegegaan »

….pour quoi Yahoo propose : calme et tranquillement décédée parmi nous

et

« ... de bloemen worden na de crematieplechtigheid neergelegd aan de voet van het Indisch Monument te Den Haag »

… qui serait : ayant déposé les fleurs après la cérémonie de crémation au pied du Monument Indien à la Haye

ou encore ce qu’il dit lui-même être  « le mot étrange : rouwkamer »,  que Yahoo me donne comme :  la chambre de deuil ?

[15]  La folie de Schumann (page 294 et sq)

La description et assez émouvante, dans un contexte de rigidité psychologique d’Austerlitz qui dramatise et « romantise » en même temps les pages suivantes de dialogue avec une interlocutrice amoureuse (qui sera repoussée). Court extrait :

« Un pianiste russe [jouait] devant une demi-douzaine d’auditeurs les Papillons et les Scènes enfantines. Sur le chemin du retour, Marie me parla, un peu à titre de mise en garde, me sembla-t-il, dit Austerlitz, des nuées qui avaient enténébré l’esprit de Schumann et l’avaient fait sombrer dans la folie ; elle me raconta que , pour finir, au milieu de la cohue du carnaval de Düsseldorf, il avait soudain sauté par dessus le parapet d’un pont et plongé dans le Rhin, si bien que deux pêcheurs avaient dû le retirer des eaux glacées. Il avait ensuite encore vécu un certain nombre d’années, dit Marie, dans un établissement privé pour malades mentaux, à Bonn ou Bad Godesberg*, où Clara lui rendait des visites sporadiques en compagnie du jeune Brahms et où par ailleurs on se contentait, comme il n’était plus possible d’avoir la moindre conversation avec cet homme totalement coupé du monde et sifflant en permanence de fausses notes, de jeter un œil dans la chambre qu’il occupait au travers d’un guichet pratiqué dans la porte ».

*Une précision (source : Net) : Bad Godesberg est une commune du district de Bonn. Le programme de Bad Godesberg (en allemand : Godesberger Programm) est le nom donné aux grandes lignes de la politique adoptée par le parti social-démocrate d'Allemagne, le SPD, en novembre 1959. Avec le programme de Bad Godesberg, le SPD abandonne formellement pour la première fois les idées d'inspiration marxiste.

On peut rapprocher la version d’Austerlitz d’une biographie mise en ligne sur le net :

(…) L'année 1850 marque ainsi certainement l'apogée de la carrière du compositeur, enfin reconnu, enfin fixé et plus créatif que jamais. Cependant, depuis quelque temps, son instabilité nerveuse et ses phases dépressives dont il avait tant souffert durant les années 1830 lui laissent de moins en moins de répit. Avec frénésie, Schumann écrit sa Quatrième Symphonie, son troisième Trio, ses Sonates pour violon...

De plus en plus muré en lui-même, vivant intérieurement une musique qui ne s'arrête jamais, Schumann a de plus en plus de mal à diriger un orchestre qui, livré à lui-même, est vite en proie à une profonde anarchie. Une crise d'anémie cérébrale l'éloigne quelque temps du public. En 1853, Schumann doit démissionner de son poste, alors que, paradoxalement, il n'a jamais été aussi populaire en tant que compositeur. Profondément affecté, il songe alors à quitter la ville, mais la fin est proche, et il le pressent. En mai 1853, le couple entend le jeune violoniste de vingt-deux ans Joseph Joachim. C'est une révélation. Joachim, virtuose incomparable, et homme d'une grande bonté, apporte à Schumann un réconfort au soir de sa vie, que viendra parfaire Johannes Brahms.

On raconte que lorsque, le 31 septembre, Robert entendit Brahms pour la première fois, il cria du bas de l'escalier à sa femme « Viens vite, Clara ! C'est un génie ! ». Autour de Brahms et Joachim, les Schumann goûtent à leurs dernières heures de joies conjugales. Le festival de Düsseldorf, organisé par les deux amis, est un triomphe complet. Joachim y crée la Fantaisie pour violon que Schumann lui a écrite en seulement six jours, l’Ouverture qui couronne enfin un Faust qu'il avait commencé des années auparavant. Le Noël de l'année 1853, si heureux qu'il soit, est le dernier havre de paix pour Schumann. Ses Chants de l'Aube qu'il compose à cette époque sont l'avant-dernière œuvre, qu'il dédie au piano, l'instrument de sa jeunesse, et de toute sa vie.

En février 1854, Schumann est repris par des troubles devenus habituels. Il entend sans cesse la note « la », a des hallucinations, des troubles de la parole[]. L'angoisse de devenir fou croît de jour en jour. Le 27, il sort de chez lui, en pantoufles, et, après avoir traversé ainsi Düsseldorf sous la pluie, se jette dans le Rhin. Repêché par des bateliers, il est éloigné de Clara qui attend un huitième enfant, et conduit à l'asile d'Endenich, près de Bonn, dont il ne sortira jamais plus.

Il reçoit cependant des visites, de Brahms, de Joachim, de Bettina von Arnim (comtesse d'Arnim, née Elisabeth Catharina Ludovica Magdalena Brentano en 1785 à Francfort-sur-le-Main, morte en 1859 à Berlin, femme de lettres et nouvelliste romantique allemande), s'imagine des voyages imaginaires sur un atlas. Ombre de lui-même, enfermé dans un monde fantasmagorique de musiques et de fantômes qui n'est déjà plus celui des vivants. Le 23 juillet 1856, Schumann est mourant. « Il me sourit, écrira Clara, et d'un grand effort m'enserra dans ses bras. Et je ne donnerais pas cette étreinte pour tous les trésors du monde ». Le 29 juillet, dans l'après-midi, Schumann s'éteint définitivement.

[16] Poussière scoriacée ; frises en rinceaux ; écriture au calame ; matière hyaline

Scoriacé,e : de scorie

Qui contient des scories, en parlant des volcans ou de leurs éruptions.

Ex. Des coulées de lave scoriacées dévalent les flancs du cône et s'étalent dans la caldera*. L’édification de nombreux cônes scoriacés et la mise en place des coulées ont peu à peu façonné le paysage du Piton de la fournaise (île de la Réunion).

*Caldera (féminin) : Dépression d'origine volcanique de forme circulaire ou elliptique, issue de la vidange de la chambre magmatique sous-jacente. Une caldera est classiquement liée à une éruption volcanique : la chambre magmatique située à quelques kilomètres de profondeur peut, à l’occasion de grandes éruptions, se vider partiellement ou en totalité.

Rinceau : motif universellement interprété par les artistes de la Renaissance, trouvant son origine dans l'observation naturaliste ; le rinceau est une composition linéaire organisée en frises de végétaux enroulés en courbes et contre-courbes et agrémentés de feuillages, de roses ou de fleurons. On les retrouve sur les façades comme sur les tapisseries ou les miniatures.

Calame : … du grec calamos (καλαμος) ; c’est un roseau taillé en pointe dont on se sert pour l'écriture :

-         à sec sur des tablettes d'argile. Il a ainsi donné sa forme caractéristique à l'écriture cunéiforme : de petits triangles, fruits de l'enfoncement du calame dans l'argile tendre

-         trempé dans une encre, sur un papyrus, un parchemin, un papier ou tout autre support.
La
calligraphie arabe utilise encore le calame (qalam) bien qu'en arabe moderne, qalam signifie également crayon ou stylo.

Il est probable que d'abord utilisé comme instrument de gravure dans l'argile, son utilisation avec de l'encre soit postérieure ; elle a ensuite donné lieu au développement de la plume d'écriture.

Hyalin : qui a l’apparence du verre (transparent) . Médicalement et savamment : Hyalin, hyaline, adjectifs ayant une signification à la fois macroscopique et microscopique et désignant des substances disparates, d'aspect vitreux, homogène et éosinophile (qui peut être coloré en rouge par l'éosine (matière colorante tirée de la fluorescéine)). Le terme s'applique à certaines scléroses comportant peu d'éléments fibrillaires (sclérose hyaline), ou à certaines substances qui peuvent se déposer soit dans les vaisseaux (hyaline vasculaire), soit dans les cellules (hyaline cellulaire, corps de Mallory des hépatocytes (cellules du foie)).

[17]  Le silence comme contexte de bruits ténus

Cette idée est banale, mais elle revient plusieurs fois, que la prise de conscience du silence s’effectue à travers la résonance forte d’un faible bruit qui pourrait, normalement, passer inaperçu. C’est le phénomène du tic-tac du réveil qui donne au silence nocturne son épaisseur, en fait un son.

« Et c’est pourquoi dans le silence que le craquement du parquet sous mes pas ne faisait que plus sonore… »

Ah !, le battement des horloges de campagne dans les vieilles maisons habitées par leurs fantômes ….

[18]  Alexandre-Evariste Fragonard

Sebald parle de lui comme d’un anatomiste …et semble ainsi faire une confusion au sein de la famille du « grand » Fragonard (Jean-Honoré (1732-1806)) qui comprenait de nombreux artistes ….

…. Car c’est un autre, un cousin, Honoré Fragonard, qui est un anatomiste célèbre dont les « écorchés » sont conservés à l’École Nationale Vétérinaire de Maisons-Alfort. Alexandre-Evariste, quant à lui, reçut de son père des leçons … de dessin, exécutant des compositions piquantes, avec une grande facilité (… me dit-on); il se perfectionna sous David, et sans atteindre à la gloire de son père, sut se distinguer à la fois dans la peinture et la sculpture.

[19]  TGB : Très Grande Bibliothèque

Sébald consacre quelques pages (373 et sq.) fort intéressantes à tout le mal que peut penser un lecteur des « facilités » de la bibliothèque François Mitterrand.

Un roman très amusant et – sauf une dernière partie plus lourde – formidablement réussi (Bleu de Chauffe de Nan Aurousseau – Stock Ed.) a, en 2005, souligné - à travers le vécu de son héros sur le chantier - quelques unes des absurdités de la conception/construction de cette tocade monarcho-mitterrandienne… 

[20]  La colophane retirée des étuis à violon

La colophane est le résidu solide obtenu après distillation de l'oléorésine (appelée aussi gemme), substance récoltée à partir des arbres résineux, en particulier les pins (le genre Pinus), par une opération que l'on appelle le gemmage. Le nom vient de Colophôn (une cité grecque (antique) de l’Asie mineure) qui exploitait cette substance. Dans les Landes de Gascogne, où elle était produite en quantité, la colophane portait le nom gascon d'arcanson, qui est à l’origine du nom de la ville d’Arcachon.

La colophane est utilisée pour les instruments à cordes frottées. On la frotte sur la mèche des archets pour permettre la mise en vibration de la corde, car sans colophane les crins glissent sans frottements sur la corde et presque sans en tirer un son. La colophane se présente sous la forme d'un petit bloc (carré ou rond) solide et transparent, en général de couleur jaune (mais certaines fois de couleur rouge ou vert).

« Cette résine de pin, autrefois produite à Colophon, en Asie Mineure, est indispensable au travail des crins : c'est elle qui leur confère l'aspérité dont ils ont besoin pour frotter les cordes du violon. Si la mèche de l'archet était enduite de savon, elle ne produirait aucun son. Ce sont les grattements de ces milliers de rugosités qui tirent la corde et la laissent repartir. Tout cela est bien évidemment invisible à l'œil nu, mais dans cette combinaison des crins et de la colophane, tout se passe comme si des milliers de petits doigts onglés exécutaient une sorte de pizzicato continu. Ainsi naît la vibration. De cette mécanique microscopique éclot la voix du violon. »
-in
Yehudi Menuhin, La légende du violon.

*********************************

Et pour finir ……

Je retrouve aussi ces quelques lignes, rapidement notées en fin de lecture, et …qui me semblent aujourd’hui bien sévères (mais j’ai déjà beaucoup oublié de ce qui a pu les justifier ; si je l’ai écrit, c’est sans doute que j’avais de bonnes raisons de le penser …las, le roman s’est dilué dans les activités d’été qui l’ont suivi):

Univers laiteux, absurde et parsemé de visions hétéroclites sans signification, cherchant à créer une atmosphère fantastique.

Il y a un souci de l’accumulation de détails non signifiants que leur énonciation pourrait laisser croire porteurs de sens et qui ne sont que le mouvement brownien du monde qui nous entoure. Cette technique épaissit le vide par la litanie du dit factuel, comme si le relevé des croisements aléatoires de tous ordres pouvait construire un sens ; elle vise en tout cas à nous le faire croire et s’en repaît.

J’ajouterai – et de cela je me souviens - que parfois, fugitivement, essentiellement sur la fin, sans que je sache réellement l’analyser, à côté de l’ombre de Thomas Bernhard comme une statue du commandeur scandalisée de voir ce qu’on faisait en l’imitant, j’ai une ou deux fois pensé au beau roman de José Saramago, Histoire du siège de Lisbonne. Mais pensé, seulement, sans aucunement y voir un rapprochement littéraire qui serait d’ailleurs invraisemblable. Pourquoi ? Je ne sais pas objectivement justifier ce sentiment.

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13 septembre 2008

Darcos Chez Chabot

Xavier Darcos ne m’a guère convaincu jeudi soir, chez Arlette Chabot, de l’ampleur et de la pertinence de ses vues sur le système éducatif. On est beaucoup resté dans le quantitatif et dans les marges du problème. Ah ! Si! Il n’a pu s’empêcher au passage de marquer combien Jack Lang l’indispose. Mais comment ne pas être irrité par Jack Lang, son éternel sourire et son onction immobiliste, toute gonflée de l’attente d’un poste ?
Il a aussi rendu un hommage lapidaire à Claude Allègre « à qui son courage a coûté cher ». Moralité : pour durer, faisons dans le grisâtre, à quoi excella d’ailleurs en son temps François Bayrou, quand il était aux commandes (si l’on peut employer à son sujet un vocabulaire aussi guerrier !) du ministère et que le dit Darcos était son directeur de cabinet…
Oui, je l’ai trouvé assez médiocre dans le rôle de composition qu’il s’imposait. Où sont les idées ?

L’Arlette lui avait concocté un pseudo-piège en lui demandant de traduire quelques lignes de grec ancien - sauf erreur le début de l’Odyssée (Homère). J’ai trouvé ça assez sot (qu’il y ait eu ou pas pré-entente) et assez vain. Darcos a enseigné en Khâgne. Il a, un temps, su ce texte par cœur. On ne vient pas emmerder un ancien professeur d’une telle qualité sur d’hypothétiques distances prises avec sa discipline par le politique qu’il est surtout devenu.
La culture étant comme chacun sait ce qui reste quand on a tout oublié, un éventuel fiasco n’aurait rien prouvé, sinon qu’on confond débat d’idées et jeux du cirque.
Enfin, Darcos n’a pas paru pris à contre-pied. Tant mieux.

Par contre, on le voyait, dans une courte séquence extraite d’une émission « people » antérieure, fort embarrassé devant le petit exercice suivant : « Si quatre objets identiques coûtent 242 euros, combien coûteront 14 de ces objets ? ». Embarrassé et … déclarant forfait, évoquant (c’était effectivement un biais de réponse possible) son peu d’affinités avec la « règle de trois ».
Dommage.

Alors qu’on se préoccupe du retour des « fondamentaux », il y avait là l’occasion de souligner combien un peu d’aisance en calcul mental rendait directement l’affaire simple.
Par exemple :
14, c’est (16-2) et 16, c’est 4x4
16 objets coûteront donc 4x242 (euros), calcul facile « de tête » : 4x200+4x40+4x2=968
Mais 2 objets coûtent la moitié de ce que coûtent 4 objets, donc la moitié de 242 euros : 121 euros.
Pour passer au prix de 14 objets, il ne reste à faire que : 968-121. Ce n’est pas insurmontable ! On retranche 1 : 967. Puis 20 : 947. Puis 100 : 847. Réponse : 847 euros.

On pouvait noter la différence de méthode avec un calcul « normal » papier-crayon : division de 242 par 4, puis multiplication du résultat par 14.
Et souligner par là combien on peut « enseigner » le calcul mental en tant que démarche autonome de nature à développer la manipulation « ludique » des nombres…. Etc.
Passons ?

Pas tout de suite : Le Monde2 de ce week-end se fend de huit pages insipides à la gloire de Stella Baruk, bien connue dans le milieu de l’enseignement des mathématiques élémentaires, sous le chapeau : « Tous bons en maths ! Contre la fatalité de l’échec en mathématiques, Stella Baruk propose de changer de méthode. Son appel au ministre de l’éducation nationale ». L’article, fort long et tout à la gloire de "la fée des mathématiques", est totalement creux. Je n’ai pas repéré le signataire, qui n’a effectivement pas à s’en vanter.
Le fait, souligné, que les classes primaires qui appliquent « la méthode Baruk » - dont une esquisse de descriptif sur une demi-page s’exhibe complètement vide - obtiennent plutôt de meilleurs résultats que les autres ne fait que prouver une fois de plus que les méthodes n’ont que peu d’importance et que prime la motivation et l’investissement des enseignants. On pourrait énoncer sans grand risque que tout expérimentateur étant a priori plus impliqué que ses collègues routiniers, toute expérimentation fournit des résultats dont le succès … n’a rien à voir qu’avec l’enthousiasme du maître.
Enfin, laissons Stella Baruk à ses radotages (dixit l’Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public - APMEP) et passons, cette fois pour de bon.

Oui, je disais, Darcos ….
Luc Cédelle dans le numéro du Monde daté du 13/9 se bat un peu les flancs pour trouver du contenu aux propos du ministre.
Il a retenu quelques éléments du discours tenu sur la réforme (à venir) du lycée et sur le souhait darcosien «que les lycéens eux-mêmes s’en emparent et nous disent ce qu’ils en pensent car après tout, ce sont quasiment des adultes et c’est à eux de décider de leur destin». Sottise, défausse et démagogie ! Le lycéen est un adulte en formation et, dans ce cadre-là, n’est pas apte à juger de ce qui est bon ou mauvais pour son avenir. Mais quand on manque d’idées et de courage politique…
Xavier Darcos d’ailleurs avait assez marqué, dans ses références antérieures aux «utilisateurs» ou «cadres» de l’école (parents et plus encore enseignants), combien les sondages montraient qu’ils n’étaient pas mûrs pour l’idée - à volume global maintenu - d’une scolarité moins dense étalée sur un plus grand nombre de semaines et que donc, la question ne pouvait être à l’ordre du jour, alors qu’il laissait clairement entendre que cette perspective était la voie de la sagesse et de l’efficacité pédagogique et qu’il y était favorable.
Il est vrai qu’entre se maintenir dans l’improductif et se faire virer pour zèle excessif et politiquement incorrect, la différence est énorme au plan personnel et les effets identiques aux plans pédagogique et éducatif. Alors …
Mais c’est navrant.

Sinon, on a eu droit à l’agitation compulsive de Manuel Valls, peu soucieux de lâcher le crachoir qu’on lui avait tendu - mais ma femme l’a trouvé « sexy », toute position idéologique oubliée - qui succédait à un Emmanuel Davidenkoff qui m'a paru très moyennement télégénique dans un questionnement à côté de l’essentiel, et à deux enseignants en promotion éditoriale, Sébastien Clerc (pour Au secours ! Sauvons notre école, co-édité par France-Info, d’où sans doute sa présence) et Mara Goyet (pour Tombeau pour un collège, chez Flammarion).

Très mignonne, Mara Goyet, brunette tout à fait charmante; mais je n’ai pas encore lu son livre. Le précédent (Collèges de France, chez Fayard) était très amusant, plein d’allant.
J’ai commencé, dans l’immédiat, par le petit essai de Clerc. Je l’ai trouvé, par chance, déjà d’occasion chez Gibert. 9,50 euros (au lieu de 19,90). Heureusement. Les vingt euros m’auraient écorché. C’est gentillet et tristounet... et plein de bonne volonté comme d’humilité, en ce sens plutôt sympathique.
Trente-deux ans et huit années de métier, ce n’est pas un recul considérable, sans interdire des notations de bon sens. Mais comme à l’accoutumée - laissons le style, assez remarquable de platitude - ça ne va pas bien loin en termes prospectifs.
Sans doute, les « propositions » faites sont estimables, mais elles relèvent de prises de conscience somme toute assez banales au niveau des établissements, et si elles peuvent dessiner un petit contexte d’amélioration du quotidien, elles manquent un peu de mordant (le style …) et n’ont rien qui permette réellement de sentir poindre la refonte générale qui est nécessaire. Sauf à en déduire que tout irait déjà mieux si se mettait en place un système de désignation de chefs d’établissement à la hauteur de leurs missions, chargés de l’animation d’équipes pédagogiques mieux recrutées et mieux formées, dans des structures pleinement autonomes et libres d’organiser leur investissement pédagogique au mieux de l’intérêt des populations scolaires locales, à l’intérieur de moyens à leur affecter globalement. Mais l’énoncé de Clerc s’arrête à l’orée du chemin.
Elles ont retenu paraît-il, ces propositions, l’attention du recteur de l’Académie de Créteil, ce qui me semble donner d’emblée - quand on sait l’inventivité pédagogique des recteurs - la mesure de leur relative innocuité. Bon, j’ai la dent un peu dure: Sébastien Clerc est un jeune enseignant assurément très utile à son établissement et qui mériterait localement de faire vraiment tâche d’huile, ce que je lui souhaite. Mais enfin, à sa place, dans sa position, dans sa modestie, dans son souci - louable - de remèdes au quotidien, il ne fait que chatouiller le mammouth. Il faudrait d’autres coups de boutoir.

À 22h30 j ‘ai décroché. On en avait terminé avec Darcos (qui devrait faire un peu de sport et surveiller sa ligne). Arlette Chabot m’a paru moins inexpressive que d’habitude, plus pimpante (enfin presque), et moins mal habillée, sinon mieux. Comme dirait ma femme, c’est l’effet Manuel Valls ?

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12 septembre 2008

Sur deux exercices du Monde… (Suite)

Avertissement : la discussion « calculatoire » est à « bac+1 »

Tant que j’y suis, autant terminer ça…

Je rappelle le deuxième énoncé en question :

Un chat est au centre d’une pièce circulaire de 10m de rayon. Il aperçoit une souris qui se tient près du mur. Evidemment, il s’élance vers elle !
La souris se met à courir le long du mur à vitesse constante et toujours dans le même sens. Le chat court à la même vitesse que la souris en restant constamment sur le rayon joignant le centre de la pièce à la position de la souris.
Quelle trajectoire le chat décrira-t-il ?
Rattrapera-t-il sa proie ?
Si oui, quelle distance aura-t-il parcourue avant de l’attraper ?

L’autre jour, je m’en étais tenu à l’interprétation directe qui conduit à faire courir le chat à la même vitesse « v » que la souris, le long d’un rayon du cercle dont celle-ci définit l’extrémité et qui tourne en même temps qu’elle galope.

Du coup, la trajectoire du chat est une spirale d’Archimède et il est de fait animé d’une vitesse qui est la résultante de sa vitesse radiale v et d’une vitesse « latérale » de grandeur  v2t/10 induite par la rotation du rayon centre-souris le long duquel il se déplace (composition de deux mouvements). Sa « vraie » vitesse en tant que mobile sur sa « vraie » trajectoire (spirale d’Archimède) est donc en fait supérieure à v, vitesse de la souris sur le cercle-mur.

On peut alors se demander ce que donnerait une autre interprétation (par ailleurs moins naturelle ( ?) – nous verrons ça mardi prochain ) qui retiendrait comme égale à celle de la souris la « vraie » vitesse du chat sur sa trajectoire.

Du coup, on ne connaît pas celle-ci dont on va chercher l’équation polaire r=r(q) en maintenant le même principe de représentation, mais par nécessité avec une vitesse radiale du chat qui est devenue variable.

Avec des notations différentielles classiques, quand le rayon centre-souris a tourné de l’angle dq, le chat se déplace radialement de dr=r’(q)dq et « latéralement » de r(q)dq. Par composition (Pythagore), son déplacement différentiel est de grandeur [r2+r2]1/2dq. Dans un même intervalle de temps il doit être égal au déplacement différentiel de la souris par la contrainte d’égalité des deux vitesses. Or sur son cercle-mur, la souris s’est déplacée de 10dq.

On en déduit :

[r2+r2]1/2dq=10dq ;

soit : r2+r2=100 ;

soit : r2 =100-r2 ;

soit (le chat s’éloigne constamment du centre de la pièce, r croît et r’ reste positif) :

r’/[100-r2]1/2=1

soit (par r’=r’(q) ; c’est q la variable): q=Arcsin(r/10)  (r et q simultanément nuls)

soit : r=10sinq.

L’arc de trajectoire correspondant à la poursuite est donc l’arc [0,p/2] (pour atteindre sinq=1 par q=p/2) de la courbe d’équation polaire ci-dessus (r=10sinq).

Mais cette courbe n’est autre … qu’un cercle !

En mettant en place un repère cartésien classique {O ;Ox,Oy} avec O au centre du cercle et Ox passant par la position initiale de la souris, les relations usuelles : x=rcosq, y=rsinq donnent immédiatement à partir de r=10sinq comme équation cartésienne de la courbe :

x2 + y2 = 10y ou x2 + y2 - 10y = 0

soit :

x2 + (y-5)2 = 25

… où l’on reconnaît le cercle de centre O’, point de coordonnées x=0,y=5 situé au milieu du rayon du cercle de rayon 10 ayant pivoté de 90° par rapport à la position de départ de la souris.

La trajectoire du chat obtenue est donc simplement un demi-cercle du cercle de rayon 5 tangent intérieurement au cercle-mur en un point pivoté d’un quart de tour à partir du point de  départ de la souris.

La souris est rattrapée « tangentiellement » par le chat après un quart de cercle de sa course .

Evidemment, dans l’interprétation ici retenue, le chat et la souris, courant à la même vitesse « vraie » sur leurs trajectoires respectives, parcourent dans des temps égaux des distances égales ce que confirme la distance parcourue par le chat comme longueur d’un demi-cercle de rayon 5, qui est aussi la longueur du quart de cercle de rayon 10 que parcourt la souris dans sa fuite, de mesure en mètres 10p/2 (c-à-d. 5p), soit environ 15,7m.

La simplicité même du résultat peut (doit ?) conduire à considérer qu’il était avec un peu plus de « nez » (que moi … !) possible d’y « penser » sans calcul, à charge ensuite de contrôler que dans des déplacements à vitesses égales du chat sur le « petit » cercle et de la souris sur le « grand », l’alignement {O, chat, souris}  est constant. Or … :

Si D est la position de départ de la souris, le rayon OD est tangent au cercle-trajectoire du chat qui lui est au départ en O. Quand la souris, au bout d’un temps T est en un point S, le chat est en un point C, tous deux sur leurs trajectoires respectives. L’angle (OD,OC) de mesure qc est moitié de l’angle au centre (O’D,O’C) (angle « tangente, corde » d’un cercle et angle au centre associé) qui a donc pour mesure 2 qc. Soit qs la mesure de l’angle (OD,OS).

Le chat et la souris (vitesses égales) ont parcouru la même distance :

5.( 2 qc)=10 qs

soit : 10qc=10 qs

soit : qc=qs. L’alignement {O, chat, souris} est bien directement acquis.

Oui, finalement, ce bricolage basé sur une intuition préalable du résultat (cercle de rayon moitié tangent intérieurement au grand) et suivi d’un contrôle de respect des contraintes est davantage dans l’esprit Busser-Cohen. Ma foi, c’est peut-être bien cette approche qu’on va découvrir mardi…..

Wait and see 

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11 septembre 2008

Sur deux exercices du Monde

J’ai jeté un oeil plein de la bonne volonté des rentrées sur les deux dernières propositions d’Elisabeth Busser et Gilles Cohen dans la rubrique Affaire de logique du Monde.
La semaine passée, il s’agissait de comparer des longueurs.
Je résume : On divise un disque en trois portions identiques, délimitées sur le cercle frontière du disque par les points A, B et C. On considère l’arc BC du cercle qui ne contient pas A, le point A et un point baladeur M sur cet arc BC.  Il s’agissait de comparer les longueurs MA et (MB+MC).

En fait, on a constamment l’égalité : MA=(MB+MC).
La solution Busser-Cohen publiée ce mardi 9/9 est  élémentaire, astucieuse et géométrique. J’avais pensé à une approche plus directement calculatoire, appuyée sur le théorème généralisé de Pythagore :
Dans tout triangle PQR, si on désigne par P^ l’angle en P du triangle, on l’égalité :
QR2 = PQ2 + PR2 ­ -2PQ.PR.cosP^

Le résultat classique de Pythagore correspond  à P^ angle droit (donc à cosP^=0)

Dans la configuration proposée, les angles en M des triangles respectifs AMB et AMC , angles inscrits interceptant un arc de 120°, sont constamment des angles de 60°, donc de cosinus toujours égal à 0,5. Par ailleurs, les cordes AB, AC (et BC, mais ici superflu)  ont même longueur. En appliquant Pythagore généralisé aux deux triangles ABM et ACM, on peut donc :
… écrire
AB2=MA2 + MB2 ­ - 2MA.MB.cosM^ = MA2 + MB2 ­- MA.MB
AC2=MA2 + MC2 ­- 2MA.MC.cosM^ = MA2 + MC2 –­ MA.MC
… puis, par : AB2 = AC2 , arriver à :
MA2 + MB2 –­ MA.MB = MA2 + MC2 –­ MA.MC            

D’où :
MB2 –­ MA.MB = MC2 –­ MA.MC                  

D’où :
MB2 -­ MC2 = MA.MB ­– MA.MC                   

D’où :
(MB + MC).(MB - MC) = MA.(MB -­ MC)            

D’où :
(MB + MC) = MA                … ce qu’on voulait démontrer.

Cette semaine, on nous lance sur une poursuite animalière :
Un chat est au centre d’une pièce circulaire de 10m de rayon. Il aperçoit une souris qui se tient près du mur. Evidemment, il s’élance vers elle !
La souris se met à courir le long du mur à vitesse constante et toujours dans le même sens. Le chat court à la même vitesse que la souris en restant constamment sur le rayon joignant le centre de la pièce à la position de la souris.
Quelle trajectoire le chat décrira-t-il ?
Rattrapera-t-il sa proie ?
Si oui, quelle distance aura-t-il parcourue avant de l’attraper ?

Cet énoncé m’inquiète un peu.

La description du mouvement du chat est en première lecture exactement celle qu’on fournit en général pour donner un sens cinématique à la « spirale d’Archimède » ( ~287 -  ~212) : Trajectoire d’un point M qui parcourt avec une vitesse constante une demi-droite Ox du plan, cette demi-droite tournant elle-même autour de O avec une vitesse angulaire constante.

Si la souris court à la vitesse « v », elle parcourt pendant le temps « t » un arc de cercle de longueur vt  qui correspond  à un angle au centre de mesure en radians
q=vt/10 (cercle de rayon 10m), ce qui donne une vitesse angulaire v/10 pour le rayon « centre- souris » virtuel le long duquel se maintient le chat. La vitesse linéaire du chat le long de ce rayon est nous dit-on, comme pour la souris le long de son cercle, égale à v. À l’instant t (on compte à partir du départ), le chat a donc progressé de r=vt sur le rayon, ce qui donne la relation r=10q
entre la distance au centre du chat et l’angle du rayon sur lequel il se trouve. Cette relation constitue l’équation polaire classique d¹une spirale d’Archimède.

La question de la jonction « chat-souris » se réduit à la possibilité pour le chat d’atteindre le mur, soit le cercle qui le modélise, ce qui exige pour
r d’atteindre la valeur 10 et s’obtient par q=1
.
Le chat rattrape donc sa proie lorsque celle-ci a parcouru 10m le long du cercle-mur, longueur de l’arc d’angle au centre 1 radian (un peu moins de 60°) d’un cercle de rayon 10m.
Mais qu’en est-il de la distance parcourue par le chat ?
La fournir, c’est savoir « rectifier » l’arc de spirale parcouru (la rectification d’une courbe, c’est le calcul de sa longueur). Or la rectification de la spirale d’Archimède
r=aq nécessite un calcul intégral de niveau « bac+1 » dont le résultat, du départ de la courbe au point correspondant à l’angle au centre q est (en appelant L(q
) la longueur calculée et avec  intervention de la fonction « ln », logarithme népérien) :

L(
q)= (a/2).(q(1+q2)1/2 + ln(q+(1+q
2)1/2))

ce qui donnera ici une longueur parcourue (en mètres ; avec a=10 ; q=1) égale à :

[5(21/2 + ln(1+21/2)], soit environ 11,5m (en fait : 11,4779357).

Le chat, pour rattraper la souris, court de fait plus vite qu’elle, car sa convention de déplacement adjoint à sa vitesse linéaire « vers sa proie », la nécessité d’un déplacement latéral pour rectifier sans cesse sa visée en fonction de la course de celle-ci, déplacement latéral qui a nécessairement la même vitesse angulaire v/10 que celui de la souris, sur un cercle « parallèle » au mur de rayon variable
r=vt.

En « composant » la vitesse radiale (v) et la vitesse latérale (v2t/10) du chat, on obtient sa «vraie» vitesse : v.(1+(vt/10)2)1/2 .

Le coefficient correcteur est donc égal à (1+(vt/10)2)1/2 (soit : (1+(r/10)2)1/2) et quand le chat rattrape la souris, (pour r=vt=10), il lui bondit dessus avec une vitesse « vraie » de plus de 40% supérieure à celle de sa proie (coeff correcteur : 21/2 = 1,4142135…).

Je me demande, par rapport à ces précisions qui ne correspondent pas au champ habituel de leurs investigations, ce que Busser-Cohen attendent de l¹exercice.  Sauf évidemment si nous divergeons sur l’interprétation de l’énoncé …
On verra ça mardi prochain.

À moins que je n’aie une autre idée auparavant.

On pourrait en effet aussi comprendre ……….

Allons, à suivre.

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09 septembre 2008

À propos de Yasmina Khadra.

Je crois l’avoir dit en passant : poussé dans le dos par une amicale belle-mère (il en est), j’ai tâté du Khadra au printemps et, soucieux d’en finir, après avoir abandonné en cours de route et au bout de cent pages (on notera malgré tout l’effort) pour cause d’ennui profond (banalité des situations ; conventions d’écriture de la veine « polars »…) La part du mort (j’attendrai quelque déplacement en TGV pour envisager de reprendre ce roman de gare en essayant de le mieux apprécier (?)), je me suis imposé sa trilogie qu’on pourrait dire « dans l'axe du mal », Les hirondelles de Kaboul, L’attentat, Les sirènes de Bagdad.

Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul ; il a pris à ses débuts, officier dans l’armée algérienne, un pseudonyme féminin pour des raisons de sécurité), enfant - né en 1955 - du Sahara algérien, qui fait l’admiration de l’ancienne institutrice pied-noir ci-dessus évoquée par son maniement de la langue française (« Et dire que c’est nous qui lui avons appris cela, dire que ce petit arabe est tombé amoureux de notre langue ! Comment l’en remercier assez ! Etc. ») , ne me semble décidément pas être un véritable écrivain.

Pour écrire, il écrit, la question n’est pas là ; il écrit même beaucoup, et l’on voit en vitrine ces jours-ci son dernier travail, sous un beau titre d’ailleurs : « Ce que le jour doit à la nuit », sauf erreur sur l’histoire coloniale de l’Algérie.

Mais son style m’agace. La personnalisation systématique des villes, des objets, du soleil, de la lune, du brouillard, de la mer qui ne cessent de s’étonner, s’épanouir, s’affliger, et nous entretenir de tous leurs états d’âme me fatigue. On y sent une application dans la métaphore (à mon avis) maladroite qui brouille la portée du discours. En fait, Khadra est scénariste.

Par exemple Les sirènes de Bagdad, pour ne citer que le dernier lu, est un parfait scénario de thriller, bien découpé, avec le nombre satisfaisant de personnages stéréotypés, avec ses situations bien typées, le petit village dans le bled irakien, loin du bruit et de la fureur, l’ennui qui suinte, le choc d’un raid américain, le traumatisme des traditions piétinées, la volonté de vengeance du héros, le départ pour Bagdad, l’engrenage progressif de l’implication terroriste, la mise en place du complot, l’absurde, l’issue inutile et désespérée. Tout est en place. Il ne reste presque qu’à dire : Moteur !

Yasmina Khadra a le sens de l’intrigue. Dans chacun des courts romans de sa trilogie, la montée du schéma dramatique parvient à se frayer peu à peu un chemin qui retient l’attention à travers des notations annexes destinées à poser le décor et épaissir la psychologie des personnages auxquelles je trouve des pesanteurs encombrantes.

Dans son autobiographie (L’écrivain) que je n’ai pas lue, Khadra me dit-on raconte la découverte de sa passion pour l’écriture à travers la lecture de contes. Et c’est vrai qu’il a l’imagination du bon conteur, mais d’un conteur me semble-t-il oral tant la maladresse de ses images, trop banales à l’écrit, pourrait gagner à être seulement entendue, dans le rythme d’un discours plus naturellement tendu vers l’événementiel, où la scorie de l’enluminure un peu ratée passe mieux.

Oui, trois romans ici et trois contes moraux, désespérés et amers, avec une histoire solide, mais qui ne parviennent pas à installer une réelle épaisseur de texte dans un porte-à-faux des images qui signe à la fois un effort d’écriture et son échec. J’ouvre au hasard Les hirondelles de Kaboul : « … La poussière continue de flotter dans l’air, voilant un pan du ciel où un troupeau de nuages d’un blanc affligeant s’est immobilisé. Loin, derrière les montagnes, on croit percevoir des déflagrations que l’écho falsifie à sa guise. Depuis deux jours, des tirs sporadiques éructent dans l’indifférence générale… ». Ouais ….

Posté par Sejan à 15:15 - Etudes / Essais - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 septembre 2008

En revenant d'Hippone... La digue, la digue...?

Un extrait d’abord, épisode assez connu, des Confessions de Jean-Jacques Rousseau auquel j'ai plusieurs fois pensé, surtout dans leur premier tiers, en lisant les Confessions de Saint-Augustin:

*****     J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire de l'amour et de la beauté; j'en crus voir la divinité dans sa personne. Je n'aurais jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit éprouver [note: elle s’appelait Zulietta; nous sommes en 1744 et à Venise] . A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de les cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel courir dans mes veines, les jambes me flageolent, et, prêt à me trouver mal, je m'assieds, et je pleure comme un enfant.

Qui pourrait deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passait par la tête en ce moment? Je me disais: "Cet objet dont je dispose est le chef-d'¦uvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le corps, tout en est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle est aimable et belle. Les grands, les princes devraient être ses esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu'elle sait qui n'ai rien, à moi dont le mérite, qu'elle ne peut connaître, doit être nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d'inconcevable. Ou mon coeur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d'une indigne putain, ou il faut que quelque défaut secret que j'ignore détruise l'effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer." Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d'esprit singulière, et il ne vint pas même à l'esprit que la vérole pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l'éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l'air de propreté répandu sur toute sa personne, éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu'en doute encore sur mon état depuis la Padoana, je me faisais plutôt un scrupule de n'être pas assez sain pour elle, et je suis très persuadé qu'en cela ma confiance ne me trompait pas.
 
Ces réflexions, si bien placées, m'agitèrent au point d'en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut un moment interdite. Mais ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir, elle comprit, et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n'avait point de part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m'en guérir et d'effacer cette petite honte. Mais au moment que j'étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d'un homme, je m'aperçus qu'elle avait un téton borgne. Je me frappe, j'examine, je crois voir que ce téton n'est pas conformé comme l'autre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l'amour. Je poussai la stupidité jusqu'à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d'abord la chose en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d'amour. Mais gardant un fond d'inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s'aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m'y mettre à côté d'elle; elle s'en ôta, fut s'asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d'après, et se promenant par la chambre en s'éventant, me dit d'un ton froid et dédaigneux: "Zanetto
 [Jeannot] , lascia le donne [oublie les femmes], e studia la matematica [et tiens-t-en aux mathématiques]."                        
*****

C’est le « lascia le donne » qui me revenait constamment, face aux hésitations incessantes d’Augustin , comme un conseil qu’on aurait pu lui donner, un coup de pouce à la décision, à tant le voir se désoler de ces « tentations de la chair » qui lui paraissent à la fois un obstacle à sa définitive conversion et de suprêmes délices bien difficiles à quitter ...
Le futur saint paraît dans ses débuts tout à fait  hédoniste ....

Enfin, j’ai consacré à la petite édition Flammarion des Confessions d’Augustin (Le Monde de la Philosophie) assez d’ heures de « vacances » , distraites des obligations domestico-touristiques de début Août, pour achever une lecture commencée en Juillet et qui n’a pas laissé de me laisser rêveur, tant le propos m’a semblé si souvent dérisoire. Mauvais juge? Regard superficiel?

J’ai bouclé ma lecture du côté de Toulouse, et j’avais commencé, à chaud, un billet d’humeur dont je retrouve trace dans le cahier à spirales qui m’a servi ces semaines-là d’ordinateur - une malencontreuse manoeuvre automobile ayant en juillet conduit mon Mac portable à un décès prématuré. Pour que rien ne se perde, je reprends tel quel ce début ....


21h30 - Le petit village de Haute-Garonne, aux confins de l’Ariège, est calme ce mercredi soir d’Août. Le voisin d’en face se plaint  d’une soi-disant prostituée officiant  dans la maison (autrefois du dentiste) qui jouxte la mienne; la clientèle créerait des embouteillages sous sa fenêtre... En dix jours  je n’ai rien remarqué, sauf peut-être le type d’avant-hier qui semblait décidé à rentrer sa Xantia-Citroën dans ma salle à manger en une manoeuvre  brouillonne qu’il a rapidement abandonnée pour se contenter  de l’angle de la rue, vingt mètres plus loin. Que cherchait-il? Il est reparti au bout de dix minutes sans avoir quitté son volant ...
Il fait lourd et j’ai achevé Saint-Augustin dans l’après-midi au terme d’un petit mois d’efforts désordonnés, parcellaires et néanmoins obstinés. Le mysticisme niais de l’évêque d’Hippone m’a beaucoup coûté. Et je ne suis pas certain que Dieu m’en soit outre mesure reconnaissant.


De la rumeur tapineuse de village au grand penseur chrétien il n’y a pas si loin tant la concupiscence travaille le pauvre homme qui déplore qu’à peine sa chasteté réinstallée, toute continence assumée, il lui faille payer ses progrès de pollutions nocturnes… Décidément... Quoi qu’il en soit :
La chair est faible, hélas ...  mais j’ai lu tout son livre! (aurait dit Mallarmé?)

Interrompu là. Enchaînons ...
Oui, curieux sentiment de lecture. La litanie des « Ô Seigneur, Ô mon Dieu, vous le créateur parfait, le maître très bon de l’univers ... »  m’est tout-à-fait pénible et ces affirmations éperdues d’émerveillement devant les qualités inouïes d’un Dieu cause de tout et responsable de rien me demeurent proprement insensées. Mais enfin la lecture, passé cela, n’est pas désagréable, avec cet avantage d’un découpage en très courts chapitres favorable à une appropriation, comme fut par nécessité la mienne, hachée.

L’avancée vers la foi d’Augustin est lente, difficile, mais on n’y lit rien qui soit réellement autre chose que sa volonté têtue de donner à sa disposition métaphysique un sens, n’en pût-il rien dire de structuré, de décisif, de rationnel, bien au contraire. C’est le triomphe absolu de l’obscurantisme dans l’affirmation simplifiée que tout ce qui est  doit être et n’a pas à se justifier, les éventuelles apories sur l’origine du monde se diluant dans la certitude que l’incompréhensible ne l’est qu’à notre échelle et que seule nous reste en propre une soumission extatique et muette à une adoration éperdue dont l’objet  nous demeure hors d’atteinte, indicible, inexplicable. Il y a là un phénomène d’illumination auquel ne peut être sensible qu’un autre illuminé, dans un défi au bon sens qui épuise l’intelligence.
Il n’y a pas dans un tel texte le ressort d’une argumentation logique, mais un témoignage en requête d’adhésion: La révélation m’est advenue, mais je ne sais ni vraiment concevoir, ni commencer à dire en quoi elle consiste.
Ces questions-là ne se discutent pas. On emboîte le pas ou bien on crie au fou! Je serai du second parti.

On trouve, au fil des anecdotes, des prises de position surprenantes.

Le rejet de la chair chez Augustin est absolu. Sur le point de venir à Dieu, il en a rencontré les dernières tentations, qu’il nous livre:


Ce qui me retenait, c’étaient des bagatelles de bagatelles, des vanités de vanités, mes anciennes amies; elles me tiraient par mon vêtement de chair en murmurant: « Tu nous renvoies? Dès ce moment  nous ne serons plus jamais avec toi, et dès ce moment tu ne pourras plus faire ceci et cela, plus jamais? ». Et ce  qu’elles me suggéraient dans ce que je viens d’appeler ceci et cela, ce qu’elles me suggéraient, mon Dieu! que votre miséricorde en écarte la pensée de l’âme de votre serviteur! Quelles saletés! Quelles hontes ces suggestions!  Etc.

Affligeant! 
Augustin semble attacher à la chasteté une importance qui en fait la pierre de touche de l’accès à la pleine conversion au point que son discours ne laisse aucune place à l’idée d’un chrétien même fort sagement marié! L’affaire est d’ailleurs paradoxale car il ne semble pas qu’il refuse le statut plein de chrétienne à une épouse. Doit-on en déduire  qu’elle est par définition passive dans la relation sexuelle et que cette soumission obligée équivaut à une chasteté voulue, seule acceptable chez le mâle ... dominant, et dominant ses « abjectes » pulsions?

Ainsi ce malheureux Vérécundus, de ses amis intimes, estimable grammairien de Milan, marié et aimant sa femme:

Pour Vérécundus, notre bonheur
[la conversion d’Augustin et d’un autre de ses amis] était une source de tourments rongeurs. À cause de ses liens, qui le tenaient très fortement, il se voyait sur le point d’être écarté de notre groupe. Il n’était pas encore chrétien, sa femme l’était [cf. remarque ci-dessus] , et pourtant c’était elle, plus que tout, l’entrave qui l’arrêtait  devant le chemin où nous nous étions engagés. Car  il n’entendait pas, disait-il, être chrétien d’une autre façon que celle qui précisément lui était défendue.

Voilà donc un homme privé de Dieu pour n’avoir pas le courage, on l’avouera élémentaire!, de se priver de l’amour terrestre de sa chère épouse. Heureusement, dans son immense bonté, Dieu veille! À titre de récompense de la bonne volonté de ce Vérécundus, même entravée par sa faiblesse: (...) Seigneur, vous lui avez accordé le même sort qu’à eux [on vient d’évoquer « les justes »]. Nous étions absents: nous nous trouvions à Rome quand il tomba gravement malade, et pendant sa maladie il se fit chrétien et chrétien fidèle; puis il sortit de cette vie. Ainsi vous avez eu pitié  non seulement de lui, mais de nous, car  de penser à l’exquise bonté de notre ami pour nous [Vérécundus a mis sa villa à la disposition des néo-convertis]  et de ne pas pouvoir le compter dans votre troupeau, c’eût été une intolérable souffrance.
Ben voyons!
On notera qu’on ne nous dit rien de l’extension de la pitié divine à la veuve. Est-elle elle aussi censée être soulagée? Du devoir conjugal?

Autre épisode édifiant, cette fois en termes de posture paternelle, le sentiment d’Augustin à la mort de son fils .
Né Aurélius Augustinus en 354 à Thagaste (Algérie), Augustin est père en 372, à l’âge de 18 ans (belle précocité!) d’un Adéodat  (ou Adeodatus) qu’on nous précise imprécisément (dans la Chronologie de l’édition utilisée)  « fruit d’une longue liaison avec une femme de condition modeste dont on ignore le nom ». Passons sur la « longue liaison » avec aboutissement à 18 ans ! Le futur saint a eu l’alcove immédiate ! D’ailleurs, repenti, il dit du résultat de ces coupables pratiques : « ... l’enfant charnel de mon péché ». Quand même !
Après sa conversion, touché par la grâce dans un jardin de Milan  en 386, Augustin, qui est venu enseigner la rhétorique en Italie dès 383  avec dans ses bagages sa mère Monique (future Sainte) et Adéodat, se fait  baptiser (en 387), entraînant dans l’aventure l’innocent gamin. « Vous l’aviez bien doué », dit-il de ce dernier, s’adressant à Dieu, « Il surpassait (...) bien des hommes graves et savants (...) Son intelligence m¹effrayait ».
Fort heureusement, Dieu veille: « Vous l’avez bientôt ravi à ce monde, et mon souvenir s’en fait plus paisible, n’ayant plus rien à craindre pour son enfance, pour son adolescence et pour toute son humanité ». C’est bien vrai, ça! Le souvenir apaisé d’un fils prometteur  et mort est quand même préférable au souci quotidien du  développement de ses dons! Et s’il avait fallu par surcroît se préoccuper des tentations épouvantables auxquelles l’âme sensible d’un jeune homme qu’on a eu le tort d’engendrer dans le stupre et la fornication n’allait pas manquer d’être confrontée, qu’en aurait-il été de l’Augustine sérénité, contexte indispensable à l’émergence prioritaire de faramineux et abracadabrants éloges divins.
Heureusement (bis), Dieu veillait!


Pour dire deux mots de Monique, les quelques pages qu’Augustin consacre à la mort de sa mère restent intéressantes. Émouvantes? Peut-être. C’est à la fin du livre neuvième des Confessions, les chapitres IX à XIII. Même si on ne laisse pas d’être agacé par les aveuglements irrationnels et sans fondements logiques d’une foi extatiquement partagée, le seul fait qu’elle le soit, de mère à fils, touche.
Anecdotiquement et accessoirement, on y lit en préalable un mode d’emploi de la fonction d’épouse qui ne manque pas d’un certain humour involontaire, où il est démontré qu’après avoir compris, dès la lecture du contrat de mariage, qu’il y avait là une pièce légale qui faisait d’elles des servantes, il ne restait plus aux femmes, pour éviter « de porter des marques de coups qui les défiguraient », qu’à ne jamais « le prendre de haut avec leurs maris », et très explicitement, à vivre une vie apaisée et tranquille dans un nécessaire et raisonnable aplatissement. 
Par exemple Monique, épouse de Patricius - père qu’Augustin tient à dire « remarquablement bon », mais enfin coléreux notoire et coureur de jupons invétéré - savait « quand il s’emportait, ne lui opposer ni actes, ni même paroles », et « elle supporta ses infidélités avec tant d’indulgence que jamais elle n’eut de brouille avec lui à ce  sujet », laissant ainsi ses voisines s’étonner de ne pas trouver sur elle les hématomes attendus des usuelles raclées conjugales qu’elles auraient aimé comparer aux leurs. 

C’est seulement au delà, livres onzième, douzième et treizième, que se rencontrent (enfin!) quelques considérations ou méditations plus philosophiques sur le temps, sur la question du passage du rien à l’existant, sur les nuances qu’Augustin introduit entre les notions de « don » et de « fruit », qui peuvent conduire à une réflexion partagée. Mais cela, du coup, mérite une rédaction complémentaire.

À suivre, donc.

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03 septembre 2008

Rentrée 2008…

Par quel Clic commencer, au retour d’un mois d’Août privé d’informatique ?
Pourquoi pas par Compagnon, Antoine… ? (cf. Mémoire-de-la-littérature)
Donc un saut au Collège de France et un coup d’œil aux prévisions 2008-2009.
Ce sera cette fois, comme sujet de cours: Ecrire la vie – Montaigne, Stendhal, Proust.
Avec comme thème général du Séminaire : Témoigner.

Plus de réflexion Prousto-Proustienne donc, après deux années Prousto-centrées. Ecrire la vie . C’est un bel intitulé, encore qu’en réflexion immédiate, on soit plutôt tenté de lire : Réécrire la vie… sauf à s’en tenir raisonnablement à ceci, que la vie se vit d’une part, s’écrit d’une autre, étant entendu que celle que l’on écrit n’est pas celle que l’on a vécue. On verra si – et comment - Compagnon sort de ces truismes de base. Et pourquoi il s’est limité à ces trois auteurs-là, écartant Rousseau, par exemple. Mais on aurait pu y mettre au fond toute l’immensité des littérateurs…

L’intitulé par ailleurs pourrait servir, plus modestement qu’en référence à quelques monuments littéraires, au menu peuple des blogueurs. Qu’est-ce qu’un blog, sinon un effort pour écrire sa vie ? Un effort peut-être aussi pour vivre … Etc.
Nous verrons bien.

Au fond, il me rend fort service, Compagnon, à changer son fusil d’épaule, à troquer le seul champ Proustien de ses deux premières saisons pour des horizons extensibles. Je me sens moins tenu de le suivre en détail, moins sommé de creuser, tout au long de l’hiver, le sillon de ses vaticinations incertaines et néanmoins érudites autour d’une Recherche du Temps perdu où j’ai, acharné à le suivre, le déchiffrer, le comprendre, le rassembler, le résumer et (parfois) le moquer, peut-être aussi perdu un peu du mien.

Là, il va m’alléger. Montaigne, Stendhal, Proust, le triplet sent la promenade; je le vois sous-préfet aux champs, à butiner d’un texte l’autre, et puis nous à le suivre, amusés, sans enjeu, stylo léger sur le carnet, quelques notes par-ci, par-là, point trop, au gré d’une curiosité, d’une allusion inattendue, sans souci d’exhaustivité, on baguenaude, on rendra compte un peu, mais pas beaucoup, tout en humeur, en bonne humeur, dans la satisfaction des lectures parallèles.

Proust : Mémoire de la littérature, son An I, Morales de Proust, son An II, énoncés effarants d’amplitude et d’ambiguïtés, ambition écrasante que d’en vouloir tout dire et ici tout transcrire. Qu’en fut-il d’ailleurs dit, au fond et très exactement? Beaucoup mais aussi peu, contournant les sujets, dérapant dans les marges, reculant sans mieux sauter, érudit mais velléitaire, savant mais hésitant, incertain et penché….

Tandis que là : Ecrire la vie… Simplicité biblique et magie de la phrase, bâtissons et rebâtissons tous ces moments entr'aperçus, inaperçus, inaboutis, ratés, mal ficelés, rugueux, tout pleins d’aspérités, où nous n’eûmes pas le beau rôle et dont, sortis meurtris, incertains, et blessés, nous sentons l’exigence absolue de les retravailler, de les re-mettre en scène. Repeignons le tableau, ce sera le moyen d’y avoir existé …
Oui, oui, décidément, cette projection-Compagnon ne me déplaît pas trop. Ce ne sera bien entendu sans doute pas cela, non, pas du tout cela, que je raconte, mais l’important, ce n’est pas l’avenir, c’est ce que l’on croit qu’il va être.
En attendant, ce pourrait être une idée de reprendre un peu les Essais.
Par exemple ….

Posté par Sejan à 19:15 - Humeur - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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