Lafforgue versus Brighelli.
Une guerre picrocholine de plus …
Je navigue assez régulièrement, d’un site l’autre, pour voir où en sont les valeureux héros du combat de titans éducatifs qui oppose les «républicains» et les «pédagogues», en ces empoignades où brillent, s’il ne fallait que deux preux à citer, Brighelli en Achille des premiers et Meirieu en Hector des seconds.
Mais ces jours-ci, Achille, le bouillant Achille, s’est découvert , au sein même de son camp, un farouche adversaire, outré de ses outrances et meurtri par ses anathèmes anti-chrétiens. Car Brighelli, dans son dernier opus, pourfendant l’Islam, a étendu le champ de ses imprécations à quelques monothéismes annexes et du coup, fait perdre son sang-froid jusqu’au Christ sur sa croix.
De là, Laurent Lafforgue, l’homme par qui les mathématiques arrivent, l’homme qui nous enchantait déjà il y a dix ans par sa façon de nous narrer les « Chtoucas de Drinfeld » et la « Conjecture de Ramanujan-Petersson », l’homme qui a su nous passionner pour la « Correspondance de Langlands » et nous présenter sans nous choquer les aspects les plus ‘’gore’’ de la « Chirurgie des grassmanniennes », Laurent Lafforgue, donc, entre deux remarques sur « Le principe de fonctorialité » (à propos, on l’aura évidemment deviné, du transfert automorphe entre groupes linéaires sur les corps de fonctions), ayant feuilleté Une école sous influence ou Tartuffe-roi, a sauté à la gorge de l’auteur.
L’échange de coups est sur le site internet du matheux guerroyant : www.ihes.fr/ ~lafforgue . Malgré ses quinze pages, le voyage vaut le détour. Etonnant.
Sacré Laurent Lafforgue (voir la micro-biographie instructive de Michel Alberganti (Le Monde du 02/09/05 – http:// iml.univ-mrs.fr/actualites/files/2005_art.Lafforgue.pdf)), qui s’affirme (pour moi absurdement … mais nous entrerions là dans la querelle théologique) mathématicien-chrétien et flamboie de colère dans la défense de sa foi comme dans sa défense de la foi. Etonnant.
À le lire, on pense bizarrement à la chanson de Dalida où femme mure, elle est émue par un « gamin » : Il venait d'avoir dix-huit ans / Il était beau comme un enfant / Fort comme un homme. Personnage «oxymorien », Lafforgue trimballe son éternelle jeunesse d’aspect et son inaltérable fraîcheur d’âme dans le ravissement éthéré de concepts d’une difficulté pour nous insurmontable et que même des siècles d’étude ne nous permettraient pas d’approcher. Il me paraît « hors-champ », flottant dans des idéaux vaguement obsolètes avec un fond d’honnêteté intellectuelle admirable et des foucades d’expression immaîtrisées qui en font un zombie lunaire et attendrissant. Ce qu’il dit, ce qu’il pense, dans le domaine de l’enseignement, n’est nullement à négliger et moins encore à écarter en bloc, mais ses enthousiasmes et ses fidélités, qui le jettent hors de lui, obscurcissent sa prise en compte du réel qui l’entoure et pervertissent une vraie volonté de défense de l’intelligence qui s’égare trop du côté des «Mozart(s) qu’on assassine».
Et puis il y a la chair ! Ah!, la chair, que d’autres trouvaient triste… Si ce n’était lui faire injure, on le verrait assez, épouvanté par la susdite, contemplant atterré l’effondrement de notre transcendance dans les luxures de l’époque et regrettant le temps où Blaise Pascal soignait ses migraines à la « nuitée mathématique ». Car il a, notre Lafforgue, aux marges du débat, des théories étonnantes, qui lient l’indigence de la pensée à la pratique «d’une sexualité débridée, dangereuse (…) parce qu’elle exerce sur l’esprit une action aussi forte qu’une drogue et rend désespéré et bête», ce qui pour lui explique d’une part la médiocrité ( ?) des philosophes français du XVIII° siècle, terriblement handicapés (!) par leur honteux libertinage et d’autre part, par extension, la faiblesse numérique des prix Nobel estampillés France. Ma foi, je n’y avais pas pensé mais finalement, c’est peut-être bien faute de trouver à s’employer auprès des multiples scientifiques américains honorés par l’Académie suédoise et donc – théorème de Lafforgue oblige – peu portés sur la galipette, que Monica Lewinski a dû se contenter de Bill Clinton…… On savait déjà que la masturbation rendait sourd. Voilà que l’amour rend con ! Non, là, quand même, ça dérape ….
Brighelli, dans la polémique, cible dès lors plutôt bien l’affaire en écrivant: «… sans doute y a-t-il une part d’enfance en vous (vos remarques attendrissantes sur la sexualité le prouvent assez) qui tout à la fois génère votre génie scientifique et vous maintient dans un stade magique, en lisière de la Raison. Vous planez dans un monde mathématique qui n’entretient avec le réel que des rapports métaphoriques et chaque fois que vous revenez sur terre, vos ailes de géant - comme disait Baudelaire – vous empêchent de marcher». Oui, c’est assez ça, je crois.
Mais revenons-y ou venons-y, justement, à Brighelli, homme de contraste, lui aussi, mais d’un autre ordre. Décidément, je ne parviens pas à trouver ce type entièrement antipathique. Il est grande gueule, sanguin, excessif, auto-satisfait, facilement pédant, soit, soit. Mais au bout du compte ? Et puis il enseigne à Montpellier. On le voit sans doute traîner de temps à autre chez Sauramps, baguenauder place de la Comédie et, qui sait, prendre le soleil et des bains de mer du côté de Palavas …. Cette simple évocation attendrit mon optique…. Montpellier … J’avais, au printemps (le 11/04/06) «chroniqué» À bonne école, son deuxième bouquin, celui justement qu’avait préfacé Lafforgue, qui s’en mord maintenant les doigts. Et je suis récemment revenu sur le polémiste à propos d’un article du Monde de l’Éducation (le 3/10/06). Le livre ne m’avait pas enthousiasmé, mais pour des raisons qui sont récurrentes concernant les contempteurs de l’École d’aujourd’hui (et à ma façon, j’en suis… cf. Journal Berlioz (www.jobohebo.canalblog.com)) : une analyse souvent fondée des dysfonctionnements, et puis le sentiment d’un manque dès qu’il s’agit de passer aux remèdes. Il faut dire aussi que Brighelli (cf. son site : bonnetdane.midiblogs.com) me semble trop manichéen et que la haine pédagogique farouche qu’il voue à Meirieu est probablement excessive. Aucun des deux ne dit que des sottises… Et on pourrait sans doute trouver mieux à faire qu’à s’écharper, trouver comme une esquisse de terrain d’entente en convergeant vers l’autonomie des établissements et l’impulsion-guidage d’équipes locales à constituer. Il y a certes sur le site de Meirieu (www.meirieu.com) à boire et à manger mais aussi, qu’il signe, des propositions dont plusieurs méritent l’attention. Malheureusement, quand les épées sont déjà sorties du fourreau, la conciliation est plus difficile….
Restons-en au combat du jour, à l’empoignade avec Lafforgue. Ce dernier, pour avoir assez sottement enjoint au bruyant montpelliérain qu’on croyait occupé à ne croiser le fer qu’avec Mahomet, de cesser ses attaques christianophobes et de retirer ses bouquins de la vente (!) au motif qu’il s’en trouvait offusqué dans sa foi (!) , se voit par retour menacé de foudres médiatiques disproportionnées qui ne m’ont pas semblé les mieux venues et qui relèvent plus d’une prétention de fier-à-bras que d’une polémique d’intellectuels. Dommage, car sur le fond, l’analyse que fait Brighelli des réactions de son tout récent adversaire est plutôt convaincante. Il aurait pu s’en tenir là et s’éviter, je crois, des déclarations de guerre tonitruantes qui sentent surtout, autant que celles de son attaquant, la cour de récréation. Mais il y faut aller voir, car si d’aventure ils sont compères et ne veulent là que nous amuser, c’est parfaitement réussi. S’ils sont sincères … c’est un peu dérisoire.
Mais aussi, pourquoi diable Lafforgue s’obstine-t-il à tout mélanger ? Et qu’est-ce que le carré de l’hypoténuse a à voir avec la crucifixion ? Mystère…. de la foi ?
Commentaires sur Lafforgue versus Brighelli.
Cette foire d'empoigne ressemble certes à une cour de récréation (quoi qu'il faut remettre le contexte: c'est un extrait d'une correspondance privée...). Mais elle est surtout anachronique... on aurait imaginé pareille scène à temps du père Combes.
Ce qui est dommage, c'est que tout cela ne fasse que nuire à l'objectif plutôt noble d'améliorer l'éducation nationale.
Enfin je trouve méprisante votre façon de présenter ce mathématicien. Ce n'est pas parce que la plupart des personnes n'y comprennent rien qu'il n'y a rien à comprendre.
Je ne crois pas que Laurent Lafforgues mélange tout. Ensuite, il est de bon ton de pouvoir se gausser d'un esprit aussi brillant sous prétexte que de toutes manières on est nul en maths. C'est vrai qu'il y en a encore qui se demandent ""les maths à quoi ça sert?"".
Mais ça on peut le dire sur tout, notamment en silence dans son coin d'Internet.
C'est vrai, "auto-satisfait" et "pédant" ? Diable ! Moi qui pense sincèrement ne jamais faire assez bien, et qui crois véritablement ne quasi rien savoir…
Mais vous avez peut-être raison : il est des fomes d'humilité que l'on n'ose que par complaisance et narcissisme…
Je reviens sur un point de ma diatribe avec Laurent L. (au passage, Pedro a raison : c'était une correspondance privée, où l'on dit parfois des choses provocantes, que l'on ne maintiendrait pas dans un discours public, et c'était un peu jésuite de les étaler sur la place publique — mais passons…). C'est le rapport de LL à la sexualité.
En fait, Laurent est en deçà de l'enfance — parce que rien de plus sexualisé qu'un enfant. Il a régressé dans un espace utérin, où il flotte, faute de liquide amniotique, dans un bain de chiffres et d'Idées — sa vision à lui de la Caverne platonicienne. Hors temps (d'où cette jeunesse perpétuelle qu'on ne lit que sur le visage des mystiques et des trisomiques), et hors tentation.
Dommage. Sans doute ignore-t-il le plaisir extrême que l'on trouve à se vautrer dans ce que les imbéciles appellent des péchés (1) — et à part l'envie et l'avarice, je ne crois pas qu'il y en ait un que je me sois épargné. Je dois même dire que le boulot le plus intelligent d'une vie d'homme, c'est d'inventer des perversions inédites — j'entend par perversion ce que les gens de bien appellent ainsi.
Quelues-uns savent qu'avant de m'intéresser à la pédagogie (ou plutôt, aux méfaits de spédagogistes), je donnais plus généralement dans la littérature — et LL aurait pu me demander quel genre de littérature, je n'avais rien à lui cacher, ça lui aurait épargné des déconvenues. Et d'ailleurs, je m'y remets, ces derniers temps.
Mais c'est une toute petite tempête dans un dé à coudre — rien qui vaille de retenir plus longtemps l'attention.
Bonne route, et à un de ces jours place de la Comédie — ou chez Sauramps : vous m'y reconnaîtrez bien…
JPB
(1) Je me relis et je réalise que cette phrase est une réminiscence — involontaire ? — de la fin de la Philosophie dans le boudoir : " Je ne mange jamais mieux, dit Dolmancé, je ne dors jamais plus en paix, que quand je me suis suffisamment souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes." Mais c'est normal : après tout, j'ai publié une biographie / analyse de Sade chez Larousse il y a quatre ans…
Quand on a la chance d'avoir , en Lafforgue , Une Médaille Fields (Mieux qu'un Prix Nobel ,car accordé tous les 2 ans seulement...),on évite tout persiflage.
Brighelli est un simple prof. de préparatoire.Il y a un abîme entre eux.
Votre ironie serait elle due au complexe non avoué des littéraires,philosophes ,sociologues de tout poil , vis à vis des Mathématiques .
Vous pourriez relire avec profit Sokal et Bricquemont , sur ce thème.
Le "post" n'est pas de la première fraîcheur. C'est amusant que vous soyez venu(e) commenter cela.
Je ne reprendrai pas tout.
Les compétences mathématiques hors du commun de Laurent Lafforgue ne sauraient servir de bouclier à ses aveuglements théologico-pédagogiques.
Ce sont là choses différentes.
La médaille Fields et le "petit prof de prépa" ne sont pas ici sur le terrain des aptitudes et des savoirs scolaires ou universitaires.
Et puis persifler relève du devoir: Voyez, n'est-ce-pas, Sokal et Bricquemont ...
On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde?
Apparemment, outre que je le savais déjà pour Laurent Lafforgue, pas avec vous non plus.
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