C’est Finkielkraut qui m’a renvoyé à Thibaudet. C’était un nom, l’auteur d’une Histoire de la Littérature Française dont je n’avais que le titre en tête. C’est devenu une curiosité et j’ai voulu m’y rendre. Dans Nous autres, modernes, Thibaudet est cité partant au front en 14-18 avec un Montaigne, un Virgile et un Thucydide dans sa besace, et relisant le conflit du jour dans le récit grec de la Guerre du Péloponnèse.... Je ne peux pas éviter l’émotion quand on me parle de Grèce antique. La raison m’en demeure assez mystérieuse. Mon parcours grec est des plus lointains, des plus scolaires. J’avais comme professeur l’épouse de Paul Vernière, universitaire alors bordelais et spécialiste reconnu de Diderot. Elle avait un parcours brillant, l’agrégation après l’École Normale Supérieure, la vêture parfois étonnamment courte, une personnalité à foucades, le cheveu blond et frisé, les premières rides rieuses et une culture classique qui ne cessait de me séduire. Elle brutalisait les hommes de leur patronyme, ne se résolvant pas au prénom, mari inclus, et cela donnait à son propos une agressivité incisive qui me plaisait. J’ai dû beaucoup l’aimer et quand, au défilé des Thermopyles et à quarante ans passés, devant le bronze de Léonidas, jarret tendu, bras armé de la javeline projeté en arrière, je suis allé verser une larme à la fois culturelle et sincère, c’est peut-être bien aussi sur elle que j’ai pleuré. Mais revenons à Thibaudet et à son Thucydide qui m’ont, l’un nanti de l’autre, dans les pages de Finkielkraut et dans les tranchées, étonnés de leur commune présence.

Hachette a réédité (Hachette Littérature) La République des Professeurs, suivi de Les Princes Lorrains dudit Thibaudet, Albert. La République des Professeurs! Comment ne pas y aller lire ! Et puis Barrès est au premier rang des Lorrains (l’autre, c’est Poincaré, Raymond), Barrès dont j’ai, sur le tard, découvert et aimé Les Déracinés. En avant donc pour la lecture....

La plongée est étonnante. Nous n’avons pas, il me semble, aujourd’hui de tels exercices de style, de réflexion, d’admiration, d’affirmation. Bernard-Henri Levy théorise, en journaliste philosophe, Luc Ferry vulgarise, en philosophe médiateur, Régis Debray médiologise, loin des pensées qu’il eut un temps boliviennes, on recherche André Glucksman, Philippe Murray ricane, Finkielkraut fait son cours, etc. .... Thibaudet est historien, pétri de grécité et de lectures, et si connaisseur de sa “construction politique” française, dans une trame événementielle qui lui rend Bouvines comme Thermidor contemporains de ses préoccupations rhénanes post-traité de Versailles de 1919, qu’il épuise notre inculture de références cependant qu’il berce notre lecture, dans l'hébétude légère de nos incompréhensions connexes, de périodes d’une forme aujourd’hui oubliée, sertissant des formules dont le péremptoire incontrôlable fait souvent mouche.

Alors, tantôt on se renseigne, tantôt on se contente du dit de l’anecdote, un dit savoureux et que l’on relit. Ainsi par exemple (où il est vrai que le Duc n’est pas pour rien) : Monsieur de Beauvilliers avait trois filles, et le jeune Saint-Simon s’était mis en tête d’en épouser une. Beauvilliers lui demandant laquelle, il répondit que cela lui était égal, vu qu’il prétendait épouser uniquement M. et Mme de Beauvilliers. Et Thibaudet enchaîne sur Péguy : Péguy vibrait de trois mystiques, la mystique socialiste, la mystique française, la mystique chrétienne. Il ne se déterminait pour l’une que sous une poussée étrangère, et de hasard. Il n’épousait pas la Révolution, la France ou l’Église, mais la mystique: non les filles, et un prénom, mais la mère et un nom de famille. Et le propos se développe, et se développe au Luxembourg, sous les marronniers, dans le souvenir d’Auguste Comte, rue Monsieur-le-Prince, qui fulminait contre les professeurs de l’École Polytechnique comme Péguy, rue de la Sorbonne, fulminait dans ses Cahiers de la Quinzaine contre les professeurs “d’en face” . Suranné? Oui, peut-être (ou sans doute), mais on est sous le charme, comme devant ces cartes postales en noir et blanc, devenues sépia, d’un temps qui ne fut pas meilleur mais autre, et qu’une nostalgie confuse et déraisonnable mythifie.

L’uchronie tente Thibaudet, la construction esquissée - il en reste à quelques touches succinctes - de ce qui eût pu advenir si ... Si Péguy n’était pas mort en 14 et - dans Les Princes Lorrains - si Jaurès n’avait pas été assassiné. Ah, les “Si” ...

Les citations ne sont pas toutes attribuées - on est entre gens de même culture et Thibaudet dialogue avec ses pairs en “préoccupations référencées” . On connaît ou pas. On va à la bibliothèque, et la main, au dictionnaire ou, si on a presque deviné, à l’ouvrage, qui confirme ou étonne et souvent, prend en défaut. Jeux d’écolier studieux, triomphant ou penaud selon le résultat. Jeux de pédant aussi, un peu, mais quand on aime la précision... Ah, c’est donc Antiochus, Acte I, scène 4, qui dit dans Bérénice et par le verbe racinien: Dans l’Orient désert, que devint mon ennui . Et c’est par Sertorius, dans la tragédie éponyme, Acte III, scène 1, que Corneille nous fournit : Rome n’est plus dans Rome. Elle est toute où je suis. Baudelaire, mais là, bien sûr : Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs, dans l’enchantement de La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse...
Le rejet plaît à Thibaudet chez Hugo : L’assassin frémirait, s’il voyait sa victime / C’est lui. Je préfère, du même: Une chute sans fin dans une nuit sans fond / Voilà l’enfer. Mais ce sont en fait des rejets presque contestables, et le plus pur je crois demeure celui, introductif, d’Hernani, qui déclencha le 21 février 1830, à la première, une homérique et immortelle bataille: Serait-ce déjà lui ? C’est bien à l’escalier / Dérobé. Puisqu’on en est à Hugo, un mot que rapporte Thibaudet : Lorsqu’il fut question de le faire ministre, dans l’entourage du prince-président on lui parla de l’instruction publique! Hugo devint d’une humeur massacrante: “Ils m’offrent le ministère des bambins”. Il refusa et on y gagna les Châtiments, mais quelle vision appauvrie de l’école dans la construction de l’avenir, dont il était pourtant le chantre!

Cette certitude d’être lu dans un culturel bien balisé étonne. Ou marque peut-être l’étroitesse d’un champ de lecture et d'une famille de lecteurs qui n’avaient pas vocation à sortir d’une chapelle. Autres temps ... Il dit : Socrate. Puis: (...) Un simple discours de Lagneau (Jules Lagneau, grand professeur de philosophie, fin du XIX° siècle, maître d’Alain. Il est chez Barrès, dans Les Déracinés, l’un des modèles de Bouteiller) à la distribution des prix du lycée de Nancy nous fait comprendre le procès de 399 (...), la plainte d’Anytus devant l’archonte (...). Le procès de Socrate, son attitude de soumission aux lois, fussent-elles injustes ou mal interprétées, et sa fin, entouré d’amis, après avoir bu la coupe de cigüe, soit, en 399 avant J.C. Mais Anytus?

“En 399, Mélétos, du dème (j'approxime :commune de) Pitthos, vint déposer une plainte au greffe de l’archonte-roi (je rappelle:il y a 9 archontes à Athènes, les plus hauts magistrats de la Cité, et l’archonte-roi est chargé des affaires religieuses) contre un citoyen bien connu des Athéniens et dont les manières étranges avaient déjà suscité la verve des poètes comiques. Socrate, alors âgé de soixante-dix ans, y était accusé de corrompre les jeunes gens et de ne pas croire aux dieux auxquels croit la Cité (..). En plus de Mélétos, jeune poète sans grand renom, semble-t-il, la plainte était signée de l’orateur Lycon et d’Anytos, industriel aisé et membre influent de la fraction modérée du parti démocratique .” On trouve ces renseignements et une description serrée du procès dans François Châtelet, Platon (publié en 1967- Collection Idées - Poche Gallimard), qui s’appuie sur l’Apologie de Socrate (dudit Platon). Et voilà donc Anytos (ou pour Thibaudet, Anytus)....

On propose à notre attention concentrée et à nos leçons d’histoire ou de littérature oubliées ou mal mises à jour, dans le désordre des rapprochements analogiques, quand Thibaudet suit le fil de sa pensée ou cède à la digression, on propose, évoqués, non contextualisés, à nous de nous débrouiller:

Escobar : Antonio Escobar y Mendoza - XVII° siècle. Jésuite espagnol, casuiste (en gros: spécialiste des cas de conscience ...), et cible - parmi d’autres - de Pascal dans les Provinciales.
Patron Apian et l’Anglore : ... si on connaît Frédéric Mistral, resté les 84 ans qu’il vécut (mort en 1914) à Maillane, Bouches du Rhône, arrondissement d’Arles. Dans Le poème du Rhône, le prince d’Orange, à barbiche blonde, embarque sur l’Anglore, le bâteau de maître Apian, pour y rencontrer la jeune fille rêvée ... La fin est évidemment triste.
L’âne de Balaam : Biblique. Faux prophète, mandaté par un roi et parti sur son ânesse maudire les fils d’Israël qui devenaient, au sens propre, envahissants, il ne voit pas l’ange envoyé de Dieu qui lui barre la route. C’est son ânesse qui le voit et qui, acquérant pour la circonstance l’usage de la parole, lui signale ce phénomène très ... dissuasif, le convainquant ainsi de changer ses projets. Parabole probable de la fausse science et de la sagesse des simples.
Capo d’Istria : C’est le premier président de la Grèce, sortie du joug Ottoman en sa fraîche indépendance de 1827. Avant, il a servi l’empire russe, entre autres comme plénipotentiaire du Tsar Alexandre 1er au traité de Paris de 1815. Il est né à Corfou en 1776 et il meurt à Nauplie en 1831, sur les marches de l’église Saint-Spiridon, assassiné par le frère et le fils d’un chef de province qu’il avait fait emprisonner.
Le Roi-Sergent : Frédéric-Guillaume 1er (1688 - 1740), père de Frédéric le Grand. Roi de prusse de 1713 à sa mort, qui donna à son armée une dimension en fait disproportionnée à la taille du pays mais fut par là le véritable artisan de la puissance prussienne qu’exploiterait son fils.

Un exemple assez significatif : (...) ce cadre tragique des Tuileries, lieu des haines civiles, les Tuileries du 10 août et du 31 mai, le bassin où d’Epréménil fut couru comme un cerf, la terrasse où Suleau fut massacré, Théroigne fouettée (....), discordes françaises. Alors ?

10 Août 1792 : la journée du 10 août, c’est la chute du roi après l’assaut des Tuileries par les sans-culottes. Ceux-ci exigent sa déchéance. Au matin du 10, ils sont là. Louis XVI, effrayé par leur rassemblement, fuit les Tuileries et, traversant le jardin, remarque les tas amassés par les jardiniers, notant : “Les feuilles tombent bien tôt cette année”. Sa tête, elle, tombera le 21 janvier suivant. En attendant, la défense du bâtiment par les gardes suisses est courte, acharnée et vaine. Elle se clôt sur leur massacre. Le roi est suspendu par l’Assemblée législative où parlent Robespierre, Marat et Danton. La famille royale va être conduite à la prison du Temple.

31 mai 1793 : C’est le renversement des Girondins (schématiquement: les représentants des classes possédantes; décentralisateurs et libéraux) par les Montagnards (schématiquement : les représentants de la bourgeoisie moyenne et des classes populaires; centralisateurs et étatistes), que suivra leur mise en accusation, sous la poussée de Robespierre. La Terreur, que celui-ci mettra à l’ordre du jour le 5 septembre suivant, se profile.

d’Épréménil : (au vrai: Jean-Jacques Duval d’Éprémesnil). Conseiller au Parlement de Paris, il s’oppose au pouvoir royal sur des questions d’impôt. Le roi ordonne son arrestation. Le 8 mai 1788, il échappe à la police et, poursuivi - épisode “Thibaudet” - court se réfugier au Palais de Justice. Fougueux et désordonné, il sera guillotiné pendant la Terreur, en avril 1794.

Suleau : François Louis Suleau est avocat et ... affairiste. Il est aussi monarchiste, journaliste pamphlétaire, aux pamphlets violents et outranciers . Il mène une campagne acharnée en 1791 contre les femmes qui se mèlent de révolution. Le matin du 10 août 1792, alors qu’il circule, déguisé en garde national, sur la terrasse des Tuileries, il est reconnu par Théroigne de Méricourt (voir ci-après) qui ne lui a pas pardonné ses attaques “anti-féministes”. Elle le désigne et pousse la foule au lynchage. Suleau est mis en pièces.

Théroigne : Anne Therwagne, dite Théroigne de Méricourt. Née en 1762 dans la principauté de Liège, à Marcourt (qui sera corrompu en Méricourt), Wallonie alors autrichienne. Belle et courtisane. Elle s’enthousiasme pour la tourmente révolutionnaire . Désignée comme La belle liégeoise, elle est sans doute une des premières “féministes”. Elle s’habille en amazone et porte sabre et pistolet. Elle tient salon révolutionnaire à Paris, où fréquenteront Fabre d’Églantine, Siéyès, Mirabeau, Camille Desmoulins ... Elle n’est pas comprise de tous, ni même de toutes. On l’accuse de soutenir les Girondins, et le 25 mai 1793, sur la terrasse des Tuileries, elle est dénudée et fouettée par un groupe d’admiratrices de Robespierre. L’épisode fait chavirer sa raison. Elle finira ses jours, démente, à la Salpétrière, après 23 ans d’internement.

Voilà pour l’exemple détaillé, après quelques dictionnaires feuilletés.

Beaucoup plus léger, mais non moins “daté”, on trouve Thibaudet se laissant aller à un traditionnel et réducteur mépris mysogine, colportant qu’une femme au salon n’est pas une femme au lit, ou rappelant une page en couleurs (...) qui s’appelait : la Vengeance de la Belle-Mère. Elle s’installe au salon, entre deux glaces, et toute la journée son image, répétée indéfiniment, affole le gendre de la maison. On le trouve aussi s’amusant d’une de ces blagues antisémites qu’on manipule aujourd’hui avec des pincettes, quand on les manipule: Un jour, à Kaysenberg, le vieux gardien de musée alsacien me fit remarquer un Christ dont les deux pieds étaient fixés par le même clou et me demanda si je savais pourquoi. Je l’ignorais. On en avait donné quatre aux juifs, me dit-il, et ils en ont vendu un. Évidemment ....

Allez, je vais m’en tenir là de mon compte-rendu, qui n’en est pas un, mais une promenade sans cohérence ni exhaustivité recherchées et finir avec deux dernières citations, que Thibaudet nous offre. L’une, de Taine (Hyppolite . 1828 - 1893), que j’ai beaucoup aimée : Ces vérités sont littéraires, donc vagues. Très joli.
Et l’autre latine, pour signifier que je suis arrivé au bout de mon agréable pensum et que je peux me retirer: Nunc dimittis. Il s’agit en fait du “Nunc dimittis servitum tuum, Domine (Maintenant, tu peux congédier ton serviteur, Seigneur)” de Siméon. Ce vieillard juif, à qui le Saint-Esprit avait fait savoir qu’il ne mourrait qu’après avoir vu le Messie et qui se trouvait au Temple quand la Vierge apporta l’enfant Jésus, demanda par ces mots congé, toute prédiction accomplie. Et moi, de même.