Dire d’abord qu’une décade, c’est une période de dix jours. Enfin, ce devrait être, souvenir du calendrier républicain de 1793 qui voulait triompher ainsi de la semaine ... Il y a peu, sous une plume journalistique pourtant respectable, j’ai lu l’assimilation usuelle et qui finira sans doute, hélas, par l’emporter, à la décennie, période de dix ans. Il y a comme ça des périodisations qui se perdent. Dans un petit livre de François Châtelet, récupéré le mois dernier chez un bouquiniste, “La philosophie des professeurs”, une certaine forme d’expérience enseignante de l’auteur est dite avoir duré quatre ou cinq lustres. Qui emploie encore le lustre, période de cinq ans ? Le livre est de 1972. Le contenu ne m’accroche pas trop, Châtelet pourfend la réthorique P.S.U. où le sigle, chez lui, désigne la "Philosophie Scolaire et Universitaire", ce qui donne des effets amusants quand on se souvient surtout du P.S.U. (Parti Socialiste Unifié).
J’ai eu Châtelet comme prof, deux heures par semaine, pendant l’année scolaire 1962-1963 au Lycée Louis-le-Grand où il faisait, en marge de la Sorbonne (il n’avait que la rue Saint-Jacques à traverser) quelque complément de service obscur sur le programme de Français-Philo des classes de mathématiques spéciales. J’ignorais à l’époque le philosophe et n’ai gardé que le souvenir d’une tête de lion et d’un cours dont il m’étonne et me déçoit un peu aujourd’hui qu’il ne m’ait pas davantage marqué.

Donc la dernière décade. La vraie! On a vu quatre films et , après traversée du Luxembourg, la collection Duncan Phillips, exposée au Sénat. J’ai la fibre picturale médiocre et plus encore la culture qui devrait aller avec, mais le parcours imposé par l’accrochage m’a intéressé.

Il y a dans la première salle deux grands Puvis de Chavanne de 1868-1869 relativement moches, Massilia, colonie grecque et Marseille, porte de l’Orient, mais pour le reste, ma foi ... La petite Baigneuse d’Ingres (1826) a bien la taille épaisse et souffre d'être assez peu fessue, mais le Portrait de Paganini (1831) et surtout les Chevaux sortant de la mer (1860) de Delacroix sont saisissants, avec quatre Honoré Daumier très énergiquement silhouettés, trois surtout, Le peintre devant son tableau (1870) , Trois avocats causant (vers 1856) et L’émeute (1848). J’ai moins aimé l’Hercule de Foire (1865), peut-être parce que je ne l'ai pas trouvé assez herculéen ...

En deuxième salle (à moins que ce ne soit encore en première ....) il y a deux jolis paysages italiens de Corot, clairs et lumineux : Genzano (1843), avec berger et chèvre et Rome, vue prise des jardins Farnèse (1826). On trouve un Gauguin, Le jambon (1889) que j’ai pris pour une étude de visage de Francis Bacon (ce n’est pas une blague), deux Gustave Courbet, un grand format, Rochers à Mouthier (1855), qui me semble faire particulièrement bien saisir en quoi le figuratif n’est pas le photographique, et La Méditerranée (1857), avec premier plan bouillonnant, où il est à noter que, sauf glissement de la toile par rapport au cadre, la mer à l’horizon, impeccablement plate, n’est pas horizontale. L’effet est curieux. Sont accrochés en face trois Cezanne, Portrait de l’artiste (vers 1879), l’allure à la Verlaine, La dame au livre (vers 1903) qui fait une gueule épouvantable, les coins de la bouche plongeants, et une nature morte, Pot de Gingembre (début années 1890), où ce qu’on voit le moins, c’est le pot de gingembre. C’est Verlaine que j’ai préféré. Sur le mur du fond, il faut subir un Edouard Manet particulièrement laid et soi-disant goyesque, Ballet espagnol (1862) et par côté, un Odilon Redon qui ne dépare pas dans la laideur, Le Mystère (1910), tableau très “Peace and love” aux tons déprimants, inutile de s’attarder!

La troisième salle est la plus grande, où trône le clou de l’exposition, en tout cas le tableau qui fait l’affiche, Le déjeuner des canotiers (1880-81) de Pierre Auguste Renoir, effectivement magnifique et qu’on prend plaisir à regarder dans le détail. Le peintre Gustave Caillebotte y est figuré au premier plan, bras nus, à cheval sur une chaise. Un bon élève de troisième, soucieux de maintenir l’humour potache, le donnera pour l’inventeur du caillebotis, le motif intervenant dans plusieurs de ses tableaux. Peu crédible quand même, outre qu'après vérification, le terme date de 1678.
En pénétrant dans la salle, on aura trouvé à droite un ravissant Alfred Sisley de 1874, Jardin à Louveciennes (effet de neige), suivi de trois beaux Edgar Degas, La mélancolie (fin années 1860), Danseuses à la barre (vers 1900) et Femmes se peignant (1875-1876) . Peut-être à cause du thème et de la composition, bien que sans rapport de style, mais sans doute surtout à cause de l’ambiguïté du titre (peignant comme participe présent de peindre aussi bien que de peigner ...), j’ai pensé au beau travail de Francine Vanhove (www.francinevanhove.com) et à un tableau, qui resterait à faire, avec trois jeunes femmes un peu plus dénudées, devant trois chevalets ... se peignant!
Même salle, on trouve trois Van Gogh, L’entrée du jardin public à Arles (1888), Les paveurs (Boulevard de Saint-Rémy) (1889) et surtout Maison à Auvers (1890), ici mon préféré. On voit également deux très beaux Claude Monet, La route de Vétheuil (1879), immédiatement séduisant , un peu comme le Sisley, et l’étonnant Au val de Saint-Nicolas près de Dieppe (matin) (1897) qui, réellement, si on fractionne l’observation en plusieurs attentions soutenues successives, produit progressivement une impression de brume qui se dissipe. Le paysage, mangé par le brouillard au premier coup d’œil, va voir successivement ses détails se préciser . C’est assez fascinant. Un mur est occupé par trois Pierre Bonnard, La Côte d’Azur (1923), séduisant et ensoleillé comme il se doit, et deux grands formats, plus tristounets, surtout le second, Soleil d’avril (1921) suivi de La Palme (1926), qui n’est pas très loin d’être laid. Ah, oui, du même , on a aussi une Femme tenant son chien (1922), tableau plutôt triste et femme à l’unisson, les yeux baissés sur le compagnon d'infortune qu'elle tient sur ses genoux, un probable teckel à poils longs, race qui m’est particulièrement antipathique depuis que celui de ma sœur a pris, il y a trente ans, mon mollet droit pour du jambon. J’espère qu’à l’heure qu’il est, ce Titus là, car Titus il se nommait, crame encore en un enfer canin!

On quitte la salle en passant entre un Picasso, et deux Edouard Vuillard. Le Picasso: La toilette (1901), figuratif et pas franchement sexy, tons dans les bleus et femme dévêtue avec cinq orteils en tout, trois à droite et deux à gauche! Les Vuillard: Intérieur (1894) et Nourrice et enfant en costume marin (1895), avec dans ce dernier un arbre qui de loin ressemble à une dégradation de la matière picturale ayant affecté toute une bande verticale au centre du tableau ... Mais ma compagne des bons et des mauvais jours, qui comme la dénomination l’indique, m’accompagnait (en fait, c’était un peu l’inverse), a beaucoup aimé l’effet.

Au delà, il reste quatre petites salles qui vous conduisent peu à peu (qui m'ont au moins conduit) vers le dubitatif, puis l’incompréhensible voire, l’affligeant. Georges Rouault, Trio de cirque (1924) avec gros contours au trait noir appuyé, assez moche, un acceptable Roger de la Fresnaye, La mappemonde (1913), un Juan Gris, Nature morte (1913) que j’ai malgré tout assez aimé, du Picasso qui ne me parle pas , Femme au chapeau vert (1939), Course de taureaux (1934), Femme étendue sur un canapé (1934) qui aurait aussi bien pu s’intituler Dislocation, trois Georges Bracque qui ne me disent rien de particulier, je les regarde, Guéridon (1929), Pichet, citrons, serviette sur une table (1928), Nature morte (à la clarinette) (1939), un Lac d’Annecy II (1930) d’Oskar Kokoschka , à la rigueur, et un Matisse que j’ai trouvé nul, Intérieur au rideau égyptien (1948), avec ses couleurs peu convaincantes, en contradiction avec le dithyrambe commenté de la boîte à paroles distribuée à l'entrée, qui en devient ridicule (ça va se confirmer avec les tableaux "américains") .....

Voilà pour la première des quatre petites salles terminales.

La suivante est un couloir où, à deux, mais pas d’accord, nous avons sauvé un Raoul Dufy, qui me remerciera, L’atelier de l’impasse de Guelma (1935), un Lyonel Feininger, Village (1927) et, d’accord, un Edward Hopper, A l’approche de la ville (1946). Par contre, nous avons laissé sans remords Vassily Kandisky à son Automne II (1912) et Paul Klee à sa Cathédrale (?) (1924) et à son Livre d’images (1937), encore qu’à la limite, celui-là ...

Pour finir donc deux salles avec un mur de liaison (structure demi ouverte style salle à manger - salon). Un grand Kandisky coloré et moche, Etude I pour tableau avec bordure blanche (1913), suivi (ou précédé...) d’un petit, Succession (1935), qui peut faire décoratif en classe maternelle, une Nature morte, 17 mars 1950 de Ben Nicholson, qui mérite bien de le rester, du Nicolas de Staël illisible et travaillé à la truelle, Nocturne (1950) et le Parc de Sceaux (1952) ... Vous connaissez le Parc de Sceaux ? Vous lui présenterez nos excuses! Je dois être fermé aux noirs lumineux de Pierre Soulages, son entrelacs de poutrelles façon chantier de démolition, Le 10 juillet 1950, est assez glauque. Je suppose pourtant qu’il faisait beau ce jour là...

Ensuite, c’est le naufrage. Le retour au pays (1957) de Philip Guston est déjà dans la chambre de ma petite fille de 5 ans qui l’a réalisé toute seule à l’École de la Sibelle, Paris, 14° arrdt, le Berkeley I (1953) de Richard Clifford Diebenkorn est une assez bonne représentation du “N’importe Quoi”, Clifford Still, avec 1950-B a réussi une jolie tache orange sur fond noir pour son cadeau de fête des mères, maman a certainement été contente, Le Prophète (1950) d’ Adolph Gottlieb fait dans le gros hiéroglyphe raté et, cerise sur le gâteau, le Bleu (1958) de Sam Francis, dont un commentateur halluciné nous explique qu’il faut y voir une “reprise” des Nymphéas de Claude Monet, laisse supposer qu’il a enfermé dans une cage dont la toile tapissait le fond trois ou quatre chiots aux pattes enduites de peinture, avec dominante de bleu. Je suggère une enquête discrète à la S.P.A.

Il y avait semble-t-il deux bronzes, que j’ai à peine vus et que je découvre en pratique en feuilletant le mini-guide Paris-Match de l’expo que nous avons pris en sortant ... un Pierrot (1905) de Picasso et une Grande tête (1960) d’Alberto Giacometti. Bien ... sur la photo. Dommage.

En hors-d’œuvre, deux grandes photographies des époux Phillips sont présentées, prises à trente ou quarante ans de distance, dans les mêmes lieux, sur le même canapé et avec des attitudes voisines. La marche du temps, ainsi mise en pleine lumière, est toujours étonnante et pousse à la méditation . Mais on ne peut pas trop s’attarder, il y a du monde, il faut avancer .........

Et les films ? Ah oui, les films... Ce sera pour une autre fois.