Annie Proulx - "Brokeback Moutain". Grasset ed.

La nouvelle d’Annie Proulx se lit rapidement (Traduction d’ Anne Damour). Grasset a refait un tirage séparé du texte, extrait du recueil de récits “Les pieds dans la boue” qui date de 2001.

Le film est fidèle à la nouvelle, pratiquement à la lettre, et s’épaissit de sa lecture. J’ai porté, à chaud (chronique du 28/1/06), un jugement assez réducteur sur le travail d’Ang Lee, qui ressort au contraire grandi de son arrière-plan littéraire. L’écriture (traduite...) d’Annie Proulx est minimaliste, sèche, à l’image de la simplicité fruste des personnages. Ils ont en eux des élans. Ils ne les comprennent pas et le recours au sexe, ici aussi brutal, davantage même peut-être qu’au cinéma, c’est à se demander s’il n’est pas la recherche désespérée de l’expression d’autre chose qui ne trouve là sa voie que “par défaut” (c’est à dire, pour expliciter, “à défaut d’en trouver une autre, meilleure”).

Ces types sont murés dans leur inculture, n’ont d’autre référence qu’un environnement de médiocre survie sociale, empli de préjugés et de rancœurs, et se sont (mal) construits dans des cadres familiaux déplorables. Et dans cette solidarité qui naît de tout compagnonnage en milieu difficile, ils sont peut-être victimes d’un défaut d’aiguillage et expriment dans une violence sexuelle incontrôlée une autre attente et la quête sentimentale d’un double. Un passage du récit est étonnant: “Ce que Jack gardait en mémoire et désirait désespérément, inexplicablement, retrouver, c’était ce moment, ce lointain été sur Brokeback Mountain où Ennis s’était approché de lui dans son dos et l’avait attiré contre lui, l’étreinte muette qui avait apaisé un désir chaste et partagé. Ils étaient restés ainsi pendant de longues minutes à contempler les flammes, etc...”

Un désir chaste et partagé... Peut-être tout est-il là, ou beaucoup. Peut-être tâtonnent-ils, dans la sueur et le sperme, à la recherche de bien autre chose, d’une nostalgie par avance entrevue et désespérément pure, de l’étaiement de deux âmes? Et dès lors, rien ne compterait que cela, dont l’absence détruit leurs vies.

Ces choses là sont inexprimables. La littérature et le cinéma font ce qu’ils peuvent et ici, au sortir de la lecture de la nouvelle, s’entr’aident. Ces choses là sont inexprimables... et incertaines. Sait-on seulement si elles sont, au delà d’une impulsion, de l’envahissement d’un moment, de la montée d’une émotion? Souvent elles se diluent, s’éloignent, se nient, disparaissent. Annie Proulx, et Ang Lee après elle, veulent nous persuader qu’ici, pour ces deux là, elles ont été et ont duré, dans l’étrange et douce amère désillusion des échecs et de l’inabouti.

Et si on les croyait? Et si, dans cette trajectoire improbable de deux vaincus, il y avait eu, maintenant que je l’ai lu, plus que je n’ai voulu le voir, de l’amour ? Au risque d’ignorer ce que le mot veut dire, là, sous le coup d’une immédiate émotion de lecture, le film d’Ang lee se trouve réévalué, dans mon souvenir et à travers son traitement de la question.