L’AZOTE - René de OBALDIA

C’est un impromptu à trois personnages. Il y a la vieille maman, le jeune fils de la vieille maman (militaire-et-héros) et la fiancée du jeune fils de la vieille maman (soit la fiancée du militaire-et-héros, qui voudrait bien en faire, comme le clame le ténor dans "La fille du régiment" de Gaetano Donizetti, un militaire-et-mari). Pauline Carton incarnait qui on devine lors de la première, le 17 mars 1960. Daniel Sorano qui fit vibrer les foules en Cyrano de Bergerac était Casimir, le militaire-et-héros. Sa fiancée Justine s’appelait à la ville Ludmila Hols. L’autre soir, on découvrait dans les mêmes rôles Solange Labat, Jean-François Labourdette et Isabelle Jeanbrau.

Obaldia a dit de l’Azote qu’il avait composé la pièce “dans un mouvement d’humeur” et qu’elle le “soulagea énormément”. On veut bien le croire, elle est délirante à souhait. Ce petit impromptu se lit en une demi-heure et se joue, enlevé, en moins de soixante minutes. Et puisqu’il est petit, il se donne dans un petit théâtre. Au delà de la trentaine, il faudra se serrer. C’est minuscule et sympathique. On entre à dix-neuf heures, on sort de bonne humeur à vingt et de l’autre côté de la rue, en face, il y a un japonais tout à fait agréable où échanger ses impressions entre brochettes et sushis.

La guerre est peut-être finie ... Laquelle? Il y avait des marais, des ennemis et des moustiques... 1954, l’Indochine et Diên Biên Phû? Casimir est du genre borné-déjanté et la guerre ne l’a pas arrangé. Il débloque à jet continu entre deux abattements irrépressibles. C’est un malin qui a attendu, l’explosif sous le bras, que l’ennemi soit à moins de deux mètres pour tout faire péter. 67 000 morts et lui, miraculeusement indemne mais définitivement secoué de la cafetière. Avant, il avait plus ou moins noyé son capitaine dont un crocodile avait bouffé une échasse (logique!) . Bon, enfin, hein, tant qu’y a de l’azote (qui entre dans la composition de l’air à hauteur de 75% , je vous le rappelle, quand il fait sec. Là évidemment, avec les marais, on n’est sûr de rien...), faut pas désespérer. Mais... “les civils pourront jamais comprendre ça”.

Pendant qu’il dort ou qu’il délire, la vieille hésite entre ménage et gâtisme, d’autant que Léon (elle est veuve), “il a fait don de sa personne à Verdun”. Et la fiancée Justine? Ben, la Justine, qui poursuit ses études (du genre cuisse légère) au Bikini-Bar, elle envoie un peu chier la vieille et puis, vu qu’elle est pas venue là “pour tricoter des genouillères” et que les héros pleins de médailles qu’ont bousillé 67 000 hommes d’un coup, ça lui chambarderait plutôt la libido, elle voudrait bien qu’il sorte de ses torpeurs entrecoupées de souvenirs marécageux (ou l’inverse), le Casimir, pour reconnaître de façon pas trop désincarnée son “droit au bonheur”. Mais bon, y a les moustiques, alors.....

Bref, vous voyez la cohérence.Il faut s’accrocher au texte, il a l’absurdité roborative .
La Justine du jour est délicieuse dans une débordante énergie. Abattage épatant. Casimir ne s’en rend pas compte, en ancien combattant peu battant et très con. Il a le rôle en main mais ça manque de folie. Il me semble qu’il faut le jouer plus coupant et halluciné. La vieille radote un peu trop en demi-teinte. Putain, pense à Léon, nom de Dieu, qui te regarde d’où il est, ça va te doper! Dans les didascalies de l’édition dont je dispose, elle est censée réveiller Casimir de sa première torpeur à coups de rouleau à patisserie. Là, elle faisait ça au polochon. Mais sur ce point de détail, je donne raison au metteur en scène (Annick Croisette). Pas la peine d’avoir 67 001 morts!

J’ai vu le spectacle le 11 Janvier. Il est à l’affiche les mercredi/ jeudi/ vendredi/ samedi jusqu’au 11 février. C’est un début de soirée entre amis assez inattendu et marrant.

Note complémentaire sur Obaldia :

René de Obaldia est né à Hong Kong en 1918, de père panaméen. C’est peut-être “Du vent dans les branches de Sassafras” qui est sa pièce la plus connue. Romancier et dramaturge, il serait l’auteur français le plus joué et le plus traduit! Il est entré à l’Académie Française en 1999, fauteuil de Julien Green ( Green : 1900 -1999 . Origine américaine. “Mont Cinère”, “Adrienne Mesurat”, “Leviathan”...) . Election au 3° tour, avec 17 voix sur 32.