C’était la générale du Rhinocéros d’Ionesco, mercredi soir dernier, dans la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota.
Paris, Théâtre de la Ville, place du Châtelet, 20h30. Nous avions des invitations. Nous sommes ressortis vers 22h30-22h40. Entre-temps?

Quand on va au théâtre, on s’installe dans la géométrie du triangle : Une pièce (un texte - sa forme - son sens) / Une mise en scène / Des acteurs. Qui prime? Qui pilote? Chez Racine, c’est certainement le texte. Mais les acteurs peuvent le ridiculiser, ou le servir. Dans Feydeau, la mise en scène est à coup sûr essentielle, mais un acteur atone peut en effacer la dynamique. Dans Molière, il me semble, l’acteur est essentiel.
Dominique Blanc éclairait Racine, paradoxalement en l’épaississant de ses excès de femme mûre, amoureuse et dédaignée (Phèdre - chez Patrice Chéreau). Robert Hirsch décalait autrefois Feydeau en le doublant d’un spectacle de mime (Le fil à la patte - Comédie Française). Et je réentends Michel Aumont qui, il y a une vingtaine d’années, en Alceste, donnait à son premier monologue du Misanthrope une épaisseur tragique étonnante, et magnifique. Acteurs ...

On nous a distribué à l’entrée une assez luxueuse plaquette, “journal” de décembre-janvier du Théâtre de la Ville, présentation des programmes, qui ouvre sur une citation d’Alain: “J’aime à supposer que l’œuvre d’art est celle qui fait le salut de l’âme, au moins un petit instant ”. Ouais.... Il me semble qu’il a fait mieux. Sujet de dissertation, si l’on veut. Occasion de se poser des questions sur la définition des termes, les critères d’affectation du vocabulaire: Qu’est-ce qu’une œuvre d’art? Qu’est-ce que l’âme? Que veut dire salut-de-l’âme? Voire: Qu’est-ce qu’un instant?......... Ce peut être amusant, mais on n’est pas venus pour ça.

Il y a là dedans deux pages sur Rhinocéros-Ionesco-Demarcy, c’est à dire essentiellement deux pages sur Demarcy. Indiscutablement, l’homme a la côte! Les extraits de presse (Armelle Héliot (Figaro) - Michel Cournot (Le Monde) - Pierre Marcabru (Le Figaro) - Philippe Tesson (Fig-Mag) - et alii) tressent tous la même couronne:La mise en scène est formidable / hallucinante / extraordinaire / éblouissante / etc. Chef d’œuvre! Mais, dans lesdits extraits de presse, pas un mot sur les acteurs. Inquiétant, non?

On a aussi eu droit à une feuille 21x29,7 plus modeste d’allure, pliée en trois. Bout d’explication de texte, nous disant que ce Rhinocéros est “un condensé de Ionesco ”, que Demarcy-Mota est “un virtuose du démontage des faux semblants ” ( lequel Demarcy, interviewé, nous signale d’ailleurs que “notre monde est sur écoute, sous surveillance ”, qu’il faut, suivant les conseils de Ionesco, utiliser le théâtre pour “mettre au jour les forces cachées ”). On nous dit aussi, en deux lignes et à la fin, que le metteur en scène compte sur ses deux interprètes principaux, Hugues Quester et Serge Maggiani, pour “faire entendre les doutes de Ionesco et son rire noir ”. Ah, c’est une pièce avec des acteurs!

Nantis de ces précieuses informations, il n’y a plus qu’à s’installer confortablement, allonger les jambes, désactiver la sonnerie des téléphones portables et.... regarder la chose.

Regarder la chose et se rendre à l’évidence, rejoindre la cohorte des laudateurs épatés et des louanges ciblées : c’est d’abord et avant tout une mise en scène. Donc, gloire à Demarcy-Mota, inventif, imaginatif, précis, maîtrisant au cordeau sa troupe de marionnettes, tous à droite, tous à gauche, tous couchés, tous debout, jonglant avec des décors étonnants, malléables, démontables, remontables, transformables et sonorisés, gloire à Zeus tout puissant! Soufflé ? Soufflé !

Mais qu’a-t-il laissé aux hommes? Qui est “acteur” là-dedans? Qui intériorise, poétise, tragédise, s’approprie, recrée et réinvente, là, devant nous, dans la magie du verbe, un texte ? Ou bien le trahit, le désosse, l’appauvrit, le néantise, le piétine et l’évanouit, là, devant nous, dans l’effondrement du sens ? Qui est là-dedans, bon ou mauvais, “acteur” ?
Voilà la question de fond !

Et la réponse est courte : Personne. Ailleurs, sans doute, ils s’expriment, ils jouent. Mais l’impressionnante projection de voix d’Hugues Quester, les quelques grimaces vaguement transformistes qu’on lui autorise en phase de pré-rhinocérisation et une certaine adresse à faire du vélo sur scène en slalomant entre ses nombreux collègues (la troupe a les moyens du nombre) , cela construit-il le destin du personnage? La bonne volonté tâtonnante et niaise, l’entêtement confus et dépassé dans le questionnement vaguement nasillard de Serge Maggiani, sur quelles indications sont-ils bâtis, et comment y lire le positionnement paradigmatique, exemplaire pour faire moins pédant, superbe quand on a l’âme hugolienne, de celui qui dit non ? Ou bien: seuls disent non les imbéciles ? C’est le message ?

Est-ce la "faute-au-texte” ? Oui, non... Il a des hauts et des bas, le texte, des à coups avec lesquels Demarcy jongle (scène du bureau), et fort bien, mais ... il est à dire. Et peut-on dire et faire la cabriole en même temps? On joue un peu Les Temps Modernes dans les scènes paperassières, on le fait bien, mais c’était du muet chez Chaplin. La gesticulation, parfaite pourtant dans cette partie, gène le ping-pong verbal.

Sandra Faure, dans deux petits rôles (la serveuse / la secrétaire à lunettes), fait entrevoir ici un tempérament comique épatant. Valérie Dashwood a une présence évidente et nous gratifie d’une scène sans chemisier fort agréable à regarder, mais elle vaut mieux que ça et la mécanique de son duo avec Serge Maggiani passe à côté de la dimension poétique d’un amour perverti par l’avancée du Mal. Dommage, dommage et dommage!

Ce superbe meccano laisse passer la morale d’Ionesco, ne la trahit pas, savoir qu’il en reste un, malgré tout, toujours, pour sauver l’honneur de l’esprit humain. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Dans la fable, Bérenger continuera seul, vacillant, son destin étriqué et sans issue, dans l’indifférence qui le condamne du troupeau de Rhinocéros. Et sur le plateau? Les acteurs sont tous morts.

La tuerie mérite quand même l’amer détour ..... puisqu’on vous dit qu’elle est magnifiquement mise en scène!

Fendons-nous d’une note : Pyrrhus, roi d’Épire (Nord-Ouest de la Grèce, au niveau du talon de la botte italienne) et vague parent d’Alexandre le Grand , né en 319 avant J.C., mort en 272, a été le meilleur général grec de son temps. Il a voulu profiter de l’appel à l’aide de Tarente qui refusait de céder à la puissance de la république romaine pour tâcher d’envahir l’Italie. Fort de la terreur qu’inspiraient aux légionnaires ses éléphants, il est d’abord vainqueur à Héraclée (280) et à Apulée (279) , mais avec de telles pertes qu’il sort très affaibli de ces victoires .......Elles deviendront, et leurs semblables avec elles, pour l’Histoire, des victoires “à la Pyrrhus”.