Hasard des disponibilités et autres aléas du quotidien, là, trois films en quatre jours ...

TROIS ENTERREMENTS. De et avec Tommy Lee Jones.

Le titre anglais est plus long : The three burials of Melquiades Estrada, plus “parlant” et poétique, aussi, à cause de la musique de ce beau nom: “Melquiades Estrada”. Vu carrefour de l’Odéon, à l’UGC Danton. On y va toujours un peu en avance et on prend un café à l’angle, juste à côté, en prétendant surveiller la file d’attente, qu’en réalité on ne voit pas depuis le zinc...

Télérama (n° 2915) est enthousiaste: trop. Le film est plus intéressant que passionnant, plus thème de discussion que captation de spectateur. Une tentative de renouvellement du western? Si l’on veut. On aime toujours ces images d’Amérique, et ici, de documentaire sur ce qu’est le pays profond, celui des petits groupements de maisons, des micro-structures urbaines, le long de la route, avec motel et drive-in, le tout suintant d’ennui, poisseux de vies qui se traînent sans avenir mais sans attente sous leurs chapeaux texans. On sent, on suit bien la molle mais vaguement inexorable routine des gardes qui surveillent les passages clandestins depuis le Mexique, tout proche et puis le dérapage, le jeune con obtus et lâche qui défoule ses frustrations de tous ordres dans des pulsions aveugles de violence, dont le coup de feu de trop. Et voilà, mort, Melquiades Estrada.

Il n’y a plus qu’à l’enterrer, là, à la sauvette, bavure oblige, dans l’assentiment fatigué d’un chef de police local qui connaît les premiers fiascos de l’âge mûr avec la serveuse du motel (figure de femme très attachante).

Et il n’y a plus qu’à le déterrer, en s’insérant soudain dans un argument qui se veut de tragédie grecque, avec Tommy Lee Jones en Antigone virile, obstinée et mutique. Et puis partir, à travers ces paysages tant vus, mais sans lassitude, meurtrier en laisse, avec cadavre et chevaux de bât, pour un hypothétique Jimenez, ce coin de paradis, perdu en terre mexicaine, où Melquiades veut, même mort, parole donnée, reposer.
En metteur en scène et en acteur, Tommy Lee Jones prend son temps. Le chemin est long, les épisodes classiques, leur traitement quelquefois émouvant.

Melquiades sera finalement mis en terre dans une fidélité ambigüe à ses rêveries exprimées, dans une humanisation en marche (?) du meurtrier peut-être rédimé, dans un échec fatigué des attachements parallèles des uns et des autres, intrigues secondaires finement dessinées de couples qui auraient pu être, qui s’épuisent à être, qui ne seront plus.
Évoqué au début: on peut détourner l’affirmation de Louise Labbé (“Le plus intéressant, après amour, c’est d’en parler”): Le plus intéressant, après ce film, c’est d’en parler. D’une certaine façon, plus intéressant même que de le regarder, préalable on en conviendra, néanmoins nécessaire!

LE TEMPS QUI RESTE. De François Ozon et avec Melvil Poupaud.

Romain est photographe. Romain a une trentaine d’années. Romain est gay. Et, en deux plans- trois mouvements (de caméra), l’espérance de vie de Romain tombe à quelques semaines. Cancer avec métastases disséminées, inopérable.

Ce sont ces semaines, consolidées dans leur finitude par le refus de tout traitement, qu’on veut, qu’on va, nous montrer. Succession de saynettes, patchwork dramaturgique fermement structuré dans le refus affirmé de tout misérabilisme. Romain garde le diagnostic médical pour lui, mais “se lache” en famille sur le mode “t’es qu’une chieuse, normal que tu te fasses larguer” (la sœur), “t’as toujours manqué de couilles” (le père), la mère évitant ce naufrage imprécateur tant son personnage justifie qu’on renonce à tirer sur cette ambulance. Romain vire son compagnon à l’ahurissement estampillé “outre-Manche”, après une dernière petite sodomie quand même, pour la route. On a même droit à cette occasion, de la part de Melvil Poupaud, à une prouesse de comédien, une gentille érection très Actor’s Studio dans une situation que le spectateur résolument hétéro ne jugera pas spontanément “bandante”. Chapeau l’artiste!.

Romain part dire sa non-espérance de vie à sa grand-mère (éternelle (hélas!) et insupportable Jeanne Moreau) dans une complicité curieuse de vaincus arrogants. Ce lui sera l’occasion de croiser une étonnante requête et la toujours émouvante et crédible Valeria Bruni-Tedeschi. Elle est serveuse d’autoroute et elle est à la recherche d’un géniteur d’opportunité pour pallier, dans un besoin d’enfant commun, la stérilité d’un mari moustachu et accablé, prêt, le harassement d’une situation qui le dépasse aidant, à toute coopération érotico-dépressive.

Romain rêvera ses derniers instants de bonheur allongé, au soleil couchant d’une plage (atlantique), dans la probable contemplation intérieure des ultimes souvenirs d’enfance qu’a égrenés le film, entre construction d’une cabane dans les bois et dînette, entre pulsion d’assistance à lapin en danger de mort et usage abusif de bénitier comme urinoir.

Et malgré tout cela ......... Romain est attachant. Le film est attachant! Le parcours qu’on nous montre sonne presque juste (juste est impossible sur le sujet) et la réflexion s’engage naturellement à le voir, à l’avoir vu . Le postulat de départ (le cancer - la mort à portée de main - faire comme si en sachant que), parce qu’on y adhère, nimbe tout ce qu’on nous montre d’une inhabituelle aura ouvrant à l’acceptation d’images ailleurs dérangeantes, ici rendues à une vraie signification.

Télérama (n° 2916) a adoré. Il me semble qu’aimer est déjà pas mal et qu’y aller n’est pas se divertir à vide.

THE CONSTANT GARDENER. De Fernando Meirelles et avec Ralph Fiennes.

Ayant fait seulement dix ans de cet anglais scolaire et universitaire qui vous met dans l’incapacité d’être convaincant quand vous voulez dire “I want you” à quelque clone de Jane Birkin, c’est dans sa traduction française que j’avais lu La constance du jardinier, de John Le Carré. Lu et admiré, savouré, malgré quelques passages trop documentés pour ne pas être indigestes sur les mafias des grands labos pharmaceutiques. Le Carré est un véritable écrivain, et ses subtilités anglo-saxonnes dans la peinture de caractère sont souvent un régal. Le roman est d’une extrême richesse, je craignais le film.

C’est une extraordinaire réussite et là, à chaud, une de mes meilleures impressions de cinéma. Le scénario, qui a avec intelligence allégé l’entrelacs des lignes de narration du roman, structure avec une progressive évidence l’intrigue essentielle et le déploiement de l’évolution psychologique du jardinier-diplomate en héros romantique. Une merveille. Peut-être le lecteur de Le Carré part-il avec un léger avantage et ne voit-il pas exactement le même film, pour s’en enchanter. Peut-être, mais pas nécessairement et l’éblouissement demeure (ma compagne de voyage et de cinéma, qui n’était pas ex-lectrice, partageait mon enthousiasme).

Raconter? Non, pas là, pas cela, il faut découvrir, découvrir le cheminement narratif, l’Afrique multicolore des paysages, des bidonvilles et des visages, le jeu des acteurs dans la palette des sentiments, des ruptures de rythme et des changements de situation. Je ne connaissais ni Fernando Meirelles (mise en scène), ni Rachel Weisz (héroïne féminine). Le premier n’était pas initialement prévu pour assurer la responsabilité du film, on y aurait perdu une perle rare. Et perle rare aussi l’actrice, dont l’expressivité miraculeuse transforme en instants de grâce des scènes qu’on devinerait sans elle convenues. Et comme Ralph Fiennes, à son habitude, décourage l’éloge, il faut se savoir impardonnable de ne pas consacrer deux heures à ceci, démonstration que, même septième, le cinéma est bien un art.

Côte maximum dansTélérama n° 2920: On y trouvera, si on le souhaite, un résumé de la ligne narrative.