...On pourra, concernant les noms cités, se reporter aux notes , éléments de contextualisation temporelle, par ordre d’apparition dans le texte. Ces notes sont immédiatement suivies de quelques remarques sur cette première leçon.

Il y a une bible de la modernité: le “Discours sur la dignité de l’homme” (De hominis dignitate oratio ) de Pic de la Mirandole. Et partant, une date de naissance: 1486. L’homme, désormais, s’auto-construit.

Dieu ne donne plus le sens. L’art peut, en tant que tel, éclore (Malraux : La madone de Cimabue n’était pas d’abord une peinture ). Il pourra y avoir encore des “écrivants”, dont l’écrit “signifie” (comme Jean-Paul Sartre), mais vont pouvoir naître des “écrivains”, dont l’écrit est écriture (comme Claude Simon).

Dieu ne donne plus la hiérarchie. L’humanisme qui se développe voit alors les hommes à égalité, les structures inégalitaires deviennent au sens propre contestables, la Révolution française, puis Marx développent une puissante dynamique de progrès: la dynamique, c’est le mouvement, le mouvement c’est le Bien, le satu quo, c’est le Mal.

Et l’art va se retrouver devant ses contradictions. Quand Roland Barthes délivre l’écrit du signifiant et fait de l’écrivain un artiste pur, il revendique simultanément pour tout lecteur le droit d’être par là même un producteur de textes... L’auteur, à peine venu au monde, se retrouve noyé dans l’intertextualité.

Et puis, un jour de 1977, Barthes s’en fout, de la modernité. Il le dit plus élégamment: “Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne”. Sa mère est morte, il n’est plus qu’un survivant. Et la course du survivant vers le futur est brisée. Orphée, occupé d’Eurydice, a supplanté Prométhée, le moderne occupé d’avenir.

Mais allons! Le modernisme est mouvement obligé et il ne va pas se laisser freiner par des “détails”. C’est Hegel qui l’affirme: “La Raison ne peut s’éterniser auprès des blessures infligées aux individus”. Certes, il y a des catastrophes individuelles, mais l’Histoire a un sens, et leur agrégat forme processus, et le processus avance. Oui, mais si la Raison qui meut passait à côté de l’essentiel? Michelet: “Chaque homme est une humanité, une histoire universelle (...) Dieu ne recommencera point. Il en viendra d’autres sans doute (...) meilleurs peut-être, mais semblables, jamais, jamais ...”. Voir malgré tout, savoir voir l’individu dans le grand mouvement de la masse: avoir le “don des larmes ”, qui n’est pas niaiserie mais bonté empathique de l’autre, ce don qui fit les Justes de la Seconde Guerre et même l’Auvergnat .

Basculement privé de Barthes? Basculement général aussi: dans ces années 70 finissantes, l’étoile de Marx pâlit tandis que (re)monte celle de Tocqueville. L’interprétation pervertie de l’élan de Marx a débouché sur le(s) totalitarisme(s) dont l’effritement entraîne celui du marxisme. La démocratie tocquevillienne semble le mieux incarner l’espoir de victoire de l’égalité “moderne”. Avec ce danger que Tocqueville a lui même avancé: “... dans l’égalité, deux nuances, l’une qui porte l’esprit de chaque homme vers des pensées nouvelles et l’autre, qui le réduirait volontiers à ne plus penser ”. Et si, entraînée du mauvais côté, la dynamique de la démocratie débouchait sur le nivellement général? La crainte est là, que tout ne devienne progressivement “égal”. Proclamation, soulignement de ce que tous les hommes sont vraiment égaux?

Par ce gommage de toutes les différences, le culturel vient s’inscrire dans une logique du “tout est à consommer” et Hannah Arendt le dénonce. Et les clans modernes s’opposent, les archéo-modernes déjugeant cette culture de masse “décervelante”, quand les néo-modernes y lisent la bien venue désacralisation des attitudes de révérence obligée et une véritable libération...Et Arendt de nouveau qui voit qu’à ingurgiter sans frein et sans nuance, c’est le monde qu’on consomme, oubliant de le conserver, oubliant la promesse universelle d’héritage, celle que l’école doit d’abord tenir, celle d’abord de l’héritage-transmission de la langue, précieuse, fragile, menacée, sans qui nous perdrons tout.
Barthes: “Si Racine passe un jour, ce sera parce que sa langue sera morte... “
Flaubert: “.. j’écris pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra ”.

Cette égalité que menace, dans sa richesse, le risque du nivellement, combien elle était noble quand Péguy la voulait, idée “moderne” où le semblable n’est plus un membre de ma caste mais un être humain, simplement humain, et pour lequel il vaudra d’ostraciser l’ostracisme. Pourquoi Péguy sera tant du côté de Dreyfus! L’être humain, c’est l’homme, qui est vieux de tous ceux qui, le précédant, l’ont enrichi, l’homme à qui doit être garanti le droit de penser et de se penser, dans une promesse de mémoire et de cité apaisée. Péguy: “.. le pain et le livre, au delà, peu nous importe la répartition du luxe ”. Penser et se penser, loin de tout dogmatisme, par exemple loin, très loin de celui-ci: Le bourgeois, c’est l’ennemi - Le bourgeois n’est pas moderne - Le bourgeois et sa justice ne sauraient être soupçonnés de malveillance pour le bourgeois - Dreyfus est bourgeois - Dreyfus est condamné par la justice bourgeoise - Donc Dreyfus est coupable!
Jaurès (qui sera, dessillé quelques années après, un fervent Dreyfusard), au lendemain de la condamnation, a regretté qu’elle n’ait pas été “à mort”. Jaurès “moderne”. Jaurès moderne? Pas ce jour là, sinon plutôt être anti-moderne.

Sauver la langue et la réflexion de l’éphémère et du superficiel, du télé-tout, approfondir, être alors “moderne”, oui, pour former chacun, qui vaut tous les autres, afin qu’il avance, sans oublier (H. Arendt), “moderne”, mais pour rester fidèle à la promesse de ne laisser personne à la porte du monde hérité. Réfléchir, oui, réfléchir et savoir, toujours, ne jamais oublier, avec Peguy, que: “... nul homme, jamais, ni aucune humanité, en un certain sens, qui est le bon, (ne pourra) intelligemment se vanter d’avoir dépassé Platon ”.

Faut-il être moderne? En aucun autre sens que celui qu’on vient d’énoncer, assurément.
Et si l’époque confirmait son télé-dérapage, comment ne pas être alors anti-moderne?