On lit, on résume, puis on résume le résumé, on taille, on élague, on simplifie ...
Que reste-t-il de la pensée de l’auteur?
Imaginez un instant un synopsis de “À la recherche du temps perdu” en trois lignes:

“C’est l’histoire d’un mec alité qui se souvient et transforme, en abandonnant les scories et en philosophant sur les enrichissements, un passé qui n’a pas existé en espoir de rédemption remémoratrice, dans un temps non pas retrouvé mais restauré”.

Alors ?

Donc : Où est passé le cours de Finkielkraut dans ce que je raconte?

Il avait introduit allusivement la “Querelle des Anciens et des Modernes”.
Je n’ai pas retenu l’allusion. Elle ne me paraissait pas s’imposer dans le résumé puisqu’il avait à peine évoqué l’affaire, disant pourtant: “Qu’est-ce qu’être moderne précisément sinon s’affranchir de l’autorité des Anciens, sur le modèle toujours actif de Charles Perrault bravant le mimétisme et l’académisme (...)”.

Je rappelle ici l’essentiel (Source: Le Robert):

En 1670, un ouvrage de Desmarets de Saint Sorlin (“Traité pour juger des poèmes grecs, latins et français”) ouvre les hostilités entre tenants des auteurs modernes et partisans de ceux de l’antiquité, affirmant la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen, opinion critiquée par Nicolas Boileau dans son Art poétique de 1674.
La véritable querelle est déclenchée par Charles Perrault en 1687 avec la lecture à l’Académie de son poème “Le siècle de Louis le Grand” qui souligne la prééminence des “Modernes”, thèse qu’il reprend dans ses “Parallèles des Anciens et des Modernes”. Boileau réplique par ses “Réflexions sur Longin” (Cassius Longin est un philosophe et rhéteur grec du III° siècle), puis Racine, La Fontaine et La Bruyère prennent la défense des Anciens tandis que Fontenelle et la gazette le “Mercure Galant” se rangent en face. Après un apaisement, la querelle repartira avec Houdar de la Motte pour les Modernes et Mme Dacier pour les Anciens. Tous deux sont traducteurs de l’Iliade, Houdar dans une libre adaptation qui se veut résolument “moderne”. On s’affronte par traités interposés. “Causes de la corruption du goût” de Mme Dacier en 1714 et “Réflexions sur la critique” d’Houdar en 1715.
La “Querelle” s’achèvera par l’arbitrage de Fénelon dans une lettre à l’Académie publiée en 1716, après sa mort, en forme de jugement de Salomon.

Ce rappel est-il intéressant? Important? Justifié? Il introduit plusieurs références dont certaines pratiquement pour “spécialiste” (Houdar, Mme Dacier, même Desmarets de Saint Sorlin...). Il en dit trop ou trop peu.
Et Fontenelle, précurseur des philosophes du XVIII° dont Voltaire dira: “L’ignorant l’entendit, le savant l’admira”? Et Fénelon, protégé de Bossuet avant d’en être contesté, archevèque de Cambrai, âme sensible qui voulait le bonheur de l’individu et de la société et préparait par là les utopistes du siècle qu’il quittait, mort en 1715, dans ses débuts? Sont-ils si connus des bacheliers ?
Perrault, au moins, a ses “Contes”... Faut-il retomber dans le piège de l’emboîtement des informations, vulgariser sur ces noms, du coup, en appeler d’autres?

Inutiles digressions, quelle que soit la frustration, face au devoir d’exposition? Peut-être. Sans doute. Finkielkraut avait coupé court! Il avait éventuellement développé dans ses leçons orales (?). C’est d’ailleurs plus généralement la question qu’on peut se poser, face à l’afflux des références qui ne sont pas “cadrées” dans leur temps ni leur époque (d’où mes quelques notes). Précise-t-il à l’oral? Est-ce une incitation à l’auto-information complémentaire? Y a-t-il présupposition d’un fond (ou d’un vernis) culturel suffisant chez l’auditeur? Ou simplement évidence: le message prime l’émetteur (mais alors, pourquoi le “signer”?). Pour revenir à la “Querelle” en tout cas, je l’ai occultée en résumant. Barthes, dans le corps du raisonnement, m’est apparu plus “fondateur”.

Car, il faut bien y arriver, quel est donc le raisonnement, la ligne directrice?

Ceci, peut-être: ..... de Pic de la Mirandole à aujourd’hui, la modernité, arrachement à Dieu et ouverture sur la liberté et le progrès, s’est voulue et a tâché d’être un humanisme. Jusqu’à la rencontre de ses limites: le mouvement pour le mouvement, le superficiel de la précipitation contre la recherche réfléchie de l’avancée (Festina lente! Hâte-toi lentement!), la boulimie de la consommation dans l’occultation des valeurs à maintenir, le risque du dogmatisme par le schématisme des affrontements, la disparition de l’individu dans la prééminence de la classe, le nivellement systématisé d’une dynamique emballée de l’égalitarisme, l’oubli de l’exigence de conservation, l’oubli de la langue, l’oubli de l’héritage, toutes choses que l’école doit impérativement maintenir ......

Leçon-description du parcours finalement assez négatif d’une ambition enthousiasmante (la modernité), enlisée dans / pervertie par les excés de sa course en avant. Et, sous l’égide des références qu’elle fournit, un regard désabusé sur une culture vouée peut-être à l’appauvrissement.

Comme apparaît appauvrie cette transcription? Appauvrie peut-être, mais nécessaire sûrement, pour témoigner de ce qui reste, page tournée, du chapitre. Le constat il me semble d’une amertume cultivée, d’une attente déçue, d’une observation distanciée et triste du monde “moderne” comme il va. Plutôt mal. Peut-on encore espérer?

Dans le Monde des livres du 7 Octobre dernier, Antoine Compagnon, qui précéda sauf erreur Finkielkraut dans sa Chaire de l’X, donne une critique intéressante (s’y reporter) de la Leçon (du Livre en principe, mais... il n’a visiblement pas lu les Leçons suivantes). Il voit Finkielkraut moins pessimiste que ce que j’en perçois et s’appuie, entre Orphée et Prométhée, sur une belle citation de Barthes, dans l’espoir d’un non-choix (par là positif) possible: “Étre d’avant garde, c’est savoir ce qui est mort; être d’arrière garde, c’est l’aimer encore”. Peut-être a-t-il raison de projeter Finkielkraut dans la perspective d’une réconciliation de ces deux pôles. Peut-être. Pour ma part, j’en doute.