Le Haut Conseil de l’Éducation et les Khmers rouges

Savoureuse information dans le Monde de Jeudi 24/11 et que sauront apprécier les gourmets de la chose éducative : Laurent Lafforgue démissionne du Haut Conseil de l’Éducation.

Laurent Lafforgue est jeune, plus que talentueux et mathématicien : médaille  Fields, soit en équivalence (l’inventeur de la dynamite n’a pas compté les mathématiciens au nombre des « bienfaiteurs de l’humanité ») prix Nobel. Il est aussi membre de l’Institut, et outre sa chaire à l’I.H.E.S. (Institut des Hautes Études Scientifiques)… il s’intéresse à l’enseignement secondaire. Bien.

Cosignataire, avec d’autres scientifiques de haute volée, dans le cadre de la Fondation pour l’innovation politique, en 2004, d’une réflexion[1] sur « Les savoirs fondamentaux au service de l’avenir scientifique et technique » sous-titrée : Comment les « réenseigner », Laurent Lafforgue se retrouve nommé et installé le 8 novembre dernier au Haut Conseil de l’Éducation, récent « organisme rattaché » à la réflexion du ministère sur les problèmes de formation des élèves (Socle commun) et des maîtres (réforme des IUFM).

La pensée pédagogique de Laurent Lafforgue est intéressante, mais pas franchement « de gauche ». Il est vrai que le maçon ayant montré depuis qu’il s’est retrouvé en mai1981 au pied du mur à la fois les limites de sa prospective et sa patente inefficacité, cette qualification n’est en rien une garantie de pertinence et de lucidité quant aux problèmes éducatifs. Mais enfin la pensée de Laurent Lafforgue n’est pas « de gauche » et s’apparenterait plutôt à ce qu’un thuriféraire de « l’enfant au centre du système éducatif », par ailleurs prêt à  déplorer « l’humiliation permanente des élèves », appellera « une pensée réactionnaire ».

Or que suggère -  si j’en crois Le Monde – Bruno Racine, frais émoulu président du nouveau Haut Conseil de l’Éducation et néanmoins directeur du Centre Pompidou, à Laurent Lafforgue et à ses collègues? :  de faire appel, pour réfléchir aux problèmes posés par la définition d’un Socle commun de connaissances, à des experts de l’éducation. Il faut comprendre : des experts en sciences de l’éducation. Ah !… les sciences de l’éducation, avancée bouleversante et décisive dans le domaine pédagogique des deux dernières décennies du XX° siècle….. Comment Bruno Racine, s’il a lu Laurent Lafforgue pédagogue et s’il a pris la dimension de Laurent Lafforgue mathématicien, n’a-t-il pas deviné ? Un spécialiste des sciences de l’éducation, pour un scientifique de haut niveau attaché à l‘avancée de la réflexion par l’effort de la recherche, c’est un monsieur qui veut donner des conseils sur la façon d’aborder des concepts… qui excèdent ses compétences et auxquels il n’a à peu près rien compris.

D’ailleurs plus généralement, dans les milieux où prime l’exigence, les sciences de l’éducation sont aimablement perçues comme l’espace de préoccupation et le champ d’activité des exclus de la pensée constructive. On s’y plonge par défaut et, faute de pouvoir accéder dans sa discipline à l’excellence, on vaticine sur la façon d’en vulgariser les prémices, étendant au passage son champ de pseudo-compétence et d’investigation et jouant sa carrière sur la polyvalence des balbutiements comme accès à une forme de spécialisation.

Laurent Lafforgue est un savant. Il est persuadé (et d’autres avec lui) que la façon d’enseigner un concept ne s’interroge qu’entre possesseurs assurés dudit concept et, plus abruptement, que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».

Le fond doit précéder la forme, la forme doit procéder du fond.

Et les Khmers rouges ? Laurent Lafforgue, éminent potache comme tout matheux qui se respecte aurait, par courrriel, indiqué à son « président » que faire appel aux experts de l’éducation pour discuter du Socle commun (de son contenu, sa préoccupation évidente), c’était s’en remettre aux Khmers rouges des questions de droit de l’homme. Cela aurait fait tache d’huile au ministère. Laurent Lafforgue a de l’humour. Hélas, comme disait le regretté Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». Laurent Lafforgue a démissionné. Dommage.

[1] Sauf erreur, une contribution aux travaux de la Commission Thélot chargée de feu le Grand Débat Public sur l’École